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 1) En route pour le dernier espoir

2) Rendez-vous machiavélique

 

 En route pour le dernier espoir

 

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Le cambriolage


Après le repas organi à Fournot, avec l’accord de Catherine, Ida accompagne Timéo et ses parents, en Belgique.

À peine viennent-ils de pénétrer dans la villa que le  téléphone sonne. Rodolphe apprend qu’un de ses employés,   ami  de  son  fils,  est  décédé  dans  un accident de la route.  Son corps doit être inhumé le mercredi, dans son petit village natal, à une vingtaine de kilomètres de Bordeaux.

L’annonce       refroidit       latmosphère.       Après concertation,  il  est  décidé  que  Rodolphe,  Ève  et Timéo partiront le mardi, pour assister aux obsèques, puis rentreront le jeudi. Ida restera à la villa, pour ne pas se remémorer de mauvais souvenirs.1

 

 

*

*       *

 

 

1  Ses parents sont décédés dans un accident de voiture.


Le  mardi,  Ida  se  retrouve  donc  seule  dans  la propriété. Pour suivre les recommandations de Timéo et de ses parents, dès leur départ, elle ferme à clé le portail exrieur. Le soir, elle en fait de même avec la porte d’entrée.

Vers 19 heures, par un appel téléphonique, Timéo lui   demande  de  faire  attention  au  moindre  bruit suspect, car elle est la seule présente dans le quartier, les propriétaires des  deux villas voisines étant partis en  vacances.  Il  en  profite  pour  lui  confirmer  son amour et son chagrin d’être éloigné d’elle.

Après un dernier petit tour dans le jardin, elle se prépare   un  dîner  sur  le  pouce,  puis  regarde  la télévision.

À la  fin  du  film,  elle  met  en  service  l’alarme, télécommande  la  fermeture  des  volets,  puis  monte dans sa chambre et se couche.

Vers deux heures du matin, elle est réveillée par un ronronnement       de        voiture.           Elle      se                          lève,                ouvre légèrement   le   volet,   puis   regarde.   Elle   constate qu’une fourgonnette vient de s’arrêter dans la cour de la  villa  voisine,  et  que  quatre  personnes  s’agitent entre  le  véhicule  et  l’habitation.  Sans  hésiter,  elle téléphone à la police.

 

Je  suis  au  21  du  boulevard  de  l’Impératrice Keizerinlaan. J’aperçois des voleurs qui ménagent la maison d’à côté. Venez vite !

Du  calme,  madame.  Comment  vous  appelez- vous ?

Ida.

C’est votre nom ou votre prénom ?

C’est mon prénom.

       – Et votre nom ?
        – Samuelsson.
        – Comme Samuel et son, au bout ?
        – Non, avec deux s, mais si ça continue, ils vont s’en aller avant que vous n’arriviez !
        – Je n’ai pas compris, vous pouvez répéter ?
        – Samuel… s… s… o… n !
        – Ne vous fâchez pas madame, je fais mon travail. Cette maison cambriolée, où se trouve-t-elle ?
        – Dans la me rue, au numéro 23, un deux et un trois.
        – Un deux et un trois. Vingt-trois ?
        – C’est bien cela.
        – De quelle rue ?
        – La même que la mienne.
        – Mais vous, dans quelle rue habitez-vous ?
        – Mais   je   vous   l’ai   déjà   dit !   Boulevard   de l’Impératrice Keizerinlaan.
        – C’est bien à Bruxelles ?
        – Oui.
        – Je suis nouveau ici. Je ne connais pas cette rue.
        – Je m’en rends compte.
        – Alors,     boulevard     de     l’Impératrice,     mais laquelle ?
        – Je vous l’épelle : K… e… i… z… e… r… i… n… l… a… a… et n.
        – C’est parfait, c’est noté. Je vais transmettre le message aux voitures qui tournent. Des agents seront bientôt chez vous.
        – Les voleurs sont au 23, ce n’est pas chez moi.
        – J’avais  bien  compris,  mais  s’ils  se  trompent, dites-leur daller à côté.

 – Naturellement, au revoir monsieur.

Attendez !… Ida Samuelsson, ce n’est pas Belge, et vous avez un drôle d’accent. De quelle nationalité êtes-vous ?

Suédoise, mais est-ce que cela change pour les voleurs ?

Non, c’était par simple curiosité. Merci madame. Si tout le  monde faisait comme vous, il y en aurait beaucoup moins.

 

Ida raccroche le téléphone, passablement énervée. Elle se  remet à la fenêtre et observe. Cinq minutes plus tard, elle marmonne :

Une nuit je me retrouve seule. Ils ont bien mal choisi pour faire ce cambriolage. Il n’y a aucun embouteillage à   cette   heure-ci,   que   fait   donc   la police ?


Cinq minutes plus tard, ne voyant toujours rien arriver,  elle  reprend  le  téléphone  et  recompose  le même numéro.

Je vous écoute. Qui êtes-vous ?

Je viens de vous appeler pour un cambriolage, il y a maintenant presque un quart d’heure et vos agents ne sont toujours pas là. Ils vont s’en aller, dépêchez- vous !

À quelle adresse ?
Au     23      du     boulevard     de     l’Impératrice Keizerinlaan.
Ah oui !
Vous êtes Suédoise.

Oui, c’est moi.

       – Alors,  ne  vous  inquiétez  pas,  ils  viennent  de partir.   Ils   ne   connaissaient   pas   non   plus   cette Impératrice. Il a fallu que je leur épelle le nom pour qu’ils  puissent  le  rentrer  dans  leur  G.P.S..  Si  les cambrioleurs    partent   avant   leur    arrivée,    surtout n’intervenez pas !
        – Ils ferment les portes de la fourgonnette, il sera trop tard !
        – Tant pis, essayez de relever le numéro de leur plaque.
        – Je n’ai pas de jumelles et il fait nuit. Je ne peux même  pas  distinguer si ce sont des hommes ou des femmes.  Attendez !  Je  devine  un  gyrophare.  C’est bien la police. Ils sont quatre. Ils entrent dans la cour. Ça y est, ils les font descendre ; ils les plaquent contre le mur ; ils les fouillent ; ils leur passent les menottes, et ils les emmènent. Il était temps !  Ah ! attendez, pourquoi ne        les        montent-ils      pas       dans    leur fourgonnette ?
        – Où vont-ils ?
        – Ils viennent devant ma villa. Ils sonnent. Je ne peux pas  ouvrir, l’alarme est mise et ne s’enlèvera automatiquement que demain à sept heures.
        – Alors, laissez-les, ils iront se renseigner ailleurs.
        – Mais je dois être la seule dans le quartier.
        – Ne vous en faites pas pour ça. Raccrochez le téléphone   et  retournez  vous  coucher.  Bonne  nuit madame.

 

 

*

*       *


Le  lendemain,  vers  huit  heures,  on  sonne  au portail.  Ida est réveillée en sursaut. Elle sort du lit, revêt une robe de chambre, descend l’escalier à toute allure,       puis     regarde            sur       l’écran du  portier électronique. Deux agents attendent devant l’entrée.

C’est pourquoi ?
Police, pouvez-vous nous ouvrir, s’il vous plait ?

Je n’ai pas le droit de le faire. Les propriétaires ne sont pas là.

À quelle heure rentrent-ils ?

Pas avant demain.

Qui nous a appelés cette nuit ?

C’est moi, pourquoi ?

Nous avons quelques explications à vous donner. Ouvrez-nous, s’il vous plait.

Vous êtes bien de la police ?

Oui madame.

Mettez votre carte de service devant la caméra.

 

Ils plongent la main dans leur poche intérieure, puis présentent le document.

 
C’est bon, je viens.

 

Elle sort, avance jusqu’à la grille, déverrouille le portillon, puis ouvre.

 

Bonjour messieurs, entrez.

 

Ils franchissent la porte. Ida la referme à clé, les dirige jusque dans le salon, puis dit :

 

Je  n’ai  pas  encore  pris  mon  petit  déjeuner. Voulez-vous un café ?

Ce n’est pas de refus, lui répond le plus âgé.


        Elle part à la cuisine. Quelques minutes plus tard, elle   revient   et   dépose   sur   la   table   un   plateau supportant les tasses, le café, le pain grillé, le beurre et la confiture.

           
  – Tenez, servez-vous.
        – Merci madame.
        – Mademoiselle,   je   ne   suis   pas   mariée.   Que vouliez-vous me dire ?         – Nous  sommes  venus  pour  vous  donner  des explications  sur  les  événements  de  cette  nuit.  Les quatre personnes appréhendées refusaient de se laisser emmener. Elles  prétendaient être de la famille de la propriétaire, et que c’était  avec son accord qu’elles effectuaient ce ménagement. En pleine nuit, à trois heures du matin, avec un véhicule de  location, sans aucun papier, il aurait fallu être français pour croire à cette version.
        – Oui, c’était quand même flagrant.
        – Avant de les emmener en cellule, pour ne pas commettre un impair, nos agents avaient sonné chez vous.   Ils   voulaient   vous   demander   si   vous   les connaissiez.  Comme  vous  n’avez  pas  répondu,  ils n’ont pas cherché plus loin. Ils les ont coffrés pour le restant de la nuit.
Ce matin, quand le capitaine est arrivé, il les a interrogés. Ils ont maintenu leur version. La femme prétendait   être  la  fille  de  la  propriétaire,  et  les hommes,         des      copains            qui       venaient                  l’aider.             Le capitaine, pas plus idiot que nous, ne les croyait pas. Il leur a demandé de justifier leur identité. La femme lui a confié le numéro de téléphone d’un parent pour qu’il le contacte.
Un homme lui a confirmé qu’elle était sa fille, puis le capitaine les a relâchés, en me donnant l’ordre de les ramener à leur fourgonnette.
        – Je trouve cela bizarre. Votre capitaine est-il sûr d’avoir bien eu son père au téléphone ?

D’après lui, oui. Pourquoi ?

Les propriétaires sont actuellement en vacances, mais je  ne pense pas quils aient une fille. Timéo m’en aurait parlé.

Timéo ?

C’est mon copain. Il n’est pas aujourd’hui. Il est parti à l’enterrement d’un de ses amis, dans le sud de la France.

En tout cas, il en a de la chance d’être avec vous. S’il vous manque cette nuit, je suis disponible, lui dit le jeune.

Brigadier,   taisez-vous !   Vos   remarques   sont désobligeantes. La beauté de cette demoiselle vous fait perdre la tête.

De toute façon, vous n’y êtes pour rien si votre capitaine sest laissé berner.

Non, heureusement.

Chef, cela pourrait être utile de lui rapporter cela.

Tu as raison. Puisque tu es si malin et que tu ne sais  pas  tenir  ta  langue,  tu  iras  le faire,  dès  notre retour.

 

Il se lève et ajoute :

  Il est très bon votre café.
En désirez-vous une autre tasse ?

      – Non, merci. Nous resterions bien volontiers en votre si  charmante compagnie, mais le travail nous attend.
        – Je repasserai ce soir. Je vous rapporterai ce que le capitaine aura répondu, précise le jeune brigadier.
        – Ne vous faites pas trop d’illusions. Vous n’avez aucune chance avec moi. Utilisez plutôt le téléphone.
        – Tiens donc ! Cela s’appelle se prendre un râteau, lui lance le chef.

               
Elle les raccompagne au portail. Lorsqu’elle tourne la clé dans la serrure, le plus âgé lui dit :
               
Attendez ! J’ai oublié de vous prévenir. Quand je les ai ramenés à la camionnette, j’ai entendu la femme dire : « Ceux  qui  nous ont fait passer la nuit en tôle vont s’en souvenir ».
       – Sait-elle qui a téléphoné ?
        – Sans doute.
        – Je vous remercie de m’avoir prévenue. Bonne journée à vous.
           
               
Elle ouvre la porte, la referme derrière eux, puis revient dans la villa.

 

 

*

*       *

 

Dans  la  journée,  puis  le  lendemain,  avant  de reprendre  la route, Timéo appelle Ida pour s’assurer que tout  va  bien. Chaque fois, elle le rassure sans jamais lui parler de cet incident nocturne.


*

*       *

 

Lorsque la voiture simmobilise dans le parc, Ida se  précipite vers elle, puis saute au cou de Timéo. Après de  nombreux baisers, avant même de saluer Ève et Rodolphe, elle lui demande :

  As-tu couché avec la fille de la voisine ?
Timéo et ses parents sont très surpris.

Ma caille, tu m’as tout appris de l’amour, tu le sais bien. Pourquoi me poses-tu cette question ?

Parce que j’ai eu des problèmes avec la fille de la voisine.

Laquelle ? lui demande Rodolphe.

Celle de cette villa.

C’est une vieille célibataire, elle n’a jamais eu d’enfant. Explique-moi vite ce qui s’est passé.

Excusez-moi,  j’ai  oublié  la  politesse.  Bonjour Ève,  bonjour Rodolphe. J’espère que vous avez fait un bon voyage.  Venez, je vais tout vous détailler à l’inrieur.

 

Elle  raconte  ce  qui  s’est  passé,  en  omettant volontairement         de parler de la proposition  du brigadier,  ainsi  que  de  la  menace.  Après  l’avoir écoutée, Rodolphe lui dit :

 
Si elle avait eu une fille, j’aurais ri en disant que c’était bien fait pour elle. Elle n’avait pas à effectuer un ménagement la nuit, mais comme ce n’est pas le cas,            je         m’interroge.    J’irai    faire     un          tour                        au commissariat pour voir mon ami le capitaine, et je lui demanderai pourquoi il les a relâchés. Je te félicite Ida, tu n’as pas manqué de sang-froid.


        Timéo l’embrasse, puis lui dit :
           
   – Pendant que mes parents déchargent la voiture, allons nous promener dans le parc. J’ai besoin d’être seul avec toi, tu m’as tellement manquée.
        – Occupons-nous des bagages, puis j’aiderai Ève à préparer le dîner. Nous irons roucouler après.
        – Voila des paroles d’une fille sensée, c’est rare de nos jours, remarque Rodolphe.
               
Ève le regarde et sourit. Il s’approche d’elle, lui fait un bisou, puis ajoute :            
               
Elle te ressemble, mon trésor.

 

 

*

*       *

 

Le lendemain, Rodolphe se rend au commissariat. Son  ami  lui  explique  qu’après  un  interrogatoire très serré,  la  fille  a  avoué  être  celle d’une  haute autorité de  notre  pays.  Comme  preuve,  elle  lui  a donné un numéro de téléphone à appeler. Lorsqu’il a joint ce correspondant, il a eu la confirmation de ses déclarations.  Tout en ne comprenant pas ses agissements, l’homme lui a vivement conseillé de ne pas ébruiter l’affaire et de relâcher sa fille immédiatement. Le capitaine termine par :

J’ai suivi son conseil et je les ai libérés.

Et les autres ?

me style, tous des fils à papa, mais pas des idiots, bien au contraire.


Tu  t’es  débarrassé  d’un  bébé  encombrant.  Ils peuvent  donc continuer à faire n’importe quoi, dans l’impunité la plus totale ?

N’exagère pas.

Il  faudra  donc  attendre  qu’ils  tuent  quelqu’un pour les condamner ?

J’ai appris que tu hébergeais une Suédoise chez toi.

C’est ça, change de conversation. Elle est fort jolie et gentille. C’est l’amour de Timéo.

Il s’occupe enfin d’une fille ?

Oui, et nous en sommes ravis. Bon, je te laisse. Merci pour ces renseignements. Donne le bonjour à ta femme.

Je n’y manquerai pas.

 

Le capitaine le raccompagne jusqu’à la porte, puis dit :

 

Au fait, je te félicite pour ton travail. Elle est ts satisfaite de son nouveau nez. Elle n’arrête pas de te faire de la publicité, auprès de ses copines.

Merci, je suis heureux de l’apprendre.

 

Aussitôt   rentré,    Ida   le   questionne.    Rodolphe répond :

 

Il ne pouvait pas les garder. La propriétaire n’a pas voulu déposer une plainte.

Alors maintenant, ils peuvent recommencer ! Il lui prend la main et lui dit :

Ne t’en fais pas pour cela ma douce, même s’ils ont  emporté quelques meubles, elle a largement les moyens d’en racheter.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2

Justin et Gabrielle poursuivent leur voyage

 

 

 

En quittant Fournot, comme les autres convives, Justin et         Gabrielle         ont       repris   la         route.             Leur Alexandrine avance lentement, toujours tirée par leur fidèle cheval.

Ils  étaient  partis  de  Marival  pour  effectuer  un voyage de plusieurs mois.

Ils passent maintenant en Belgique et continuent leur périple. Ils visitent les environs de Charleroi, puis ceux de Liège.

Trente jours plus tard, ils reviennent en France, longent la frontière durant quelques jours, puis entrent au Luxembourg. Ils restent dans ce pays pendant près d’une semaine puis, sur un coup de tête de Gabrielle, ils repassent en Belgique pour aller à Baraque Michel.

 

 

*

*       *


À  quelques   kilomètres   de   l’agglomération   de Malmedy,  un véhicule les double, puis s’immobilise devant eux. Un homme descend. Il est en tenue et fait signe à Justin de  se garer derrière la voiture. Trois autres militaires le suivent.

 

Douane ! D’où venez-vous ?

Du Luxembourg, répond Justin.

Avez-vous quelque chose à déclarer ?

Non.

Rien du tout ?

Non, pourquoi ?

De quelle nationalité êtes-vous ?

Française, et nous sommes fiers de l’être, répond

Gabrielle.

Descendez, nous allons inspecter. Justin et Gabrielle s’exécutent.

Ouvrez-nous la porte arrière.

 

Justin actionne la télécommande, puis il suit les douaniers.  Les      militaires         entrent,           fouillent                    les placards, le lit, et les appareils ménagers.

Justin les regarde faire. Il est très surpris.

Quelques minutes plus tard, le chef revient vers lui, puis ordonne :

 

Montez ! Justin le suit.

Comment ouvrez-vous cette porte ?

C’est un panneau supportant l’électronique de la roulotte. Il a été assemblé et fixé en usine. Pour éviter la copie, il est muni d’une sécurité et plombé. Si vous l’ouvrez, l’ordinateur  perdra son programme et tout


s’arrêtera, y compris les alimentations électriques du réfrigérateur et du congélateur. Il ne vous restera plus qu’à  appeler  un  ingénieur  de  l’usine  de  Toulouse, pour remettre tout en service. Vous devrez aussi nous loger dans un hôtel, en attendant sa venue, ainsi que remplacer     tous     les        aliments          qui       vont                    devenir inconsommables.

 

L’homme se tourne vers ses collègues, puis dit :

 

Vous  entendez  ça ?  Le  papy  veut  nous  faire croire au père Noël. Il utilise les menaces pour nous empêcher d’ouvrir  un panneau qui doit cacher pas mal de choses. Martin, va  chercher une clé six pans de cinq, et retire ces vis. Je suis  certain que nous allons y faire une découverte intéressante.

Je vous préviens que si vous y touchez, vous allez  avoir  d’énormes  ennuis.  Je  vous  interdis  de l’ouvrir ! lance Justin.

Bon, puisque vous refusez de nous laisser opérer, vous allez nous suivre avec votre roulotte. Je vais en référer au  capitaine, pour que nos spécialistes s’en chargent.

Ils n’auront pas plus le droit que vous d’ouvrir ce panneau, lui répond Gabrielle.

C’est ce que nous verrons. Suivez notre véhicule. Ne cherchez surtout pas à nous échapper, nous vous avons à l’œil.

 

Gabrielle se met à rire, puis lui dit :

 

C’est un vrai cheval qui tire la roulotte, ce n’est pas Pégase.

Ne me prenez pas pour une andouille. Je sais qu’elle ne marche pas au gaz.


Voyons ma femme, il a raison, dans la douane, ils ne  sont  pas tous idiots, lui dit son mari, à haute voix.

 

Ne sachant pas comment prendre cette réflexion, le chef le  fixe méchamment pendant quelques instants, puis s’éloigne et rejoint ses collègues.

Justin et  Gabrielle  remontent  sur  le  siège,  puis suivent la voiture.

 

 

*

*       *

 

Une    heure    plus     tard,    les    deux     véhicules s’immobilisent  sur  le  parc  de  stationnement  de  la douane. Le chef se dirige vers eux et dit :

 

Descendez et suivez-moi. Ils entrent dans le hall.

Asseyez-vous et attendez ici, leur dit-il, puis il pénètre dans un bureau.

Si nous n’étions pas en Belgique, nous pourrions croire  à  une  nouvelle  blague  du  capitaine  Gérard Lambotte, remarque Justin.

Malheureusement,  ce  n’est  pas  le  cas.  Que penses-tu faire ?

Attendre.  Ils  ne  sont  pas  assez  stupides  pour ouvrir le panneau.

 

Cinq minutes plus tard, le douanier sort du bureau et leur dit :

 

Le  capitaine  a  demandé  des  instructions  à  la direction.   En  attendant  la  réponse,  vous  pouvez


remonter dans votre roulotte, avec l’interdiction de partir.

Et pour notre cheval, peut-on le mettre en pâture ?

Ce n’est pas notre problème, nous ne sommes pas là pour entretenir les animaux.

Comment ça ! s’exclame Gabrielle. Vous nous empêchez  de partir et vous refusez de nourrir notre cheval ! Cela ne va pas se passer comme cela, je vais appeler la S.P.A.

Ne vous fâchez pas. Si la réponse n’arrive pas avant  dix-huit heures, nous trouverons une solution pour lui.

Mais nous, nous resterons séquestrés ici, si je comprends bien ? Ce n’est ni plus ni moins qu’une arrestation arbitraire, lui fait observer Justin.

Il fallait nous laisser ouvrir le panneau.

Il  est  toujours  aussi  têtu  et  bête,  grommelle

Gabrielle.

Qu’ai-je entendu ?

Vous n’aimez pas les bêtes, et je maintiens ce que j’ai dit.

Faites bien attention, ma petite dame, j’ai l’ouïe fine.

Viens, laisse-le faire son travail.

 

 

*

*       *

 

Une heure plus tard, une voiture s’immobilise dans la cour, devant l’entrée des bureaux. Elle est conduite par un militaire. Il sort, puis ouvre la portière arrière.


Un civil descend, monte l’escalier et pénètre dans le bâtiment.

Dix minutes après, le douanier frappe à la porte de l’Alexandrine.

 

Le  directeur  est  arrivé.  Venez,  il  veut  vous questionner.

 

Il  les  guide  jusqu’à  son  bureau,  frappe,  puis annonce :

 

Monsieur le Directeur, ils sont là.

Faites-les entrer et laissez-nous.

 

Justin entre, Gabrielle le suit, puis referme la porte derrière elle.

L’homme les dévisage longuement, puis dit :

 

Asseyez-vous. Je suis Océan Enfureen, directeur régional de la douane belge.

Voulez-vous bien me décliner vos identités, s’il vous plait ?

Nous sommes Français. Gabrielle, ma femme, et moi Justin Carré, ancien capitaine de gendarmerie.

Il me semble bien vous avoir déjà aperçus, mais je n’arrive pas à me souvenir où.

J’espère que ce n’était pas dans une autre affaire de trafic ?

Sûrement pas. Nous nageons actuellement dans un  océan   de  délires.  Nous  sommes  de  simples touristes.

On m’a rapporté que vous avez fait obstacle à la fouille de votre véhicule, en menaçant les agents, ce qui les a obligés à vous ramener ici. Est-ce exact ?


Justin explique ce qui sest réellement passé, et pourquoi il ne peut les laisser ouvrir le panneau.

 

C’est  vrai,  cela  serait  idiot.  Nos  contribuables n’ont pas d’argent à jeter par les fenêtres, mais qui me prouve que ce n’est pas une ruse pour passer certaines choses  interdites ?  Vous  pourriez  le  plomber  et  le déplomber vous-même. Pour  franchir tranquillement les  frontières,  vous  auriez   vous  présenter  à  un bureau de douane de votre pays pour y faire  mettre des scellés officiels.

C’est exact, mais je n’y avais pas pensé.

Je  dois  quand  même  vous  préciser  que  vous n’avez   pas  été  contrôlés  par  hasard.  Avec  votre roulotte  dernier  cri,  vous  êtes  entrés  en  Belgique, repartis  en  France,   entrés  au  Luxembourg,  puis revenus en Belgique. Admettez qu’il y a de quoi se poser  des  questions.  Pourquoi   avez-vous   effectué toutes ces entrées et sorties ?

Juste pour le plaisir de voyager sur les petites routes,  pour admirer le paysage et la beauté de la nature, répond Gabrielle. Comme tous les ans, depuis que   mon   mari   est   en   retraite,   nous   partons   à l’aventure pour un voyage de plusieurs mois. C’est la première fois que nous sortons de  France, mais je regrette bien de lui avoir imposé ce parcours.

Votre voix ne m’est pas non plus inconnue. Êtes- vous déjà venue en Belgique, auparavant ?

Non, jamais, répond Justin.

Mais  si,  une  journée,  en  aller  et  retour  avec Hervé, dans l’hélicoptère d’Olivier, lui fait remarquer sa femme.

Hervé Lenain ?


Oui,  il  est  à  la  direction  de  la  gendarmerie française.

Je le connais bien. Je me souviens maintenant où je vous  ai  vus. Ce n’était pas très loin d’ici, sur un terrain  de  foot.  J’étais  allé  vous  accueillir.  Hervé m’avait demandé de lui faire analyser en urgence un A.D.N.

Mais oui, maintenant je vous reconnais, mais il ne nous avait donné ni votre nom, ni votre fonction.

C’est préférable, car lorsqu’il me présente à ses amis, il  prend un accent, et dit : « Je vous présente l’océan en furie ».  D’ailleurs, je suis aussi persuadé que vous avez voulu faire comme lui, tout à l’heure, en  répondant :  « Nous  nageons  dans  un  océan  de délires », n’est-ce pas ?

Mon  mari  aime  les  jeux  de  mots,  il  faut  lui pardonner, monsieur…

Océan.  Bon,  pour  en  revenir  à  notre  histoire, transportez-vous quelque chose d’illicite ?

Non,  rien  du  tout,  même  pas  une  tablette  de chocolat.

C’est parfait, je vous fais confiance. Afin que cet incident  ne  se  reproduise  plus,  je  vais  mettre  les scellés  de  la   douane  sur  ce  panneau.  Êtes-vous d’accord ?

Bien sûr, cela nous rendra un grand service.

Allons-y.

 

Ils sortent, vont jusqu’à la roulotte, puis entrent. Le directeur  est       ébahi.  Justin   lui        explique                  tout l’automatisme.  C’est  la  liaison  satellite  qui  retient l’attention d’Océan. Il demande s’il est possible de lui faire une démonstration.


Justin s’assied devant le clavier et lance la mise en place de la parabole. Avec un léger ronronnement, les moteurs la sortent  et l’orientent. Quelques secondes plus tard, l’écran d’accueil apparaît.

 

Sur quel site désirez-vous aller ? demande Justin.

Cela n’a pas d’importance, un au hasard.

 

Justin clique sur une icône. Une nouvelle fenêtre arrive.

 

Voici le mien. Vous pouvez y retrouver toutes mes œuvres.

Très intéressant pour les moments creux. Je vais noter son adresse.

C’est  inutile,  tenez,  c’est  notre  carte.  Vous  y trouverez  nos  coordonnés,  le  site,  le  blogue,  et  le téléphone.

Merci,   c’est   parfait.   Et   pour   le   téléphone, justement, comment faites-vous ?

Lorsque la parabole s’est orientée, il suffit de décrocher   le  combiné,  puis  composer  le  numéro désiré. Avez-vous quelqu’un à appeler ?

Oui, j’aimerais dire un petit bonjour à Hervé, si c’est possible.

Aucun  problème,  je  vais  le  contacter  à  son bureau.

 

Après quelques instants d’attente, la conversation s’engage. Elle dure plus d’un quart d’heure. Dès que le combiné est reposé, Océan demande :

 

Comment  faites-vous  pour  téléphoner,  lorsque vous avancez sur la route ?

Pour l’urgence, nous avons un portable ordinaire, mais il est toujours à l’arrêt. Nous ne tenons pas à être


dérangés pendant nos voyages. Tous nos amis savent qu’ils        peuvent           nous    envoyer           des              messages électroniques, s’ils ont besoin de nous contacter.

C’est  super !  Je  n’avais  jamais  vu  une  telle perfection. Je crois que je sais maintenant comment passer ma retraite avec bobonne. peut-on acheter cette roulotte ?

Elle est fabriquée en France, dans une prison. Elle n’est vendue que par relation. La femme dHervé gère  ce  commerce.  Quand  vous  en  voudrez  une, contactez-nous, nous ferons le nécessaire.

Merci,  cela  ne  tardera  pas.  Je  dois  partir  en retraite dans deux ans et 15 jours.

C’est précis, ajoute Gabrielle.

Oui, et je suis impatient d’y être. J’en ai plus que marre de la paperasserie. Bon, je fais fondre la cire et je pose les scellés.

 

Deux  cachets  sont  mis  sur  deux  vis,  puis  il annonce :

 

Désormais, tout ce qui est derrière ce panneau est à l’abri des regards indiscrets. Je suis heureux de vous avoir revus.  Excusez-nous pour le désagrément que nous vous avons causé, mais comprenez mes gars, ils se font remonter les bretelles, s’ils ne trouvent rien.

Cela  nous  a  permis  de  vous  retrouver.  Nous allons faire quelques kilomètres pour sortir de la ville, puis nous nous arrêterons pour passer la nuit. Si vous désirez goûter à la  cuisine  de Gabrielle, venez nous rejoindre avec votre femme, vers dix-neuf heures, sur la route de Baraque Michel.

Je  vous  remercie,  mais  ce  n’est  pas  possible. Cela   pourrait  être  mal  interprété,  mais  je  vous


contacterai plus tard pour la roulotte, c’est promis. Je vous  souhaite une bonne continuation. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, en Belgique, n’hésitez pas à  m’appeler.  Tenez,   voici  ma  carte.  Donnez  le bonjour à Olivier et à sa  charmante femme. Bonne route les amis.

 

Gabrielle  et  Justin  le  remercient  et  le  saluent. Pendant         qu’Océan        retourne          à          son                 bureau,        ils reprennent   place   sur   le   siège,   puis   la   roulotte s’éloigne.

 

Avec les scellés, puisque nous pouvons franchir les  frontières sans être ennuyés, nous pourrions en profiter pour  passer en Hollande, qu’en penses-tu ? demande Gabrielle.

Nous   allons,   comme   prévu,   visiter   Baraque Michel  et  ses  environs,  puis  nous  regagnerons  la France.   La    Hollande   pourra    faire    l’objet    d’un prochain voyage.

Oui,    tu   as   raison,    mais    pourquoi   ne    pas retraverser  le  Luxembourg,  puis  l’Allemagne  pour rejoindre notre beau pays ?

Bon, d’accord, si cela peut te faire plaisir.

 

 

*

*       *

 

Ils  traversent  le  Luxembourg,  puis  arrivent  en Allemagne.  À  l’approche  de  Saarlouis,  ils  se  font arrêter  et   contrôler  par  la  douane  allemande.  Ils doivent  expliquer   pourquoi  le  panneau  porte  des scellés  de  la  douane  belge,   alors  qu’ils  sont  de nationalité française, puis pourquoi ils sont entrés en Allemagne  après  avoir  traversé  la  Belgique  et  le


Luxembourg. L’intervention d’Océan, auprès de son homologue allemand, leur permet de repartir, après avoir encore été retenus pendant plus de deux heures.

 

C’est terminé, nous rentrons dans notre pays, et nous n’en sortirons plus avec l’Alexandrine, annonce Justin, en reprenant la route.

Nous ne sommes qu’à une dizaine de kilomètres de la frontière. En tournant à droite, nous arriverons à Creutzwald, puis nous visiterons la Moselle.

J’espère    que   la    douane   française    ne   nous demandera pas aussi des explications.

Ils font leur travail, mais c’est bien ennuyeux d’être soupçonnés parce que nous nous promenons en roulotte.

 

 

*

*       *

 

Le  voyage  se  poursuit.  Après  la  Moselle,  ils visitent le Bas-Rhin, le Haut-Rhin, puis les Vosges.

À dix-neuf heures, ils s’arrêtent dans la forêt, à proximité  de        Ribeauvillé,     pour     passer  la                   nuit. Gabrielle prépare le repas et dit à son mari :

 

Demain,   nous   avons   rendez-vous   devant   le casino,  avec  ta  sœur.  J’espère  que  tu  ne  l’as  pas oublié ?

Non, bien sûr, depuis le temps que j’attends ce jour. Pour  elle, c’est moins certain. Cela fait quand même plusieurs mois qu’il a été décidé.

Elle y sera, elle l’a noté sur son agenda. J’espère que ta chance habituelle sera là, elle aussi.


Je ne sais pas si je jouerai. En ce moment, je ne me sens pas en forme. Je dirais même que j’ai un très mauvais pressentiment.

Je le ferai à ta place.

Pourquoi pas ?

 

Ils sont à table et discutent de la route à suivre pour se rendre au casino, lorsque le cheval hennit, à plusieurs reprises.

Bizarre, c’est la première fois que cela lui arrive, fait remarquer Justin.

Il  a  sans  doute  vu  un  animal,  lui  répond  sa femme.

 

Commandé  automatiquement  par  les  détecteurs extérieurs, l’écran de contrôle s’illumine aussitôt et montre deux militaires qui s’approchent.

 

Encore la douane ! lance Gabrielle.

Non, cette fois-ci, ce sont les gendarmes.

 

Quelques  secondes  plus  tard,  deux  coups  sont frappés à la porte, puis ils entendent :

 

Gendarmerie ! Ouvrez, s’il vous plait.

 

Justin se lève et télécommande l’ouverture de la porte.

 

Bonjour. Êtes-vous monsieur Carré Justin ?

Oui.

Je  suis  le  brigadier-chef  Joliet  et  voici  mon collègue Tarje. Je m’excuse de vous déranger pendant votre repas, mais je dois vous remettre une missive de la direction.

De la direction ?

Oui, en urgence.


Ne restez pas sur le pas de la porte, entrez.

Je dois d’abord prévenir le capitaine.

 

Il empoigne la radio, informe son supérieur, puis pénètre dans la roulotte, suivi par son collègue.

 

Bonjour    messieurs,    asseyez-vous    ici.    Vous prendrez bien un apéritif ou un jus de fruits, leur dit Gabrielle.

Bonjour madame. Non, merci, nous n’en avons pas  pour   longtemps  et  nous  devons  rentrer  à  la brigade. Tenez, voici le message que nous avons reçu, il y a tout juste deux heures, dit le plus âgé.

La direction de la gendarmerie, cela doit être très important, remarque Gabrielle, en regardant son mari ouvrir le pli.

C’est Hervé. Il nous demande de le rappeler le plus rapidement possible. Il n’en dit pas plus.

Si vous n’avez pas de portable, pour téléphoner, vous pouvez venir dans nos bureaux.

Merci, brigadier, notre roulotte est munie d’un téléphone par liaison satellite.

Alors c’est parfait. Elle est superbe et fort bien équipée.  Monsieur,  madame,  nous  vous  laissons  et vous souhaitons une excellente soirée.

Merci, messieurs, à vous aussi.

 

Justin les  raccompagne  jusqu’à  la  porte,  puis  il commande  aussitôt  la  sortie  de  la  parabole.  Deux minutes plus tard, il est en liaison avec Hervé.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

3

L’agression

 

 

 

Bonjour Hervé.

Bonjour Justin. Dis donc, depuis quand dois-je utiliser la  force publique pour pouvoir te joindre au téléphone ? Je t’ai envoyé des courriels, des messages sur ton portable, et tu n’as pas daigné me répondre. Je croyais pourtant que tu regardais  tous les soirs sur Internet,  pour  savoir  si  quelqu’un   cherchait   à  te contacter.

Théoriquement  oui,  mais  je  n’ai  pas  sorti  la parabole  depuis plus d’une semaine. Excuse-moi si cela t’a créé des ennuis. Ce que tu as à nous dire doit être important pour que tu  en arrives à cette ultime solution. Est-ce grave ?

Oui, mais je te rassure, cela ne vous concerne pas directement.   C’est   Timéo   qui   m’a   contacté.   Je t’explique.  Lors  du  repas  de  vos  cinquante  ans  de mariage, en le voyant caresser la poitrine de sa copine Ida, je lui avais dit que ce  geste avait sorti Carole d’un coma profond. Je ne lui avais pas précisé qui en était l’auteur.


Tu m’inquiètes. J’espère que Ida n’est pas dans le coma ?

Non, mais hélas, ce n’est pas mieux.

Que lui est-il arrivé ?

Elle était en Belgique, chez les parents de Timéo. Pour  rendre service à Ève, elle était partie seule, en voiture,  faire   les  courses  au  supermarché.  Deux heures  plus  tard,  ne  la  voyant  pas  revenir,  et  ne répondant pas au téléphone, Ève s’était inquiétée. Elle avait aler son mari et son fils. Tous trois avaient fait des recherches, chacun de leur côté. Hélas, Ida restait introuvable.

La  police  avait  aussitôt  été  prévenue  et  des contrôles  routiers  avaient  été  mis  en  place  sur  les principaux  axes  de   la  région.  Ève  et  Rodolphe sillonnaient  les  routes   menant   au  magasin  et  à l’habitation.  Timéo,  à  pied,  avec  son  chien  Tomy, inspectait les alentours de la zone commerciale.

Vers deux heures du matin, Rodolphe découvrait la voiture garée dans un chemin de terre, à une centaine de mètres de la route et à environ dix kilomètres du supermarché.   Il   s’était   précipité   vers   elle,   mais personne n’était à l’intérieur. Les portes n’étaient pas fermées  à  clé  et  les  achats  étaient  encore  dans  le coffre.  En  liaison  téléphonique  avec  ses  parents, Timéo avait continué à chercher, sans succès. Vers cinq  heures  du matin, Rodolphe lui avait conseillé d’abandonner  et  de rentrer pour se reposer. Déçu, il s’était assis sur la souche d’un arbre, le visage entre les  mains,  puis  s’était  mis  à  pleurer.  Tomy  avait tourné autour de lui, le museau en l’air, puis soudain il sétait éloigné à toute allure. Timéo l’avait rappelé, mais le chien ne l’écoutait pas. Quelques secondes


plus tard, il avait aboyé. Il venait de retrouver Ida. Elle était  couchée sur le sol, inconsciente, couverte d’ecchymoses, entièrement nue. Elle avait aussitôt été transportée  aux   urgences   de  l’hôpital.  Après  une heure     de     soins     intensifs,    elle     avait     repris connaissance,                        mais       ne         parlait              plus. Des               tests complémentaires avaient permis  d’apprendre  qu’elle entendait,  mais  qu’elle  avait  perdu   l’usage  de  la parole, ainsi que la mémoire. Elle ne se souvient  de rien, et ne reconnaît plus personne. Rodolphe l’a fait examiner par des collègues spécialistes, mais ceux-ci s’avouent          impuissants.              Guy  et Catherine           l’ont emmenée en  Amérique, pour tenter l’impossible. Le diagnostic  a  été  le   même.  Il  faut  se  rendre  à l’évidence, seul un miracle  pourrait lui permettre de retrouver l’usage de la parole, ainsi que la mémoire.

Quel malheur ! une si gentille fille.

Oui, hélas ! J’en arrive au but de mon appel. Les deux  familles sont désespérées. Elles ont tout tenté, en vain. Timéo s’est mis en tête qu’Ida pourrait être sauvée de la même façon que Carole. Il me supplie de lui  donner  les  coordonnées  de  la  personne  qui  l’a sortie de son coma. Te sens-tu capable de renouveler cet exploit ?

Tu sais bien que je ferais n’importe quoi pour Ida.   Malheureusement,  depuis  que  Carole  nous  a quittés pour vivre avec Olivier, j’ai perdu mes dons.

Mais   tu   pourrais   quand   même   refaire   une tentative, lui dit sa femme, les larmes aux yeux.

Gabrielle  a  raison,  Andrée  et  moi  le  pensons aussi.   me   si   cela   ne   donne   pas   le   résultat escompté, cela ne pourrait pas lui faire de mal.

 

Gabrielle saisit le combiné, puis répond à Hervé :


Dis  à  Timéo  que  nous  arriverons  rapidement pour  tenter l’expérience. Justin fera l’impossible, je m’en charge. Peux-tu me passer Andrée ?

 

La conversation se prolonge. Justin n’écoute plus. Il  se  tient  la  tête.  Quand  elle  repose  le  combiné, Gabrielle   lui   glisse   la   main   dans   les   cheveux, l’embrasse et lui dit :

 

Tu  l’as  déjà  fait  une  fois,  tu  dois  pouvoir  le refaire.

C’est impossible, ce n’est pas dans les mêmes conditions. La première fois, j’avais reçu une mission, et c’était programmé.

Quand Catherine s’est arrêtée pour te prendre sur la route,  qu’elle t’a soigné, puis emmené chez elle, elle n’avait pas reçu de mission, elle l’a quand même fait !  De  plus,  souviens-toi  de  ce  que  tu  m’as  dit, avant que la gendarmerie arrive : « Je ne sais pas si je jouerai,  je  dirais  même  que  j’ai  un  très  mauvais pressentiment. »  Tu  vois  que  quelque  chose  t’a poussé à dire cela.

Si  ça  ne  marche  pas,  tu  vois  la  déception  de tous ?

Si tu refuses d’essayer, pour qui vas-tu passer, vis-à-vis de tous nos amis ?

Tu veux donc absolument aller chez Rodolphe et

Ève ?

Si c’est à cause du rendez-vous avec ta sœur, elle comprendra.

Je ne m’en fais pas pour ça.

Si  c’est  pour  jouer  au  casino,  on  y  reviendra après.


Cela  ne  me  fait  rien  de  ne  pas  y  aller,  j’ai simplement peur de voir la déception sur les visages des parents, et sur celui de Timéo.

Alors on rentrera demain. Préviens ta sœur pour qu’elle ne nous attende pas.

 

Il  compose  son  numéro  de  téléphone,  puis  lui explique  ce qu’il vient d’apprendre. Instantanément, elle lui répond :

 

Où es-tu actuellement ?

Sur la D416, après Sainte-Marie-Aux-Mines, sur l’aire de repos, à 5 km de Ribeauvillé.

Ne bouge pas de là, je vais chercher Gérard. Il habite à  5 ou 6 km d’où tu es stationné, puis nous arrivons.   Il   se   chargera   de   l’Alexandrine.   Il   a suffisamment de place pour la garer et un parc assez grand pour y faire paître le cheval. Je vous ramènerai ici  pour  passer  la  nuit  et  demain  matin,  de  bonne heure, nous partirons chez Ève et Rodolphe.

Mais….

Ne    discutes   pas,    c’est    comme    ça    et    pas autrement. Tu m’as bien dit qu’elle avait perdu la parole ?

Oui, pourquoi ?

Je t’expliquerai. À tout à l’heure mon frère. Ne t’en fais pas, tout se passera bien.

 

Une heure  plus  tard,  l’Alexandrine  s’éloigne  en direction de Sainte-Marie-Aux-Mines, et la Ferrari de Ninon vers Bruyaumont.

 

Explique-nous pourquoi tu voulais savoir si elle parlait, demande Justin.


Parce que j’espère pouvoir faire quelque chose pour elle.

Tu pourrais lui faire retrouver la parole ?

Pour linstant, je m’occupe de la route, ne me trouble   pas.  Ce  n’est  pas  le  moment  d’avoir  un accident.

Depuis quand as-tu cette possibilité ?

Tais-toi !  Ninon  vient  de  te  dire  de  ne  pas l’ennuyer lorsqu’elle conduit, lui rappelle sa femme.

Pour  le  casino,  comment  as-tu  fait  pour  les réservations ?

Je les ai annulées. Quand tu auras rendu heureux le copain de Ida et ses parents, nous y retournerons. Avoue que c’était pour cela que tu ne voulais pas aller chez Rodolphe ?

J’en suis aussi persuadée, ajoute Gabrielle.

C’est  n’importe  quoi !  Vous  feriez  mieux  de vous  taire. Je croyais qu’il ne fallait pas distraire le chauffeur, rétorque Justin.

 

Dans  la  soirée,  à  plusieurs  reprises,  il  tente d’obtenir une réponse à sa question, mais sa sœur, un peu agacée, lui dit :

 

Si elle retrouve la parole, je te promets de tout t’expliquer, mais tu ne sauras rien avant, ni si cela ne se produit pas.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

4

Départ pour la Belgique

 

 

 

Le  lendemain,  de  très  bonne  heure,  la  voiture quitte la  propriété. Ninon, Justin et Gabrielle sont à bord.

Après un voyage sans encombre, dans le milieu de l’après-midi, ils arrivent chez Ève et Rodolphe. Tout d’abord  surpris, leurs hôtes sont très vite enchantés d’apprendre qu’ils sont venus pour tenter de rendre sa voix et sa mémoire à Ida.

Pendant qu’Ève montre leur chambre respective à Ninon et Gabrielle, Rodolphe demande à Justin de le suivre dans son  bureau. Il lui explique comment ils ont  retrouvé  Ida,  puis  il   arrive  aux  résultats  de l’enquête en cours.

 

Les examens nous ont appris qu’Ida a été violée par trois  hommes, sur un sol caillouteux. Ils se sont conduits  comme  des  sauvages.  Elle  est  maintenant muette et a totalement perdu la mémoire. Sa poitrine était   bleue,    complètement    tuméfiée,    sans    doute fortement écrasée par une lourde charge revêtue d’un produit destiné à l’entretien du cuir. Elle a deux côtes


cassées. Le mouchoir retiré de sa bouche porte un A.D.N.  différent des trois autres. C’est celui d’une femme. Aucun A.D.N. n’est répertorié. La police n’a trouvé aucun moin.  Aucune empreinte n’a pu être relevée, ni sur elle, ni dans la voiture, ni autour. Son sac à main a disparu. Depuis, sa carte bancaire a été utilisée    dans   plusieurs    endroits,   en    France,    en Espagne,  et  en  Italie.  L’enquête  se  poursuit,  mais piétine. Sa voiture a été retrouvée dans un chemin de terre. La vitre de la portière du côté conducteur a été brisée.  Sur  place,  aucun  morceau  de  verre  n’était visible sur le sol. Par contre, des bris de celui-ci ont été relevés sur la route, un kilomètre avant, mais à cet endroit, aucune trace de pneu n’était exploitable. Sans le témoignage d’Ida, la police reste impuissante.

C’est impensable d’en arriver à une telle folie. Les auteurs seraient donc quatre, une femme et trois hommes,  et   ils   l’auraient  abandonnée  en  pensant qu’elle était morte ?

C’est plausible. Après avoir été soignée pour ses blessures et fractures, elle a été examinée par les plus grands  spécialistes  belges,  français,  et  américains. Aucun  d’eux  n’envisage  une  issue  favorable.  Pour eux,   Ida   est   condamnée   à   rester   muette   et   ne retrouvera pas sa mémoire.

 

Justin lui rappelle que rien n’est jamais finitif et qu’il  faut  toujours  garder  espoir.  Il  précise  que  sa sœur  et  lui   feront  le  maximum,  mais  qu’aucune garantie de résultat ne peut lui être donnée. Il ajoute que c’est uniquement parce que la médecine s’avoue impuissante qu’ils acceptent de tenter une expérience, mais il insiste sur le fait qu’il ne faudra pas leur en vouloir, s’ils ne réussissent pas.


Rodolphe le  remercie  et  lui  assure  qu’il  en  est conscient, mais que malgré tout, il est très heureux de savoir qu’ils sont là pour aider Ida.

Justin poursuit :

 

Nous  n’avons  pas  pris  le  temps  de  prévenir Catherine et Guy, mais je pense que leur présence est indispensable. Me permettez-vous de leur demander de venir ?

Naturellement,  vous  avez  raison.  La  villa  est assez  grande  pour  tout  le  monde  et  je  vais  m’en charger.  Ils  sont  restés  ici  pendant  plus  de  quinze jours,   puis   ils   ont   emmené   Ida   en   Amérique. Lorsqu’ils sont rentrés, d’un  commun accord, nous avons décidé d’accepter la demande de Timéo. Notre fils pense qu’en étant près d’Ida, les choses pourraient s’arranger. Nous voudrions tous l’espérer.

 

Rodolphe décroche  le  téléphone,  converse  avec Catherine, puis Guy. Quelques minutes plus tard, il repose le combiné et dit :

 

Ils vont prendre un hélicoptère. Ils arriveront un peu avant le dîner.

C’est parfait. Je n’ai pas encore vu Ida, ni Timéo, où sont-ils en ce moment ?

Notre   fils    l’emmène    se    promener    dans   la propriété, tous les jours, l’après-midi. Ce qui vient d’arriver à Ida est une véritable catastrophe pour lui. Il comptait tellement voir sa promise travailler à ses côtés, dans notre future clinique.

Rien n’est perdu. Ida mavait dit que vous alliez agrandir         votre    établissement. Avez-vous                 changé d’avis ?


Oui et non. J’ai simplement suivi les conseils avisés de Ève et Ida. Elles ont réussi à me persuader qu’un  agrandissement  coûterait  presque  aussi  cher qu’un bâtiment neuf, plus fonctionnel que celui-ci.

Je suis de leur avis, elles n’ont sans doute pas tort.

Allons retrouver les femmes. Timéo et Ida ne vont pas tarder à revenir.

 

 

*

*       *

 

Dix minutes plus tard, alors qu’ils sont tous assis sur  la   terrasse,  en  grande  discussion,  Justin  les aperçoit.

 

Les voici qui arrivent. Ils vont être surpris de nous revoir, dit-il.

 

Main dans  la  main,  ils  montent  l’escalier,  puis s’arrêtent en haut. Ida regarde les nouveaux arrivants, sans aucune réaction. Timéo lui dit :

 

Ce monsieur est Justin. Cette dame est Gabrielle, sa femme. L’autre dame, je ne la connais pas.

C’est Ninon. Je suis la sœur de Justin.

 

Elle se lève, se dirige vers eux, tend la main à Timéo,   puis  embrasse  Ida,  toujours  sans  aucune réaction.

 

Viens  avec  moi,  tu  feras  un  petit  bisou  à

Gabrielle, lui dit-elle.

 

Ida lâche Timéo et prend la main de Ninon qui l’entraîne   jusque  Gabrielle.  Voyant  qu’elle  ne  se


baissait pas, Gabrielle se ve et l’embrasse. Ida reste inerte.

 

Maintenant, allons voir Justin, son mari, poursuit

Ninon.

 

Elles    passent    de    l’autre    côté    de    la    table. Lorsqu’elles arrivent près de lui, Ida tire Ninon en arrière  et  refuse  de  s’approcher.  La  voyant  faire, Justin se lève pour aller l’embrasser. Ida se débat, se libère de la main de Ninon,  puis se sauve dans la maison.

C’est la consternation générale. Ida ne veut pas se laisser approcher par Justin. Cela remet totalement en cause la  manipulation prévue sur elle. Timéo salue Gabrielle et Justin, puis leur dit :

 

Je suis heureux de vous voir et je vous remercie d’être  venus.  Je  vais  la  chercher  et  tenter  de  la ramener. Il faut absolument qu’elle vous accepte, car je suis certain que vous pourrez lui rendre sa voix et sa mémoire.

 

Ninon lui répond :

 

Rejoins-la, mais ne la force pas. Laisse-la faire. Quand nous serons à table, pour le dîner, elle aura le temps d’observer  Justin et elle viendra d’elle-même lui faire un bisou.

 

J’y vais, merci madame.

Je préfère Ninon.

Merci Ninon. Il s’éloigne.

J’espère qu’elle changera d’avis, car ni Timéo, ni mon  mari,  ni moi n’arriverons à la persuader de le


faire. Catherine et Guy, lorsqu’ils seront là, seront aussi impuissants que nous, précise Ève.

Nous  l’espérons  tous.  Comme  elle  a  l’air  de m’accepter, si vous le voulez bien, ce soir, j’aimerais aller l’aider à s’endormir. Est-ce possible ? demande Ninon.

Bien sûr. D’habitude, je le fais. Je viendrai donc quelques  minutes avec vous, puis je vous laisserai, répond Ève.

 

 

*

*       *

 

Une heure plus tard, un hélicoptère se pose dans la propriété. Catherine et Guy en descendent.

Timéo et Ida sortent de l’habitation, puis ils vont à leur  rencontre. Timéo embrasse Catherine et donne une poignée de main à Guy. Ida les regarde, mais ne bouge pas. Catherine s’approche d’elle, la serre dans ses bras, puis l’embrasse. Guy en fait autant.

Ils arrivent sur la terrasse. Catherine fait des bises, Guy serre les mains, puis ils s’attablent. Justin engage la discussion.  Il  présente sa sœur, puis s’excuse de leur avoir imposé un voyage imprévu et de dernières minutes.

Guy le rassure en lui disant qu’il avait eu une très bonne initiative.

La discussion se poursuit entre Rodolphe, Guy, et Justin,  jusqu’à  l’heure  de  se  mettre  à  table  pour déguster le repas préparé par les femmes.

 

 

*

*       *


Un peu après le ner, Ève et Ninon accompagnent Ida dans sa chambre. Cinq minutes plus tard, Ève sort et retourne à la cuisine.

Assise sur le lit, à cô de Ida, Ninon raconte une partie de sa jeunesse, puis lui dit que si elle le désire, elle   pourra   essayer   de   lui   rendre   la   parole,   le lendemain matin. Ida lui sourit et lui serre fortement la main. Ninon reprend avec  ses  frasques, puis cinq minutes plus tard, lui annonce que  Justin est venu pour tenter de lui rétablir sa mémoire. Avec sa  tête, elle lui fait aussitôt signe que non, retire sa main et se couche sur le côté, en lui tournant le dos. Comme si elle n’avait pas vu sa réaction, Ninon poursuit la suite de  ses  exploits,  mais  elle  constate très  vite  qu’Ida s’est endormie. Elle la recouvre, lui fait un bisou, puis rejoint les autres.

 

Alors, comment la sens-tu ? demande Justin.

Pour  ma  tentative,  je  pense  qu’elle  acceptera, sans difficulté. Malheureusement, et je ne comprends pas pourquoi, dès que j’ai prononcé ton prénom, elle n’a plus voulu m’écouter.

Il  est  donc  préférable  que  je  mefface  et  ne l’approche pas. Tu vas devoir essayer tes dons, sans ma participation. Je suis persuadé que tu accompliras un exploit, lui répond son frère.

Tu  dois  avoir  raison,  je  tenterai  l’expérience demain, après le petit déjeuner, si je la sens réceptive.

Je prierai toute la nuit pour que vos dons lui permettent de s’améliorer, dit aussitôt Timéo.

Nous le ferons tous aussi, reprend Ève.

Avant que tu ne partes dans sa chambre avec elle, je  sortirai de la maison et j’irai me promener


dans le parc, pour lui montrer que je ne suis plus là, lui dit Justin.

Tu  as  raison.  Je  m’excuse  de  vous  demander cela,  mais  je  préfèrerais  que  vous  en  fassiez  tous autant. Je pense quil est impératif qu’aucun bruit ne vienne perturber ma tentative, ajoute Ninon.

Ne  vous  en  faites  pas,  nous  irons  tous  nous promener  jusqu’à  l’église.  Cela  nous  permettra  de prier pour une réussite, lui répond Ève.

 

La discussion  continue  sur  d’autres  sujets,  puis, petit à petit, tous regagnent leur chambre.

 

 

*

*       *

 

Le  lendemain,  alors  qu’ils  sont  presque  tous attablés pour le petit déjeuner, Ida sort de sa chambre et se dirige vers Ninon. Elle lui fait un bisou, puis va saisir la chaise qui lui est  résere, entre Timéo et Ève.  Elle  revient  avec,  la  glisse   entre  Ninon  et Rodolphe, s’assied, se penche vers Ninon et  lui  fait une autre bise.

 

As-tu bien dormi ? lui demande Ninon.

 

Elle la regarde et lui sourit, puis elle commence son petit  déjeuner. À la fin de celui-ci, Ida se lève, prend la main de Ninon, puis l’entraîne. Elles quittent la propriété, puis se dirigent vers l’église.

 

C’est bon signe, elle lui fait confiance. Depuis son  agression, elle a toujours refusé d’y retourner, annonce Ève.


Lorsqu’elles reviennent, une demi-heure plus tard, tous sortent sur le balcon. Gabrielle dit à Ninon :

 

Nous attendions ton retour pour partir visiter les environs.  Cela ne te dérange pas si nous te laissons seule ?

Non,  allez-y,  de  toute  façon,  Ida  me  tient compagnie.

 

Ida sourit. Ninon lui reprend la main et, tout en lui parlant, elle l’amène jusque dans sa chambre, près de son lit. Elle ferme la porte, puis commande les volets. Le seul rayon de lumière,  qui passe au travers d’un défaut du bois, donne un éclairage  suffisant pour y voir. Ninon revient vers Ida, la prend par la main et lui demande de se coucher sur le lit. C’est le silence total. Ninon s’agenouille et prie. Le temps passe, Ida reste immobile. Après plus de cinq minutes, Ninon se lève, enlève sa  chaîne, la pose dans sa main, puis lentement,   dans    un    mouvement    demi-circulaire, caresse le cou de Ida. Après quelques minutes de ce léger    frottement,    çue    de    n’observer    aucune réaction, elle retire sa main. Ida la rattrape et la pose sur son front, en criant :

mnar ett litet2

 

Ninon  pleure.  Elle  n’a  rien  compris,  mais  un miracle   vient   de   se   produire,   Ida   reparle.   Elle maintient  la   chaîne   sur  le  front  en  priant.  Deux minutes plus tard, Ida retire la main, s’assied sur le lit, puis embrasse Ninon, en disant :

Tack, Ninon. Komma till kyrkan.3

 

 

2  Laisse-la un peu. [en suédois]

3  Merci, Ninon. Viens à l’église. [en suédois]


Se rendant compte que Ninon ne comprend pas ce qu’elle dit, elle l’entraîne hors de la chambre, hors de la  propriété,  vers  l’église,  puis  elles  entrent.  Elle marque  un  temps   d’arrêt,  en  apercevant  toute  la famille agenouillée dans les bancs, puis lâche la main de Ninon, court, et crie :

Catherine, jag pratar4

 

Simultanément,  toutes  les  têtes  se  tournent  vers elle.  Catherine se ve et court la prendre dans ses bras, puis  l’embrasse. Ida la tire vers Ninon, en lui disant :

 

Det är tack vare henne, men hon förstår inte mig. Berätta för honom tack.5

 

Les larmes coulent. Tous l’embrassent tour à tour, mais lorsque Justin s’approche d’elle, Ida s’éloigne et retourne vers Ninon. Ils sortent tous et reprennent le chemin de la propriété, heureux d’entendre Ida, même s’ils ne la comprennent pas.

Catherine lui pose quelques questions en suédois. Elle  se  rend  vite  compte  qu’elle  parle  sa  langue d’origine, a retrouvé une partie de sa mémoire, mais pas toute. Sa joie sestompe légèrement, mais elle ne le  fait  pas  voir.  Seule   Ninon  est  mise  dans  la confidence.

À l’approche de l’escalier, Ninon retient son frère, puis l’entraîne dans le parc.

 

J’ai réussi à lui rendre la parole, mais seulement une petite partie de sa moire. Catherine le sait. Elle

 

 

4  Catherine, je reparle. [en suédois]

5  C’est grâce à elle, mais elle ne me comprend pas, dis-lui merci. [en suédois]


ne le fait pas voir, mais elle est déçue. Elle en espérait plus.

Je m’en doute, ils doivent tous être dans le même cas.

Il faut absolument que tu interviennes pour tenter de faire mieux que moi.

Ida me fuit comme la peste. Si elle ne me laisse pas l’approcher, je ne peux rien faire.

Avant son agression, comment vous entendiez- vous ?

Nous la considérions comme notre fille. Un vrai trésor.  J’étais même son confident. Elle me confiait ses secrets les  plus chers, et je ne l’ai jamais trahie. Nous  n’avons  jamais  eu  un  seul  différend,  je  ne comprends  pas  pourquoi  elle  me   rejette  de  cette façon.

Crois-tu qu’il pourrait y avoir une amélioration, si je recommençais demain ?

Non, ton pouvoir a agi, il n’en fera pas plus. Je suis désolé, mais si elle reste sur son refus de me faire confiance, nous ne pourrons plus rien faire pour elle.

Alors,  espérons  qu’une  intervention  divine  lui conseille de se rapprocher de toi.

Et  qu’en  même  temps,  elle  me  confirme  le pouvoir  de  lui faire retrouver toute sa mémoire. Ce qui  n’est  pas  encore  certain.  Rentrons,  ils  vont  se demander où nous sommes passés.

 

 

*

*       *


La journée se passe dans une joie apparente. Ida parle  sans cesse. Catherine traduit ses phrases. Tous sourient, mais en eux-mêmes ils restent tristes.

Pour le dîner, Ida joue à la maîtresse de maison. Elle place les convives à sa façon, donne le nom de tout ce qu’elle  touche, puis le fait répéter. Tous se prêtent au jeu et tentent dapprendre quelques mots de suédois. Ninon a toutes ses faveurs, elle a droit à ses

bisous, à  beaucoup  de  min  ängel6, mais  Justin  est totalement ignoré. Gabrielle est obligée de le soutenir moralement.  Il  est  déçu  et  ne  comprend  pas.  Il aimerait rentrer, mais ne le dit à personne. Dès la fin du   repas,   il   prétexte   une   légère   migraine   pour abandonner la table, puis monte dans sa chambre.

Gabrielle se lève et va converser avec Ninon, puis reprend sa place. Aussitôt, Ninon se lève et dit :

 

Veuillez m’excuser, je dois parler à mon frère. Elle arrive devant la porte de sa chambre et frappe.

Entre, je tattendais.

 

Elle ouvre et avance jusqu’à lui. Il est assis sur le lit. Elle en fait autant, à son côté.

 

Comment sais-tu que j’allais venir ? Il la regarde, sourit, puis répond :

Je connais ma femme.

Qu’as-tu exactement ? As-tu mal quelque part, ou est-ce simplement le moral qui flanche ?

 

6  Mon ange en danois.


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***

 

1

 


Rendez-vous machiavélique

 

2

 

 

1

 

 

 

Pour son anniversaire, Justin désire faire une surprise inhabituelle à Gabrielle, sa femme. Ne pouvant l’organiser, sans qu’elle s’en doute, il demande à sa sœur Ninon de s’en charger. C’est ce qu’elle fait, en liaison avec son amie Bernadette.

 

 

*

*       *

 

La veille du jour J, Justin annonce à sa femme qu’ils  doivent  se  rendre  à  Bruyaumont,  dans  la journée, car sa sœur désire les voir avant de prendre une décision importante.

 

– Pourquoi aujourd’hui ?

– Elle  na pas  voulu me  le  dire.  Elle  m’a  juste précisé quil fallait absolument y aller.

– Cela  sent  le  coup  monté  entre  vous  deux, simplement pour lui rendre visite.

– Il n’y aurait pas urgence, si cétait le cas.

– Je  prépare  les  bagages.  Combien  de  temps allons-nous rester chez elle ?


– Je lignore. Sans doute trois ou quatre jours.

– Tu l’ignores ! Tu l’ignores ! Je te connais trop, tu ne sais pas mentir.

– Essaie dêtre pte pour le début de laprès-midi, je préfèrerais arriver avant la nuit.

 

 

*

*       *

 

Après le repas, leur voiture séloigne. Trois heures plus tard, elle s’immobilise dans la propriété. Ninon les accueille très chaleureusement.

 

– Quelle  est  cette  importante  décision  qui  nous oblige  à  venir  immédiatement ?  demande  aussitôt Gabrielle.

 

Ninon regarde son frère, hésite, puis répond :

 

– Je ne peux pas en parler maintenant, vous en saurez plus ce soir. En attendant, entrez, il est lheure de prendre le café.

 

L’après-midi passe en discutant de choses et d’autres.

Après le dîner, ils font deux parties de scrabble. Lorsqu’ils terminent la deuxième, l’heure de se coucher arrive.

 

– Pour que vous dormiez en paix, je vais vous dire pourquoi je vous ai demandé de venir. Enfin, je ne vous en dévoilerai quune partie, annonce Ninon.

– Une partie d’une décision importante, avoue que c’est étrange, remarque Gabrielle.

– C’est une surprise que je vous réserve.


– J’espère que tu ne nous feras pas monter dans un ballon ?

 

Elle sourit, puis répond :

 

– Pas dans un, mais nous en franchirons un. Nous partirons en Alsace et devrons nous lever de bonne heure pour marrer à 6 h 30. Deux personnes nous attendent à 7 h 30 à l’entrée d’un village, mais vous n’en saurez pas plus.

– Nous le couvrirons demain. Bonne nuit Ninon, lui répond Gabrielle.

– Merci, à vous deux aussi.

 

 

*

*       *

 

Dès 5 heures, ils sont levés. Le part s’effectue à l’heure prévue. Pendant le trajet, ils admirent le paysage vosgien, puis alsacien. À 7 h 30, la voiture s’immobilise devant un restaurant, derrière un autre véhicule. Les occupants de celui-ci descendent. C’est Bernadette et Bernard, leurs amis. Après de rapides bonjours, Bernard annonce :

 

– Ne   traînons   pas,   nous   avons   un   horaire   à respecter. Je passe devant et vous guide jusqu’à notre destination finale.

 

Les deux voitures repartent.

 

– C’est  comme  dans  l’émission  télévisée  « En route  pour  une  destination  inconnue ».  N’as-tu  pas oublié de nous mettre un foulard devant les yeux ? demande Gabrielle.

– C’est inutile.


– Sais-tu où nous allons ?

– Oui,  mais  je  ne  connais  pas  la  route,  c’est pourquoi je dois impérativement ne pas perdre de vue la voiture de Bernard.

– Laisse-la conduire sans limportuner, sinon notre surprise risque de tomber à l’eau, lui recommande son mari.

 

Une  trentaine  de  minutes  après,  Gabrielle remarque :

 

– Nous ne sommes plus en France ! Regardez les panneaux. Je suppose qu’ils sont écrits en allemand ?

Cest exact, nous venons de passer la frontière. Nous nous rendons à Breisach am Rhein, lui répond Ninon.

– Qu’y a-t-il de spécial dans cette ville ?

– Patience, tu le découvriras bientôt.

 

Une demi-heure plus tard, les voitures s’immobilisent sur une aire de stationnement, le long d’un fleuve.

 

– C’est   le   Rhin.   Japerçois   des   bateaux   de croisre. Jai tout compris, nous allons naviguer dessus ! S’exclame Gabrielle.

 

Elle se tourne vers son mari :

– Naturellement,  tu  le  savais  et  tu  me  l’avais caché !

– C’est pour ton anniversaire, je voulais t’en faire la surprise.

 

Elle  se  précipite  à  son  cou,  l’embrasse,  en  fait autant à Ninon, puis à Bernard et Bernadette qui viennent de les rejoindre.


– Nous  sommes  à  l’heure.  Je  vais  chercher  les billets, annonce Bernadette, avant de se diriger vers la petite construction légère peinte aux couleurs du bateau.

– Je n’en reviens pas qu’il soit si grand. Regardez, l’inrieur est superbe, remarque Gabrielle.

 

Lorsque Bernadette les rejoint, ils montent sur la passerelle et entrent sur le pont inférieur. Le capitaine et  une  hôtesse  les  accueillent  chaleureusement.  Ils vont ensuite s’asseoir dans la grande salle à manger, autour d’une table, du côté de l’eau.

Leur regard est aussitôt atti par la grâce des cygnes qui nagent sur le fleuve, puis le luxe de la décoration.

D’autres passagers arrivent et s’installent.

Lorsque toutes les places sont occupées, la billetterie est fermée et une deuxième hôtesse regagne le pont.

Un léger ronronnement des moteurs se laisse deviner.

Aussitôt, la bienvenue et les caractéristiques du bateau   sont   annoncées   en   allemand.   Tous   les passagers font silence et écoutent. Elles sont ensuite reprises en français. Malheureusement, elles deviennent totalement inaudibles, car tout le monde se met à converser bruyamment.

Les amarres sont larguées, et le bateau s’éloigne du quai.

Au bar, une importante discussion s’engage entre les deux hôtesses, Barbara et Virginie.

 

– Dès que jai ouvert la billetterie, j’ai livré cinq entrées à une femme qui m’a réglé avec un chèque au


nom de Bernard Grossfeld. Elle parlait français. C’est peut-être lui. Je n’ai pas cessé d’y penser. J’attendais avec impatience de fermer pour venir te le dire, confie Barbara.

– Il ne doit pas être le seul à porter ce nom.

– Où sont-ils ?

Cest le groupe de la table 8, à tribord. Ils nous ont parlé en français. Les autres l’ont fait en allemand.

– C’est bien ça, ils sont cinq.

– Nous devons trouver une astuce pour rifier si c’est lui. Daprès Romy, il était d’origine allemande. Puisqu’il est de ton côté, n’utilise que cette langue durant tout le voyage.

– Si l’on a la certitude que c’est lui, que feras-tu ?

– Je le ferai payer.

– Comment ?

– J’y réfléchirai, sil comprend et parle l’allemand.

– O.K., je vais me transformer en espionne.

 

 

*

*       *

 

Le bateau est à proximité du barrage de Burkheim. Les  deux  hôtesses  se  présentent  en  passant  d’une table à lautre, chacune d’un côté de la salle.

 

Barbara arrive devant celle des Français. Elle est très jolie, blonde et souriante. Elle s’approche de Bernard et s’adresse à lui :

 

– Hallo, ich bin Barbara. Wollen Sie einen Kaffee, Tee  oder  Kräutertee ?  (Bonjour,  je  suis  Barbara. Désirez-vous un café, un thé ou une infusion ?)


Bernard lui sourit, puis traduit aussitôt ses paroles en français. Tous lui indiquent leur préférence. Il récapitule et donne la ponse en allemand.

 

– Danke Herrn (merci monsieur) lui répond-elle, avec un nouveau sourire.

 

Cinq minutes plus tard, elle revient, dépose les boissons,   glisse   plusieurs   mots   en   direction   de Bernard, puis retourne au bar.

 

– Que t’a-t-elle conf ? lui demande sa femme.

– Elle a voulu nous prévenir que c’était très chaud.

– C’est le cas de mon café, lui répond Ninon.

 

Lorsqu’elle retrouve sa sœur au bar, Barbara lui rapporte :

 

– Il parle très bien l’allemand, et à priori, il est le seul à le faire.

– C’est dé une certitude. Cela nous facilitera la tâche. Il faut maintenant que je le rencontre à part, pour m’assurer que c’est bien lui.

– Comment ?

– Tu l’aguicheras et tu lui fixeras un rendez-vous.

– Il n’en est pas question !

– Je ne te demande pas de coucher avec lui. Tu lui feras simplement de beaux sourires en te penchant fort  vers lui,  tu lui répondras  en faisant  des sous- entendus, et tu lui donneras le papier que je vais te préparer. Tu peux faire cela pour moi.

– Pourquoi ne le ferais-tu pas ?

– Il nest pas de mon côté, et je n’ai pas l’habitude d’exposer mon décolleté pour obtenir des pourboires, comme tu le fais constamment.


– C’est  trop  facile  de  me  critiquer !  Tu  es  bien contente lorsque je les partage.

– Je ne te le reproche pas, je tadmire. Je voudrais bien en faire autant, mais c’est impossible, je ne m’en sens pas capable.

– Et s’il accepte ?

– C’est  moi  qui  le  recevrai.  Je  t’excuserai  et j’improviserai pour le faire parler.

– Où lui donneras-tu rendez-vous ?

– J’ai une petite idée. Fais tout ce que tu peux pour qu’il accepte de venir, seul, naturellement.

 

Pas très satisfaite, Barbara retourne dans la salle.

La descente du Rhin se poursuit. Les passagers admirent la nature.

Lorsque le bateau arrive en vue de Rhina, les deux hôtesses et le capitaine installent un buffet, au centre de  la  pièce.  Dès  l’annonce  de  son  ouverture,  en langue allemande, les voyageurs se précipitent pour se servir. Les tables se vident. Une seule est encore occupée par cinq personnes. C’est celle des Français. Ils se lectent de regarder avec quelle précipitation chacun saisit une assiette et la surcharge.

 

– Ces  Allemands  n’ont  pas   manger  depuis plusieurs jours, fait remarquer Justin.

 

Lorsque la file d’attente disparaît, Bernard, Bernadette, Ninon, Gabrielle et Justin vont se servir tranquillement. Ils apprécient les mets.

 

 

*

*       *


Quand plus personne ne retourne remplir son assiette, les plats sont ramassés, puis les supports du buffet sont enlevés.

Cinq  minutes  après,  Barbara  revient  pour demander à Bernard :

 

– Hast   du   schon   gegessen ?   (avez-vous   bien mangé ?)

– Sehr   gut,   danke,   miss.   (très   bien   merci, mademoiselle)

– Barbara, wenn man so will (Barbara, si tu veux bien)

Wir    danken    Ihnen    allen,    Barbara,    war ausgezeichnet, und du bist ein schönes Mädchen (Nous te remercions tous, Barbara, c’était excellent, et toi tu es une superbe fille)

– Du bist ein Charmeur. Möchten Sie ein Dessert

(tu es un charmeur. Désirez-vous un dessert ?) Bernard ne traduit que la demande, puis répond :

– Ja, fünf Desserts, bitte ! (Oui, cinq desserts, sil te plait)

– Nun, hier sind fünf Karten. Ich komme nehmen Ihre Bestellung in ein paar Minuten (tiens, voici cinq cartes. Je repasserai prendre la commande dans quelques minutes)

– Vielen Dank Barbara (merci Barbara)

 

Un peu plus tard, elle revient, note sur son carnet et demande à Bernard :

 

Wie ist dein Name (quel est ton prénom ?)

– Bernard.

– Vielen Dank Bernard (Merci Bernard)


Dix   minutes   plus   tard,   elle   porte un   plateau supportant cinq très gros verres contenant les desserts glacés. Les « oh ! » d’admiration de tous les convives de la table font se retourner une grande partie des passagers vers elle.

 

– Du hast uns, Barbara verwöhnt (tu nous as gâtés, Barbara)

– Ja,  es  ist  wahr.  Das  ist,  weil  du  zu  mir  sehr freundlich (oui, cest vrai. Cest parce que tu m’es très sympathique)

– Zum  Glück  am  Tisch  niemand  versteht  Ihre Sprache, ich könnte in Schwierigkeiten geraten (heureusement qu’à la table personne ne comprend ta langue, je pourrais avoir des ennuis.)

 

Elle lui fait un léger sourire, distribue les verres et retourne au bar.

Une demi-heure plus tard, elle revient, pose son petit  carnet  sur  la  table  et  se  penche  en  face  de Bernard pour effectuer l’addition. Le large décolleté de sa robe laisse apparaître la quasi-totalité de sa poitrine. Bernard n’en perd pas une miette.

Les secondes s’égrènent lentement. Barbara fait le total, le vérifie et le contrôle de nouveau. Elle se redresse doucement :

 

– Ist es Ihnen, die Regeln ? (Est-ce toi qui règles ?)

– Nein, durch die Nachteile, bezahle hic mit dir schlafen (non, par contre, je veux bien payer pour coucher avec toi)

 

Elle lui sourit, sans répondre.

 

– Ist der Rest ist hübsch ? (est-ce que le reste est aussi joli ?) demande-t-il aussitôt.


– Komm zu mir, und Sie wissen (viens chez moi, et tu le sauras)

 

Ninon demande la feuille, regarde le montant, cherche dans son sac, puis tend deux billets :

 

– Gardez tout, c’était parfait.

– Merci madame, lui répond Barbara, avec un très léger accent. Un dernier sourire, puis elle passe à la table suivante.

 

Quelques  minutes  plus  tard,  elle  revient  vers

Bernard :

 

– Aber vergessen Sie nicht Ihr Scheckheft (mais n’oublie pas ton carnet de chèques)

– Sie haben nicht angesichts der Adresse (tu ne m’as pas donné l’adresse)

– Kommen Sie auf die Leiste oben ( viens au bar, tout à l’heure)

 

Un nouveau sourire adressé à tous les convives de la table, puis elle s’éloigne.

 

– J’ai bien l’impression qu’elle te drague, objecte sa femme.

– On pourrait le croire. Dommage que personne ne peut nous traduire leurs discussions, ajoute Justin.

– Si cela avait été le cas, je naurais pas refusé. Elle m’a simplement conf qu’elle ne voyait pas souvent des touristes aussi sympathiques et généreux.

– Tu aurais accepté ! sinsurge Bernadette.

– Si je nétais pas marié, naturellement.

– Je préfère entendre cela.


*

*       *

 

Le voyage se poursuit. Lors de l’approche d’une nouvelle écluse, ils quittent la table pour monter sur le pont  supérieur.  Bernard  en  profite  pour  rester  en arrière et se diriger vers le bar. Barbara vient vers lui, lui glisse un papier dans la main, en ajoutant :

 

– Ich warte auf dich freuen (je t’y attendrai avec impatience)

– Nicht so viel wie ich (pas autant que moi)

 

 

*

*       *

 

Le bateau arrive à destination. Il ralentit, effectue un demi-tour et s’immobilise dans le port de Strasbourg. La passerelle est installée, puis les passagers retrouvent la terre ferme.

En apercevant les autobus stationnés sur le bas- côté de la route, ils se précipitent vers eux. Cest de nouveau la bousculade pour obtenir une place dans la partie supérieure des bus à limpériale.

Les véhicules traversent ensuite la ville pour s’immobiliser sur une aire de stationnement, en plein centre de Strasbourg.

Avant d’ouvrir les portes, les instructions pour l’heure du retour sont données aux passagers, puis ceux-ci sortent.

 

 

*

*       *


Sur le bateau, le capitaine retourne à son bureau. Barbara et Virginie restent sur le pont, en grande discussion. Elles n’ont pas l’air d’être du même avis. Après une dizaine de minutes, elles vont retrouver leur père.

 

– Papa, il faut que tu nous écoutes et que tu nous promettes de ne pas te mettre en colère, annonce Virginie.

– J’essaierai    de    ne    pas    m’énerver.    Quelle catastrophe est encore arrivée ?

– Nous  avons  un  grave  problème.  Quand  les avaries de la machinerie ont immobilisé le bateau pendant deux mois, nous n’avons eu aucune recette.

– Je ne les ai pas oubles. Cela vous a créé trop de difficultés financières. Heureusement, vous vous en êtes sorties. Pourquoi me remémores-tu cela ?

– Pendant cet arrêt, toutes les deux, nous étions allées voir Romy pour la mettre au courant et lui demander de faire un petit geste. Elle avait souri, puis répondu :

« Si   le   bateau   d’Armand   avait   les   mêmes problèmes, nous auriez-vous aidés financièrement ? » Sans attendre, elle avait aussitôt ajouté :

« Alors voici ma réponse. Vous avez un bail qui se termine. Vous devrez respecter toutes les conditions prévues, quoiqu’il arrive. C’est écrit dedans, en toutes lettres. Je ne vous accorde aucune fleur, aucune réduction, aucun délai supplémentaire. »

Nous l’avions suppliée d’accepter un report de paiement. Nous avions tout tenté, avec des pleurs, des bisous, des caresses, mais elle s’est tenue à l’engagement initial. Elle nous a aussi rappelé que le bateau ne nous serait pas cédé pour leuro symbolique


et que nous devrions le quitter à la fin du bail, si la date et les montants de l’échéance n’étaient pas scrupuleusement respectés. Nos nouveaux pleurs et bisous n’ont rien chan. Elle nous a ordonné de partir.

Nous nous étions ensuite renseignés pour obtenir un prêt auprès de la banque, sans succès, car nous ne sommes pas les propriétaires. Nous avons fait le maximum pour transporter le plus grand nombre de passagers et vendre le plus possible de suppléments pendant les voyages, mais cela ne suffit pas. Nous n’arriverons pas à payer le dernier loyer, à l’échéance imposée.

– C’est vrai que c’est très grave. Je devine que mon ex, une femme insensible, attend cet incident de paiement depuis sept ans. La malchance vous est tombée dessus au plus mauvais moment et je n’ai aucune solution à vous proposer. Mes économies et les avances que mes amis pourraient m’apporter ne suffiraient pas. Les sommes à régler sont trop importantes. Combien de jours reste-t-il avant cette échéance ?

– À peine trois semaines.

– Il nous faudrait un miracle pour sortir de cette impasse. Pourquoi aviez-vous peur que je me fâche ?

– Parce que je ne t’ai pas encore tout expliqué. La semaine   dernière,   Romy   avait   téléphoné.   C’est Barbara qui avait croc et pris la communication. Notre mère lui avait simplement lâché :

« C’est Romy. Passe-moi ta sœur. » J’avais pris le combiné et répondu :

« Allô, bonjour maman, je t’écoute. »

« Êtes-vous au port ? »

« Oui. »


« Viens  me  voir  au  pavillon.  Je  veux  te  voir seule. »

« Oui maman, j’ai bien compris. J’arrive. »

J’étais persuadée qu’elle avait réfléchi et qu’elle allait accepter notre demande de report.

– Ne compte pas là-dessus, cest une garce. Je suis convaincu que c’était pour te faire pleurer. Ce n’est pas une femme, c’est un démon.

– J’avais pris les deux clés de sa propriété, celles que tu gardes précieusement dans ton tiroir.

– Que voulais-tu en faire ?

– Ouvrir le portail et la porte de l’habitation, si elle avait décidé de me laisser dehors pour me reprocher ensuite de ne pas être venue.

– Sage précaution. Elle en est capable.

– Arrivée devant la propriété, jai appuyé sur le bouton du vidéophone.

« Qui êtes-vous ? »

« C’est Virginie. »

« Entre. »

Elle  m’attendait  sur  le  pas  de  la  porte  et  sest écriée :

« Tu es venue en voiture ! Tu aurais pu prendre le bus, il y a un arrêt pas très loin. »

« C’était pour te faire attendre moins longtemps. »

« Suis-moi et assieds-toi. »

« Comment vas-tu ma petite maman ? »

« N’essaie  pas  de  m’embobiner,  je  ne  t’ai  pas demandé de venir pour reparler du bail. J’ai un secret à te dévoiler. »

« Je t’écoute maman. »


« Oui,  tu  peux  le  dire,  je  suis  ta  mère,  mais

Grégoire nest pas ton re. »

Trente secondes se sont écoulées, avant que je ne réagisse à cette annonce.

« Mais alors, qui est mon véritable père ? »

« Je  te  dirai  simplement  de  lui  que  nous  nous sommes fréquentés pendant six mois, mais que ce salaud m’a quittée en apprenant que je tattendais. Voilà, tu es maintenant au courant. »

« Papa le sait-il ? »

« Non, il ne s’est rendu compte de rien. »

« Pourquoi me l’apprends-tu aujourd’hui ? »

« Parce que je sais que vous ne pourrez pas faire face à l’échéance et que vous me haïrez lorsque vous serez tous au chômage. »

« Maman, tu te trompes, un ami de papa a promis de nous aider. Nous te règlerons normalement la dernière échéance. »

Après un instant de surprise, elle m’a répondu :

« Alors c’est parfait. Avant que je vous donne ce bateau, j’exige que ton père, enfin celui qui ne l’est pas, vienne lui-même me porter le chèque ainsi que le complément en liquide. Il devra me retrouver à 16 heures pcises, à lemplacement nous nous sommes rencontrés la première fois. Il devra aussi se mettre  à  genoux  et  me  demander  pardon,  pour m’avoir  chassée  du  bateau  et  détestée  pendant  ces sept années. »

« Où t’avait-il rencontrée ? »

« Il le sait. S’il a oubl l’endroit, tant pis pour vous, vous direz adieu au bateau. »

« Je  vais  lui  transmettre  la  commission.  Cette nouvelle clause n’était pas prévue, néanmoins, je te


comprends et je te donne raison. Il n’aurait pas te chasser. Je m’excuse pour lui maman. »

« Merci ma fille, tes excuses me font plaisir, mais ce sont les siennes que j’exige. C’est tout, tu peux repartir. »

« Dois-je lui annoncer qu’il nest pas mon  père biologique ? »

« Tu peux tout lui rapporter. De toute façon, tu le feras, même si je te l’interdis. Dépêche-toi daller le lui  annoncer.  Je regrette  de  ne  pas  être  une petite souris pour admirer sa colère. »

« Au revoir maman. »

 

Virginie pleure. Grégoire se lève et tourne en rond. Sa rage sextériorise. Barbara tente de le calmer. Sa sœur en fait autant. Lorsqu’elles ont réussi, Virginie lui confie :

 

– Tu  seras toujours  mon  père,  cette  annonce ne changera rien. Mais celui qui m’a conçue et abandonnée le regrettera si jai la chance de le retrouver.

 

Quand Grégoire accepte de sasseoir, Barbara demande à sa sœur :

 

– Pourquoi  lui  as-tu  affirmé  que  nous  pourrions payer ?

– Pour  connaître  sa  réaction  et  savoir  si  elle tiendrait parole.

– Ne vous en faites pas les filles, je ferai ce qu’elle attend de moi. Jirai la retrouver, mais elle ne rentrera pas vivante. C’est la seule solution pour que vous héritiez de ce bateau, car même si je lui apportais les règlements, elle trouverait encore autre chose, juste


pour  avoir  la  satisfaction  de  nous  voir  pointer  au chômage.

– Papa, ne fais pas ça, tu serais mis en prison !

– Je n’y tiens pas plus que vous. Ne vous en faites pas, j’ai une petite idée.

 

 

*

*       *

 

Pendant le dîner, Grégoire déclare à ses filles :

 

– Il y a sept ans, vous m’aviez imposé d’accepter le  divorce  à  mes  torts  exclusifs.  Vous  m’aviez expliqué que c’était la seule solution pour continuer à naviguer sur ce bateau. Je vous avais fait entière confiance. Vous aviez parfaitement fendu nos intérêts à tous, mais vous m’aviez tenu à l’écart. Depuis, vous avez gardé le secret de ces discussions avec votre mère. Le jour J, je tenterai de marchander calmement, mais avant, il est impératif que vous me racontiez ce qui s’était passé.

 

Virginie et Barbara se regardent, puis Virginie lui répond :

 

– Uniquement si tu restes calme.

– Je vous le promets, si elle accepte de m’écouter.

– Puisque tu ne nous lâcheras pas tant que nous n’aurons  pas  tout  expliqué,  je  vais  le  faire,  lui confirme Barbara.

Dix jours après son départ, nous avons profité dun arrêt au port pour monter sur le bateau de Armand. Il était gêné. Il nous a précisé qu’il n’y était pour rien si elle était tombée amoureuse de lui. Nous lui avons répondu  que  nous  n’étions  pas  venues  pour  le  lui


reprocher, mais pour nous entretenir avec notre mère et obtenir des explications. Il nous a répliqué :

« Elle ne veut plus voir ni Grégoire, ni vous. Que lui avez-vous donc fait ? »

« Rien.   Elle   nous   a   abandonnées   sans   nous prévenir ni nous dire au revoir. »

« Je vous aime bien, mais je ne voudrais pas non plus avoir des ennuis avec elle. Elle est dans ma cabine, la troisième porte à droite. Allez-y, mais faites comme si vous ne m’aviez pas rencontré. »

Nous l’avons remercié et sommes allées frapper à la porte indiquée.

Elle l’a ouverte. En nous reconnaissant, elle a tenté de la refermer. Je l’ai aussitôt emchée de le faire en glissant mon pied dans l’entrebâillement, puis nous sommes entrées de force.

« Maman, tu nous dois des explications et nous ne partirons pas tant que nous ne les aurons pas entendues. », lui ai-je déclaré.

Elle  a  fait comme  si  nous  n’étions  pas  là.  Elle faisait semblant de s’affairer. Nous avons pris un livre dans sa bibliothèque, puis nous nous sommes assises dans des fauteuils et avons fait comme elle. Après un quart d’heure de silence, elle s’est décidée à dire :

« Vous  êtes  aussi  têtues  que  votre  père.  Que voulez-vous savoir ? »

« Pourquoi nous as-tu quittées sans nous dire au revoir ? »

« J’ai  voulu  tirer  un  trait  sur  le  passé  et  tout oublier. Je me fais une nouvelle vie avec Armand. Vous devriez le comprendre ! »

« Pour papa, si vous ne vous entendiez plus, nous le comprenons. Mais pour nous, tu nous as mises au


monde,  tu  ne  peux  pas  nous  oublier  du  jour  au lendemain. », lui a répondu Virginie.

« Si, vous êtes liées à lui. Je vous ai oubliées aussi. Je ne reviendrai pas en arrière. »

« Si tu es heureuse avec Armand, tant mieux, mais tu   nous   manques   maman. »   ai-je   répondu   pour l’amadouer.

« C’est   bien   dommage,   mais   ce   n’est   pas réciproque.   Voilà,   vous   avez   votre   explication. Quittez ce bateau sur lequel vous n’êtes pas les bienvenues. »

« Avant, nous voulons savoir ce que nous allons devenir.  Le  bateau  tappartient,  mais  c’est  notre gagne-pain. »

« Je  vais  le  vendre  et  votre  père  ira  pointer  au chômage. »

Nous nous sommes levées, précipitées sur elle et lui avons fait des tas de bisous. En pleurant, je lui ai objecté :

« Maman, tu peux punir papa, sil t’a fait du mal ou de la peine, mais pas nous. Nous sommes tes filles et nous t’aimons toujours. »

– Je  reconnais  bien  mon  excellente comédienne, remarque Grégoire.

– Elle   a   répondu :   « C’est   vrai,   c’est   bien dommage pour vous, mais je ne peux pas couper le bateau en deux pour n’en vendre que la moitié. Vous ferez comme lui, vous irez aussi pointer. »

Nous avons recommencé les pleurs et les bisous, jusqu’à ce qu’elle dise :

« Cela  suffit !  Je  veux  bien  arrondir  les  angles, uniquement pour vous et sous certaines conditions. »


« Lesquelles ? » demanda aussitôt Virginie.

« Qu’il accepte le divorce à ses torts exclusifs. »

« C’est toi qui es partie ! C’est insensé ! » lui ai-je répondu.

« Ce n’est pas tout. Je veux aussi qu’il me verse cinquante mille euros de la main à la main, tous les ans et ce pendant dix ans. C’est une miette comparée à la valeur du bateau dont je lui fais cadeau. Armand ne   devra   pas   être   mis   au   courant   de   cette transaction. »

« C’est  impossible !  notre  activité  ne  le  permet pas. » observa Virginie.

« Si ces conditions sont acceptées, il en deviendra le proprtaire à l’expiration des dix ans. Si ce n’est pas le cas, je mets le bateau en vente et vous vous retrouverez tous à la rue. »

« Maman je t’en supplie, tu es notre mère, tu ne peux pas nous expulser ! » lui ai-je rappelé.

« C’est justement pour vous deux que je fais ce geste.   brouillez-vous   avec   lui   pour   le   faire accepter. Ne me racontez pas dhistoires, je sais combien rapporte cette activité. En ajoutant toutes les petites magouilles réalisées à bord, il vous reste largement de quoi vivre normalement. Maintenant, si vous ne voulez pas que je vende, allez le convaincre d’accepter et laissez-moi. »

– Vous   êtes   revenues   et   m’avez   simplement rapporté qu’elle voulait le divorce à mes torts exclusifs. Je me suis emporté, j’ai ouvert ce tiroir, j’ai sorti cette arme et j’ai crié :

« Je vais tuer cette mère indigne. Elle me trompe, vous  abandonne  et  veut  encore  nous  dicter  ses


conditions. Vous allez voir, cela ne va pas se passer comme ça. »

– Nous  avons  eu  beaucoup  de  difficultés  à  te calmer et à te ramener à la raison.

– Je m’en souviens. Cest vrai que si vous naviez pas été là pour me retenir, je l’aurais tuée.

– « Jamais je n’accepterai le divorce à mes torts ! » avais-tu   répondu,   mais   notre   diplomate   Virginie t’avait fait changer davis en te démontrant que c’était notre intérêt à tous.

« Si tu n’acceptes pas, nous nous retrouvons tous à la  rue  et  au  chômage,  mais  rien  ne  temche  de mettre des conditions à cet accord. Ne vois-tu pas qu’elle cherche à nous mettre sur la paille ? Elle est certaine que ton amour propre te fera refuser. Par contre,  si  tu  acceptes, elle  se  trouvera  prise à  son propre pge et nous nous chargerons de lui arracher des engagements pour l’avenir. », avait-elle expliqué.

– Heureusement, j’ai cédé.

– Nous sommes retournées donner l’accord pour la clause  du  divorce.  Comme  l’avait  prévu  ma  sœur, cette réponse a totalement désorienté Romy. Elle ne s’attendait pas à cela. Nous en avons profité pour tenter de lui arracher des engagements. Après deux heures de discussions acharnées, elle refusait toujours de modifier ses conditions. C’est alors que notre éminente matière grise a eu cette idée de lui faire établir un bail à notre nom. Il a fallu de nouveau tirer à nous le tapis, pour en obtenir un avec une redevance annuelle officielle de dix mille euros et la même somme de la main à la main. Malheureusement, il était  de  sept  ans  et  non  renouvelable.  Après  cet accord, Virginie a encore réussi à lui faire accepter


verbalement qu’elle nous vende le bateau pour l’euro symbolique, lors du dernier versement, si tous étaient effectués dans les délais.

– Vous vous étiez très bien débrouillées. Hélas, la catastrophe du début dannée n’était pas prévue. Ne vous en faites pas mes filles, après avoir entendu ces explications, je suis certain qu’elle va céder.

– Nous   l’espérons   de   tout   ur,   lui   répond

Barbara.

 

Après une minute de silence, Virginie lâche à son père :

 

– Tu as aussi des secrets envers nous.

– Je ne vous ai jamais rien caché.

– Tu ne nous as jamais raconté comment tu avais connu maman.

– C’est une vieille histoire.

– Que tu vas nous expliquer !

– Pas ce soir, je suis fatigué.

Ah  non !  Tu  nous  fais  le  coup  chaque  fois. Maintenant, tu dois tout nous dire, lui répond Barbara.

– Nous venons de te dévoiler notre secret, tu dois en faire autant, ajoute sa sœur.

– Puisque vous avez l’air d’y tenir.

J’étais marin, second-maître à bord d’un navire de la marine marchande française. J’avais eu l’occasion d’effectuer un stage dun mois à Strasbourg. C’était pour obtenir le permis de piloter sur les fleuves et se perfectionner   à   la   langue   allemande.   Comme   le costume a toujours attiré la gent féminine, avec les copains, le soir, nous sortions pour tenter notre chance.

– En clair, vous cherchiez des femmes pour passer la nuit.


– Nous étions tous jeunes et célibataires.

– Tu draguais donc comme eux ?

– On est marin, ou l’on ne l’est pas. J’ai ten de séduire une superbe nana. Je me souviens encore de son prénom, c’était Ema. Je l’ai emmenée au cima, au restaurant, puis…

– Vous avez fait lamour.

– Non,  pas  du  tout.  Elle  m’a  annoncé  quelle devait se rendre à son travail.

– Elle t’a bien eu ! Maman est-elle dans cette histoire ?

– Attends la suite. Ema devait travailler, mais elle m’avait don rendez-vous pour le lendemain, sur un banc situé à trois cents mètres de l’arrivée du bac.

– Tu es donc rentré bredouille ?

– Oui, seul et sans mes copains plus chanceux que moi.

– Ensuite ?

– Le jour suivant, j’ai emprunté un vélo et je suis allé l’attendre. Il y avait bien une femme sur le banc, à lemplacement indiqué, mais ce n’était pas celle que j’avais rencontrée la veille.

– C’était notre mère ?

– J’ai attendu, mais Ema n’est pas venue. Je me suis assis à côté d’elle et je me suis laissé embobiner.

– C’est maman qui t’a courtisé ?

– Et qui m’a entraîné derrière le petit bosquet.

Ema, l’as-tu revue ?

– Lors de notre mariage, Romy me la présentée. C’était sa cousine.

– Tu t’étais fait piéger.


– Oui.  Pour  ta  naissance,  j’étais  en  mer.  Romy m’avait annoncé ton arrivée par un télégramme téléphoné.     Elle     avait     écrit :     Virginie     née prématurément, sept mois et demi, complète et superbe. J’étais tellement heureux que je ne m’étais posé aucune question.

– Elle se savait enceinte et elle cherchait un père, constate Barbara.

– De toute façon, tu as toujours été et tu resteras la fille que j’aime, confirme-t-il à Virginie en l’embrassant.

– Et   moi,   tu   m’oublies ?   Lui   fait   remarquer

Barbara.

– Bien sûr que non, je vous adore toutes les deux.

– Que s’est-il passé ensuite ? demande Virginie.

– Nous  nous  sommes  revus  tous  les  soirs.  Huit jours après notre rencontre, elle me présentait à ses parents. Ils étaient très riches. Elle leur a annoncé qu’elle désirait m’épouser avant la fin de mon stage. Contrairement à ce que je craignais du fait de ma nationalité, ils ont accepté. Nous avons préparé tous les papiers et deux jours avant mon départ nous nous sommes mariés.

Nous étions un couple spécial. Je ne concevais pas de vivre hors d’un bateau, et Romy ne voulait pas quitter sa mère.

Pendant notre cinquième année de mariage, ses parents sont décédés dans un accident de voiture.

Romy hérita dune très grosse somme d’argent, d’un tas de propriétés, ainsi que de leur superbe pavillon.

Pour m’obliger à venir vivre auprès d’elle et de vous deux, elle acheta le bateau de croisière sur lequel nous sommes.


J’ai  quitté  la  mer  pour  devenir  capitaine  sur  le

Rhin. Romy m’a rejoint, avec vous deux.

Nous furent tous heureux, pendant quinze ans. Malheureusement, lors d’une visite à la capitainerie du port, ell