***
Sur cette page, vous découvrirez:

***

1) Le retour d'Ingrid


2) Le retour d'Aurore

3) Meurtres à Marival




***

                                            

Le retour d'Ingrid

 

1

Lundi 18 juillet 2005, le soleil brille de tous ses éclats. Vers 13h30, sur une chaussée bordée par des champs de blé ornés de jolis coquelicots rescapés des traitements intensifs de désherbage, un magnifique cabriolet bleu, décapoté, roule à vive allure.

Sa radio diffuse une musique des années 80 qui effarouche les corneilles perchées sur un monument aux morts de la guerre 14-18.

Les mains gantées de cuir, le bras gauche posé sur la portière, la poitrine généreuse, le visage adroitement maquillé, les lèvres fort colorées, les cheveux au vent, une superbe blonde d'une quarantaine d'années pilote ce véhicule.

A l'approche d’un carrefour, le cabriolet ralentit, il tourne à droite et prend la direction de Marival. Deux cents mètres plus loin, il s'arrête sur le bord de la route. La femme en descend, le téléphone portable collé à l'oreille.

Le vent léger, qui soulève sa robe rose en mousseline, rend visible le haut de ses jambes perchées sur des talons aiguille.

   Allô ! C'est toi Pierre ? ….. Oui, tout va bien….. Non, je n'ai pas d'ennui, tout se passe comme prévu. Je me promène, le soleil brille, j'admire la nature et j'apprécie l'air pur, cela me fait le plus grand bien. Je viens de m'arrêter devant un étang et je vais m’en approcher pour prendre quelques photos. Le paysage est sublime, des canards nagent avec leurs petits, je ne veux pas rater ce spectacle…… Ne t'en fais pas, aussitôt je reprendrai la route et je t'appellerai dès que je serai de retour dans le petit pavillon que j'ai loué, c'est promis. Gros bisous. 

Elle referme le téléphone, le pose sur le siège puis se dirige vers le coffre de sa voiture. Elle ouvre celui-ci, retire ses chaussures, glisse ses pieds dans des bottes, saisit un minuscule appareil photo numérique, puis traverse la route.

Sur le bas-côté, elle fait une dizaine de pas dans l'herbe en direction de l'étang, s'arrête, écarte les jambes pour s'assurer une bonne stabilité, approche l'appareil de son visage, cherche le meilleur cadrage en effectuant une légère rotation du tronc, puis prend une photo. Elle retourne ensuite l'appareil et admire le résultat.

Une tache verte attire son attention. A l'aide du zoom, elle agrandit celle-ci, puis revient à toute allure vers sa voiture.

Elle jette l'appareil sur le siège, empoigne le téléphone et compose le 17.

  Allô ! La police ?
  Gendarmerie Nationale, je vous écoute, qui êtes-vous ?

  Je suis Ingrid Chopin. Je suis en vacances dans la région et je viens d'apercevoir un cadavre flottant dans l'étang qui longe la route, entre Ormane et Marival.

  Ne bougez pas madame et surtout ne touchez à rien, nous arrivons tout de suite.
*

Dix minutes plus tard, accompagnée par des hurlements de sirène, une fourgonnette arrive sur place. Trois gendarmes en descendent et s'approchent de la dame en pleurs, figée dans sa voiture. Le plus gradé, un homme bedonnant, avec moustache, la cinquantaine bien passée, se présente :

  Brigadier-chef Duroc, bonjour madame, est-ce vous qui avez appelé pour dire qu'il y avait un cadavre dans l'étang ?    Oui, il est là-bas, presque au bord.
  Il ne faut pas rester là toute seule, ma petite dame, vous n'avez pas l'air bien, venez avec nous.   Non, je ne veux pas revoir cela, c'est trop atroce !
  Je vous comprends, mais venez jusqu'à la fourgonnette, le brigadier Thalès vous tiendra compagnie.   

La femme sort de la voiture, se dirige vers la fourgonnette et grimpe dans celle-ci, soutenue par le brigadier-chef.

  Thalès, occupe-toi de la dame, il faut la réconforter, elle n'est pas loin de la déprime !   Oui, chef ! Je m'en occupe.

Pendant que Duroc quitte le véhicule et se dirige vers l'endroit indiqué en compagnie des deux autres gendarmes, Thalès, un gamin d'une trentaine d'année, quitte la place du conducteur et monte à l'arrière du véhicule. Quelques instants plus tard, sans doute grâce au réconfort assidu du jeune Thalès, la peur et les pleurs d'Ingrid disparaissent miraculeusement.

L'ambulance des pompiers s'arrête quelques minutes plus tard à proximité de la fourgonnette. Du véhicule rouge descendent trois hommes casqués, avec veste de cuir, pantalon noir et bottes. Ils rejoignent Duroc qui inspecte le bord de l'eau. Aucun doute n'est possible, un cadavre habillé d'une combinaison verte, la face dans l'eau, les cheveux blonds, flotte effectivement à deux mètres du rivage.

Les pompiers reviennent à leur véhicule. L'un d’eux sort une gaffe, l'autre une corde, pendant que le troisième, le plus jeune, prénommé Alexandre, s'équipe d'un harnais.

Une extrémité de la corde est aussitôt accrochée et verrouillée sur celui-ci. La gaffe à la main, Alexandre s'approche de la rive. Il retire et jette, à une dizaine de mètres, une branche morte qui entrave son passage, puis se stabilise sur le bord de l'eau, face au cadavre. Ses deux collègues assurent sa sécurité en maintenant la corde.

  Attendez ! Attendez ! Il ne faut pas toucher au corps tant que l'officier de police judiciaire n'est pas là. Il faut attendre, il vient de Varicourt, lance le brigadier-chef Duroc.

Surpris par cet ordre, les pompiers regagnent leur véhicule et attendent.

Alertée par la sirène et les " Pin-pon ! Pin-pon ! ", la population locale arrive sur les lieux. Deux gendarmes, Legrand et Lacour, repoussent les curieux pendant que Duroc prend des photos.

Cinq minutes plus tard, un véhicule blanc arrive à toute allure, puis s'arrête. Le docteur Dumoulin, un homme âgé aux tempes grisonnantes, médecin et capitaine des pompiers, descend et se dirige vers la berge.

Un véhicule de couleur bleu arrive quelques secondes plus tard. Le capitaine Ravigo, de la gendarmerie nationale, en descend. Il se dirige vers Duroc, se renseigne, observe les alentours, puis lance aux pompiers : " Vous pouvez retirer le corps ".

Toujours bien assuré par la corde et ses deux collègues, Alexandre s'approche du bord, il se penche vers l'eau et, à l'aide du crochet, ramène le corps vers la rive, l'empoigne par la combinaison, puis le monte sur la berge. Le médecin s'approche et constate aussitôt que le noyé a reçu un coup sur le crâne.

De nouvelles photos sont prises par Duroc. Quand le flash a cessé de crépiter, le capitaine Ravigo ordonne à Alexandre de retourner le cadavre. De nouvelles photos sont encore prises, puis le noyé est porté par les pompiers jusque dans l'ambulance.

À l'intérieur de celle-ci, le médecin procède à un examen plus approfondi du corps. La mort est suspecte. Il refuse le permis d'inhumer et ordonne une autopsie de la victime.
Les curieux sont toujours tenus à l'écart, mais l'un d'eux, prénommé Roger, croit reconnaître le noyé et dit à son voisin Marc :

  Il me semble que c'est le Martial.
  C'est fort possible, je viens d’apercevoir sa camionnette, pas loin d'ici, dans le chemin du Château.

Avec son air hautain, le jeune capitaine Ravigo se dirige vers les curieux.

   Est-ce que quelqu'un a vu ou sait quelque chose ?

Comme réponse, il n'obtient que le silence.

  Dans ce cas, rentrez chez vous, les curieux n'ont rien à faire ici !

Dans un léger brouhaha d'indignation, ceux-ci regagnent leur voiture et s'éloignent.

En revenant au véhicule de la gendarmerie, le capitaine lance à Ingrid :

  Madame, je vous prie de nous suivre à la brigade pour effectuer une déposition. Vous sentez-vous capable de conduire votre véhicule ?   Ça va maintenant, je crois pouvoir vous suivre.

Accompagnée par Duroc, elle quitte la fourgonnette, rejoint l'arrière de son cabriolet, retire ses bottes, remet ses chaussures, ferme le coffre et reprend place au volant, sous le regard éloigné, mais attentif, du capitaine. Duroc rejoint son supérieur et lui confie :

  Mon capitaine, cette femme me paraît bizarre. Elle dit être en vacances dans la région, et dans le coffre de sa voiture, je n'y ai vu qu'une bêche, une couverture, et ses bottes. Je vois mal une cocotte de ce style travailler la terre.   C'est vrai, c'est étrange, nous verrons cela tout à l'heure.        

L'ambulance démarre et s'éloigne en direction de Champy, suivie par la voiture d’Ingrid et les véhicules des deux capitaines. La fourgonnette, avec à son bord les gendarmes, prend la direction opposée, vers Marival. Dans les rues, quelques voitures de curieux commencent à tourner, et le véhicule de la gendarmerie est vite repéré devant la ferme de la famille Avala. 
Dans ce petit village, les nouvelles vont vite. Toute la population est aussitôt mise au courant de cette macabre découverte. Les cancans vont bon train et les langues de vipère commencent leur travail. Accident, suicide ou vengeance ? N'ayant rien vu ni entendu, chacun donne pourtant son avis, toujours bien argumenté.
Après un quart d'heure passé dans la ferme du noyé, les gendarmes reprennent la direction de la brigade, accompagnés par Natacha, l'épouse du défunt.

 *

 

Informé de cette découverte par le capitaine Ravigo, la S.R.P.J. confie l'enquête au lieutenant de police Philippe Delvaux, un as de la police criminelle.
À 15h15, dans la cour de la gendarmerie, en basket et tenue décontractée, la cinquantaine, moustache et barbe bien entretenues, ce dur à cuire descend d'une voiture bruyante et cabossée. Il pénètre dans les bureaux, se présente, s'entretient quelques instants avec le capitaine, va saluer Natacha Avala, en pleurs dans une petite salle d'attente, puis Ingrid Chopin qui attend tranquillement assise dans une autre pièce, et revient vers les gendarmes en déclarant :

  Nous avons constaté que Martial Avala avait été frappé par derrière, avant de tomber dans l'étang. En attendant les conclusions du médecin légiste, nous allons donc examiner toutes les pistes possibles pour trouver l'auteur de cet acte. Capitaine Ravigo, pouvez-vous me donner un aperçu de l'ambiance qui règne dans ce village ?
  Lieutenant, je suis désolé de ne pouvoir répondre à cette question. Je ne suis en poste à Varicourt que depuis deux mois, j'ai en charge une cinquantaine de petits villages et je ne suis pas du tout au courant de ce qui se passe dans ceux-ci. Par contre, l'adjudant Bertrand et le brigadier-chef Duroc, qui sont à Champy depuis plus de dix ans, pourront vous faire un exposé complet de la situation.
  Je vois le brigadier-chef, mais pas l'adjudant, où est-il ?
— L'adjudant est actuellement en congés. Il ne regagnera la brigade que dans quinze jours.
— Bon, ça commence bien. Chef, voulez-vous me donner une idée de l'ambiance qui règne actuellement dans ce village ?

  Volontiers. Dans ce village, la situation est simple. Par-devant, officiellement, tout le monde s'entend bien, mais en réalité, tout le monde se tape dans le dos, si je peux dire.
  Chef, attendez ! N'allez pas plus loin, expliquez-moi cela.
  C'est un village d'agriculteurs. Cela veut dire que dans toutes les familles, il y a eu, et malheureusement, je crois qu'il y aura toujours des histoires.
Tout d'abord, des histoires de propriété. On arrache et on déplace les bornes de délimitation des parcelles, ou on arrose les bordures de désherbant.
Ensuite, il y a des problèmes de chasse. Certains sont plus ou moins braconniers, et ne sont pas regardants à chasser ou à tendre des pièges sur les coupons des voisins.
Il y a aussi plusieurs affaires d'infidélités, certaines sont volontaires avec chantage, pour agrandir sa propriété, d'autres sont découvertes par hasard et suivies de menaces de mort. Et comme partout, il y a aussi la jalousie et la méchanceté que l’on retrouve dans la détérioration ou le vol de matériel. Voilà, lieutenant.

   À part ces familles d'agriculteurs, y-a-t-il des commerçants ou d'autres habitants ?
  Il n'y a plus de magasin. Le ravitaillement est effectué par des marchands ambulants : boulanger, boucher et épicier. Par contre, il y a de plus en plus d'étrangers qui s'implantent dans ce village.
  De quelle nationalité sont-ils ?
  Comme vous et moi, ils sont de nationalité française. Il faut que je vous précise qu'à Marival, tous ceux qui ne sont pas natifs du village sont considérés comme des étrangers. Je pense que si vous n'êtes pas de la région, vous allez avoir beaucoup de choses à apprendre.
  Je suis là pour ça. Merci, chef.
Capitaine Ravigo, je sais que le travail vous attend et je vous libère. Vous pouvez regagner vos bureaux. Je vais poursuivre cette enquête avec le personnel de cette brigade et je vous tiendrai au courant.

  Merci, lieutenant, vous pouvez compter sur Duroc et ses hommes pour vous aider.

Quelques saluts, puis le capitaine sort de la gendarmerie, monte dans sa voiture et s'éloigne.

  Brigadier, allez me chercher madame Avala qui doit se morfondre à côté, et vous chef, commencez à prendre la déposition de madame Chopin. Je vous rejoindrai un peu plus tard.
  À vos ordres, lieutenant.

Natacha Avala, une dame d'une cinquantaine d'année, grande, mince, les cheveux bruns mi-courts parfaitement coiffés, habillée à la dernière mode, entre en pleurs dans le bureau. Le lieutenant la dévisage puis l'invite à s'asseoir et commence à la questionner.

  Madame, je suis le lieutenant de police Philippe Delvaux. Je suis chargé d’enquêter sur le décès de votre mari. Quand avez-vous vu votre mari pour la dernière fois ?
  Hier après-midi, vers 14 heures.
  Hier après-midi ? En ne le voyant pas cette nuit, vous n'avez pas été surprise ?
  Non, car vers onze heures, il avait reçu un coup de téléphone d'un copain de jeunesse qui l'invitait à venir fêter ses vingt ans de mariage. Mon mari était heureux de le revoir et il avait accepté son invitation. Vous savez, lieutenant, des retrouvailles de ce genre se terminent souvent par une beuverie et, comme mon mari est prudent dans ces cas-là, il ne reprend la route que le lendemain.

  C'est quand même préférable. L'avez-vous vu  partir ?
  Non, car de mon côté, j'avais décidé de profiter du beau temps pour faire une petite ballade dans la forêt d'Argonne, elle est si jolie lorsque le soleil est au rendez-vous. Lorsque je suis partie, Martial était encore dans la cour.
  Il était seul ?
  Oui, il déchargeait sa camionnette.
  Comment était-il habillé ?
  Avec une combinaison verte, à fermetures éclair blanches.
  Savez-vous comment se nomme ce copain et où il habite ?
  Non, pas du tout, je n'ai pas eu la curiosité de le lui demander. Il faut que je vous précise, lieutenant, que nous sommes assez libres et que chacun a toujours fait ce qu’il a voulu, et cela, depuis notre mariage.
  Vous n'avez donc aucune idée du nom de ce  copain, ni à quelle heure il devait le rencontrer ?
  Non, lieutenant, j'en suis désolée.
  Avait-il une maîtresse ?
  Lieutenant ! Votre question est indécente. Je crois que vous dépassez les bornes. Chacun était libre de rencontrer et faire ce qu’il voulait, mais mon époux était fort croyant et jamais il ne lui serait venu à l'idée de me tromper.

  Et vous, madame, étiez-vous seule dans votre véhicule pour partir dans l'Argonne ?
  Oui.
Avez-vous rencontré quelqu'un, et où êtes-vous allée précisément ?
  Je me suis promenée dans la forêt. Je n'avais pas de but précis, si ce n'est celui de me passer le temps en admirant la nature, et je suis rentrée à la maison vers 18h30.
  Quelqu'un peut-il confirmer cela ?

Face à cette femme qui reste muette, le lieutenant insiste :

  Une nouvelle fois, madame, avez-vous rencontré quelqu'un qui peut confirmer vos dires ?
  Non, lieutenant, à part deux biches et un cerf à 14 bois, si vous arrivez à les retrouver. Je ne vois pas pourquoi vous me posez toutes ces questions. Vous ne pensez tout de même pas que j'ai tué mon mari ? C'est insensé ! Je l'aimais et notre entente était parfaite.

Natacha se remet à pleurer.

  Madame, je suis désolé de devoir vous imposer toutes ces questions, mais cela est indispensable pour le bon déroulement de mon enquête. Je reviens donc à votre mari.
Savez-vous s'il avait des ennemis et s'il avait reçu des menaces de quelqu'un ?

  Mon mari était un homme d'affaires. Il était en relation et commerçait avec une quantité de personnes. Comme tout le monde, il avait des amis et sans doute aussi des ennemis, mais je ne vois pas qui aurait pu en vouloir à sa vie.
  Vous dites qu'il commerçait avec une quantité de personnes, mais je croyais qu'il était agriculteur.
  Bien sûr, mais il achetait aussi du blé à d'autres, et il le revendait à l'étranger par l'intermédiaire du réseau Internet.
  Ah bon ! Ce n'est pas le rôle des coopérative ?
  Si, mais de cette façon, il gagnait beaucoup plus.
  C'est légal tout cela ? 
  Mon mari n'a jamais rien fait d'illégal, et je ne vous permets pas de penser le contraire !
  Avec ce petit commerce, n'avait-t-il jamais eu d'ennuis ?
  Si, bien sûr, à plusieurs reprises, certains avaient menacé de lui casser la figure parce qu'il tardait à les payer, mais cela s'était toujours arrangé à l'amiable.
  Avec les clients, avait-t-il eu des problèmes similaires ?  
  Une seule fois, avec un acheteur belge, il lui avait vendu 35 tonnes de blé à un prix convenu, et quand la marchandise est arrivée à destination, prétextant que la qualité était mauvaise, l'acheteur lui avait téléphoné pour lui demander une réduction. Mon mari avait refusé. Le Belge lui avait déclaré, qu'un jour ou l'autre, il aurait sa peau. D'ailleurs, vous pourrez trouver cela dans vos dossiers, Martial était venu vous déclarer cette menace.
  J'ai noté, je verrai cela avec Duroc. Avait-il d'autres activités ?

  Il arrachait les betteraves. De ce côté-là, de temps en temps aussi, il recevait des menaces quand il avait un peu de retard dans le travail, mais vous savez, lieutenant, dans l'agriculture, c'est monnaie courante.
  Avait-il eu d’autres problèmes avec les agriculteurs du village ou les voisins ?
  Non, aucun.
  Avez-vous du personnel ?
  Oui, un ouvrier depuis plus de vingt ans.
  Jamais de problème avec lui ?
  Jamais.
  C'est tout ?
  Non, il était aussi administrateur de la Banque Agricole.
  Alors là, je suis sûr qu'il avait encore dû recevoir des menaces de ceux qui n'avaient pas réussi à obtenir un prêt, n'est-ce pas, madame ?
  C'est exact, lieutenant, mon mari faisait pourtant toujours tout ce qu'il pouvait pour eux. C'est fou ce que les gens sont ingrats.
  Avec vos propriétaires, quelles étaient les relations ?
  Nous sommes propriétaires de toute notre exploitation. Nous exploitons trois cents hectares de terre et nous n'avons jamais eu de problème de ce côté-là.
  C'est vrai, en tant qu'administrateur, votre mari n'avait pas de difficulté pour obtenir des prêts. Avez-vous des locataires ?
  Nous avons 18 appartements en ville. Nous ne connaissons pas les locataires, et ils ne nous connaissent pas. C’est un agent immobilier qui s’occupe de tout. Nous n’avons donc jamais eu de problème avec eux.
  Cet ancien copain, vous a-t-il rappelé depuis ?
  Non, et je trouve cela étrange.

  Moi aussi.
  Et sa camionnette, lieutenant, pouvez-vous me dire où elle est ?
  Je vais poser la question à Duroc.

Il change de bureau et demande si la camionnette a été aperçue dans les environs de l'étang.

  Nous n'avons rien vu, mais nous n'avons pas non plus cherché de véhicule, nous nous sommes simplement occupés du noyé, répond Duroc.

  C'est logique, vous ne pouviez pas savoir que son véhicule avait disparu.

Il revient vers la femme et déclare :

  J'en sais un peu plus sur cette affaire. Je vous remercie, et je vous assure que nous allons tout mettre en œuvre pour retrouver le coupable et la camionnette. En attendant, je vous demande de ne parler à personne de cet entretien. Vous pouvez rentrer chez vous, madame.
  Quand pourrai-je voir la dépouille de mon mari, et où est-elle, lieutenant ?
  Nous vous tiendrons au courant. Pour l'instant, il est à l'institut médico-légal. Avez-vous quelqu'un pour vous tenir compagnie, des enfants, un parent ou autre ?
  Oui, mes deux enfants doivent arriver ce soir. Avant de venir ici, j'avais réussi à les joindre au téléphone.
  C'est bien, c'est préférable. Je vais vous faire reconduire. Merci madame.

Il se lève, l'accompagne jusqu'à l'accueil et lance :

  Legrand, reconduisez madame Avala chez elle.
  À vos ordres, lieutenant.

Il se dirige ensuite vers la machine à café, se sert une tasse, avale le contenu d'un seul trait puis, en regardant le planton, déclare :

  C'est reparti, au tour d'Ingrid Chopin maintenant. 

Il ouvre le bureau de Duroc et lance :
  Alors chef, ça avance ?
  Oui, lieutenant, j'ai rempli une page.
  Voyons cela.

Vous vous appelez donc madame Chopin Ingrid.

Chef, il manque le nom de naissance.

  Je n'ai pas osé l'indiquer.
  Pourquoi donc, épelez-le s'il vous plait, madame.
  Oui, lieutenant, il s'écrit : B, E, A, U, C, U, L

  Beaucul ! Oui, effectivement, c'est difficile à porter, même si c'est la réalité. Vous êtes donc Ingrid Beaucul, épouse Chopin, née le 13 février 1959 à Paris, dans le 16ème. Bien ! Vous avez épousé Auguste Chopin, le 19 juin 1980 à Paris. Bien ! Vous habitez toujours Paris et vous êtes actuellement en vacances dans la région depuis le 14 juillet. C'est récent. Vous logez actuellement dans un pavillon loué à Sainte-Marie, au 3 de la rue de la Gare. C'est bien Sainte-Marie dans la Marne ?
  Oui, lieutenant.
  Chef, tout le monde n'est pas sensé le savoir, le département doit toujours être indiqué sur un rapport !
  J'en prends note, lieutenant.
  Bien ! Vous êtes venue pour vous remémorer de vieux souvenirs de jeunesse et tenter de reprendre des contacts avec quelques copains d'enfance. Bien ! Vous arriviez donc de Sainte-Marie et vous vous êtes arrêtée sur le bord de la route pour répondre au téléphone. C'était votre fils qui vous appelait. Il voulait savoir si tout allait bien. D'accord. Vous avez donc des enfants ?
  Un garçon de 25 ans prénommé Pierre.
  C'est tout ?
  Oui, lieutenant.
  Bien ! Vous êtes descendue de voiture, vous avez répondu à votre fils et vous vous êtes décidée à prendre des photos de l'étang. C'est très bien, tout cela !
C'est tout, chef ! Vous vous êtes arrêté là ? Vous n'auriez pas laissé tomber une feuille, par hasard ?
  Non, lieutenant, vous savez, ici, je n'ai pas l'habitude de prendre des dépositions de ce genre. Il a fallu que je consulte le manuel avant de commencer.
  Bon, d'accord, vous avez fait ce que vous avez pu. Vous pouvez nous laisser, je vais continuer avec madame.
  Merci, lieutenant.

Satisfait de lui, Duroc sort du bureau en laissant la porte entrouverte. Se levant de son siège pour la refermer, le lieutenant lâche, en regardant Ingrid :

  Qu'il ne sache pas prendre une déposition, je veux bien l'accepter, mais ne pas fermer la porte, je ne le supporte pas.
— Il faut lui pardonner, lieutenant, il ne doit pas non plus avoir l'habitude de voir d'aussi séduisantes personnes que moi. Le pauvre n'osait même pas me regarder en me posant ses questions, mais pour vous, j’ai tout de suite vu que vous saviez y faire avec les femmes. 
— Madame, je vous prie de bien vouloir répondre à mes questions et je vous dispense de vos réflexions sur ma vie privée. Pour prendre ces photos, qu'avez-vous fait ?
  J'ai ouvert le coffre de mon cabriolet, j'ai enfilé mes bottes, j'ai pris mon appareil photo, j'ai traversé la route, j'ai fait quelques pas dans l'herbe, j'ai effectué un cadrage de l'image et j'ai pris une photo du paysage.
  Ensuite ?
  J'ai regardé le résultat au dos de l'appareil et, comme une tache verte attirait mon attention dans le bas de la photo, je l'ai zoomée, et c'est là que je me suis rendu compte que c'était un noyé. J'ai pris peur, et je suis partie à toute vitesse dans ma voiture pour prendre mon téléphone et faire le 17. 
  C'est bien, vous avez eu une excellente réaction. Avez-vous l'appareil dans votre sac à main ?
  Non, en revenant à la voiture, je l'ai jeté sur le siège et il doit encore y être. J'espère qu'on ne me l'a pas volé.
  Nous allons voir cela tout de suite.

Il se lève et lui dit :

   Après vous, madame, allons jusqu'à votre voiture.

Ils sortent, puis s'approchent de la voiture. Pendant que le lieutenant fait le tour pour admirer celle-ci, Ingrid cherche sur les sièges, mais l'appareil n'y est plus. Elle l'aperçoit enfin sur le plancher. Elle ouvre la porte du conducteur, se met à genoux sur le siège, puis plonge sous le tableau de bord pour le récupérer. Le spectacle ravit le lieutenant qui n'en perd pas une miette.

  L'avez-vous retrouvé ? lance-t-il en s'approchant des fesses d’Ingrid.
  Oui, il est là, mais je n'arrive pas à l'attraper.
  Ne bougez pas, je vais vous aider.

Il fait le tour du véhicule, ouvre la portière du passager, lance un regard plongeant dans le décolleté de la dame, se baisse, et cherche l'appareil.

  Je le vois, c'est vrai qu'il est minuscule.

Il le prend, se relève, et constate que la pauvre Ingrid reste immobile entre le siège et le volant.

  Que vous arrive-t-il, madame ?
  Vous ne voyez pas que je suis bloquée ! Au lieu de me regarder comme un abruti, vous feriez mieux de m'aider à sortir de cette fâcheuse posture !

Il met l'appareil dans sa poche, grimpe sur le siège avant, attrape Ingrid sous les deux épaules, et la relève dans une position plus confortable.
La manœuvre fait gémir la dame.

  Excusez-moi si je vous ai fait mal, mais je ne voyais pas d'autre solution pour vous tirer de là. Voulez-vous que j'appelle un docteur ?   Non, ce n'est rien, j'ai l'habitude, cela m'arrive de temps en temps, c'est le résultat d’un accident de jeunesse.       

Le brigadier Thalès, qui n'avait sans doute rien d'autre à faire que d'épier la scène, arrive à toute allure et déclare :

  Je peux vous aider, lieutenant, j'ai mon diplôme de secouriste.
  Avez-vous un baume quelconque dans votre pharmacie ? reprend aussitôt Ingrid.
  Dans mon bureau, j'ai du baume " Arôma ". Quand il est appliqué par des mains de spécialiste, la douleur s'en va.
  Alors jeune homme, faites votre devoir, faites-moi vite une application de ce produit.

 Soutenue par le lieutenant et Thalès, Ingrid est ramenée jusque dans le bureau du brigadier. À l'intérieur de celui-ci, sans aucune difficulté et sans gêne, elle retire sa robe, le seul vêtement qui cachait sa peau, puis s'allonge à plat ventre sur le bureau, en bousculant quelques dossiers.
Après dix minutes de massage effectué par les mains expertes de Thalès, devant les yeux attentifs du lieutenant, elle se relève, se rhabille sans se presser, et déclare :

  C'est parfait, vous êtes un expert mon cher Thalès, si ça recommence, je saurai à qui m'adresser.
  Ici, c'est une gendarmerie, ce n'est pas un dispensaire, il ne faut pas vous tromper madame ! répond le lieutenant. Puisque tout va bien, nous allons reprendre votre déposition. Madame, je vous prie de me suivre dans l'autre bureau.
Vous aviez pris une photo. Voyons cela.

Il sort l'appareil de sa poche, le met en service et regarde attentivement l'écran.

  Elle est belle et bien faite, vous êtes une spécialiste ! Je vais demander qu'on m'en effectue un tirage, êtes-vous d'accord ?
  Oui, à condition que l'on n'efface pas les autres photos qui ont été prises avant celle-ci. J'y tiens comme à la prunelle de mes yeux.
  Ne vous en faites pas, madame, nous avons des professionnels qui vont se charger de cela. 

Il retire la carte mémoire, quitte le bureau, la donne à Duroc en disant :

  Faites porter cela au labo, et demandez un tirage grand format de toutes les photos. Débrouillez-vous comme vous voulez, mais je les veux sur mon bureau, avec celles que vous avez prises, au plus tard demain matin. Demandez, en même temps, un rapport sur la date et l'heure des prises de vue.

  À vos ordres, lieutenant.

Il rejoint Ingrid dans le bureau et lui dit :

  Vous m'avez parlé de votre fils, mais pas de votre mari. Est-il resté à Paris ?

  Il est décédé depuis un an. Il s'est noyé accidentellement, dans la Seine, lors d'une promenade, après avoir trébuché dans une racine, alors que son chien le faisait courir ; il a roulé, puis il est tombé dans l'eau. Je n'ai rien pu faire, je ne sais pas nager. J'ai bien appelé à l'aide, mais il n'y avait personne dans les environs. Je l'ai vu disparaître, petit à petit, c'est horrible de voir son mari vous quitter de cette façon.
  C'est pour cela que vous vous êtes affolée, lorsque vous avez découvert que la tache verte était un noyé ?
  Oui, lieutenant, cela m'a rappelé de très mauvais souvenirs.
  Madame Chopin, je vous remercie pour ces précisions. Combien de jours pensez-vous rester dans la région ?
  Plus rien ne me retient à Paris. Pierre vit avec une copine. Je ne travaille pas, je n'ai d'ailleurs jamais travaillé. Mon époux avait repris l'usine de mon père, et il gagnait suffisamment d'argent pour m'entretenir. Avec tout ce qu'ils m'ont légué, je n'ai aucun souci financier pour l'avenir. Je vais donc essayer de retrouver quelques souvenirs, et si tout va bien, je pense rester ici, sinon, je partirai m'installer dans une autre région.
  Vous pensez y retrouver l'âme sœur ?
  Pourquoi pas, vous estimez que je suis trop décrépie pour retrouver un homme ?
  Oh non ! Au contraire, je crois que vous n'aurez aucune difficulté pour cela. C'était une question stupide, par simple curiosité.
  Mais vous, lieutenant, êtes-vous marié ?
  Madame, ici c'est moi qui pose les questions, et nous en avons terminé. Je vais confier cette déposition à notre spécialiste masseur pour qu'il la frappe. Vous est-il possible de venir la signer demain ?
  Oui bien sûr, je passerai dans le courant de l'après-midi.
  Alors c'est bien, bon retour, et à demain.

Il se lève, Ingrid en fait de même. Prêt à ouvrir la porte, il lui dit :

  Ah ! J'allais oublier, pourriez-vous me communiquer votre numéro de téléphone pour me permettre de vous contacter, si le besoin s'en fait sentir ?
  Je n'y vois pas d'inconvénient, à condition que vous le gardiez pour vous. Je ne tiens pas à être dérangée par des chasseurs de veuves riches. Je pense que vous pouvez comprendre cela, lieutenant.
  Ne vous en faites pas, je le conserverai sur moi.
  Vous n'aurez pas besoin de le noter, il est très facile à retenir, c'est le 06 69 69 69 69.
  Effectivement, il est simple et fort suggestif. Je m'en souviendrai. Au revoir madame, je vous souhaite un bon retour.

Il referme la porte derrière elle, se précipite à la fenêtre pour la regarder s'éloigner, puis il revient vers Duroc.

  Chef, il faut absolument me trouver la liste de toutes les communications reçues à la ferme, pour les journées des 16, 17 et 18 juillet, avec leur origine. Je veux aussi la main-courante concernant les menaces effectuées par un Belge, suite à un problème de mauvaise qualité dans une livraison de blé. D'après sa femme, on pourrait croire que la victime était un petit saint, avez-vous des informations sur sa personnalité ?
  Il s'est dit, mais il faut prendre cela avec des pincettes, que monsieur Avala n'hésitait pas à, si je peux dire, faire travailler sa femme pour faire chanter les maris volages, et obtenir, en échange de son silence, la vente de quelques hectares de terre.
 Je veux des noms, est-ce des agriculteurs du village ?
  Tout cela, je l'ai entendu, mais je n'en sais pas plus.
  Et lui, à votre avis, avait-il une maîtresse ?
  Oh ! Cela m'étonnerait ! C'était un radin. Il n'aurait sûrement pas dépensé un seul centime pour en entretenir une.
  Bon, voilà une piste à éliminer. Vous voyez, chef, quand vous vous y mettez, nous avançons. J'aimerais aussi un relevé des communications reçues par le 08 69 69 69 69, pour les 16, 17 et 18 juillet, avec leur origine.
Nous allons nous rendre sur place pour examiner les lieux et voir si le véhicule est dans les environs. Je vous laisse trois minutes, pas une de plus, pour donner les instructions à vos hommes afin d'obtenir ce que je vous ai demandé, et rejoignez-moi aussitôt dans ma voiture.

  J'arrive tout de suite, lieutenant.

Duroc arrive près de la voiture du lieutenant.

  Nous ferions peut-être mieux de prendre la fourgonnette, elle est équipée pour la signalisation et les relevés, mais en plus, elle a la radio pour rester en contact avec la brigade.
  Vous avez raison, elle fait aussi moins de bruit que ma voiture. Je viens avec vous.

 

*

 

Dix minutes plus tard, ils arrivent sur place. 

  Montrez-moi où le corps a été découvert.   C'est ici, il était à deux mètres du bord.   Les roseaux et l'herbe sont entièrement piétinés, avez-vous relevé des empreintes, avant ce massacre ?   Non, lieutenant.   Malheureusement, maintenant nous ne pourrons plus relever aucun indice ici. Avez-vous trouvé quelque chose qui aurait pu servir à frapper la victime ?   Non, il y a bien là-bas une branche morte qui semble être tombée de cet arbre, mais elle est à plus de dix mètres de l'endroit où Avala est tombé.   Vous l'avez examinée ?   Non, mais il est encore temps, personne ne l'a touchée.

Le lieutenant s'approche de la branche. Muni de gants, il la saisit et la tourne.

  Apparemment, je ne vois rien, mais nous allons l'envoyer au labo, on ne sait jamais. Avez-vous un grand sac plastique dans le véhicule ?   Oui, je vais chercher ce qu'il faut.

Il revient avec une couverture de survie.

  Je n'ai trouvé que cela, mais je pense qu’elle peut faire l'affaire.

La branche est délicatement emballée dans celle-ci.

  Bon, je crois qu'on ne trouvera plus rien ici, tout a été trop piétiné. Peut-on faire le tour de l'étang avec le véhicule ?  Sur une grande partie, lieutenant.   Alors, allons-y.

Ils regagnent la fourgonnette. Le lieutenant dépose la branche à l'arrière, remonte sur le siège, puis le véhicule s'éloigne et s'engage dans le petit chemin qui longe l'étang.
Ils viennent d'effectuer une centaine de mètres, lorsqu'ils aperçoivent, au loin, une camionnette stationnée sur le bas-côté du chemin.

  C'est bien la sienne, je la reconnais.
  Restez là, je vais jusqu'au véhicule.

Le lieutenant enfile des gants, descend de la fourgonnette et, avec précaution, en examinant le sol pour y découvrir des traces de pas, il s'approche de celle-ci, ouvre la portière gauche, inspecte l'intérieur, se relève, puis il revient vers Duroc.

  Les clés sont encore dessus, et la camionnette est vide, demandez au labo de venir effectuer des relevés d'empreintes.

Il cherche à nouveau aux alentours, puis il revient.

  Lieutenant, ils seront là dans une demi-heure. Avez-vous trouvé quelque chose ?   J'ai découvert deux sortes de traces de pas et des empreintes sur les sièges de la voiture. J'espère que les spécialistes pourront nous en dire plus. En attendant, reculez jusqu'à la route, nous allons les attendre.

Une demi-heure plus tard, les techniciens arrivent.

  Suivez-nous, lance le lieutenant, nous allons vous guider.

Arrivés sur place, ils se serrent la main. Quelques explications du lieutenant, puis les professionnels effectuent des moulages de pas, des relevés d'empreintes et une kyrielle de photos. Une demi-heure plus tard, leur travail est terminé.

  Nous allons examiner tout cela de plus près, et nous vous tiendrons au courant le plus rapidement possible, lieutenant.   Merci, messieurs, je vous souhaite un bon retour. Maintenant, chef, allons informer madame Avala de cette découverte.

Alors que le véhicule du labo prend le chemin du retour, la fourgonnette se dirige vers le village, puis pénètre dans la cour de la ferme.

  Oh là ! À qui appartient ce superbe 4x4, à vitres teintées, qui coûte au moins 40 briques ? lance le lieutenant.   C'est le véhicule de madame Avala.
  Attendez, chef, vous m'avez bien dit que monsieur Avala était radin, alors qui lui a payé ce petit bijou ?   Je ne suis pas dans leurs confidences, lieutenant, elle a peut-être gagné au loto.
  Nous verrons cela tout à l'heure, en attendant, allons rassurer cette nouvelle veuve sur le sort de la camionnette de son mari.

À peine venaient-ils de descendre, que la porte d'entrée s'ouvre, laissant apparaître une femme habillée de noir.

  Entrez, messieurs, avez-vous de bonnes nouvelles à m'annoncer ?   Nous venons de retrouver la camionnette de votre mari dans un chemin, près de l'étang, lâche le lieutenant.
  Dans le chemin de l'ancien château, je suppose ?   Effectivement, mais comment le savez-vous ? reprend aussitôt Duroc.
  Chaque fois qu'il m'emmenait faire un tour à l'étang, c'était toujours là qu'il se garait. Les clés sont-elles encore dessus ?   Non, madame, les voici, je vous les ai ramenées. Vous pourrez envoyer votre ouvrier la chercher, elle vient d'être passée au peigne fin par les spécialistes.
  Ont-ils trouvé quelque chose ?   Il est encore trop tôt pour le dire, il faut attendre leur rapport.
  Je vous remercie, lieutenant, nous irons la chercher avec José, c'est notre ouvrier. Vous prendrez bien un petit whisky, avant de repartir ?   Merci madame, jamais pendant le service, répond aussitôt Duroc.
  Dites-donc, monsieur Duroc ! C'est bien la première fois que vous me refusez un whisky, est-ce parce que vous êtes avec le lieutenant ?   Non, madame, c'est parce que votre mari est décédé.

Le lieutenant, un peu amusé par la réflexion de la dame, saute sur l'occasion pour lui demander :

  C'est à vous ce superbe petit bijou qui est stationné dans la cour ?   Oui, Martial me l'a offert le 2 février de cette année, c'était pour mon anniversaire.   Qui vend cela dans la région ? Je n'ai jamais vu un si beau 4X4.   Il a fait l'objet d'une commande, spécialement envoyée au Japon, par le garage Larue de Varicourt. C'est le seul exemplaire de ce modèle livré en France. Il est ultra perfectionné. Mon mari n'a pas dû regarder à la dépense, mais ne me demandez pas son prix, c'était un cadeau, et il n'a jamais voulu me montrer la facture.   Avec cela, vous devez faire des envieux.   Oui, et personne n'a encore réussi à faire mieux que nous. Je ne sais pas si monsieur Duroc vous l'a dit, lieutenant, mais ici, tous les habitants se jalousent.   Je suis désolé d'interrompre cette discussion, il nous faut vous quitter, le travail nous attend. Au revoir, madame, lâche le lieutenant, en se dirigeant vers la porte.  

Un dernier regard dans la cour, vers le petit bijou, puis la fourgonnette s'éloigne en direction de Champy.

  Alors, chef, vous aimez le whisky des Avala ?   Je vous l'ai déjà dit, lieutenant, ici c'est la campagne, et pour connaître son petit monde, nous sommes bien obligés d'accepter, de temps en temps, un petit verre. Cela fait partie du travail, mais attention, cela ne va jamais au-delà.
 Je l'espère bien ! Lorsque nous serons arrivés, vous demanderez au garage Larue de bien vouloir me faxer une copie de la facture de ce véhicule. J'aimerais bien en savoir plus sur son équipement ultra perfectionné.

Les deux hommes arrivent à la brigade.

  Brigadier, avez-vous des réponses ?
  Pas avant demain, lieutenant.
  Bon, nous verrons cela demain. Je regagne la capitale. Je serai là vers neuf heures, au revoir, messieurs.

Il quitte la gendarmerie et s'éloigne dans sa vieille voiture bruyante.

II

 

À 9 heures précises, le lieutenant pénètre dans la brigade. Duroc l'attend.

  Lieutenant, voici ce que vous m'avez demandé : La ferme n'a reçu qu'un seul appel téléphonique le 17 à 11h03. Il émanait d'une cabine téléphonique de Rethel. Il n'y a pas eu d'autre appel.
  Une porte qui se ferme de ce côté. Nous allons avoir du mal à trouver cet ancien camarade qui n'est sans doute pas étranger à cette affaire. Ensuite ?
  Voici une copie de la main-courante concernant la mauvaise qualité du blé. D'après la police belge que j'ai contactée, ce monsieur fait souvent des menaces de ce genre, mais il n'a jamais rien fait de mal. Le collègue m'a dit que l'individu ne quittait jamais la région. Il passe sa vie dans ses bureaux, devant son ordinateur, ou pendu au téléphone.
  Une autre piste qui se ferme. Ensuite ?
  Le 08 69 69 69 69 a reçu deux communications téléphoniques le 16, deux le 17, une le 18. Elles provenaient toutes de la région parisienne, d'un certain monsieur Chopin Pierre. D'autre part, ce numéro a passé un appel le 16, un le 17 et un le 18. Ils allaient tous vers le numéro du dénommé Chopin Pierre.
  Encore une fausse piste, quoi que … Vous avez les photos ?
  Pas avant 10 heures. Elles nous seront livrées en même temps que le résultat de l'autopsie, par une fourgonnette, spécialement dépêchée par le capitaine.

Vous voyez, lieutenant, nous avons fait du bon travail.

  Oui, mais il faut continuer, le criminel n'est pas encore sous les verrous.

À 9h30, Duroc se précipite dans le bureau réservé au lieutenant.

  Lieutenant, voici le double de la facture du 4X4, la télécopie vient d'arriver.
  Alors, qu'a-t-il donc de si sophistiqué ?

Véhicule machin chouette, … on s'en moque, roues en … bof, bof, bof, bof, on s'en moque, garanti trois ans, … on s'en moque, équipement spécial, ah ! Voilà ce qui m'intéresse : G.P.S. couplé à un tachygraphe électronique modifié suivant vos instructions. Hum ! Pour la bagatelle de 6.100€ ! Tiens, tiens, tiens, qu'est-ce que c'est que cet engin-là ?

Il décroche le téléphone.

  Allô ! C'est bien le garage Larue ? … Passez-moi le patron, s'il vous plait, mademoiselle…
  S'il est dans la cour, allez le chercher immédiatement, et dites-lui que c'est de la part de Philippe Delvaux.
  Allô ! Bernard Larue, c'est toi Philippe ?
 Salut Bernard ! Dis donc, j'ai besoin de renseignements confidentiels, tu es toujours d'accord pour me rendre service ?
  Tu es sérieux ou tu te moques de moi ? 
  Non, je ne veux pas te faire une blague, je suis sur une enquête et j'ai besoin de tes connaissances.
  O.K., je t'écoute.
  En réponse à ma demande, ton comptable vient de me faire parvenir, par télécopie, un double de la facture du 4X4 que tu as livré à monsieur Avala, le 2 février de cette année. J'aimerais obtenir une petite précision sur le matériel qui équipe ce véhicule.
  Ça peut se faire, que veux-tu savoir ?
  Tout d'abord, je te précise que monsieur Avala est décédé. Je suis chargé de l'enquête, et je te demande de bien vouloir rester discret sur cet appel téléphonique.
  Je m'y engage, Philippe, tu me connais, mais que lui est-il arrivé ?
  L'enquête permettra de l'établir. Il est indiqué sur la facture, en équipement spécial, je lis : " G.P.S. couplé à un tachygraphe électronique modifié suivant vos instructions " Cela a été facturé 6.100€. Je sais ce qu'est un G.P.S., je sais ce qu'est un tachygraphe, mais j'aimerais connaître le but de cette installation modifiée suivant instructions. Peux-tu me l'expliquer ?
  Oh ! C'est simple, ce dispositif permet d'enregistrer des données sur le véhicule équipé. Il relève la date, l'heure, les routes utilisées, la vitesse, le kilométrage effectué, les arrêts, les consommations, et il stocke tout cela dans une mémoire électronique consultable. C'est un peu comme la boîte noire des avions. Monsieur Avala m'avait confié qu'il s'était rendu compte que sa femme le trompait, et il désirait la surveiller en lui faisant ce cadeau. Pour cela, il avait demandé en plus des données habituelles que je viens de te citer, deux choses :
1) Que l'intérieur du véhicule soit filmé et enregistré par une caméra dissimulée,
2) Que les conversations, à l'intérieur du véhicule, soient retransmises en direct sur un petit portable.
  Tout cela a été réalisé ?
  Les ingénieurs ont réussi cet exploit, et cela fonctionne à merveille.
  Je suis estomaqué d'apprendre que cela existe. Ces données enregistrées restent-elles longtemps dans la mémoire ?
  Suivant l'utilisation du véhicule, ils estiment la mémoire capable d'enregistrer toutes ces données pendant vingt-quatre heures, mais les ingénieurs ont poussé le raffinement de l'appareil en l'équipant d'un dispositif de vidange-sauvegarde journalier sur DVD, avec une réserve possible de dix DVD.
  Il est donc possible de retrouver ces données dans le véhicule ?
  Oui, les dernières sont dans le véhicule, et les précédentes sont toujours consultables sur les DVD, à condition de les retrouver.
  Comment peut-on accéder à ceux-ci ?
  Uniquement avec une clé et un code d'accès. Si tu viens au garage avec le véhicule, ou avec les DVD, je peux te libérer ces données, car j'ai ici le matériel qui permet de le faire, mais je suis désolé, ces appareils ne sont pas transportables, il est donc inutile de me demander de venir sur place.
  Ah ! Tu n'as pas changé, pour te faire sortir de ton atelier, c'est toujours la galère ! Dis donc, je pensais à un truc.
  Je te vois venir, encore un coup-fourré je suppose ?
  Tu me connais, Bernard.
  Oui, justement !
  Je me disais que si tu ne peux pas te déplacer, tu peux toujours faire revenir ce véhicule au garage. Par exemple, tu peux prétexter que tu viens de recevoir une télécopie du Japon t'informant qu'il faut remplacer une pièce du véhicule, de toute urgence.
  Et le client va croire que je vends de la camelote !
  Au contraire, cela fait extrêmement sérieux !
  Tu sais le lieutenant, tu m'emmerdes avec tes conneries, j'ai autre chose à faire !
  Eh bien voilà ! C'est parti, quand les grossièretés sortent de ta bouche, c'est que tu es d'accord. Tu fais le nécessaire tout de suite ?
  Oui, mais si son mari est mort, elle doit avoir besoin de son véhicule.
  Dis donc, dans le temps, tu étais un peu plus futé. C'est pourtant simple, tu envoies un de tes ouvriers avec un véhicule de démonstration, tu le prêtes pour deux jours à madame Avala, et ton gars revient avec le 4X4. Lorsque celui-ci est au garage, tu m'appelles au 06 06 54 12 21 et j'arrive. Voilà, ce n'est pas plus compliqué que cela.
  Qui va encore payer tout ça ? Ma pomme, bien sûr !
  Naturellement, il faut bien trouver une poire.
  Tu te fous de ma gueule en plus ! Je suis vraiment trop bon avec les flics. Rappelle-moi ton numéro de téléphone.
  06 06 54 12 21. Appelle-moi aussitôt, et merci mon brave Bernard, j'ai hâte de te revoir.
  À tout à l'heure.

À peine vient-il de raccrocher, que le brigadier Lacour se précipite dans le bureau.

  Lieutenant, j'ai madame Avala au téléphone, elle insiste pour vous parler.
  Je la prends.

  Allô ! Lieutenant, nous venons d'aller chercher la camionnette, et mon ouvrier a constaté qu'il manquait le portable de secours que Martial cachait dans le véhicule. Je ne sais pas si cela est important, mais je tenais à vous le signaler.
  Où le cachait-il ?
  Sous le siège.
  Je vous remercie pour cette précision. Connaissez-vous le numéro de téléphone de cet appareil ?
  Attendez, je demande à José. Non, l'ouvrier ne le connaît pas. Il ne s'en est jamais servi, moi non plus.
  Tant pis, nous ferons des recherches, merci, madame.
  Au revoir, lieutenant.

Le lieutenant se lève, se dirige vers Duroc et lui lance :

  Toujours pas de photos ?
  Non, lieutenant. Oh ! Attendez, voici une fourgonnette, c'est peut-être celle qui doit nous apporter les résultats.

Un gendarme en treillis descend du véhicule, il pénètre dans la brigade. Le lieutenant va à sa rencontre.

  Lieutenant Delvaux. Qu'apportez-vous, brigadier ?
  Une missive du capitaine, lieutenant.
  Merci, brigadier, transmettez-lui mes remerciements.
  A vos ordres, lieutenant.

Le jeune gendarme quitte la brigade, remonte dans la fourgonnette et s'éloigne.

  Chef, venez dans mon bureau, nous allons examiner les résultats.

Il découpe attentivement le pourtour du pli et en sort les documents.

  Rapport d'expertise du médecin légiste.
Je passe la partie technique et j'arrive à la conclusion :
" Un coup a été reçu sur la nuque. Il a été donné par un objet cylindrique non régulier. Ce choc a provoqué la mort. Il n'a pas été trouvé d'eau dans les poumons.

Heure probable du décès, entre 15 et 16 heures."
Cela ne nous avance pas beaucoup. Voyons la suite.

Rapport d'expertise du morceau de bois.
Je saute le détail pour la conclusion :
" Ce morceau de branche est, sans aucun doute, celui qui a frappé la victime, mais aucune empreinte n'a pu être relevée sur celui-ci ".
Si ce morceau de bois a frappé monsieur Avala, comment se fait-il qu'il ait été retrouvé à plus de dix mètres de l'endroit où il est tombé ? Là, il y a quelque chose d'anormal.
Passons aux photographies.

Le lieutenant regarde toutes les petites photos prises par l'appareil argentique de la gendarmerie.           

   Admirez votre travail, moi je n'y vois rien de spécial.

Il prend maintenant les agrandissements des photos prises par l'appareil numérique d’Ingrid. Sur chacune, un post-it collé indique la date et l'heure de la prise de vue.

  Voyez, chef, avec un appareil de ce type, nous avons tout de suite des preuves : le jour, l'heure et même l'endroit. Avec cela, j'en déduis que madame Chopin se trouvait le 17 juillet à 12h18, à Reims, à proximité de la cathédrale, à 13h59, encore à Reims, à proximité de la basilique Saint-Rémi, à 15h19, à Épernay, devant l'entrée d'une maison de champagne renommée, et à 17h38, à Châlons-sur-Marne, à proximité des bâtiments de la foire exposition. Elle ne pouvait donc pas être au bord de l'étang ce jour-là, entre 15 et 16h. Avec cette dernière, par contre, je constate qu'elle y était le 18 juillet à 13h39, juste avant de vous appeler.
  Ça c'est bien, lieutenant ! Toutes ces photos prouvent qu'elle n'était pas à proximité, le jour du crime. Je vous avoue que je l'avais suspectée, lorsque je me suis rendu compte que dans son coffre il n'y avait que des bottes, une pelle et une couverture. Je ne pensais pas qu'une nana de ce genre pouvait se promener avec un outil. Vous, lieutenant, cela ne vous avait pas étonné ?
  Elle voulait peut-être récupérer des pieds de fleurs dans les champs. 
— Qui sait ? De toute façon, voilà encore une piste en moins.
— Maintenant, voici le rapport pour les empreintes des bottes.

" Deux sortes d'empreintes ont été relevées. Les premières sont identiques à celles laissées par des bottes de la marque " Hutchinson ", taille 46. Elles correspondent aux bottes du noyé. Les secondes sont identiques à celles laissées par des bottes de la marque " Aigle", taille 44 ".
Chef, il va falloir faire un rapprochement avec les bottes utilisées dans la ferme.
  J'irai faire un tour, dès que nous aurons fini.
  Le dernier rapport : empreintes relevées sur le véhicule.
" Trois empreintes différentes ont été relevées.
La première correspond à celles du noyé. Les deux autres sont inconnues au fichier ".
  Lieutenant, ce sont peut-être celles de la femme ou de l'ouvrier.
  Nous vérifierons cela.

Il est 11 heures, le portable du lieutenant vibre.

  Lieutenant Delvaux, j'écoute….. Ah, c'est toi, Bernard, alors, ça a marché ? …. Bon, d'accord, je passerai te voir à 14h15. Merci, à tout à l'heure.

Il porte son regard vers Duroc et lui annonce :

  Cet après-midi, je ne pense pas être là avant 16/17 heures. Profitez-en pour regarder de plus près cette histoire de bottes, et relever les empreintes de madame Avala et de son ouvrier, discrètement, bien sûr !

Puis il ajoute, d'un air moqueur :

  Vous les trouverez sur le verre contenant son whisky, lorsque vous trinquerez avec elle.

Un peu vexé, Duroc disparaît dans son bureau, sans répondre.

 

*

 
À 14h05, la bruyante voiture s'arrête devant le garage de son ami. Sur le pas de la porte, Bernard l'observe, et dès que le lieutenant descend de son véhicule, il lui lance :

  Tu n'as pas trouvé plus vieux que ça ! Un flic qui n'est pas en règle, ça c'est un comble ! Tu ne sais pas que tu mérites un P.V., avec un pot d'échappement troué ?
  Arrête ton char, Bernard. Tu as vu, ça rime !
  Allez, rentre, je vais te faire découvrir le superbe gadget qu'un cocu a payé à sa femme.

Ils se dirigent vers le 4X4 perché sur le pont élévateur.

  Tu vois, ils sont malins ces Japonais, ils ont planqué l'appareillage sous le coffre. Si tu ne sais pas ce que c'est, tu peux croire que c'est un réservoir.
  C'est ce truc rectangulaire et arrondi sur les bords ?
  C'est exact.
  Alors il faut avoir un pont élévateur ou se coucher sous le véhicule pour retirer les DVD ?
  Mais non, c'est plus subtil, ils se retirent par l'intérieur du coffre. J'ai monté le véhicule sur le pont pour te montrer l'emplacement de la technique, et par la même occasion, te faire poiroter un petit peu, car je devine que tu te moques de tout cela. Ton seul désir est sans doute d’écouter et de voir les enregistrements. 
  Naturellement, tu sais, je n'ai pas beaucoup de temps à perdre.
  Bien sûr ! Le lieutenant travaille, il n'a pas de temps à perdre ! Et moi, que crois-tu que je fasse ? Avec tes âneries, je perds mon temps et mon argent !
  Ça y est, tu as lâché ce que tu avais sur le cœur ? Allez mon vieux Bernard, ne fais pas le gamin, fais-le descendre ton engin !

Bernard appuie sur le bouton poussoir. Le pont descend lentement. Quelques secondes plus tard, il grimpe à l'intérieur du 4X4, le démarre, le recule jusqu'à proximité de son bureau, descend, pénètre dans le bureau et revient avec un câble. Il ouvre le coffre, retire un cache en plastique, embroche la fiche qui équipe l'extrémité du câble et annonce, en désignant la porte au lieutenant :

  Si monsieur le curieux veut bien se donner la peine d'entrer, le spectacle va commencer.

Les deux compères s'assoient face à un écran, et Bernard saisit la télécommande.

  Tu as de la chance, il y a neuf DVD de gravés, cela te fait neuf jours à visionner, par lequel veux-tu commencer ?
  Par le premier, bien sûr.

Sur l'écran, les indications suivantes apparaissent : 

 Samedi 9  juillet 2005

 - Voulez-vous connaître la vitesse : oui ?  non ?

Bernard choisit non.

- Voulez-vous connaître la consommation : 

Bernard choisit non.

- 9 heures 13 minutes 30 secondes

  Détection d'une présence dans le véhicule, la vidéo se met en service.

- Mise en route du véhicule à 9 heures 16 minutes 15 secondes.

- Arrêt du dispositif par le mot de passe du client.

                      —  Flûte, c'est lui qui s'en est servi, et il a mis hors service la surveillance. Passons au deuxième jour.

 Dimanche 10 juillet 2005

                        - Voulez-vous connaître la vitesse : oui ?  non ?

        Bernard choisit non.

                       - Voulez-vous connaître la consommation : ?

        Bernard choisit non.

- 14 heures 11 minutes 30 secondes

  Détection d'une présence dans le véhicule, la vidéo se met en service.

- Mise en route du véhicule à 14 heures 12 minutes 05 secondes.

- Départ de Marival à 14 heures 15 minutes 07 secondes.

- 2,521 km sur D 6c direction Grandville en 4 minutes 28 secondes.

etc.…

 

        Lorsque toutes les données techniques ont été affichées, dans un pavé encadré, ils peuvent lire :


Voulez-vous regarder la vidéo ?

   Madame est sans doute allée cueillir des champignons dans le camp, lance Bernard.
  Moi, je te parie qu'elle est restée pour secouer des noisettes, et j’ai l’impression qu'avec cet engin, nous allons découvrir des choses impensables.
  Avant de lancer la vidéo, je vais fermer la porte à clé et installer les casques. Je ne voudrais pas que ma secrétaire pense que l'on regarde un film porno.
  Elle n'est pas mal, la minette. Tu as choisi sa beauté ou ses qualités, quand tu l'as engagée ?
  Arrête ton char ou je ne lance pas la vidéo et je ne te montre rien !
  Après tout, c'est vrai, c'est ton problème. Allez, lance donc cette vidéo !

Les images défilent à l'écran, le son est reçu dans les casques. Les deux hommes sont fort attentifs. Ils ne ratent pas une seule image.
Deux heures et dix minutes plus tard, la vidéo s'arrête.
Ils retirent les casques.

  Eh bien ! Elle ne s'ennuie pas la Natacha. C'est une professionnelle. Tu as vu le mec comme  il a apprécié, et en plus, elle lui fait cela gratos ! Tu l'as déjà vu celui-là ?
  Philippe, je te rappelle que je te rends service, mais je ne veux pas qu'on sache que tu as eu, et vu, tout cela chez moi. C'est bien compris ? Tu me donnes ta parole ?
  Je te promets de ne jamais dire que j'ai trouvé ces DVD ici. Ne t'en fais pas pour cela, mais tu n'as pas répondu à ma question : peux-tu me dire qui est cet homme ?
  Bien sûr, puisqu’il est aussi client chez moi. Il s'appelle Richard Camus. C'est un riche et gros agriculteur de Grandville. Il vit seul, sa femme l’a quitté, il doit y avoir 5 ou 6 ans. Je l'ai vu ici il y a trois semaines, et tu sais comme je suis, je l'ai chahuté pour savoir quand il allait en retrouver une autre. Maintenant, je comprends pourquoi il m'a répondu qu'il était heureux sans femme. Il s'est bien foutu de moi ! Enfin, il fait ce qu'il veut, il a bien raison.
  Bon, eh bien chapeau, Bernard ! Ton système de surveillance est sensationnel. Avec cela, je vais sûrement encore en apprendre des drôles sur cette femme. Peux-tu me confier ces DVD ?
  C'est impossible, mon vieux ! Je peux les lire avec cette liaison par câble, mais je ne peux pas les extraire du boîtier, si je n'ai pas le code d'ouverture. Tu comprends, c'est comme un coffre fort.
  Qui a le code ?
  Sans doute uniquement le mort, car après ce que nous venons de voir, je ne pense pas qu'il ait confié ce secret à son épouse.
  C'est certain. Alors les disques ne pourront jamais être retirés ?
  Non, ils resteront prisonniers du boîtier, et le système s'arrêtera seul, quand il n'y aura plus de place sur les disques.
  Alors, mon cher Bernard, tu vas encore être obligé de travailler pour moi. Puisque tu peux lire ces DVD, tu peux aussi les recopier, voilà la solution !
  Oui, et je peux aussi acheter les supports vierges pour effectuer les copies ! Tu me paies combien pour tout cela ?
  Tu ne penses donc qu'à l'argent ! Tu sais bien que l'État est fauché. Il paie parfois quelques indics, mais en général, c’est pour les gros bonnets.
  Oui, et moi, je ne suis qu'un minable garagiste qui te rend service pour des prunes !
  Mais non ! je n'ai pas dit cela. Quand l'enquête sera bouclée, je t'inviterai à faire un bon repas avec ta femme, ou avec ta secrétaire, si tu préfères.
  Tu as beau être lieutenant de police, tu déconnes toujours autant. Tu ne t'es même pas rendu compte que cette secrétaire était ma fille. J'espère que tu verras plus clair pour arrêter l'assassin du père Avala.
  Oh ! Excuse-moi, je ne pensais pas que tu avais déjà une si grande fille, mais je ne me suis pas trompé pour sa beauté, c'est un vrai canon !
Bon, tu me les fais quand, ces copies ?
  Repasse demain matin, je vais faire tourner le graveur pendant la nuit, ça sera plus prudent. Je ne tiens pas à ce que Florence regarde ce spectacle.
  Merci, Bernard, tu es un vrai pote !
  Une poire oui, allez, au revoir et à demain.

Le lieutenant s'éloigne du garage, dans son véhicule toujours aussi bruyant.

*
 

Dix minutes plus tard, il pénètre à l'intérieur de la brigade.

  Alors, chef, était-il bon le whisky ?
  Aussi bon que d'habitude, j'ai même eu droit à deux doses. Comme la bouteille était vide après la première dose, je me suis dit que c'était l'occasion rêvée pour relever les empreintes de Natacha, lorsqu'elle descendrait à la cave. Je lui ai donc demandé une autre dose pour compenser celle que j'avais refusée la veille. 

  Vous avez donc joint l'utile à l'agréable. Pour les bottes, comment avez-vous fait ?
  Je lui avais dit, dès mon arrivée, que je venais pour deux choses : la première, pour boire un petit whisky, la seconde, pour voir quelles étaient les bottes utilisées à la ferme. Elle est aussitôt partie chercher celles de l'ouvrier. En revenant, elle m'a précisé que celles de son mari n'étaient plus à leur place, puis elle m'a indiqué que personnellement, elle n'en chaussait jamais.
  Elles sont de quelle marque ?
  Elles portent la marque " Hutchinson" taille 46.
  Ce sont donc les mêmes que celles de la victime.
 Il nous reste à trouver à qui appartiennent les bottes de la marque " Aigle " taille 44.
  Avez-vous pu relever les empreintes de l'ouvrier ?
  Oui, j'ai utilisé une astuce de vieux renard. Je lui ai serré la main avec un gant préparé pour cela, et ça a marché.
  Où sont-elles ?
  Je les ai envoyées au labo.
  C'est parfait, voilà du bon travail.
  Et vous, lieutenant, avez-vous du nouveau ?
  Oui, je pense avoir trouvé une piste intéressante.

J'en saurai un peu plus demain et je vous en reparlerai. Maintenant, je dois passer un coup de fil important et j'aimerais qu'on ne me dérange pas.

  À vos ordres, lieutenant

Duroc tourne les talons et sort en refermant la porte du bureau.

" Il y a du progrès " pense le lieutenant, en le regardant faire.
Il décroche le combiné téléphonique, compose un numéro de mémoire, attend quelques secondes, puis dit :

  Allô ! C'est toi Ingrid ?
  Oui, je suis bien Ingrid, mais vous, qui êtes-vous ?
  Tu ne reconnais pas ma voix, je suis Philippe.
  Philippe ? Je ne connais pas de Philippe, vous devez faire erreur. Quel numéro de téléphone avez-vous composé ?
  Le tien, bien sûr, le 06 69 69 69 69. Je ne pouvais pas me tromper. Il est simple à retenir.
  C'est bien le numéro de mon portable, mais comment l'avez-vous obtenu ?
  C'est un ami de longue date qui m'a informé de ton retour et qui me l'a donné.
  Philippe vous dites ? Non, vraiment je ne vois pas qui vous pouvez être, je suis désolée, vous devez vous tromper.
  Voyons, Ingrid, rappelle-toi, à vingt et un ans, tu as bien connu un Philippe ?
  Vous savez, à cet âge-là, j'avais beaucoup de copains, mais vraiment, je ne me souviens pas de vous.
  La fête à Longchamp, ça ne te dit toujours rien ?
  Non, et cela commence à bien faire, je vous dis que je ne vous connais pas, et je vous prie de ne pas insister, bonsoir, monsieur !
  Attends, écoute encore ceci : je ne suis pas un simple copain, je suis le garçon qui a passé une nuit sensationnelle en ta compagnie, dans la grange du père Marchal, durant la fête de Longchamp. Tu te souviens de cette nuit torride où nous étions tous les deux complètement nus, dans un gros tas de foin ; une nuit qui s'est terminée dans la citerne réfrigérante, remplie du lait encore chaud, que le vieux père Marchal venait de récupérer de la traite de ses vaches ?
  Attends, tu dis que tu es Philippe et que c'est avec toi que j'ai passé la nuit dans la grange ? Il me semble qu'il y a une petite erreur. Le garçon que j'aimais, et qui a passé la nuit avec moi de cette façon, ne s'appelait pas Philippe.
  Bien sûr que non, puisque dans ce temps-là, pour ne pas se faire reconnaître par les parents des filles, nous utilisions notre  deuxième prénom. Tu m'as donc connu sous le prénom de Daniel. 
  Daniel ! Mais oui ! C'est sûr que je t'ai connu et aimé. Tu habites toujours dans les environs ?
  Oui, et j'aimerais bien te revoir. Je suis sûr qu'on a encore de bons moments à passer ensemble.
  Dis donc ! Maintenant que je me souviens de toi, je m'aperçois que tu n'as pas changé, tu es toujours aussi rapide.

  Si tu es libre ce soir, je t'invite à déguster une tranche de gigot de sanglier aux champignons, au restaurant " Les trois plumes ".
  Oh, tu es un chou ! Tu te souviens même de mon plat préféré. Écoute, c'est d'accord, j'accepte de te revoir, mais je te préviens, c'est juste pour discuter du bon vieux temps, et rien d'autre. Je suis en vacances, mais je suis mariée.
  Ne t'en fais pas, moi aussi je suis sérieux. Je t’attendrai à l'intérieur du restaurant à 19 heures, ça te va ?
  C'est d'accord, à tout à l'heure Daniel.

À peine le portable vient-il d'être refermé qu’Ingrid jubile. Elle n'aurait jamais pensé retrouver si vite ce Daniel. Elle est seule, mais on peut l'entendre lâcher à haute voix :

  Comment vais-je m'habiller ? Comment est-il ? Est-il marié ? Qu'a-t-il fait durant ces vingt-six ans ? Va-t-il me reconnaître ? Que vais-je lui dire ? Et si c'était une blague ou un piège ? Non, ce n'est pas possible, ici, personne ne connaît mon numéro de téléphone, hormis ce parjure. Il va m'entendre, cette arsouille qui a donné mon numéro de téléphone à quelqu'un, malgré sa promesse. C'est impensable ! De nos jours, on ne peut même plus faire confiance à un lieutenant de police ! Enfin, si ça me permet de retrouver Daniel, il a peut-être bien fait. Quand même, il n'a pas tenu sa parole, je ne lui ferai plus confiance.
Quelle heure est-il ? 18h15. Bon, ça va, j'ai le temps de prendre une douche et de me laver les cheveux. Où peut-il donc bien habiter ? C'est vrai qu'il n'avait jamais voulu le dire. Bon, ce n'est pas le moment de chercher à obtenir des réponses, ni de ruminer toutes ces pensées. Allez, vite sous la douche ma petite, bientôt, tu en sauras un peu plus.

Une demi-heure plus tard, Ingrid est lavée et pomponnée, mais pas encore habillée. Une autre demi-heure d'essayage pour trouver la meilleure tenue, celle qui la mettra le plus en valeur, et il est déjà 19h15.

  Ce n'est pas possible ! Cette pendule accélère, elle veut me faire rater mon rendez-vous ! 

 

*

 

Avec quarante-cinq minutes de retard, Ingrid pénètre dans la grande salle du restaurant. Dix tables sont occupées par des couples, deux autres restent libres. Un tour d'horizon lui permet de constater qu'aucun homme n'est seul. Personne ne l'attend. C'est sûr qu'elle est en retard, mais Daniel aurait tout de même pu attendre. Elle se dirige vers le comptoir et demande au serveur :

  Vous a-t-on laissé un message pour Ingrid ?
 Non, madame, aucun.
J'avais rendez-vous ici avec un homme d'une cinquantaine d'année qui se prénomme Philippe ou Daniel, mais je suis légèrement en retard. L'avez-vous aperçu ce soir ?
  Non, madame, je suis désolé.
  Tant pis, c'était sans doute une farce. Je vais tout de même m'asseoir à cette table et attendre. Servez-moi un petit jaune bien glacé, s'il vous plait.
  Avec plaisir, madame, je vous apporte cela tout de suite.

Ingrid s'assied face à la porte d'entrée et attend derrière le verre coloré et la carafe d'eau glacée.
La tenue provocante, qu'elle a choisie de porter, attire les regards de la clientèle locale, peu habituée à ces extravagances. Cette insistance à la regarder, avec des sous-entendus fort audibles, commence sérieusement à l'agacer.
Après un quart d'heure d'attente, elle empoigne le verre et la carafe, puis elle va s'asseoir sur un tabouret, face au comptoir.
Deux minutes plus tard, un homme pénètre dans la salle. Il se dirige directement vers le bar, s'assied à quelques mètres d'elle, commande un whisky, la dévisage et, après quelques instants, il s’approche et lui dit :

  Si cette jolie dame est seule ce soir, je peux lui tenir compagnie.

Ingrid, qui était encore dans ses pensées avec Daniel, et qui n'avait pas fait attention à cet homme, se retourne vers lui, surprise.

  Que faites-vous ici, lieutenant, vous me suivez ? Je ne veux plus vous parler, vous êtes un être ignoble. Vous n’avez pas tenu votre parole, vous avez divulgué mon numéro de téléphone. C'est une honte si nous ne pouvons même plus faire confiance à la police !
  Attendez, ne vous fâchez pas, ce n'est pas la peine de faire un scandale pour si peu. Je n'ai cherché qu'à vous rendre service en faisant cela.
  Vous êtes tous les mêmes, et puis d'abord, que venez-vous faire ici ?
  Je viens toujours ici rendre visite au patron, lorsque je suis de passage dans la région. J'adore ce restaurant et sa cuisine. Et vous, que faites-vous si loin de votre pavillon ? Vous attendez sans doute quelqu'un ?
  Oui, je devais revoir un copain d'enfance. Nous nous étions donnés rendez-vous ici, et je vois qu'il m'a fait faux bond. Cela fait plus d'une heure que je l'attends et il n'est toujours pas là.
  Vous savez, ici, on dit toujours : un de perdu, dix de retrouvés, ce ne sont pas les hommes seuls qui manquent dans la région.
  Oui, mais vous savez, lieutenant, celui-là n'était pas comme les autres. Je l'avais rencontré à vingt et un ans, j'avais eu le coup de foudre pour lui. C'était lors d'une fête, nous avions un peu dansé, légèrement bu, et puis, … mais après tout, ma vie privée ne vous regarde pas !
Patron, payez-vous, s’il vous plait !

Elle tend un billet, ramasse la monnaie, puis quitte le restaurant sous les yeux moqueurs du lieutenant, devant le patron assez étonné.

  Ne vous en faites pas, elle va revenir dans quelques instants, lui murmure le lieutenant.

Effectivement, quelques minutes plus tard, Ingrid ouvre la porte et lance :

  Quel est l'abruti qui a stationné sa vielle chiotte derrière mon cabriolet ?
  Si c'est une vieille voiture, ça ne peut-être que la mienne, répond le lieutenant, aussitôt applaudi par tous les clients.
  Cela ne vous ferait rien de la retirer ?
  Le " S'il vous plait ", madame, vous le connaissez ? Vous étiez quand même bien plus polie et plus agréable, il y a de cela vingt-cinq ans !
  Qu'en savez-vous ? Vous n'étiez pas là pour le voir !
  Oh que si ! Et si ma petite Ingrid continue à ne pas me reconnaître, je crois que je vais expliquer à ces personnes comment tu t'es retrouvée dans un tank à lait, après avoir fait l'amour dans un tas de foin.
  Comment savez-vous cela ? Pourquoi dites-vous cela, est-ce que l'on se connaît ?
  À l'époque, je ne portais pas la barbe, mais je suis toujours Daniel, pour les intimes, et Philippe, pour l'état civil.
  Je n'y crois pas ! Lieutenant, vous seriez donc mon Daniel, celui que j'ai aimé ? Attends, tu permets que je vérifie quelque chose ? 
  Oui, mais tu sais que tous les clients nous regardent. Je suis quand même lieutenant de police et je ne voudrais pas exhiber mon anatomie devant eux.
  Oh dis donc ! Tu n'avais pas peur de le faire quand tu étais plus jeune, allez, tourne-toi et montre-moi la base de ton cou.
  Il exécute la demande. Ingrid tire sur le col de la chemise, examine, le fait pivoter et l'embrasse goulûment, sous les applaudissements de la clientèle.
  Tu es un chameau ! Tu m'avais tout de suite reconnue et tu ne m'as rien dit. Que je suis heureuse de te retrouver ! Nous allons fêter nos retrouvailles, après plus de vingt-cinq années d'éloignement. Allez patron, versez une tournée générale à tous ces braves gens !
  Quand vous aurez terminé, servez-nous deux tranches de gigot de sanglier aux champignons, à la table réservée pour nos retrouvailles, ajoute Daniel.

Le repas, accompagné par des souvenirs de jeunesse, se poursuit dans une chaude ambiance. Au milieu de celui-ci, Daniel dit à Ingrid :

  Ma chérie, il y a une chose que j'aimerais quand même savoir : le matin de cette fameuse nuit, alors que le soleil pointait à l'horizon, je t'ai ramenée sur le cadre de ma bicyclette, à proximité de la maison où tu étais en vacances ; le samedi suivant, ainsi que les autres, et cela pendant plus d'un mois, malgré mes visites, mes surveillances et mes recherches, je n'ai jamais pu te retrouver, pourquoi as-tu disparu si vite ?
  C’est une longue histoire que je te raconterai un peu plus tard, mais dis-moi, es-tu libre ou es-tu marié ?
  Je suis totalement libre. Je t'ai recherchée longtemps car j'avais toujours l'espoir de te revoir, puis je suis parti pour mon travail, dans un autre pays. Là-bas, tu t'en doutes bien, j'ai fait plusieurs conquêtes, mais, ça n'a jamais marché. Et toi, puisque ton mari est décédé, pourquoi m'as-tu répondu au téléphone que tu étais mariée ? C'est un gros mensonge ça !
  Pas si gros que cela, puisqu' il n’y a pas si longtemps, j'étais encore mariée.
  Oui, mais maintenant tu es libre ?
  Non !
  Comment çà, non ?
  Je ne suis plus libre puisque nous nous sommes retrouvés !
  Toujours aussi moqueuse, c'est vrai que tu n'as pas changé. Au fait, veux-tu savoir comment je t'ai reconnue, malgré tes quelques années supplémentaires ?
  Oui, comment étais-tu sûr de ne pas te tromper ? J'aurais pu être une autre de tes conquêtes.
  C'est grâce à Thalès. Lorsqu'il t'a longuement malaxé le dos, j'ai eu le temps de t’admirer, et j’ai reconnu le grain de beauté que tu portes sur le haut de ton épaule droite. J'ai hésité et je me suis demandé si je ne me trompais pas, car j'avais l'impression que celui-ci devait être un peu plus gros, mais lorsque tu t’es relevée pour remettre ta robe, j'ai reconnu la tache qui te marque le dessus du nombril, et là seulement, j'ai eu la confirmation que tu étais bien celle que j'avais aimée. C'est donc grâce à lui que nous sommes réunis.
  Il est bien brave ce jeune homme, et il s'y connaît en massages réconfortants, mais pourquoi avoir attendu ce soir pour me dire que tu m’avais reconnue ? 
  Tu sais que je suis sur une enquête. Il fallait que je sois sûr que tu n'étais pas impliquée dans celle-ci, avant de te faire ces confidences. Tu aurais pu être l'assassin. J'en ai déjà vu des affaires de ce genre où la personne qui découvre le cadavre se révèle être la coupable !
  Tu oublies de dire aussi que l'assassin retourne toujours sur les lieux de son crime. Tu vois, je regarde souvent les feuilletons policiers à la télévision. Alors, comme cela, tu me soupçonnais d'être la coupable ?
  D'une manière générale, lors d'une enquête, tout individu peut-être considéré comme coupable, tant qu'il n'a pas prouvé son innocence.
  Eh bien ! C'est dangereux pour ceux qui n'ont pas de mémoire. Où as-tu trouvé la preuve de mon innocence, puisque tu ne m'as jamais demandé où j'étais le jour du crime ?
  Tu oublies que je suis un vieux de la vieille, en matière d'enquête criminelle. Certains détails sont suffisants pour confondre le coupable, d'autres suffisent pour le disculper. Un détail m'a permis de te retirer de la liste des suspects.
  Ah bon ! J'aimerais bien le connaître ce détail. Tu ne l'aurais pas, par hasard, aperçu lorsque j'étais à quatre pattes, coincée dans ma voiture ?
  Tu te moques de moi. C'est vrai que j'ai admiré tes belles rondeurs, mais le détail ne se trouvait pas là. C'est très simple, quand tu as accepté de me confier la carte mémoire de ton appareil photo, j'ai demandé les tirages de toutes tes photos, avec la date et l'heure de ces prises de vue.
  Avec une photo, on peut connaître ces données ?

  Sans aucune difficulté, il suffit d'examiner le fichier " Exif " de celle-ci, avec un logiciel capable de restituer les informations automatiquement enregistrées lors de la prise de vue. Avec ces renseignements, j'en ai déduit que tu te trouvais le 17 juillet à 12h18, à Reims, car tu as pris une photo de la cathédrale, à 13h59, encore à Reims, car tu as pris une photo de la basilique Saint Rémi, à 15h19, à Épernay, où tu as pris une photo de l'entrée d'une cave à champagne, à 17h38, à Châlons-sur-Marne, où tu as pris une photo des bâtiments de la foire exposition. Il était donc impossible que tu te trouves à Marival entre 15 et 16h, période retenue par le médecin légiste pour le décès.                                                                                                   
  C'est quand même bien le progrès ! Dis donc, Daniel, si nous parlions de toi maintenant. Tu m'as dit que tu étais seul, mais où habites-tu ? 
  Je réside à Charleville, dans un petit immeuble assez tranquille, mais je n'y suis pas souvent.
  Parce que tu vas coucher chez tes conquêtes ?

  Cela fait vingt-cinq ans que nous ne nous sommes pas revus et tu commences déjà à être jalouse ! Ce n'est pas de ma faute si tu as disparu sans laisser d'adresse.
  Comme au bon vieux temps, je vois que tu prends vite la mouche. Ne t'en fais pas, je me moque bien de toutes les passagères que tu as pu rencontrer, d'ailleurs, je dois quand même reconnaître que bien que mariée, je ne me suis jamais contentée de mon mari. Il était très, très riche, fort souvent absent pour son travail et, qui plus est, minable en amour. Une femme de ménage, un jardinier et une nounou faisaient tout le travail dans la propriété, il fallait bien que je m'occupe. Je passais donc une grande partie de la semaine à dépenser son argent dans les magasins, les théâtres, les cinémas et les cabarets. Dans ces endroits, il m'arrivait parfois de me faire draguer par des hommes biens, en mal de femme, ou déçus par leurs épouses. Tu vois, j'ai eu des occasions, moi-aussi. Je ne les ai pas toutes acceptées, mais quelques-unes m'ont rendue fort heureuse. Je ne te cache rien, je ne suis pas une petite sainte fidèle à son mari. Mais je crois que tu n'as pas bien compris ma question, je ne voulais pas savoir où tu résides habituellement, mais simplement où tu dors durant cette enquête ?   Excuse-moi, je n'avais effectivement pas bien compris ta question. J'ai loué une chambre dans un hôtel de Varicourt, pour la durée de l'enquête, mais je crois qu'elle ne sera pas plus occupée que l'autre.   Pourquoi dis-tu cela, tu comptes travailler la nuit ?   Surtout pas ! Je tiens à conserver ma liberté pour te tenir compagnie dans le petit pavillon que tu as loué, car j'espère bien y être invité.   Tu es toujours le même petit coquin. Tu fonces et tu profites, sans attendre, des bonnes choses de la vie. Tu sais, je ne sais pas si cela va être possible.   Pourquoi ? Tu viens de me dire que tu n'étais plus libre parce que nous nous étions retrouvés, c'est donc que tu espères bien que nous allons rester ensemble !   Oui, c'est ce que j'ai dit avant que tu avoues avoir eu des soupçons sur mon compte, mais comme de mon côté je n'ai pas eu le temps d'enquêter sur ta moralité, je ne sais pas si je vais accepter qu'un lieutenant de police couche dans mon lit.   Arrête de me faire marcher, tu sais très bien que je t'aime depuis le premier jour où nous nous sommes rencontrés.   Oui, mais enfin, après tout, tu ne m'as peut-être pas dit toute la vérité. Tiens, par exemple, peux-tu me justifier ton domicile à Charleville ?
  Tu ne me fais pas confiance ?
  Si, mais je suis vexée que tu aies pu douter de moi, alors je veux te faire voir que, moi aussi, je peux en faire autant.    Voyons, Ingrid, tu retombes en enfance, tu as des caprices de jeunette. Je t'ai expliqué le pourquoi tout à l'heure, je ne vais quand même pas recommencer !   D'accord, dans ce cas tu retourneras coucher à Varicourt cette nuit. Ma porte te sera fermée aussi longtemps que je n'aurai pas la certitude que tu habites bien à Charleville.   Oh là là ! La pauvre petite chochotte, tiens, voici ma carte d'identité, tu vois, là, regarde, c'est bien marqué 14 rue des marionnettes, 08000 Charleville-Mézières.   Eh bien voilà ! Ce n'était pas compliqué, j'ai ma preuve maintenant. À partir de ce soir, la porte de ma maison t'est ouverte.

Au dessert, les mains se promènent et les bisous se multiplient. Daniel demande l'addition. Elle est un peu salée, c'est normal, la tournée générale est comprise. Il fait une petite grimace, repose la soucoupe et sort un carnet de chèques.

  Laisse, Daniel, je m'en charge.

Elle sort de son sac à main quelques gros billets, elle les pose sous la note, puis elle appelle le patron. En lui remettant la soucoupe garnie, elle lui dit :

  C'est bon patron, gardez la monnaie, tout était extra, avec les félicitations d'Ingrid et de Daniel. 

Ils quittent le restaurant. Daniel monte dans son tas de ferraille, le déplace jusqu'à l’extrémité du parking, puis revient prendre place à côté d'Ingrid, dans son superbe cabriolet. Une demi-heure plus tard, ils arrivent à Sainte-Marie pour une longue nuit d'étreintes amoureuses.

 

 

III

 

   Cocorico ! Cocorico ! Cocorico ! Un coq chante à tue-tête, juste devant la fenêtre entrouverte de la chambre. Ce ne sont sans doute pas les premiers de la journée, mais ceux-ci réveillent Daniel. Il regarde Ingrid encore endormie, puis le réveil électronique.
  Bon sang, il est déjà 10 heures !

Il ne fait qu'un bond pour sortir du lit et se précipite vers la douche. Dix minutes plus tard, il est prêt. Il s'approche du lit où Ingrid dort profondément. Il extrait une feuille de papier d'un carnet sorti de sa poche, griffonne quelques mots et le dépose sur la table de nuit. Un dernier petit bisou, puis il sort et disparaît à l'horizon dans le cabriolet de sa dulcinée. Une demi-heure plus tard, il arrive sur le parking du restaurant, range le véhicule, grimpe dans sa vieille voiture et se dirige vers Varicourt.

 

*

 

Il est déjà 11 heures. Il stationne devant le garage Larue, s'avance à l'accueil, salue la secrétaire, la félicite sur son style de vêtements, son maquillage, puis il ajoute :

  Vous êtes superbe mademoiselle, si vous n'aviez pas été la fille de mon ami, je vous aurais invitée à sortir.
  Je ne sors jamais avec les vieux croûtons, monsieur, amis de mon père ou pas ! Que désirez-vous ?

Surpris et vexé jusqu'au plus profond de lui-même, il répond en bégayant : 

  Je désire rencontrer votre père.
  Avez-vous un rendez-vous ?
  Non, mais il sait que je dois passer ce matin.
  Vous vous appelez ?
  Philippe, ou si vous préférez je suis le lieutenant Delvaux.
  C'est à quel sujet ?
  C'est personnel.
  Vous avez une carte ?
  Mademoiselle, je suis l'ami de votre père, et il sait que je dois passer le voir ce matin.

À cet instant, la porte d'un bureau s'ouvre. Bernard en sort, il se dirige vers sa fille et lui dit :

  Florence, méfie-toi de ce lascar, c'est un chaud lapin.
  Je m'en suis déjà rendu compte, et je suis surprise qu'il fasse partie de tes amis.
  Allez, suis-moi, brigand !

Ils pénètrent tous les deux dans le bureau. Bernard ferme la porte et dit :

   Ça y est, j'ai effectué la copie des 9 DVD. Je me suis permis de regarder quelques passages de ceux-ci pour vérifier si la gravure était bonne. C'est parfait, et tu vas voir, il y a encore du spectacle. Je crois que ton enquête va être simplifiée. J'ai aussi relevé le compteur du graveur. Il y a eu exactement 108 DVD gravés depuis la mise en service, en déduisant les 9 qui sont bloqués dans l'appareil, il y en reste 99 dans la nature. Si tu arrives à les trouver, c'est un trésor de données et de preuves que tu auras sous la main, et cela, grâce à qui ?
  Grâce au père de la superbe fille qui travaille à la réception. Dis donc, à ce sujet, elle est mariée ?
  Oui, et si tu veux rester mon ami, tu n'as pas intérêt à rôder autour d'elle, tu m'as bien compris ?
  Ne prends pas la mouche ! C'était juste pour connaître le nombre de places à réserver au restaurant, pour te remercier de tout ce que tu viens de faire.
  Dans ce cas, nous serons deux : ma femme et moi. Tu sais, la jeunesse d'aujourd'hui n'aime pas sortir avec ses vieux.
  Elle préfère dire : " Vieux croûtons " je crois.
  Tu vois, tu as déjà eu un échantillon de ce qu'elle pense. Alors, c'est pour quand, ce repas ?
  Si vous êtes disponibles, je vous invite samedi soir, au restaurant " Les trois plumes ".
  À Longchamp ?
  Oui, bien sûr, pourquoi, il y en a-t-il un autre ?
  Non, je ne connais que celui-là, mais je croyais que l'administration n'avait pas d'argent, et ce restaurant est le meilleur, mais aussi le plus cher de la région.
  Ne t'en fais pas, ma copine a les moyens.
  Tu n'es pas marié ?
  Dis donc, c'est moi le lieutenant ! Est-ce que je t'ai demandé si tu étais toujours avec la même femme ?
  D'accord, je me rends compte que tu n'as pas changé. C'est avec plaisir que j'accepte ton invitation, j'ai hâte de connaître ta dernière conquête. Nous y serons vers 20 heures, ça te va ?
  C'est parfait, au revoir Bernard, à samedi, et merci encore pour ton aide.

Il quitte le bureau, passe devant la secrétaire, s'arrête et lâche :

  Mademoiselle Florence est priée d'accepter les salutations du vieux croûton.

Il sort, regagne sa voiture et s'éloigne.

 

*

 

À 11h45, il est à la brigade, dans le bureau du chef.

  Bonjour, chef, avez-vous des résultats ?
  L'analyse des empreintes est sur votre bureau, lieutenant.
  Merci, suivez-moi, j'ai du nouveau.
Commençons par le résultat. Je lis :

" Les empreintes de José Brunet correspondent au deuxième type d'empreintes relevées sur la camionnette.
Les empreintes de Natacha Avala ne correspondent pas au troisième type d'empreintes "

Il y a donc des empreintes qui n'appartiennent, ni à la victime, ni à son ouvrier, ni à sa femme. Il reste donc à trouver le propriétaire de celles-ci.
Avez-vous un lecteur de DVD chez vous ?

  Non, lieutenant, mon épouse ne veut pas entendre parler de cet appareil. Elle est encore restée au bon vieux magnétoscope.
  C'est ennuyeux. Savez-vous où l'on pourrait s'en procurer un, avec un écran TV, bien sûr ?
  Mon fils possède tout cela chez lui, et il habite à deux pas d'ici. Si vous le voulez, je peux vous y conduire.
  Je vous remercie, mais c'est pour les besoins de l'enquête et personne, à part vous bien sûr, ne doit visualiser ces enregistrements.
  Ne vous en faites pas, lieutenant, mon fils est parti en vacances avec sa femme, et je suis le seul à posséder la clé de la porte d'entrée.
  Dans ce cas, c'est parfait. Cet après-midi, je vous inviterai au spectacle. Vous pouvez me laisser quelques instants, j'ai un coup de fil important à passer, merci chef.

Duroc quitte le bureau en fermant la porte. Le lieutenant attrape le combiné et compose un numéro de mémoire.

  Allô ! C'est Ingrid ? … Tu es réveillée ? …As-tu trouvé le mot que je t'ai laissé avant de partir ? … Je suis sur le point de venir te chercher pour aller dîner, où préfères-tu aller ? … Tu es sûre ? …  Tu ne préfères pas un bon petit restaurant de la région ? … Eh bien, d'accord ! Je serai là dans un quart d'heure, je t'embrasse, à tout de suite.

Il enfile sa veste, et lâche au planton de service :

  Vous direz au chef que je serai là vers heu ! … 15 heures, et qu'il m'attende.

Il quitte la gendarmerie en prenant la direction de Sainte-Marie.

       

*

 

Une heure s'écoule en tête-à-tête devant un gargantuesque repas commandé par Ingrid à un traiteur local, la suivante sert à la sieste commune, puis Ingrid et Daniel quittent le pavillon dans la vieille voiture.
Une demi-heure plus tard, celle-ci s'arrête à côté du cabriolet bleu garé devant le restaurant " Les trois plumes ". Quelques baisers gloutons, puis Ingrid s’éloigne de la voiture pour monter dans le cabriolet, et les deux véhicules quittent le parking en prenant des directions opposées.

 

*

 

À quelques minutes de l'heure prévue, le lieutenant pénètre dans la brigade.

  On y va, chef, vous avez les clés ?
  C'est parti, lieutenant. Thalès, je prends la radio, vous ne m'appelez que s'il y a urgence.
  Bien, chef.

Après avoir marché sur une centaine de mètres, les deux hommes pénètrent dans une petite maison aux volets fermés. Duroc réarme le disjoncteur général, la lumière surgit.

  C'est coquet ici, lance le lieutenant.
  Oui, mais prenez les patinettes et suivez-moi, car ma belle-fille est fort gentille, mais elle est aussi horriblement maniaque. Nous voici dans le salon, je vais  mettre le lecteur et l'écran en service. Vous n'avez pas oublié le DVD, lieutenant ?
  Oh que non ! Nous en avons même neuf à regarder.
  Neuf, vous dites ! Cela va faire dix-huit heures de visionnage !
  Ne vous en faites pas, les disques ne sont pas tous complets, et en plus, vous ne verrez pas le temps passer avec ce que vous allez admirer. 

Effectivement, ils n'ont pas vu le temps passer. Lorsque Duroc met fin à la séance, en coupant l'alimentation de l'appareillage, il est déjà 18h30.

  Alors, chef, qu'en pensez-vous ?
  Je ne sais quoi dire, lieutenant. J'étais loin de penser que cette dame pouvait faire cela. Quant à son mari, je ne voudrais pas être méchant, mais je crois qu'il mérite ce qui lui est arrivé.
  Les autres, les connaissez-vous ?
  Oui, lieutenant, tout au début, en plus de Natacha et de Martial, j'ai reconnu un dénommé  Richard Camus qui réside à Grandville, puis un dénommé Claude Ducoin de Vaux et enfin un dénommé Marcoup. C'est le maire de Marival. J'étais loin de me douter qu'il puisse s'amuser de cette façon avec les femmes du village. Vous voyez, lieutenant, il n'y a pas de fumée sans feu, avec ces enregistrements, tout se confirme.
  Ces 9 DVD ne sont que la pointe de l'iceberg. Il y en a 99 autres qui se promènent dans la nature. Il nous faudra les trouver, car je pense qu'ils nous en apprendront encore beaucoup. Je suppose qu'ils sont cachés dans la ferme de la victime. Demain matin, je me rendrai chez le procureur, puis j'irai faire transcrire, en texte, toutes les conversations gravées sur ces disques. Pendant ce temps, faites-moi un rapport, le plus complet possible, avec des photos de jeunesse, si possible, sur les personnes mises en cause. Ajoutez-y aussi, les " On dit " dont vous avez eu connaissance.
J'aimerais aussi que vous rendiez visite au notaire de monsieur Avala pour qu'il vous dresse la liste de tous les achats de terres effectués durant les dix dernières années, avec les coordonnées des vendeurs.
Ça fait beaucoup de travail, mais pour ces choses-là, vous pouvez vous servir de votre équipe. C'est compris, chef ?  

  C'est compris, lieutenant.
  Je vous laisse remettre de l'ordre pour que votre belle-fille ne se rende compte de rien. Merci encore, et à demain.
  À demain, lieutenant.

Le lieutenant regagne la brigade, fait un petit tour dans son bureau, puis il rejoint sa voiture et s'éloigne.

       

*

   Alors, ma chérie, as-tu passé un bon après-midi ? dit-il, après un échange de baisers.
— Excellent, je me suis baladée dans la campagne, sans but précis. Le soleil brillait et j'ai réussi à prendre 18 photos sur la nature et les animaux. J'ai même réussi à te prendre en photo.
  C'est impossible, tu me racontes des histoires. Tu n'as pas pu me prendre en photo puisque je suis resté tout l'après-midi, dans l'obscurité, enfermé entre quatre murs.   
  Attends, je vais te prouver que c'est la vérité.

Elle sort l'appareil photo de son sac à main, le mets en service, appuie sur quelques boutons, dirige le dos de l'appareil vers Daniel et lui dit :

  Regarde, voici la preuve !
  C’est vrai, tu as là un très joli poulet, mais je suis quand même un peu plus gros que lui.
  Attends, tu n’as pas tout vu, regarde celle-là.
  Tu es bête, mais tu n'as quand même pas tout à fait tort. Quand il le faut, c'est vrai que je suis une vache. D'ailleurs, c'est le surnom que mes collègues me donnaient lorsque j'étais plus jeune.
  Au fait, qu'as-tu fait dans l'obscurité, tout un après-midi ? J'espère que ce n'était pas avec une suspecte ?
  Si, une suspecte et des suspects, mais rassure-toi, nous n'étions que deux dans la pièce.
  Daniel, je n'aime pas quand tu te moques de moi ! Dis-moi un peu la vérité ! Comment peut-il y avoir plusieurs suspects avec toi, tout en étant que deux ?
  C'est simple, nous étions deux à regarder la télévision.
  Je te préviens, si j'apprends un jour que tu me trompes, je te fiche dehors !
  Allons, allons, ne sois donc pas jalouse, tu sais bien que je n'aime que toi. Dans la pièce, avec moi, il n'y avait que Duroc. Tu vois, tu n'as pas à t'en faire.  
  Bon, mais qu'avez-vous regardé à la T.V., ils vous paient pour cela, maintenant ?
  Des DVD du style hard.
  Non mais dis donc ! Ça ne te suffit pas de coucher avec moi, il faut encore que tu t'excites devant des exhibitionnistes à la télévision ! C'est un comble !
  Arrête ! C'était pour l'enquête. Tiens, pour te rassurer, je te montrerai quelques extraits, après le repas, ça te va ?
  D'accord, on verra cela tout à l'heure. 

Le repas toujours aussi copieux se déroule normalement, mais avant que la table ne soit débarrassée, Ingrid lance à Daniel :

  Allons-y, il est temps que tu me montres ces films.

Ne désirant plus discuter sur ce sujet, ni la contrarier, il met en service le poste de télévision, puis le lecteur de DVD et dépose le disque numéroté 2 dans le tiroir du lecteur.
Il va la rejoindre sur le canapé et commande la mise en route de la vidéo.
Deux heures durant, le DVD a tourné. Le début a été vu, mais les exercices pratiqués sur le canapé n'ont pas permis aux deux voyeurs de regarder la fin. Ils se sont endormis avant.

 

 

IV

Le lendemain matin, le lieutenant se dirige directement vers Varicourt. Il arrive devant le bureau du procureur. Quelques minutes d'attente, puis la greffière le fait entrer.
Après les salutations d'usage, le lieutenant explique comment se déroule l'enquête et donne des précisions sur les pièces à conviction en sa possession. Il termine son exposé par la demande d'une commission rogatoire, aux fins d'y découvrir les 99 DVD gravés, ainsi que toutes les pièces comptables susceptibles d'apporter des éléments sur les achats de terres litigieux.
Après mûres réflexions, et quelques questions complémentaires, le procureur donne l'ordre à sa greffière d'établir la pièce souhaitée, puis il la paraphe et la remet au lieutenant. Celui-ci le remercie, le salue et se dirige vers la porte, lorsqu'il entend :

 Lieutenant, avant votre arrivée, j'ai perçu un étrange bruit de casserole dans la cour, ne provenait-il pas de votre véhicule ?
Si, monsieur le procureur, le pot d'échappement de mon véhicule vient juste de se percer. Dès que j'aurai quelques minutes, je passerai au garage pour le faire remplacer.
 Je vous conseille d’y passer immédiatement car je n'interviendrai pas pour vous faire retirer un P.V., c'est compris, lieutenant ?
  Oui, monsieur le procureur, j'y vais de suite.

Le lieutenant quitte le bureau, grimpe dans sa voiture et se dirige vers l'atelier de la gendarmerie.

— Ah ! Voilà " La vache " qui vient nous donner du travail, lance le chef du garage, en direction du lieutenant  qui descend de son véhicule.

Ce vieux de la vieille, revêtu d’un bleu de travail parfaitement propre, connaît depuis longtemps le lieutenant.

  Salut, le père " Moustache ", je t'amène du boulot, et en urgence, s'il te plait, ordre du proc !
  C'est ta dernière histoire, celle-là ? Tu n'as pas fait de progrès depuis la dernière fois que je t'ai vu. Allez, monte ton char sur le pont, et vise bien les rails.   

Aussitôt le pont levé et verrouillé, deux ouvriers s'affairent sous le véhicule.
Pendant ce temps, dans le bureau, attablés devant un verre rempli d’un vieux Bordeaux, " Moustache " et le lieutenant se remémorent leurs exploits.

  Chef, c'est terminé, le trou est colmaté, vient annoncer un des deux ouvriers.
  Comment çà, colmaté ? Vous ne pouviez pas changer le pot ? lance le lieutenant.
  Économies, économies, mon vieux ! Maintenant, il n'y a plus que cela qui compte ici. Comme dans le bon vieux temps, il faut tout faire avec les moyens du bord. De toute façon, ton tas de ferraille est bon à mettre à la casse. Qu'attends-tu pour le changer ?
  S'il n'y a pas d'argent pour remplacer un pot d'échappement, comment vont-ils en trouver pour acheter une voiture ?
  Des voitures ! Il y en a plus qu'il n'en faut sur le parc central. Il ne faut pas confondre le budget équipement avec le budget entretien. Fais une demande et, sous un mois, tu verras arriver une voiture neuve.
  Où sont les économies là-dedans ?
  Tu ne peux pas comprendre, il faut sortir des hautes écoles pour les trouver. Un jour, j'ai demandé l'explication à un jeunot qui sortait de Polytechnique, il m'a prouvé par a+b, qu’au bout d'un certain temps, effectivement, cela coûtait moins cher d'acheter une voiture, que de la réparer. Tu vois, c'est ça le monde moderne.
  Mais alors, vous ne devez plus avoir beaucoup de travail, ici ?
  Et les vidanges ! Et le remplacement des pneus ! Et le lustrage des voitures des pontifes ! Tout cela, il faut toujours le faire !
  Honnêtement, tu ne dois pas être trop fatigué.
  Je suis comme ta vieille chiotte, j'attends la retraite.
  Tu as bien raison. Il faut que je te quitte, moi c'est le travail qui m'attend. Merci, mon vieux " Moustache ", et à un de ces jours.

       

*

 

Dans un silence inhabituel, la voiture s'éloigne de l'atelier. Cinq minutes plus tard, elle s'arrête dans une grande cour. La serviette sous le bras, le lieutenant grimpe l'escalier, puis sonne à la porte.

  C'est pourquoi ? Se fait entendre dans l'interphone.
  Lieutenant Delvaux, je désire rencontrer madame Lajoie.

La gâche électrique claque et la porte s'entrouvre. Le lieutenant se dirige vers le bureau n°6 et frappe à la porte.

  Entrez ! Mais, c'est Philippe ! Dis donc, ça fait un bout de temps que tu n'es pas venu me voir.

Elle se lève, s'approche et l'embrasse sur la joue.

  Tu viens pour le plaisir ou pour le boulot ?
  Pour l'instant, c'est pour le travail, mais tu sais, Laurette, je crois que tu vas avoir beaucoup de plaisir à effectuer ce que je vais te demander.
  Tiens donc ! Ce serait bien la première fois que le travail m'apporterait du plaisir. Explique-moi cela.

Il sort les DVD, l'informe de ce qu'elle va découvrir sur ceux-ci, et lui demande de noter sur un rapport écrit toutes les conversations enregistrées, puis il ajoute :

  Tu serais une gentille fille si tu pouvais me faire tout cela pour demain matin.
  Oui, et toi tu serais un gentil garçon si tu venais de temps en temps avec une boîte de chocolats.
  J'y penserai, Laurette, mais en ce moment, je suis débordé. Je te promets qu'un de ces jours je t'en amènerai une.
  Alors, je suis désolée, Philippe, tu vois la pile de travail qui m'attend, ta demande va se retrouver en dessous, et tu n'auras pas la transcription avant une dizaine de jours. 
  Ne te fâche pas, Laurette, si tu me termines cela pour demain, neuf heures, je reviens avec une boîte remplie de bons chocolats.
  Il faut qu’elle soit grosse, car, pour que tout soit terminé à l'heure, je vais être obligée de mettre toutes les filles sur tes DVD.
  C'est promis, j'en amènerai une grosse, parole de scout !
  Je te préviens, Philippe, si je ne te vois pas revenir avec, c'est fini, tu ne passeras jamais plus en priorité.
  Tu me connais, Laurette !
  Oui, justement ! Reviens demain à neuf heures, tout sera prêt.
  Merci, Laurette, il faut que je me sauve, le travail m'attend.

Après un bisou, il quitte le bureau, remonte dans sa voiture, puis il regarde sa montre. Il est déjà 11h45.

  La brigade attendra, je rentre retrouver Ingrid.

       

*

 

Il sort de la voiture, pénètre dans le pavillon, se faufile dans la cuisine, arrive derrière Ingrid occupée à découper le pain, puis il plaque ses mains devant les yeux d'Ingrid.
Elle se débat et se retourne, surprise.

  C'est toi Daniel ! Tu es fou ! J'aurais pu te blesser ! Je n'ai pas entendu ta voiture, comment es-tu rentré ?

Une longue embrassade la fait taire, puis il lui répond :

  Tu ne m'entendras plus arriver, le pot d'échappement de ma voiture vient d'être réparé.
  Ah ! Ce n'est pas un mal ! Le voisinage sera un peu moins informé de tes allers et venues, car tu sais, je me rends compte que ça commence à jaser dans les environs.

  Ne t'en fais pas pour cela, ce ne sont que des jaloux. Ils voudraient tous avoir une aussi jolie femme que toi, mais ils ont préféré épouser la première fille venue d'un riche agriculteur, juste pour agrandir leur ferme à bon compte. C'est comme cela dans toute la région.
  Tu es arrivé de bonne heure aujourd'hui, mais dis donc, c'est quoi ce parfum que je sens ? C'est un parfum de femme !
  C'est possible, je sors d'un bureau où il n'y avait que des secrétaires. Je suis allé demander un service pour l'enquête.
  En tout cas, elles ont du goût, il est adorable ce parfum.
  Moi, je préfère le tien.

Ils passent à table et continuent leurs discussions anodines, quand Daniel lui demande :

  Veux-tu toujours revoir des copains d'enfance ?
  Maintenant que je t'ai retrouvé, les autres n'ont plus grande importance pour moi, mais enfin, j'aimerais tout de même bien savoir ce qu'ils sont devenus.
  Eh bien ! Je vais peut-être pouvoir t'aider dans tes recherches.
 Ah ! Bon ? Comment feras-tu ?
  J'ai demandé à Duroc de constituer des dossiers sur des suspects, avec si possible des photos. J'espère qu'il va me trouver des photos d'époque, genre photos d'école. Sur celles-ci, tu pourras peut-être les reconnaître.
  Oh ! Tu es un amour, tu penses à moi, même pendant ton travail. Quand les auras-tu ?
  Sans doute cet après-midi, et je te les ramènerai ce soir.
  Alors, ce soir, nous serons un peu plus sérieux, pas comme hier.
  Pourquoi dis-tu cela, tu le regrettes ?
  Oh que non ! Je suis prête à recommencer dès que tu le désireras.

Une nouvelle longue embrassade, puis, après avoir jeté un coup d'œil sur l'horloge suspendue au mur, elle lâche :

  Pour l'instant, il est l'heure, le travail t'attend. Ton cher Duroc va s'impatienter s'il ne te voit pas venir.
  Eh oui ! Il faut avancer dans cette enquête. Que penses-tu faire cet après-midi ?
  Je vais refaire un petit tour dans les vignes, aux environs de Reims et Épernay, c'est une région magnifique. J'espère y faire de superbes photos du vignoble.
  Alors, promène-toi bien et à ce soir, ma chérie.

Il l’embrasse à nouveau, puis rejoint sa voiture et s'éloigne sous le regard tendre d'Ingrid.

       

*

 

Il pénètre dans la brigade, Duroc se précipite vers lui.

  Lieutenant, j'ai du nouveau.
  C'est bien, passons dans mon bureau.
Alors, qu'avez-vous de si important ?

  Je suis allé chez le père Bellevue, l'ancien photographe de Varicourt. Il habite depuis un certain temps ici. Je lui ai expliqué que je voulais retrouver des copains de jeunesse et que, pour cela, il me fallait des anciennes photos. Il m'a fait monter dans son grenier, où toutes ses archives sont classées par année et par village. J'ai cherché dans tout cela, et j'y ai découvert des photos d’école. Il a bien voulu me confier celles des années 1974 à 1984 pour Marival, Lorient et Vaux. Sur celles-ci, regardez, on y retrouve tous les garçons et toutes les filles de chaque classe, village par village.
  C'est parfait, je les consulterai plus tard. Et chez le notaire ?

  Vous savez, lieutenant, j'ai passé toute la matinée à chercher les photos dans le grenier, je n'ai pas pu aller personnellement chez Maître Lapierre, mais j'y ai envoyé Thalès. Il a essayé de faire du charme et soudoyer la petite secrétaire, mais elle n'a rien voulu entendre. Elle a simplement accepté de lui transmettre votre demande,
" Quand il ne sera plus débordé ", a-t-elle déclaré.
  Quand il ne sera plus débordé ! Je vais m'en occuper. Et votre rapport sur les suspects ?
  C'est en cours, nous rassemblons tous les éléments.
  C'est bien, continuez. Je vais me rendre chez ce notaire. Que pensez-vous de lui ?
  J'ai entendu dire qu'il n'était pas toujours clair.
  Il boit ?
  Non, pas du tout, mais dans les affaires, on m'a rapporté qu'il n'était pas toujours régulier.
  Excellent ! Je vais le faire parler ce notable.

Il quitte le bureau, grimpe dans sa voiture et se dirige vers l'étude. Il sonne à la porte d'entrée. La gâche électrique claque et la porte s'ouvre.

  Bonjour monsieur, puis-je vous être utile ? lâche la secrétaire.
  Je désire rencontrer Maître Lapierre Gérard.
  Je ne pense pas que cela soit possible, Maî…
Je sais, Maître Lapierre est fort occupé. Annoncez-lui immédiatement, le lieutenant Delvaux et dites-lui que j'ai horreur que l'on me fasse attendre !

Surprise par le ton employé, elle ne dit mot et se précipite dans le bureau du notaire, en oubliant de s'annoncer.

  Que vous arrive-t-il, Mélanie, vous oubliez de frapper avant d'entrer ?
  Excusez-moi, Maître, mais il y a ici un lieutenant de police qui veut vous voir de toute urgence, et il n'a pas l'air commode !
  Voyons, Mélanie, ce n'est pas une raison pour s'affoler de la sorte, les lieutenants sont des hommes comme les autres, faites-le entrer.
  Lieutenant Delvaux, bonjour Maître.
  Bonjour, lieutenant. Que me vaut cette visite si urgente ?
  Maître, je n'irai pas par quatre chemins. Je suis sur l'affaire Avala, je dois éclaircir celle-ci au plus vite, et j'ai le besoin immédiat de connaître tous les achats de terrains effectués par cette personne, et ce, pour les dix dernières années. Je sais que vous pouvez invoquer le secret professionnel, mais je ne vous le conseille pas. J'ai la possibilité de demander au procureur de la république de mettre mon nez dans vos affaires, suite à quelques petites malversations qui viennent d'être portées à ma connaissance.
  Attendez, lieutenant ! Ne vous fâchez pas. Je ne vous ai jamais dit que je n'étais pas d'accord, d'ailleurs, je vais de ce pas demander à Mélanie d'effectuer cette liste au plus tôt. Je la déposerai demain à la brigade, vers dix heures. Cela pourra-t-il vous convenir ?
  Très bien, cher Maître. Sur cette liste, j'aimerais y trouver la date de la vente, le nom du ou des vendeurs, le coût de la transaction, et la surface vendue. Est-ce possible ?
  Tout cela sera fait suivant vos désirs. Avez-vous besoin d'autres renseignements pour oublier les petites bricoles dont on vous a parlé, lieutenant ?
  Oui, Maître, indiquez-y aussi la fourchette du prix de vente des terrains, au jour de la signature des actes.    

Le notaire raccompagne le lieutenant sur le pas de la porte et le salue amicalement.

       

*

 

Le lieutenant rentre à la brigade.

  Chef, prenez avec vous deux brigadiers, nous allons effectuer une perquisition chez les Avala.

Quelques minutes plus tard, la fourgonnette s'éloigne avec, à son bord, les quatre hommes.
Dans la cour de la ferme, ils descendent et le lieutenant frappe à la porte.
Quelques secondes plus tard, madame Avala ouvre.

  Bonjour messieurs, que me vaut la visite d'une si importante délégation ?
  Madame, le procureur m'a délivré une commission rogatoire. Voulez-vous bien nous laisser entrer et nous accompagner, s'il vous plait.
  Que venez-vous chercher ?
  Je désire emporter la comptabilité de la ferme, ainsi qu'une série de 99 DVD de la marque " BKWZ ". Pour nous éviter de tout retourner, voulez-vous bien nous guider, s'il vous plait ?
  Suivez-moi, je vais vous montrer où sont les comptabilités. Voilà, tout est ici, c'est le bureau de mon mari. Les classeurs sont là, ils sont rangés année par année.
Essayez si possible de ne pas tout mélanger.
  Et les DVD ?
  Je ne sais pas de quoi vous voulez parler. Tous les DVD de vidéo sont rangés dans cette armoire, mais je n'ai jamais vu cette marque ici. S'ils sont tellement importants, mon mari les a peut-être déposés dans le coffre. Je veux bien vous y amener et tenter de l'ouvrir, mais j'espère qu'il n'a pas changé les codes. C'était lui qui s'occupait de tout, et je ne l'ai jamais ouvert. Accordez-moi toutefois une faveur, lieutenant, j'aimerais que vous veniez seul, vous comprenez, je tiens à ce que son emplacement et les codes restent secrets.
  Chef, chargez les deux comptabilités des dix dernières années dans la fourgonnette, puis attendez-moi ici.
  A vos ordres, lieutenant.    

Natacha guide le lieutenant dans un dédale de petits couloirs, avant d'arriver devant une porte fermée par un cadenas à chiffres.

  Normalement, c'est la date de naissance de notre premier fils.

Les chiffres tournent sous ses doigts propres et bien entretenus, puis, clic, le cadenas s'ouvre.

  Ça va, Martial n'avait pas changé le code.

Elle ouvre la porte, tourne l'interrupteur et, au fond du petit local, un coffre-fort devient visible.

  Là, c'est un autre code. Je vais tenter de l'ouvrir, mais j'aimerais que vous vous retourniez. Je tiens à conserver le code secret.
  C'est tout à fait normal, je vous laisse faire.

Il se retourne, les boutons cliquent et quelques instants plus tard, la porte s'ouvre.

  C'est bon, vous pouvez venir, il est ouvert.

Il s'approche et regarde le contenu.
Sur l'étagère supérieure, il aperçoit d'importantes liasses de billets, sur celle du milieu, encore d'autres liasses, sur le bas du coffre, il découvre un coffret en bois et des dossiers.

  À priori, il n'y a pas ce que je cherche. Saviez-vous qu'il y avait autant d'argent dans ce coffre ?
  Je ne comprends pas. Je ne vois pas d'où il peut provenir. Lorsque Martial a acheté le 4X4, en février, il m'avait dit qu'il fallait attendre la vente des récoltes pour remettre en état une partie de la toiture de la grange. Je suis désolée lieutenant, je n'ai aucune explication à vous donner.
  Nous trouverons bien l'origine de cet argent, ne vous en faites pas. En attendant, je vais tout compter en votre présence.

Cinq minutes lui sont nécessaires pour compter les 1800 billets de 100 et 200€ entreposés sur les deux niveaux supérieurs.

  Cela fait un total de 363.400€.

Puis il passe à l'inventaire du niveau inférieur.

  Un coffre en bois, non fermé, renfermant :

Il ouvre celui-ci.

  Des DVD ! Voici ce que je cherche madame. Voyons s'ils sont tous là.

Il les compte, puis annonce :

  99, c'est bon, ils sont tous là.

Voyons maintenant les dossiers. Titre de propriété, titre de propriété, encore un, encore un, encore un, encore un, encore un, encore un, encore un, encore un, encore un, encore un, et les deux derniers, ah ! Ça, c'est autre chose. 
Madame, j'emmène les dossiers et le coffret. Je laisse provisoirement l'argent. Par sécurité, refermez le coffre, brouillez la combinaison, et donnez-moi la clé.

  Sans la clé, je ne pourrai plus l'ouvrir, lieutenant !
  C'est bien pour cela que je l'emmène. Elle vous sera restituée s'il est prouvé que cet argent vous appartient légalement.

Les bras chargés, le lieutenant effectue le chemin inverse et s'arrête devant les gendarmes assis autour d'un guéridon.

  Nous vous attendions, lieutenant, faut-il vous aider ?
  Mettez cela dans la fourgonnette. Nous rentrons.   Lieutenant, pouvez-vous me dire ce qu'il y a de si important sur ces DVD ? demande Natacha.
  Vous le saurez en temps voulu. Je vous remercie pour votre coopération. Excusez-nous pour ce dérangement. Au revoir madame.

La porte se referme et la camionnette s'éloigne.
En arrivant à la brigade, le lieutenant lance :

  Mettez tout cela en sûreté.    À vos ordres, lieutenant.

Le lieutenant pénètre dans son bureau, ramasse les photos apportées par le chef, les glisse dans sa serviette et sort en lâchant :

  Je vous laisse, j'ai encore du travail pour ce soir. Demain, je n'arriverai que vers dix heures. Profitez-en pour terminer et peaufiner vos dossiers. Au revoir, messieurs.
  Au revoir, lieutenant.

 Il quitte la brigade, se dirige vers la boulangerie installée juste en face. Après quelques minutes, il sort avec une grosse boîte de chocolats qu'il dépose dans le coffre de sa voiture, puis il s'éloigne.

       

*

 

Un quart d’heure plus tard, il pénètre dans le pavillon d'Ingrid. En l'apercevant, elle accourt, se jette à son cou, l'embrasse et lui demande :

  As-tu pensé aux photos ?
  Elles sont dans ma serviette. Duroc a fait du bon travail. Nous les regarderons tout à l'heure. T'es-tu bien promenée ?
  J'ai pris de magnifiques clichés dans les vignes, mais j'ai aussi eu un petit problème.
  C'est grave ? Que t'est-il arrivé ?
  Alors que je roulais en pensant à toi, sur une belle route droite, je me suis fait contrôler par un radar.
  Oh là ! Tu roulais à quelle vitesse ?
  Heu ! Je ne sais plus, mais le gendarme m'a dit que je dépassais de plus de cinquante kilomètre-heure la vitesse autorisée. Il m'a dit que mon permis allait être retiré et que j'allais avoir une grosse amende à payer.
  Qu'as-tu fait ?
  Je lui ai joué la comédie. Je me suis mise à pleurer, je lui ai dit que ma mère était mourante et que c'était pour la voir encore vivante que je roulais aussi vite.
  Il a dû rire !
  Non, mais il m'a répondu que j'avais plus de chance que lui, parce que la sienne était décédée hier.
  Ensuite ?
  Il m'a demandé mon permis. Comme il était dans mon sac et que celui-ci était tombé sur le sol, devant le siège passager,
  Tu t'es penchée pour l'attraper, tu es restée bloquée entre le volant et le siège, il a plongé ses yeux dans ton large décolleté, il t'a relevée et, …….. J'attends la suite.
  Il m'a dit : " Vous avez de la chance d'avoir une si belle poitrine, madame, ma femme a moins de chance que vous, elle est plate comme une galette. Allez, c'est mon jour de bonté, sauvez-vous, mais désormais, respectez la vitesse ! "
C'est promis, monsieur le capitaine.
" Je ne suis que brigadier. Le capitaine ne vous aurait pas fait de cadeau. Dépêchez-vous, votre mère vous attend "
Je lui ai fait un large sourire, j'ai remis le moteur en marche et je lui ai dit : merci, brigadier, vous êtes un chic type.
  Ça marche à tous les coups, ton petit truc de reins bloqués ?
  Presque, mais il faut qu'il y ait du soleil. Quand la capote est mise, j'en ai un autre qui n'est pas mal non plus.    Alors, l'autre jour, c'était aussi une comédie ce blocage devant la brigade ?   
  Tu me plaisais, il fallait bien que je t'attire dans les mailles de mon filet.
  Tu es une coquine, mais je t'aime, ma chérie.
  Si nous regardions les photos, maintenant ?
  Oh ! Que tu es pressée de regarder ces vieilleries.  Crois-tu que tu reconnaîtras des jeunes que tu as vus, il y a de cela plus de vingt-cinq ans ?     Sans aucun doute, j'ai une excellent mémoire visuelle.
  Pourtant, tu ne m'as pas reconnu, lundi.
  Comment veux-tu que je te reconnaisse, je ne t'avais jamais vu.
  Que dis-tu ? Tu ne m'avais jamais vu ?
  Mais si, … mais pas comme cela. Il y a 25 ans, tu ne portais pas la barbe, tu n'avais pas les cheveux grisonnants, tu étais quand même un peu plus jeune et tu étais moins bien habillé, enfin, le peu de fois où je t'ai vu habillé.
  Arrête, tu vas me faire croire que j'ai radicalement changé.
  Non, mais un tout petit peu quand même, sauf quand tu me prends dans tes bras.
  Ouf ! Tu me rassures. Allez, je ne te fais plus attendre, voici les photos. Je vais les étaler sur la table et tu me diras si tu reconnais quelqu'un. Je commence par Vaux.

Lorsque tous les tirages sont alignés, Ingrid se penche au-dessus et contemple longuement, l'un après l'autre, tous les visages.

  Je n'en reconnais aucun.

Daniel les enlève, les range, puis il sort un deuxième paquet et l'étale de la même façon.

  Voici, maintenant, Lorient.

Ingrid examine de près les nouvelles photos.

  Non, je ne reconnais personne.

Daniel les retire, les range, puis sort un troisième paquet et l'étale de la même façon.

  Voici, maintenant, le dernier paquet, c’est celui de Marival. 

   Celui-là, je le reconnais par son nez en trompette, celui-là, c'est grâce à ses grandes oreilles, celui-là, c'est par sa bouille toute ronde, celui-là, c'est par ses yeux en amande, et celui-là, je n'en suis pas sûre, j'hésite entre lui et le premier que je t'ai désigné. Les autres, je ne les ai jamais vus.
  Ils sont donc de Marival. Cette photo a été prise en 19…, ils avaient donc…  oui, ça fait bien seize ans. Cette année-là, tu avais vingt et un ans.
  C'est aussi l'année où nous nous sommes rencontrés.
  Ils étaient bien plus jeunes que toi, à quelle occasion les as-tu aperçus ?
  Je ne m'en souviens plus. Ah si ! Je crois bien que c'est avec ces garçons que j'ai fait l'amour, sous un soleil éclatant, pas loin d'une vieille maison.    Avec les cinq ! Ils n'avaient que seize ans ! Pas loin d'une vieille maison ! Je vois très bien le tableau. Je suppose que tu étais en train de te faire bronzer, lorsqu'ils sont arrivés. Ils se sont arrêtés, ils t'ont admirée, tu leur as fait un clin d'œil et ils te sont tombés dessus, l’un après l'autre.           Tu vois Daniel, tu es un lieutenant drôlement doué. Tu as trouvé toute la vérité, sans que je te donne aucune précision.
  Arrête donc de te moquer de moi. Tu peux dire ce que tu veux, tu n'arriveras pas à me rendre jaloux.
  Dommage, elle était pourtant jolie cette petite histoire.
  Plus sérieusement, te souviens-tu où tu les avais aperçus ?
  Il me semble bien les avoir vu passer sur le chemin qui mène au bois " Zami ". C'est un chemin visible depuis la maisonnette de mon oncle.
  Sais-tu comment ils s'appellent ?
  Quand je fais l'amour, je pense à autre chose que de demander le nom de celui qui me rend heureuse.
  Tu es un peu fofolle ce soir, est-ce ce jeune gendarme qui t'aurait fait tourner la tête ?
  Dis donc, je ne comprends pas pourquoi tu insistes à me poser des questions sur eux. Je ne connais rien de leur vie, ni leur nom, ni où ils habitent, ni ce qu'ils font, c'est justement pour apprendre cela que je suis venue en vacances, réfléchis un peu !
  Excuse-moi, ma chérie, c'est vrai, je me rends compte que je suis quand même un petit peu jaloux.
  Duroc pourrait peut-être en savoir un peu plus sur eux, tu ne crois pas ?

  Dès demain matin, je lui demanderai de faire des recherches sur ces cinq garçons. En attendant, je range tout cela. Notre soirée est encore longue, et si nous ne pensions plus qu'à nous, maintenant ? 

 

 

V

 

 
Le vendredi, à neuf heures, le lieutenant sonne à la porte.

  C'est pourquoi ?
Lieutenant Delvaux, j'ai rendez-vous avec madame Lajoie Laurette.

La gâche électrique claque, la porte s'ouvre. Le lieutenant se dirige vers le bureau 6, avec la boîte de chocolats cachée dans le dos. Il frappe à la porte.

  Entrez !
  Bonjour, Laurette.
  Bonjour, Philippe, as-tu ce que tu m'as promis ?
  Je n'ai pas eu le temps de passer chez le confiseur.
  Dommage, nous n'avons pas eu le temps de finir, repasse dans une dizaine de jours. Je ne peux discuter plus longtemps avec toi, je suis déjà en retard dans mon travail.
  Même si je dépose cela sur le comptoir ?
  Oh ! Dis donc, aujourd'hui tu t'es drôlement surpassé. Il faut que je t'embrasse, tu es un amour. Tu sais, les filles se sont bien amusées. Quelques jeunes sont même restées un peu plus tard pour regarder le DVD le plus hard. Quand tu as regardé ces vidéos, ça a dû te rappeler de bons souvenirs ?
  Je t'en prie, Laurette, ne retourne pas le couteau dans la plaie, malheureusement, ce temps-là est déjà loin.
  Si cela se représente, n'hésite pas, toute l'équipe est d'accord pour faire d'autres transcriptions de ce genre. C'est vrai que, pour une fois, c'est un travail qui nous a donné du plaisir.
  Ça tombe bien Laurette, je viens d'en retrouver 99 autres. Avec ceux-là, elles vont encore pouvoir s'amuser.
  Ah, oui ! Tu n'en rates pas une, toi. Voilà pourquoi la boîte de chocolat est aussi grosse.
  Oh non ! Si elle est grosse, c'est pour te faire plaisir Laurette. Rassure-toi, je ne t'amènerai ces nouveaux DVD qu'en début d'après-midi, et vous n'êtes pas obligées de commencer avant lundi.
  Encore heureux ! Dis donc, que vas-tu me donner cette fois-ci, en échange de cet énorme service ? Tu te rends compte, 99, c'est quand même onze fois 9 !
  Je veux bien t'acheter onze boîtes de chocolat, mais je crois que ta taille de star risque d'en souffrir.
  Je préfèrerais quelque chose de plus personnel, plus intime, si tu vois ce que je veux dire.
  Pourquoi ? Tu es en manque ?
  Mon mari est parti en mission depuis deux mois, tu comprends, ça commence à être long.
  Tu ne l'as pas changé ? C'est toujours celui qui est dans la mobile ?
  L'officiel, c'est toujours lui. De temps en temps, il y a un petit extra, comme toi, par exemple.
  Oui, mais tu sais, en ce moment…
  Tu couches avec une autre ? Tu peux quand même trouver un prétexte, tu ne vas pas me dire que tu ne sais plus mentir aux femmes !
  Je vais voir ce que je peux faire. Je te donnerai la réponse cet après-midi, en t'amenant les DVD. C'est vrai que de te retrouver, ne serait-ce qu'une fois, me ferait le plus grand plaisir. En attendant, je te remercie Laurette, il faut que je me dépêche, je dois être à la brigade à 10 heures.

Un bisou et un " À tout à l'heure, Laurette " précèdent sa sortie du bureau.

       

*

 

Il revient à toute vitesse et pénètre dans la brigade, où le notaire l’attend.

  Bonjour, lieutenant, voici ce que je vous ai promis.
  Merci Maître, je vais immédiatement consulter ces données.
  Avez-vous une explication à ce crime ?
  Pas encore, Maître, nous sommes sur plusieurs pistes. Au revoir, et merci.

Alors que le notaire s'éloigne, le lieutenant lance à Duroc :

   Chef, suivez-moi. Voici les tirages que l'ancien photographe vous a prêtés. Vous pourrez lui rendre, avec nos remerciements, mais seulement après avoir fait une copie de celui-ci. Vous me trouverez également le nom et le prénom de ces cinq garçons, celui-ci, celui-ci, celui-ci, celui-ci et celui-là. Je pense que l'instituteur, ou un ancien du village, pourra vous donner ces précisions sans difficulté.
Avez-vous terminé le rapport que je vous ai demandé ?

   Je vous l'apporte tout de suite, lieutenant.

Quelques secondes plus tard, Duroc revient avec trois feuilles qu'il tend au lieutenant. Celui-ci les examine puis il dit :

  Rien de particulier, pas de casier, tous agriculteurs, tous chasseurs, tous pêcheurs, et à priori, d'après le nombre et le type de leurs véhicules, ni l’un ni l'autre n'est malheureux. Bon ! C'est bien.
J'ai ramené de Varicourt la transcription des 9 DVD. J'y retourne cet après-midi pour faire transcrire les 99 autres. Allez me chercher le coffret et les dossiers, je vais jeter un œil sur ceux-ci.

Duroc s'éloigne puis il revient avec le coffret dans les mains et les dossiers sous le bras.

  Merci, chef ! J'aimerais connaître les noms des garçons avant midi, vous regardez cela rapidement, s'il vous plait.
  Je vais de ce pas voir Paulette, c'est une vieille du village. Elle connaît tout et elle à une mémoire sans faille.
  C'est parfait ! Allez-y vite.

Le lieutenant se plonge dans les dossiers. Au fur et à mesure, il prend des notes sur son carnet, en vérifiant la correspondance avec les données inscrites sur la liste remise par le notaire.

Les pages des actes d'achat sont vite tournées. Les 12 dossiers à la couverture couleur crème sont consultés en moins d'une demi-heure. Il arrive sur les deux derniers dossiers. Sur l’avant dernier, de couleur verte, la mention : " Appartements " est écrite en gros. Dix-huit sous-dossiers portent les adresses et le nom d'agents immobiliers. Ils sont rapidement consultés.
Sur le dernier, de couleur rouge, la mention " Divers " est inscrite. En l’ouvrant, le lieutenant découvre plusieurs pages écrites à la main. Il les lit et les relit avec attention.
Une page complète de son carnet est aussitôt remplie. 
Il vient juste de refermer la chemise cartonnée quand Duroc pénètre dans le bureau.

  Ça y est, lieutenant, voici la copie de la photo. J'ai aussi vu Paulette, elle n'a toujours pas perdu la mémoire, malgré son âge. Elle a mis des noms sur les 5 visages retenus, mais elle m’a aussi raconté une étrange histoire de fantômes.
  Que viennent faire les fantômes dans cette affaire ?

  C’est à cause de l’endroit, lieutenant. Paulette est une personne exceptionnelle. Elle est, comme était sa maman, un peu guérisseuse, rebouteuse, magnétiseuse, cartomancienne, enfin, tous ces trucs-là. Elle sait tout, devine tout et fait aussi de la sorcellerie et des incantations.
Elle m’a annoncé que, d'après ce que lui avait dit sa mère, toute la propriété de l’ancien château était maudite, et qu’elle le resterait à jamais.
  Où se trouve ce château, je ne l’ai pas vu ?

  Il a été détruit durant la guerre 14-18 et n’a jamais été reconstruit. Par contre, la cabane du père Pierrot, qui a résisté à toutes les guerres, fait partie de cette propriété comprenant le bois, l’étang et une partie des terres voisines.

  Pourquoi est-elle maudite ?

  Du temps des seigneurs, une superbe jeune fille blonde aurait été enterrée vivante, à l'orée du bois, parce qu’elle ne voulait pas céder au seigneur. Depuis, il paraît que, de temps en temps, un trou se reforme à cet emplacement, et qu'une fille en sort avec seulement une toute petite culotte rouge et verte. Elle va punir ceux qui ont abusé ou fait du mal aux jeunes filles des environs, puis elle revient, et le trou se referme sur elle.

  Ce sont des histoires, chef, vous n’allez quand même pas croire à ces balivernes ! Un fantôme avec une culotte rouge et verte ! C'est nouveau, d'habitude les fantômes sont entièrement revêtus de blanc.

  Je ne vous ai pas tout dit, lieutenant, il y a encore plus étrange. À plusieurs reprises, des gens ont voulu vérifier si le corps de cette fille était toujours à l’endroit où il avait été mis, et chaque fois, le terrassier est décédé avant d’avoir trouvé les moindres ossements.

  On n’a donc jamais eu aucune preuve, mais connaît-on au moins l’emplacement exact ?

  Oui, c'est à une cinquantaine de mètres du bord du bois actuel, là où le sol forme une cuvette terreuse, et où aucune herbe ne pousse.

  Simple coïncidence, ou plaisanterie d'un agriculteur qui s'amuse à déverser du désherbant pour maintenir cette légende. J'aimerais quand même discuter avec cette Paulette. Nous irons lui rendre visite un peu plus tard. Revenons sur les garçons, expliquez-moi, chef.
  Celui-ci, le premier à gauche, se nomme Émile Berger. Il habite à Marival. Il occupe une ferme de 240 hectares, la première à l’entrée du village. Tout appartient à sa femme. C'est un gaspilleur. La ferme est sur une superficie de 240 hectares. Le couple n'est pas des plus liés. C'est la femme qui porte la culotte. Ils ont deux enfants qui ne reprendront jamais la suite, car ils sont partis dans le sud de la France, où ils se sont installés définitivement.  Le deuxième se nomme Roger Barreau. C'est ce qu'on appelle vulgairement un "con ". C'est un incapable et un jaloux. Il en veut à tout le monde. Il ne sort jamais sans sa femme Lina, et pourtant, vous savez lieutenant, elle est atroce, je n'en voudrais pas pour tout l'or du monde. Il est aussi à Marival, sur une ferme de 198 hectares. Les terres appartiennent aux deux, à part égale, mais c'est lui qui gère tout, plus ou moins bien d'ailleurs. Si vous désirez les interroger, je vous conseille de les faire venir ici, car chez eux, vous risquez d'attraper des puces, tellement c'est sale ! Ils ont un garçon qui a été condamné pour vol. Personne ne sait ce qu'il fait, ni où il est parti. Cela fait plus de deux ans que Paulette ne l'a pas vu.
Le troisième se nomme Marc Bourgeois, c'est un sournois qui n'en a jamais assez. Il est sur une ferme de 352 hectares, elle aussi à Marival. Il a, en plus, un gros élevage de porcs. Martine, sa femme, détient la majeure partie des terres, héritées de ses parents. Dans cette famille, il existe une maladie orpheline héréditaire donnée par l'homme. Pour protéger la descendance de celle-ci, il s'est dit qu'un gros propriétaire du village, sans doute Émile, avait été payé par Martine pour lui donner des enfants, en cachette du mari. Pour confirmer ces dires, d'après les voisins, Martine a souvent été vue à pénétrer dans une remise, quelques minutes seulement après Émile. Marc et Martine ont maintenant une fille et un garçon qui, à priori, d’après les analyses, n'auront pas ce défaut.

  C'est normal, si la semence vient d'un autre.
  Le quatrième se nomme Edmond Avala. Il habite dans une ferme de 220 hectares à Ormane. C'est le frère cadet de la victime. Ils ne peuvent pas se voir. Il y a eu d'énormes problèmes entre eux, lors du décès des parents.
  Encore un partage de terres ?
  Sans doute. Le cinquième est décédé il y a environ 15 ans.
  Merci chef, c'est bien. Cet après-midi je retourne à Varicourt porter les DVD à transcrire. Savez-vous lire une comptabilité ?
  Je suis rentré dans la gendarmerie avec un C.A.P. de comptable. Je ne suis pas très fort pour les rapports, mais en comptabilité, je peux vous assurer que je suis imbattable !
  C'est parfait, vous allez pouvoir examiner à la loupe, les comptes personnels et professionnels de la famille Avala. Prenez le temps qu'il faut pour vérifier jusqu'au plus petit détail, car je suis persuadé qu'il doit y avoir de la magouille dans ceux-ci.
  Je vais mettre aussi dans le coup, le brigadier Faucher, il a également fait un peu de comptabilité, et dans deux têtes, il y en a plus que dans une seule.
  La Palisse n'aurait pas dit mieux. Faites comme vous voulez, mais trouvez-moi quelque chose. En attendant, je vous souhaite un bon appétit.

Le lieutenant quitte la brigade grimpe dans sa voiture et prend la direction de Sainte-Marie.

        

*

 

  Bonjour ma chérie, dis donc, tu as passé une bonne nuit, lorsque je suis parti ce matin, tu dormais encore !
  Oui, c'est grâce à l'air pur de la campagne. C'est quand même plus sain et moins bruyant que la région parisienne. Au fait, en parlant de la région parisienne, tout à l'heure, j'ai eu Pierre au téléphone. Il aimerait bien que je rentre ce soir pour passer le week-end. Il veut officiellement me présenter sa future fiancée. J'étais un peu gênée de t'abandonner ici pour deux jours, mais comme je me doutais que tu allais encore être fort occupé par ton enquête, j'ai quand même accepté. Je partirai après le repas, pour ne pas rester bloquée dans les bouchons. Tu ne m'en veux pas ?
  Tu as très bien fait. C'est vrai que, de toute façon, je n'aurais pas pu rester en ta compagnie, le travail prime avant le plaisir. Ne t'en fais pas pour moi, je retournerai dans ma petite chambre d'hôtel pour ces deux jours, et je reviendrai te tenir compagnie dimanche soir.
  Tu peux quand même venir ici, même si je ne suis pas là.
  Oh, non ! Ça me ferait drôle d'être parmi tes meubles, sans ta présence.
  Tu fais comme tu veux.
  À moi, maintenant, de t'annoncer une bonne nouvelle : nous avons réussi à mettre des noms sur les garçons que tu avais reconnus.
  C'est formidable ! Sont-ils toujours dans la région ?
  Trois habitent à Marival, le quatrième réside à Ormane, mais le cinquième est décédé. Les quatre sont mariés, ils ont des enfants, ils sont tous agriculteurs et riches.

Le lieutenant sort de sa serviette la copie de la photo et, en désignant les garçons, lui annonce :

  Voici Émile Berger, celui-ci est Marc Bourgeois, celui-ci est Roger Barreau, et le quatrième est Edmond, le frère de la victime.
  As-tu leurs adresses ?
 Oui, j'ai aussi quelques autres renseignements sur eux, mais comme le frère de la victime fait partie de la bande, il faut que j’avance dans mon enquête, avant de pouvoir t’en dire plus. En parlant de photos, en as-tu conservées de ta jeunesse ?
 J'en ai toujours une dans mes papiers, c'est la seule que je possède. Je suis photographiée en compagnie de mon oncle, devant sa petite habitation, mais je ne la sors jamais.    Pourquoi ?
  Elle me rappelle d'excellents souvenirs, mais chaque fois que je la regarde, je ne peux m'empêcher de pleurer. C'est idiot, mais sur celle-ci, même si c'est bien mon portrait, mes vêtements et mon allure, j'ai l'impression d'y voir un fantôme, à ma place.
  Voyons, Ingrid, les fantômes sont dans les histoires, ils n'existent pas. Pourquoi voudrais-tu qu'il y ait un fantôme à ta place ? Acceptes-tu de me la montrer ?

Sans répondre, Ingrid se dirige vers son sac à main. Elle l'ouvre et sort, d'un superbe portefeuille, une image légèrement jaunie, qu'elle tend à Daniel.

  C'est bien la cabane, il y a un homme que je n'ai jamais vu, mais contre lui, je reconnais la superbe fille qui m'avait donné du plaisir pendant une nuit. Je peux te rassurer, cette fille n'était pas un fantôme. Tiens, pour éviter que tes superbes yeux ne pleurent, je te propose de la garder. Es-tu d'accord pour m'en faire cadeau ?
  J'accepte, à condition que, quoi qu'il arrive par la suite, tu ne la retires jamais de ton portefeuille.
  C'est promis, je la glisse dans mon portefeuille et jamais elle ne le quittera. Tu as encore préparé une belle petite table. Si nous déjeunions, je sens que mon estomac réclame.

Le repas est pris comme d'habitude, dans une chaude ambiance, puis l'heure du départ arrive.
Les volets sont fermés, la porte claque, deux tours de clé dans la serrure, un voluptueux baiser, puis les deux véhicules s'éloignent dans des directions opposées.

 

*

 

Celui de Philippe s'arrête en bas de l'important escalier du bâtiment administratif. Sous le bras, le lieutenant maintient le coffret en bois qui renferme les DVD. Il monte l'escalier, appuie sur le bouton, répond à l'interphone, se dirige vers le bureau numéro 6, frappe, ouvre, et se précipite vers Laurette qu'il embrasse aussitôt.

  Voici le coffret qui renferme les DVD, du plaisir en perspective.
  Pour ma récompense, quelle est ta réponse ?
  C'est vrai que tu dois être en manque pour insister de cette façon !
  Bon, ne te fatigue pas, j'ai compris que tu ne viendras pas ce soir. Je suis sans doute un peu trop vieille comparée à ton "Actuelle". Ne t'en fait pas, cette fois-ci, je n'exécuterai pas ma menace. Tes transcriptions seront terminées mardi ou mercredi. Tu as déjà fait un énorme effort avec les chocolats, je ne peux quand même pas te demander la lune !
  Laurette, pourquoi ne me laisses-tu pas parler ?
Tu as raison, ce soir je ne viendrai pas te chercher à 17 heures, c'est trop tôt pour moi, mais si tu le veux, je passerai les deux prochaines nuits avec toi. Tu vois, je me suis débrouillé pour te faire plaisir, mais il faudra me donner ton adresse, sinon, tu resteras seule.
  Oh ! C'est vrai ? Tu es un amour, lui dit-elle en l'embrassant.

Elle saisit une feuille blanche, griffonne quelques lignes et la donne à Philippe en lui disant :

  Je t'attends à cette adresse à vingt heures. Tu sonneras trois fois. Tout sera prêt pour te remémorer quelques bons souvenirs.

Un dernier baiser, puis le lieutenant s'éloigne, satisfait de sa prestation.

 

*

 

Il est 15 heures lorsqu'il revient à la brigade. Il pénètre dans son bureau et se replonge dans le dossier "Divers ".
Un quart d'heure plus tard, il entre dans celui de Duroc, en grande discussion avec le brigadier Faucher.

  Excusez-moi si je vous dérange dans vos vérifications, mais, vous qui êtes fort en calcul, chef, pouvez-vous me donner la solution à ce problème : si je place 100.000 F au taux de 10%, quelle sera la valeur de mon compte au bout de 26 ans ?
  Attendez, je programme cela. 100.000 F, au taux de 10%, une durée de 26 ans, c'est parti, ça fait 1.191.817F, ou si vous préférez, 181.700€, en arrondissant.    Si je multiplie cela par deux ?
  Vous serez fort riche, lieutenant ! répond Faucher.
  Cela fait  363.400€, répond Duroc
  Merci, Faucher, votre remarque m'a bien aidé, lâche le lieutenant, en le regardant méchamment.
Si maintenant je place 100.000F. au taux de 10%, quelle sera la valeur de mon compte au bout de 25 ans et 6 mois ?
Attendez, je reprogramme. C'est un peu plus compliqué. 100.000F, au taux de 10%, une durée de 25 ans et 6 mois, c'est parti, ça fait 1.137.644F, ou 173.400€, en arrondissant.
  Merci. Chef, abandonnez ce que vous faites et suivez-moi.

Duroc suit le lieutenant dans son bureau.         

  Dans le coffre des Avala, j'ai trouvé 363.400€. Madame Avala a été surprise en découvrant cela, d'autant plus que son mari lui avait annoncé, après avoir acheté le 4X4, qu'il n'avait plus d'argent. Elle ignore l'origine de cette somme. Or, dans ce dossier " Divers ", je viens de découvrir des pièces très intéressantes, dont celles-ci :
La première est une photocopie d'une reconnaissance de dette, datée du 16 juillet 1979. Je vous la lis :

        " Je soussigné Berger Émile, né le 18 février 1963, à Marival, certifie devoir à monsieur Avala Martial la somme de 100.000F. Je m'engage à rembourser celle-ci, au plus tard le 15 juillet 2004.

        J'ai bien noté que des intérêts, au taux nominal de dix pour cent par an, s'ajouteront au capital, tous les ans.    

        Fait à Marival, le 16 juillet 1979.

        Lu et approuvé

        signé : Berger Émile "

Il est aussi indiqué plus bas :

" Je soussigné Avala Martial, certifie avoir reçu de Émile Berger le remboursement de cette dette le 12 juillet 2005.

signé : Avala Martial "

Voici la deuxième :

C'est aussi une photocopie d'une reconnaissance de dette, datée du 16 juillet 1979. Je vous la lis :

" Je soussigné Bourgeois Marc, né le 17 janvier 1963, à Marival, certifie devoir à monsieur Avala Martial, la somme de 100.000F. Je m'engage à rembourser celle-ci, au plus tard le 15 juillet 2004.

        J'ai bien noté que des intérêts, au taux nominal de dix pour cent par an, s'ajouteront au capital, tous les ans.    

        Fait à Marival, le 16 juillet 1979.

        Lu et approuvé

       signé : Bourgeois Marc. "

Il est aussi indiqué plus bas :

" Je soussigné Avala Martial, certifie avoir reçu de Marc Bourgeois, le remboursement de cette dette le 12 juillet 2005.

signé : Avala Martial "

J'en déduis donc que les deux remboursements effectués au bout de 26 ans correspondent à la somme d'argent trouvée dans le coffre.

Voici la troisième :

C'est encore une photocopie d'une reconnaissance de dette, datée du 16 juillet 1979. Je la lis :

" Je soussigné Barreau Roger, né le 21 octobre 1963, à Marival, certifie devoir à monsieur Avala Martial, la somme de 100.000F. Je m'engage à rembourser celle-ci, au plus tard le 15 juillet 2004.

        J'ai bien noté que des intérêts, au taux nominal de dix pour cent par an, s'ajouteront au capital, tous les ans.     

        Fait à Marival, le 16 juillet 1979.

        Lu et approuvé

        signé : Roger Barreau. "

Il est également indiqué plus bas :

" Je soussigné Avala Martial, certifie avoir reçu de monsieur Roger Barreau le remboursement de cette dette le 13 janvier 2005.

signé : Avala Martial "

La somme correspondante calculée par vous, soit 173.400€ n'est pas dans le coffre. Elle a été versée il y a 6 mois. Elle a sans doute été dépensée depuis.

  C'est peut-être avec cela qu'il a payé le super 4x4 à sa femme ! lance Duroc.
  C'est plausible, la comptabilité nous le dira. Voici la quatrième :
C'est l'original d'une reconnaissance de dette, datée du 16 juillet 1979. Je lis :

" Je soussigné Avala Edmond, né le 26 août 1963, à Marival, certifie devoir à monsieur Avala Martial, mon frère, la somme de 100.000F. Je m'engage à rembourser celle-ci, au plus tard le 15 juillet 2004.

        J'ai bien noté que des intérêts, au taux nominal de dix pour cent par an, s'ajouteront au capital, tous les ans.    

        Fait à Marival, le 16 juillet 1979.

        Lu et approuvé

       signé : Avala Edmond "

Il n'y a pas d'annotation de règlement.
Je constate donc que trois personnes ont remboursé leur dette cette année, et qu'une ne l'a pas fait.
Toutes ces reconnaissances de dette ont été écrites de la même main, et le même jour. En 1979, ces quatre jeunes n'avaient que seize ans. Pourquoi auraient-ils tous emprunté une telle somme, le même jour, à la même personne ?
Martial Avala avait dix ans de plus, soit 26 ans. Où aurait-il pu trouver 400.000 F à cette époque ?
Je pense qu'il va falloir approfondir tout cela. J'ai bien l'impression qu'il y a une affaire de chantage dans l'air. Avez-vous entendu parler de cela ?
  Non, lieutenant, mais je suis de votre avis, ils doivent tous avoir un secret que nous allons avoir Rdu mal à découvrir.




Vous êtes arrivé à la fin de l’extrait.
Si ce roman vous plait, vous pouvez le commander chez l’éditeur en cliquant ICI



Retour au sommaire
.
***

Le retour d'Aurore

I

 

        Philippe s’assied sur le canapé, Natacha se dirige vers la cave. Quelques instants plus tard, elle revient avec trois bouteilles de champagne.

          Ces bouteilles n’ont ni étiquette, ni capsule de congé, tu ne m’avais pas dit que ton mari trafiquait aussi avec le champagne.

          Avec le champagne, le gibier, et bien d’autres choses, mais tout cela n’a plus d’importance maintenant, puisqu’il nous a quittés.

       Elle sort deux flûtes, verse le champagne, en donne une à Philippe et déclare :

          À tout ce que nous venons de perdre, mais aussi, et surtout, à nos futurs amours.

          À tes futurs amours ? Tu penses donc continuer ton cinéma pour agrandir ta ferme ?

          Non, c’est fini, je vais me contenter du gentleman qui va en reprendre la direction, à condition qu’il ne m’abandonne pas pour me tromper avec un autre mec. Si tu quittais la gendarmerie, tu pourrais peut-être devenir celui-là. Qu’en penses-tu ?

          Quitter la gendarmerie ! Jamais de la vie ! J’adore trop ce métier et j’appréhende déjà l’approche de l’âge de la retraite.

        La discussion continue, les corps se rapprochent, le champagne continue à couler, les bouteilles se vident, de nouvelles les remplacent, jusqu’à ce que Philippe s’écroule sur Natacha. Elle se lève, le porte, le dépose sur le lit, le déshabille, se déshabille, puis se couche contre lui.

 

 

*

 

 

        Le lendemain, vers 10 heures, Natacha se lève. Elle enfile sa nuisette, contemple Philippe toujours endormi, puis se dirige vers la cuisine. Dix minutes plus tard, elle revient avec le petit déjeuner. Elle pose le plateau sur la table de nuit, se recouche contre Philippe, puis appuie sur la télécommande des volets roulants. La lumière intense du soleil le réveille en sursaut. Il s’assied en un éclair et fait un rapide tour d’horizon de la chambre. Son regard s’immobilise sur Natacha, collée à lui.

          Que m’est-il arrivé ? Pourquoi suis-je ici ? Ne me dis pas que j’ai passé la nuit avec toi ?

        Sans répondre, Natacha s'assied, empoigne le plateau et le pose devant elle.

          Voyons, mon trésor, ne me dis pas que tu ne te souviens pas de ces heures intenses que nous venons de passer dans ce lit ? Serait-ce le champagne qui te ferait perdre la mémoire ?

          Je me souviens d’avoir été assis à tes côtés, sur le canapé, et d’avoir bu quelques coupes de champagne mais, pour la suite, c’est le noir complet, je ne me souviens de rien. Que s’est-il passé ? Qu’avons-nous fait ?

          Je t’expliquerai cela tout à l’heure, pour l’instant, prenons notre petit déjeuner, j’ai une terrible faim.

        Le pain grillé, la confiture, le beurre et le café n’ont pas traîné sur le plateau.

          Maintenant que notre estomac est rempli, je vais commencer par te rappeler ce que tu m’as dit, et ce que nous avons décidé. Tout d’abord, tu m’as expliqué que tu adorais ton travail, mais que tu en avais plus qu’assez de ta hiérarchie.

  C’est vrai, ils ne sont jamais contents.

          Quand tu as ajouté qu’à la première occasion qui se présenterait, tu donnerais ta démission, je t’ai aussitôt proposé de reprendre la direction de ma ferme, et c'est sans hésiter que tu as accepté.

  Tu m’as proposé de venir vivre avec toi ?

          Oh là ! Tu sautes les étapes ! Je t’ai proposé de diriger ma ferme, mais je ne t’ai rien promis en échange.

          J'aurais accepté de travailler pour toi, sans aucune contrepartie ?

          Non, bien sûr ! Tu auras un excellent salaire et je t'ai promis quelques gâteries, de temps en temps, mais c'est tout.

          C'est impossible ! Même complètement ivre, je n'aurais pas accepté cela. Si tu me dis que tu m'offres la direction de ta ferme, avec un salaire identique à mon traitement actuel, plus la fermière tous les jours dans mon lit, j'accepte. Si ce n'est qu'une fois de temps en temps, cela ne m'intéresse pas, quoi que j'aie pu dire sous l'emprise de l'alcool.

          Alors, comme cela, tu changes d'avis ?

          Comment veux-tu que j'accepte de coucher, une ou deux fois dans ton lit, en sachant que d'autres vont prendre ma place les autres jours ! C'est insensé ! Je ne peux être d'accord pour vivre avec toi, et effectuer ce travail, que si tu fais une croix définitive sur ton racolage et tes amants. 

          Tu vois que tu te souviens de ce qui s'est passé. Je m'en doutais. Je viens de dire ce petit mensonge pour te tester, et tu t'es souvenu de cette condition que tu m'avais déjà imposée. Alors, on est d'accord ! Tu restes à la ferme, tu la prends en main, et de mon côté, je ne fais plus l'amour qu'avec toi, mais avant tout, il faut que tu démissionnes de la gendarmerie.

          Ce n'est pas un problème. Cet après-midi, je me rendrai à Charleville et je ferai le nécessaire. J'en profiterai pour rendre visite à mes deux filles.

          Tes deux filles ? Tu ne m'as pas dit que tu avais des enfants !

          Tu ne me l'as pas demandé. J'ai été marié deux

fois : la première, avec Laurette, nous nous sommes quittés après deux ans de mariage, sans enfant ; la seconde, avec Géraldine, nous nous sommes séparés après vingt ans de vie commune. Nous avions eu deux filles. Elles ont un peu plus de la vingtaine et sont encore célibataires. Je ne les vois que de temps en temps, mais tous les mois, je leur fais parvenir un chèque pour leur prouver que je pense toujours à elles. 

          Tu revois aussi tes femmes ?

          J'ai revu Laurette dernièrement, pour le travail. Elle est responsable de bureau à la préfecture. Je n'ai pas revu Géraldine depuis longtemps. Pour revenir à ce que je t'ai promis, que ne m'as-tu pas encore dit ?

          Tu m'as promis d'utiliser ta première paie pour m'emmener en vacances, dès la fin de la moisson.

          Dans quel pays ?

          Tu n'as pas eu le temps de me le dire, car tu t'es écroulé sur moi avant de le nommer.

          J'aimerais bien aller visiter le Koweït, qu'en penses-tu ?

          Jamais de la vie ! Je refuse de monter dans un avion. Je préfère rester en France. Il y a tout ce qu'il faut dans notre joli pays.

          Comme tu voudras. Lorsque je me suis écroulé, que s'est-il passé ?

          Je t'ai porté dans mon lit, je t'ai déshabillé, j'en ai fait autant, et je me suis couchée.

          Mais alors, si j'étais endormi, on n'a rien fait !

          Petit coquin, je te vois venir. Pour recommencer, tu vas me dire que tu ne te souviens pas de ce que nous avons fait à six heures du matin, lorsque tu t'es réveillé. Tu crois que je n'ai pas compris ! C'est bon, allons-y, mais avant, je referme le volet.

        Elle appuie sur la télécommande et la chambre s'assombrit.

 

*

 

        Après un repas copieux, Philippe quitte la ferme et monte dans le 4X4.

  En avant toute, annonce-t-il.

Durant plus d’une heure, le véhicule roule sur un long ruban bordé de cultures et de forêts, puis il s’immobilise devant le 14 de la rue des marionnettes. Philippe en descend, se dirige vers l’immeuble, appuie sur un bouton de la plaque de rue, pénètre dans le hall d’entrée, emprunte l’ascenseur, le quitte au 6ème étage, fait quelques mètres dans le couloir, s’immobilise devant la porte numéro 604, et frappe trois fois sur celle-ci. Après quelques secondes, la porte s’ouvre, et une fille se précipite à son cou.

          Papa ! Entre vite, tu tombes bien, maman est là.

        Surpris d’apprendre que Géraldine est présente, il pénètre dans l’appartement, un peu déçu.

Des embrassades, puis la discussion avec ses filles et son ex-épouse commence devant une tasse de café et un plateau de petits gâteaux. Il apprend que sa fille aînée, Émilie, est follement amoureuse d'un jeune homme, prénommé Olivier, fils d'un gros agriculteur. Margot, la cadette, se vante d'être encore seule, malgré tous les séducteurs qui lui font des avances. Quant à son ex-épouse, elle préfère la compagnie d'Élisabeth.

          Et toi, papa, où en es-tu avec l'amour ? As-tu retrouvé une femme ou un homme ? lui lance Margot.

        Surpris par cette question, il hésite, puis répond :

          Avec mon travail, je n'ai pas beaucoup de temps à perdre avec cette occupation.

        Le voyant contrarié par cette intrusion dans sa vie privée, Géraldine vient à son aide en déclarant :

          Voyons, Margot, laisse donc ton père conserver ses secrets. Il nous a quittées pour être libre, et vivre avec des femmes de passage, c'est son problème et cela ne nous regarde plus.

        La discussion continue sur d'autres sujets moins gênants, puis Philippe sort son carnet de chèques. Il en établit un à l'ordre d'Émilie, et un second à l'ordre de Margot, puis les donne à ses filles en disant :

          C'est une prime pour vos résultats scolaires. Vous recevrez un autre chèque, comme d'habitude, à la fin du mois.

        Les deux filles se précipitent sur lui pour l'embrasser et le remercier. Quelques minutes plus tard, il reprend le chemin du retour.

 

*

 

        En arrivant à quelques kilomètres de Varicourt, les automobiles qu'il croise lui font des appels de phares. Instinctivement, il lève le pied de l'accélérateur. À l'entrée du village, il est à moins de 50 km/h, pourtant, au bout de la ligne droite, juste en face de la gendarmerie, un agent l'attend au centre de la chaussée. Il l'invite à se garer sur le bas-côté. Philippe ralentit et s'arrête.

          Gendarmerie nationale, bonjour monsieur, voulez-vous bien me présenter votre permis de conduire, s'il vous plait, annonce le brigadier.

          Volontiers, mais je crois que votre mémoire visuelle vous fait défaut, mon cher Lacour.

        Surpris par cette réponse, le brigadier se penche et regarde la personne qui vient de lui répondre, par l’ouverture de la vitre.

          Mais, c'est vous lieutenant ! Vous avez changé de voiture ? Je vous croyais parti dans un autre pays. Vous avez raté l'avion ?

          Non, hélas ! J'aurais préféré. Je viens de perdre un être cher, ce qui m'a obligé à renoncer à ce voyage.

          Excusez-moi, lieutenant. Je vous présente mes condoléances.

          Merci mon brave. Voulez-vous toujours voir mon permis ?

          Non, c'est bon, vous pouvez y aller, mais si vous n'êtes pas trop pressé, le chef est à la brigade, je crois qu'il serait heureux de vous revoir.

          Je n'ai pas le temps aujourd'hui, mais je repasserai le voir un de ces jours. Je me sauve, au revoir Lacour.

          Au revoir lieutenant.

        Le 4x4 redémarre. Dix minutes plus tard, il s'arrête dans la cour de la ferme. À peine a-t-il eu le temps de descendre de celui-ci que Natacha se précipite vers lui et l'embrasse.

          Mon trésor a-t-il réussi à se libérer pour rester en ma compagnie ?

          Avec beaucoup de mal, mais désormais, je suis libre et je peux rester à tes côtés.

          C'est formidable ! Comment vont tes filles ?

          Elles sont en pleine forme, parfaites dans les études, et heureuses dans la vie. Elles étaient enchantées de me revoir. 

          À cet âge-là, elles doivent bien avoir un petit copain, en ont-elles parlé ?

          Margot, la cadette, n'en veut pas, elle se trouve bien toute seule. Émilie, l’aînée, en a un. C'est le fils d'un gros agriculteur de la région.

          Comment s'appelle-t-il ?

          Il se prénomme Olivier, mais je n'ai pas eu la curiosité de lui demander son nom de famille.

          J'aimerais bien les connaître, tu devrais les inviter.

          C'est entendu, mais avant, je crois qu'il est préférable que l'on s'occupe de cette ferme.

          J'espère que tu t’y connais en agriculture ?

          Mes parents étaient cultivateurs. J'ai travaillé avec eux jusqu'à l'âge de 25 ans. Tu vois, les travaux agricoles ne me sont pas étrangers. C'est sûr que les machines sont plus grosses et plus perfectionnées, mais José sera là pour me guider dans mes débuts.

          C'est lui qui fait presque tout. Martial ne l'aidait qu'à la moisson. Tu vois, tu ne vas pas être débordé par le travail.

          C'est parfait, cela me donnera le temps de sortir en ta compagnie. Mais dis-donc, si José peut se débrouiller seul, compte-tenu que trois fermes à Marival et une à Ormane n'ont plus ni chef d'entreprise, ni main d’œuvre, tu pourrais peut-être envisager de racheter, à bon prix, quelques centaines d'hectares supplémentaires, qu'en penses-tu ?

          C'est une bonne idée, d'autant plus que je viens d'être avisée qu'un gros placement effectué par Martial allait m'être remboursé, avec d'importants intérêts. À celui-ci, je dois y ajouter l'énorme capital décès qu'il avait souscrit. Cela me fait suffisamment d'argent pour acheter entre 150 et 200 hectares de bonne terre, mais tu ne crois pas que c'est un peu tôt pour aller proposer aux veuves de racheter leurs biens ?

          Si, mais avant, nous allons les aider gratuitement à faire leur moisson, puis, par la suite, nous leur ferons comprendre que ça ne peut pas continuer indéfiniment et qu'il serait préférable, pour elles, de nous vendre leurs terres, avant qu'elles ne se déprécient par manque d'entretien.

          Tu es un mec doué. L'heure du repas approche, je vais passer à la cuisine pour le préparer. Va voir si José n’a pas d’ennuis, et profites-en pour te présenter comme le nouveau patron de la ferme.

          O.K. patronne, je commence mon travail.

 

 

*

 

        Le lendemain, Philippe se rend à la brigade avec le 4x4. À peine est-il entré, que Duroc se dirige vers lui.

          Toutes mes condoléances, lieutenant. Je suis désolé pour ce qui vous est arrivé. Lacour m'a rapporté cela hier.

          Merci chef, et si vous voulez bien, j'aimerais oublier le grade de " Lieutenant ", appelez-moi simplement Philippe.

          Dans ce cas, je vous demande de m'appeler Jean, et d'oublier "Chef ".

          C'est d'accord, Jean. Je viens vous rendre visite pour vous informer que madame Avala m'a embauché dans sa ferme. Elle ne se sentait pas capable de diriger seule cette entreprise, et comme je n’avais plus d’activité, je n'ai pas dit non. Nous avons aussi décidé d'aider bénévolement Lina, Ginette et Martine. Vous ne vous étonnerez donc pas si vous nous voyez dans leurs champs.

          Vous changez totalement de métier. Celui-là ne s'apprend pas du jour au lendemain. Comment allez-vous faire ?

          Je suis fils d'agriculteur et j'ai pratiqué ce métier jusqu'à l'âge de 25 ans. Dans quelques jours, je saurai manœuvrer tous ces engins. 

          Alors, comme cela, vous avez aussi changé de voiture et vous roulez dans le 4x4 de madame ?

          Il fallait bien que je rende l’autre à l'administration.

          Que faites-vous du système de surveillance ?

          Il s'est arrêté de lui-même, car nous ne remplaçons plus les DVD. De toute façon, il n'a plus d'utilité. Je ne vais pas vous le cacher plus longtemps, Natacha et moi allons vivre ensemble. En contrepartie, elle a définitivement fait une croix sur tous ses amants.

          Si on m'avait dit cela, je ne l'aurais pas cru. Elle n'est pourtant pas blonde !

          Les blondes m'ont déçu. Vous avez bien épousé une brune et vous êtes heureux, et puis, rappelez-vous ce qu'avait dit Paulette : " Une âme charitable prendra soin de toi, pour le reste de tes jours ". Jusque là, tout ce qu'elle avait prédit s’est réalisé. Il n’y a pas de raison pour que cela ne continue pas.

          Alors, maintenant, vous croyez aussi aux prédictions de Paulette !

          Il n'y a que les ânes qui ne changent pas d'avis, et je préfère ne pas rejoindre le troupeau.

          Je suis heureux pour vous, Philippe, et je vous souhaite autant de bonheur avec cette brune que j’en ai avec la mienne. Merci pour cette visite, et donnez le bonjour à Natacha.

          Je n'y manquerai pas, et je vous invite à venir déguster notre whisky de temps en temps, cela nous ferait plaisir.

 

 

II

 

        Les jours passent. Les vaches de Lina et les porcs de Martine ont été vendus. Les récoltes sont terminées. Le travail n'a pas manqué. José, Philippe, et même Natacha, ont travaillé comme des durs pour leur ferme et celles des trois femmes. Quant à la ferme d'Edmond, c'est le beau-frère de Gaston qui l’a prise en charge, mais comme sa femme travaille à l'hôpital, c’est sa sœur qui s’occupe du repas de midi et qui l'aide pour les travaux de la ferme.

Philippe est allé plusieurs fois au parloir, à Châlons, pour informer Lina et Ginette de l'avancement de leurs récoltes. Martine a tout abandonné, elle est devenue dépressive, ne pouvant se remettre du décès de son mari et de celui de son amant.

Pour changer d'air et se reposer, Philippe et Natacha décident de partir en vacances, en laissant José s’occuper des fermes. 

               

 

 

III

 

 

 

        Le soleil brille, le sable est chaud, la mer est bonne, Philippe et Natacha sont heureux. Ils se font bronzer, se promènent, nagent, se couvrent de sable, c'est le grand amour.

Les repas sont pris dans un petit restaurant bien sympathique, à une dizaine de mètres de leur pavillon. Après les avoir observés, le serveur leur dit un jour :

          Vous habitez dans les Ardennes ?

          Nous venons de Marival.

          Ce n'est pas possible ! Je connais bien ce village, mes parents y tiennent une petite ferme.

          Nous aussi. Comment s'appellent-ils ?

          Roger et Lina Bareau.

          Roger et Lina Bareau, tu dis ?

          Oui, vous les connaissez ?

          Bien sûr, mais il y a un problème. Depuis combien de temps ne les as-tu pas vus ?

          Oh la ! Cela fait plus de quatre ans. J'ai eu le malheur de faire une bêtise, je me suis retrouvé en cabane pour quelques jours, et une fois rentré à la ferme, comme je ne m'entendais pas avec mon père, je suis parti pour venir travailler ici. Mais, pourquoi me dites-vous qu'il y a un problème ?

          Il y a eu un drame à la ferme. Ta mère a tué ton père. Elle est actuellement en prison. Tu n'as pas été prévenu ?

          Non, ma mère ne sait pas écrire, et de toute façon, je n’avais pas donné mon adresse. Je ne voulais plus entendre parler d'eux. Qu'est devenue la ferme ?

          Les animaux ont été vendus et nous exploitons les terres, avec une promesse de vente.

          Je ne vous reconnais pas, vous êtes propriétaires de quelle ferme ?

          La ferme Avala. Voici madame Avala, la propriétaire, et moi je suis Philippe, son compagnon.

          Ah ! Ça y est, je me souviens ! Vous êtes Natacha, la femme de Martial.

          J'étais, car mon mari, lui aussi, est décédé. Il a été assassiné.

          Je parie que c'est par Tintin Lapincette.

          Non, c'est par son frère Edmond, mais je préfèrerais ne plus parler de ces affreux souvenirs.

          Excusez-moi madame, je ne voulais pas vous faire de peine.

          Tu as l'air de te plaire ici, lui dit Philippe.

          Je ne me plains pas, je décroche des petits boulots, ça ne paie pas des masses, mais ça me permet de vivre.

          On a besoin de main d'œuvre. Si tu revenais à la ferme, tu n'aurais plus à courir après le travail, tu gagnerais plus, et puis, tu dois bien connaître le métier ?

          Ça, c'est certain, j'ai travaillé avec mes parents jusqu'à l'âge de 22 ans.

          Alors, qu'en dis-tu ?

          Maintenant que je sais que mon père n'est plus là, je suis d'accord pour revenir au village, mais je dois quand même terminer mon contrat de travail, avant de vous rejoindre. Il ne se termine que fin septembre.

          C'est entendu, tu seras engagé à partir d’octobre, et tu travailleras avec José. Tu dois le connaître ?

          C'est un brave type, et je serai heureux de le revoir. Je vous remercie, monsieur Philippe, ainsi que vous, madame Avala.

          Oublie le monsieur et appelle-moi simplement Philippe. Quel est ton prénom ?

          Ludovic.

          Eh bien, Ludovic, je te conseille de vite reprendre ton service, car je vois la patronne qui s'impatiente.

          Elle est gentille, mais elle n'aime pas que l’on perde son temps en discussions. Je vous laisse.

 

 

IV

 

 

        Au retour, les choses se précipitent. Martine rend visite à Natacha pour lui proposer de lui vendre ses terres et ses bâtiments d’exploitation. Le compromis est établi, l'acte final sera signé en fin d'année, lorsque le notaire aura fait le nécessaire.

Quinze jours plus tard, c’est Lina qui fait la même offre à Philippe, lors d’une de ses visites à la prison, et le compromis est également signé.

En apprenant cela, Ginette leur propose aussi la vente de ses terres. Ne voulant pas trop s’endetter, Natacha et Philippe préfèrent opter pour la location. L'affaire est rapidement conclue.

 

V

 

          

        Il est 15 heures. Philippe est dans un tracteur, au milieu d'un champ, lorsque son portable vibre dans sa poche. Il le sort et le porte à son oreille.

          Allô, c'est vous, Philippe ?

          Oui, c'est moi, qui est à l'appareil ?

          Excusez-moi de vous déranger, c'est Jean.

          Bonjour Jean, comment allez-vous ?

          J'ai un très gros problème, Philippe, et vous allez peut-être pouvoir m'aider.

          Si je le peux, il n'y a pas de raison pour que je ne le fasse pas, que vous arrive-t-il ?

          La Banque Agricole a été attaquée. Quinze clients, trois employés et ma fille ont été pris en otage. Marie-Agnès a obtenu leur libération, en échange d'un véhicule 4x4, avec le plein de carburant et une grosse somme d'argent, mais elle sera tout de même emmenée par les braqueurs pour garantir leur fuite. Le G.I.G.N. est sur place et toutes les issues sont gardées. Les ravisseurs exigent que le véhicule soit devant l’entrée, avant 16 heures. S’ils n’ont pas satisfaction, ils tueront un otage toutes les heures, et à 20 heures, les autres et ma fille, puis ils feront tout sauter. J'ai pensé à votre véhicule, car avec son système de surveillance, il nous serait possible d'entendre tout ce qui se passe à l'intérieur, et ça nous aiderait à en savoir plus sur ces ravisseurs. Pouvez-vous me rendre ce service ?

          Dans cinq minutes, je suis à la ferme, je remets des DVD vierges, je prends le récepteur, et j'arrive de suite. Où faut-il aller ?

          Venez directement à l'entrée de Varicourt, je vous y attendrai avec le capitaine. Je vous en remercie, Philippe.

          À tout de suite, et ne vous en faites pas Jean, nous allons la sortir de là.

        Cinq minutes pour rentrer dans la cour, le tracteur n'a jamais roulé aussi vite, trois minutes pour changer les DVD et expliquer à Natacha qu'il a besoin de son 4x4 pour sauver la fille de Jean, et voici le véhicule qui s'éloigne à toute allure. Douze minutes plus tard, il s'arrête derrière la fourgonnette de la gendarmerie.

          Merci Philippe, je vous suis reconnaissant.

          Voici le récepteur, allez-y, je vous suis, tout est en service. Je suppose qu'il faudra le stationner devant la banque ?

          Oui, mais ce n'est pas à vous de prendre des risques dans cette opération, je vais m'en charger, répond le capitaine.

          J'aimerais bien voir cela ! Les risques, ça me connaît et j'adore en prendre. Ça me rappellera de bons souvenirs. Dépêchez-vous, le temps presse ! 

          Alors, suivez-nous. Devant la banque, vous vous arrêterez à deux mètres derrière nous, vous laisserez la clé sur le contact, vous quitterez le véhicule, et vous nous rejoindrez immédiatement. C'est bien compris ?

  J’ai bien enregistré.

        Les deux véhicules démarrent, passent le barrage interdisant l’accès au quartier, et s’immobilisent devant la banque. Philippe descend du 4x4, ferme la porte et monte dans la fourgonnette de la gendarmerie. Aussitôt, celle-ci s’éloigne pour s’arrêter cinquante mètres plus loin, devant le P.C. de crise installé dans le hall du bureau de poste.

Le capitaine sort du véhicule en ordonnant :

  Arrêtez le moteur et suivez-moi.

Il se précipite dans le hall, et annonce :

  Le véhicule est opérationnel, ils peuvent sortir.

        Par la liaison téléphonique, les ravisseurs sont informés que le véhicule est à leur disposition.

Se protégeant derrière Marie-Agnès, deux hommes cagoulés sortent de la banque. Ayant reçu l’ordre de ne pas intervenir, les hommes du G.I.G.N., postés sur les toits voisins, ne peuvent que suivre du regard la sortie de la femme et des deux individus. Le premier pointe une arme dans le dos de l’otage. Le second porte un sac à dos bien rempli, et tient dans sa main droite un boîtier avec bouton et voyant lumineux. Arrivé à proximité du 4x4, il ouvre la porte du conducteur, retire son sac et le jette sur le siège du passager. L’autre ouvre la porte arrière et oblige Marie-Agnès à monter, puis il la suit.

Quelques secondes plus tard, le véhicule démarre sur les chapeaux de roue et s’éloigne à vive allure.

À l’intérieur du P.C., toute l’équipe s’affaire. L’ordre de suivre discrètement la voiture est donné à l’hélicoptère, et les quelques paroles échangées, à l’intérieur du 4x4, sont écoutées avec attention. 

          Quand allez-vous me laisser descendre ? demande Marie-Agnès.

          Toi, tu la fermes, sinon je te bâillonne, répond un des ravisseurs.

          Tu es sûr que le numéro quatre sera bien au rendez-vous ?

          Ne t'en fais pas, avec lui, il n'y a jamais eu de problème. Il est malin comme un singe.

          Qu'allez-vous faire de tout cet argent ? demande Marie-Agnès.

          Ta gueule ! … Numéro trois, mets-lui une cagoule pour qu'elle ne voie rien, et nous pourrons retirer la nôtre. Si elle dit encore un mot, tu la bâillonnes. Ça l'apprendra à m'écouter.

          Tu vois, la minette, le numéro deux n'aime pas qu'on lui désobéisse. Si tu veux rester en vie, tu as intérêt à te taire … Ouf ! Ça fait du bien de retirer cet engin, on étouffe là-dessous.

        Après une demi-heure de silence dans le 4x4, alors que l'hélicoptère continue à indiquer le trajet suivi par le véhicule, toute l'équipe à l'écoute entend :

          Regarde là-bas, c'est le numéro quatre. Il n'a pas lésiné, il est neuf celui-là, il a dû le piquer dans un garage. Qu'est-ce qu'on fait de la poupée ? On la largue ici, ou on l'embarque ? Tu sais qu'elle est mignonne, je lui caresserais bien les miches, et j'en voudrais bien une comme ça dans mon lit.

          Ferme ta gueule et attache-lui les mains. Il ne faut pas la perdre, elle a encore une bonne valeur marchande.

          Tu penses que le numéro un va la mettre sur le marché anglais ?

          Ta cervelle n’est pas plus grosse qu’un petit pois, ce n’est pas possible ! C’est la directrice d’une banque ! Une banque, tu as compris ! C’est plein de fric, ces boutiques-là. En échange de cette nana, on va demander une grosse rançon. Tu piges ?

          Numéro un ne va pas être content, si tu le doubles.

          Il m'a donné carte blanche pour cette affaire. Il n'avait pas le temps de s'en occuper, il vient de s'envoler avec un canon.

          Pour l'Angleterre ?

          Le Moyen-Orient, le marché y est meilleur.

          C'est toi le numéro deux qui arrive avec le 4x4

noir ?

          C'est moi. Je m'arrête sous les arbres. Viens nous retrouver, en coupant à travers la clairière. 

          Je vais me faire repérer, j'entends le bruit d'un hélico.

          Ne discute pas ! Fais ce que je te dis.

        Trois minutes plus tard, le véhicule rouge s'arrête à côté du noir. Le numéro quatre descend du rouge et monte dans le noir.

          Salut les mecs, vous n'avez pas eu d'ennuis ?

          Non, et toi ?

          Le plus dur a été d'en trouver un rouge. Il n'y en avait qu'un sur le parking du supermarché, et il y avait un gus au volant. Je l'ai extirpé, et comme il se débattait, je lui ai balancé une pêche. Il s'est écroulé et  je lui ai piqué la clé.  

          Bien fait pour sa gueule ! La prochaine fois, il se laissera faire. Allez, on change tous de véhicule. Je m'occupe du fric. Numéro trois, tu t'occupes de la nana. N'en profite pas pour la tripoter, sinon je te fais la peau ! Toi, le numéro quatre, tu reprends le volant, tu traverses la clairière et on dit tous bonjour à l'hélico avec nos bras pour que les flics nous comptent.

          Donne-moi tes mains, minette, je vais te guider jusqu'à notre nouveau véhicule.

          Je ne vois rien et je vais tomber en descendant, vous pourriez peut-être me retirer cette cagoule, j'étouffe là-dessous.  

          Ce n'est pas parce que tu es une jolie cocotte que je vais te faire plaisir, avance ! Si tu es assez bête pour tomber, tu te relèveras toute seule.

        Ce sont les dernières paroles captées par le récepteur.

          Ils ont changé de véhicule, nous n'entendrons plus rien. Donnez l'ordre à l'hélico de les suivre et retrouvez au plus vite le 4x4 noir pour nous permettre de voir leurs têtes. Ils ont été filmés par la caméra lorsqu'ils ont retiré leur cagoule, lâche le capitaine. 

          Ce n'est pas si simple que cela, ce sont des malins. Capitaine, je crois savoir qui ils sont. Numéro deux, trois et quatre, c'est la bande à Josetto. Ils nous ont déjà bernés, il n'y a pas si longtemps. S'ils ont choisi un 4x4 rouge, et s'ils se sont bien fait voir en traversant la clairière, c'est pour mieux nous mener en bateau, lâche Philippe.

          Cher ami, vous ne faites plus partie de nos services. Vous nous aidez avec votre véhicule, mais ici, je suis le patron, et c'est moi qui décide de la marche à suivre, répond le capitaine Ravigo.

        L'hélicoptère continue à donner les informations sur le parcours du 4x4 rouge. Celui-ci a effectué une dizaine de kilomètre sur les chemins de la forêt d'Argonne, puis il a repris la route D6 en direction de Buzancy. Cinq minutes plus tard :

          Ici le lieutenant Toussaint. Capitaine, m'entendez-vous ?

          Je vous écoute.

          Nous venons de trouver l'emplacement où se sont arrêtés les deux 4x4. Nous avons cherché dans les environs, mais le 4x4 noir a disparu. Des traces de pneus indiquent qu'il a fait demi-tour. J'attends vos ordres.

          Suivez les traces !

          C'est impossible, il a traversé une rivière et remonté une butte à forte pente. Nos véhicules ne sont pas des 4x4.

          Dans ce cas, cessez les recherches et rentrez.

        Se tournant vers ses hommes, il annonce :

          Donnez l'ordre d'intercepter le 4x4 rouge, avant Buzancy, et mettez-y les moyens !

        Il se dirige vers Duroc et Delvaux pour dire : 

          Ils nous ont roulés, mais ne vous en faites pas, nous les retrouverons.

        Juste à cet instant, tout le P.C. peut entendre :

          Les cons, ils se sont fait avoir comme des bleus, ils ont fait demi-tour. Il ne nous reste plus qu'à regagner notre repaire. En avant toute ! Le récepteur devient muet.

          Merde ! Merde ! Merde ! Ces abrutis viennent de dire le mot de passe et la surveillance s'est arrêtée, lâche bruyamment Philippe. On ne les entendra plus ! Jean, pouvez-vous me ramener, il faut absolument que je rentre à la ferme, et comme vous le savez, je n'ai plus de moyen de locomotion.

          Je peux vous faire ramener par un brigadier, lance le capitaine.

          Non merci. Jean a besoin de tenir compagnie à son épouse pour la rassurer.

        Les deux hommes quittent le P.C. et s'engouffrent dans la fourgonnette.

          Jean, rentrons à la brigade.

          Je peux vous ramener jusqu'à la ferme.

          Pour l'instant, nous avons mieux à faire. Je connais la technique de ces lascars. Ils restent sans donner signe de vie pendant deux jours, avant de prendre contact avec les parents. Votre fille a-t-elle un portable sur elle ?

          Elle en porte toujours un, en pendentif sous sa robe, et il est toujours en service, avec le vibreur.

          Excellent ! Quel est son numéro ?

          C'est le 06 54 03 27 82. 

        Philippe sort son portable de sa poche, cherche dans le répertoire, puis commande l’appel.

          Allô ! Bonjour, ici le lieutenant Philippe Delvaux. Voulez-vous bien me passer Jacques, s’il vous plait.

          Ne quittez pas, lui répond une voix de femme.

  Salut Philippe ! Tu n’as pas encore pris ta retraite ?

          Non, mais je crois que ça ne va pas tarder. J’ai besoin de connaître la position d’un portable, peux-tu me détecter celle-ci rapidement ?

          Si c’est dans notre région et s’il est en service, c’est faisable. Quel est son numéro ?

           06 54 03 27 82, et c’est dans les environs. Je compte sur toi, c’est très important, c’est pour retrouver une femme qui vient d’être enlevée.

          Je m’occupe de cela immédiatement et dès que j’ai quelque chose, je t’avertis. Tu as toujours le même numéro de portable ?

  C’est toujours le même. Je te remercie Jacques.

Il range son portable, puis dit :

          Direction la brigade, maintenant. Nous allons attendre sa réponse, et nous agirons. On ne peut pas compter sur ce Ravigo pour faire libérer votre fille, il est trop jeune dans le métier. S’il vous contacte, ne lui parlez pas de cette conversation, et répondez-lui simplement que vous attendez avec impatience de bonnes nouvelles de sa part. Il ne faut pas qu’il intervienne dans ce que je vais faire, il serait capable de tout faire capoter. 

        La fourgonnette pénètre dans la cour de la brigade. La femme de Jean se précipite vers son mari.

  As-tu des nouvelles ? Vont-ils les libérer ?

          Jean, occupez-vous de votre femme, je m’occupe du reste et je vous tiendrai au courant. Voulez-vous bien me faire ramener jusqu’à la ferme, par un brigadier ?

          Bien sûr, Lacour va vous reconduire. Appelez-moi dès que vous aurez du nouveau.

 

*

 

        Une demi-heure plus tard, le portable de Philippe vibre. Il le porte à son oreille.

          C’est toi Philippe ?

  Oui Jacques, tu as réussi ?

          Je suis désolé, mais je n’ai rien détecté. Es-tu sûr que le portable fonctionne ?

  En théorie, oui.

          Alors, dans ce cas, il ne peut que se trouver dans la zone non couverte par ce réseau. C’est dans la forêt de l’Argonne, sur une aire d’environ 8 km de rayon dont le centre se trouve à 15 km de Varicourt, 20 km de Dun, et 18 km de Marival. Je regrette, mais je ne peux être plus précis.

          Ça ne fait rien, ça me permet tout de même de savoir où commencer mes recherches. Je te remercie Jacques, tu es un chic type.

          Bonne chance Philippe, et n’hésite pas à me rappeler.

        D’une armoire, Philippe sort une carte d’état-major plastifiée. Il reporte sur celle-ci les indications données, entoure la zone non couverte par un trait de feutre, examine cette partie de la carte avec minutie, puis lâche :

          Plus de 190 km² à explorer, ce n’est pas possible ! Il faut que je trouve autre chose.

        Natacha qui le regardait faire, sans dire un mot, s’approche de lui et lui dit :

  Veux-tu que je t’aide ?

          Oui, bien sûr ! Dans cette zone entourée, dis-moi où se trouve la cachette des ravisseurs.

          Je le voudrais bien, mais je ne suis ni médium, ni radiesthésiste.

          Paulette ! Merci patronne ! Tu viens de me diriger sur une piste. Je suis désolé, mais je dois encore te quitter. Je vais consulter Paulette, puis je partirai à la recherche de la fille Duroc. Ne t’inquiète pas si tu ne me vois pas revenir ce soir et cette nuit, mais il faut que j’agisse immédiatement pour la retrouver.

          Fais vite, mon trésor, ne t’inquiète pas pour moi, mais fais bien attention, je ne voudrais pas que tu te fasses blesser.  

        Un gros baiser, puis Philippe quitte la ferme dans la camionnette de l'exploitation.

 

*

 

        Dix minutes plus tard, il frappe à la porte de la maison de Paulette. Personne ne répond. Il frappe de nouveau, puis essaie d'ouvrir. La porte n'est pas verrouillée. Il l'entrouvre puis demande : " Vous êtes là, Paulette ? "

          Tu peux entrer Philippe.

        Il s'avance vers la vieille dame.

          Bonsoir Paulette. Je viens m'excuser pour ne pas avoir respecté vos recommandations, ce qui a eu pour conséquence, entre autres, de faire perdre la vie à ce pauvre Gaston. Vous ne vous étiez pas trompée. J'ai commis une énorme erreur en démissionnant de la gendarmerie, et je me suis bien fait berner par cette riche blonde.

          Philippe, tu m'endors avec tes excuses,  je sais que tu n'es pas venu pour cela, mais pour me demander mon aide.

          Mais, comment savez-vous cela Paulette ?

          Ton travail était de rechercher les mauvais, le mien est de deviner, ne m'en demande pas plus. Que puis-je faire pour t'aider ?

          Je veux retrouver Marie-Agnès qui a été emmenée en otage dans la forêt de l'Argonne. Nos moyens techniques ne nous permettent pas de la localiser, avec précision. Pouvez-vous me dire où elle se trouve ?

          Je ne peux pas te le garantir, mais je veux bien essayer. Pour cela, il me faut des objets intimes que Marie-Agnès a touchés ou mis récemment. Ils ne doivent pas avoir été en contact avec une autre personne, ni lavés, bien sûr. Une brosse, un peigne, ou des sous-vêtements peuvent faire l'affaire. Trouve-les, et reviens aussitôt. Ne les touche surtout pas sans mettre des gants !

          Merci Paulette, je vais les chercher et je reviens.

        Il sort de la maison, monte dans la camionnette et appelle le portable de Jean.

          C'est vous, Jean ?

          Oui Philippe, avez-vous du nouveau ?

          Oui, mais je suis très pressé. Ne me demandez pas pourquoi, mais il me faut dans les plus brefs délais : un peigne, une brosse ou des sous-vêtements utilisés ou portés récemment par votre fille et non lavés. Où puis-je trouver cela ?

          Ici, dans sa chambre. Ça tombe bien, elle était là hier soir et ne reviendra pour faire sa lessive que samedi.

          Ne touchez à rien, j'arrive !

        Cinq minutes plus tard, il est devant l'habitation de Jean. Celui-ci l'attend sur la porte.

          Entrez Philippe, je vais vous montrer sa chambre.

        Ils montent un escalier et Jean ouvre une porte.

          Voici la chambre qui lui est réservée. Prenez tout ce que vous voulez, mais que se passe-t-il ?

        Philippe feint de ne pas entendre. Il sort de sa poche un sac plastique, puis des gants. Il enfile ces derniers, saisit un peigne, une brosse à cheveux, puis fouille dans la corbeille à linge et en retire un soutien-gorge et un string. 

          J'ai trouvé ce qu'il me fallait, merci Jean. Ne vous en faites pas, ça va marcher. Avez-vous des nouvelles du capitaine ?

          Non, et cette attente est pénible.

          Courage Jean, je vais la retrouver. Je me sauve, je n'ai pas le temps de vous en dire plus, mais faites-moi confiance.

        Il quitte la maison, remonte dans le véhicule et revient chez Paulette. Elle l’attendait sur le pas de la porte.

          C'est parfait, tu n'as pas traîné. Entrons et montre-moi tout cela.

        Elle empoigne le sac plastique et le pose sur la table.

          Va t'asseoir sur la banquette et ne dis plus un seul mot.

        Philippe s'exécute.

Paulette sort, une à une, les pièces du sac et les dépose sur la table, en formant un carré. Elle s'assied, pose ses mains au milieu de celui-ci, puis marmonne quelques phrases. Elle reprend les éléments, forme avec ceux-ci une ligne horizontale, puis recommence ses incantations. Elle les reprend de nouveau, forme une ligne verticale, puis reprend ses litanies.

          Ça ne marche pas ! Bernadette refuse d'aider quelqu'un qui ne lui a pas demandé pardon.

          Qui est Bernadette ? Je ne la connais pas, mais s'il le faut, je veux bien aller lui demander pardon.

        Paulette lui explique qui elle est, lui indique les conditions à remplir pour obtenir son pardon, puis termine

par :

          As-tu bien compris ?

          J'ai tout compris, mais c'est urgent, il faut rapidement que j'intervienne pour sauver Marie-Agnès.

          Je le sais, mais je suis désolée. Bernadette est la seule juge. C'est à toi de choisir. Maintenant, fais ce que tu veux, mais quitte cette maison immédiatement.

          Merci Paulette, je ne veux pas refaire la même erreur que la première fois. Je vais demander le pardon, à tout à l'heure.

          C'est bien, tu fais le bon choix, dépêche-toi d'y aller et reviens, dès que tu seras pardonné.

        Philippe remonte dans le véhicule et s'éloigne.

Une heure et quarante-cinq minutes plus tard, il est de retour. Paulette est sur le pas de la porte.

          Ça y est, Paulette, Bernadette m'a pardonné. Vous pouvez tenter une nouvelle recherche.

          Entre et va t'allonger sur le divan.

       Philippe s'allonge sans discuter. Paulette saisit les vêtements, les dépose sur lui, récite quelques incantations, les retire, puis lui dit :

          Va t'asseoir sur le banc, devant la table.

        Philippe exécute l'ordre. Paulette le rejoint avec une vieille carte de la région qu’elle pose sur la table.

          Maintenant que tu as le pouvoir de retrouver Marie-Agnès, ferme les yeux et garde-les fermés. 

        Elle prend la main droite de Philippe, la tourne plusieurs fois au-dessus de la carte, puis lui dit : 

          Avec l'index de cette main, après avoir dit :

" Marie-Agnès, attire mon doigt à l'emplacement où tu es retenue en otage ", touche la carte, et maintiens ton doigt sur celle-ci. Vas-y !

          Marie-Agnès, attire mon doigt à l'emplacement où tu es retenue en otage.

        Il tend son index, décrit un cercle, puis son doigt est subitement attiré sur la carte.

          Puis-je ouvrir les yeux ?

          Tu le peux, mais ne retire pas ton doigt.

        Stupéfait, Philippe constate que celui-ci est posé dans la zone indiquée par son ami Jacques.

          Tu as ta réponse, je ne peux en faire plus pour t'aider. La nuit tombe, mais tu as de la chance, c'est la pleine lune. Va vite la chercher.

          Merci Paulette, je vous en suis reconnaissant.

        Il s'approche d'elle, l'embrasse sur la joue, puis se précipite dans sa voiture et démarre en trombe.

 

*

 

        À deux cent mètres de l'endroit indiqué, il arrête son véhicule et descend. La boussole en main, à la lumière blême de la lune, il se dirige à travers bois en suivant la direction qu'il s'est fixée. À plusieurs reprises, il trébuche et tombe, mais il se relève et continue. Soudain, il aperçoit au loin une très faible lumière. Il sent monter en lui un élan de satisfaction. " Ça ne peut-être qu'eux " pense-t-il.

Il continue sa marche, de plus en plus prudemment pour ne pas être entendu, s'approche d'un tas de bois coupé, y saisit un gros rondin et continue son avancée jusqu'à la cabane d'où sort cette lumière.

Un 4x4 est devant la porte. Il n'y a plus de doute, ce sont les ravisseurs. À travers le trou laissé par la chute d'un nœud, dans une planche de la cloison extérieure opposée à la porte, il observe ce qui se passe à l'intérieur. Marie-Agnès est assise sur le sol, les mains attachées, la tête cachée sous une cagoule, et deux hommes jouent aux cartes, éclairés par une lampe à pétrole. Il colle ensuite son oreille à ce même trou pour écouter les voix. Deux minutes plus tard, il ramasse une pierre et la jette pour la faire retomber sur le toit, côté porte, puis il observe la réaction des hommes. Instantanément, ceux-ci se lèvent. Le premier a une arme dans la main droite, le second, une arme dans la main gauche.

          Tu as entendu ? Il y a quelque chose sur le toit. Reste là et surveille la nana, je vais voir ce que c'est, lance le droitier.

        Il s'approche de la porte, ouvre doucement en regardant l'extérieur, puis il la referme et déclare :

          Passe-moi ta lampe de poche, je n'y vois rien.

        La lumière mouvante se dirige vers la porte et sort de la cabane. Le toit est examiné, puis le devant de la cabane, puis le côté droit. Après un très rapide déplacement, le faisceau semble s'immobiliser.   

De l'intérieur, on peut entendre :

          Tu vois quelque chose ?

        De l'extérieur, il est répondu : " Oui, viens voir, c'est rigolo, c'est une drôle de bestiole ". 

        Arme à la main, le gaucher sort et contourne la baraque pour se rendre à proximité de l'endroit éclairé par la torche.

Un bruit sourd se fait entendre. La lumière redevient mobile, puis elle se dirige vers la porte. Un homme entre, va vers Marie-Agnès et lui retire sa cagoule.

          Oh ! C'est vous, lieutenant, comment vont mes parents ?

          Ils sont inquiets, mais ne vous en faites pas, ça va aller.

          Faites attention, ils sont armés.

          Pour l'instant, ils dorment. Je les ai assommés. Tendez-moi vos mains que je retire ce lien.

        Marie-Agnès lève ses bras vers Philippe. La sangle est vite coupée. Philippe attrape ses mains et la relève. Ses jambes flageolent. Elle tombe dans les bras de Philippe et en profite pour lui faire une bise sur la joue gauche.

          Vous méritez bien cela, vous êtes mon sauveur, lieutenant.

          Je ne suis plus lieutenant, appelez-moi Philippe et essayez de marcher, je vais vous conduire jusqu'au 4x4.

        Petit à petit, la force lui revient, et c'est sans difficulté qu'elle remonte dans le véhicule. Philippe ouvre le coffre et en sort quatre liens normalement utilisés pour lier les bottes de foin, puis il va vers les hommes. Il attache leurs mains et leurs pieds, puis il en empoigne un, le prend sur son dos et le bascule dans le coffre du véhicule. Il retourne derrière la cabane et en fait autant avec le deuxième, puis il claque la porte et s'assied derrière le volant.

          Flûte, je n'ai pas la clé, où ont-ils bien pu la mettre ?

        Il descend du véhicule, ouvre le coffre et fouille dans les poches des deux hommes. Il la trouve et remonte dans le 4x4.

          Je vous ramène chez vos parents. " En avant toute ", pour que notre conversation ne soit pas enregistrée, lance-t-il, avant de mettre le moteur en route.

          Vous avez récupéré le magot ?

          Quelle andouille ! Ça va de plus en plus mal, je l'avais oublié celui-là. Savez-vous où ils l'ont caché ?

          Il me semble, d'après le bruit, que le sac a été posé sur une chaise.

          Ne bougez pas, je fonce le chercher.

        Une minute plus tard, Philippe revient avec le sac.

          Tenez, voici votre bien. L'argent est encore à l'intérieur.

          Ce n'est pas à moi, il appartient à Natacha Avala. C'est l'argent qu'elle m'avait confié pour le placer. J'avais une affaire en vue et j'avais laissé les liasses dans le coffre d'attente. Il est de la même taille que celui qui sert aux transactions, mais il se trouve dans une autre salle. Quand les deux hommes m'ont demandé d'ouvrir le coffre de la banque, je les ai amenés vers celui qui ne contenait presque rien.

          Presque rien ! Presque rien ! Eh ! Oh ! C'était quand même mon argent que vous aviez donné à ces bandits.

          Votre argent ? Pourquoi dites-vous votre argent ?

          Je vais vous expliquer cela, mais pour l'instant, il est urgent de prendre le chemin de la gendarmerie, papy Jean et votre maman doivent se morfondre.

          C'est vrai, ils doivent être terriblement inquiets, mais je ne peux pas les rassurer, car je n'arrive pas à obtenir le réseau. 

        Les phares sont allumés et le véhicule s'éloigne dans la forêt.

 

*

 

        Trois quarts d’heure plus tard, le 4x4 s’arrête devant la grille de la gendarmerie. Elle est fermée. Philippe descend du véhicule, puis appuie sur le bouton de l’interphone. Dix secondes plus tard, il entend :

  Gendarmerie nationale, je vous écoute.

  Je viens rendre visite au brigadier-chef Duroc, c’est personnel et important.

  C’est de la part de qui ?

  Monsieur Philippe Delvaux.

  Ne quittez pas, je vais l’appeler.

Trois minutes plus tard :

  Monsieur Delvaux, je suis désolé, mais je n’arrive pas à le joindre, il ne répond pas.

          Allez frapper à sa porte ! Ce n’est quand même pas si compliqué que cela !

          Monsieur, je suis de permanence à Charleville et il n’est pas dans mes possibilités de frapper à sa porte.

          Excusez-moi, j’ignorais qu’il n’y avait pas de planton à la brigade, la nuit. Merci quand même, je vais me débrouiller autrement.

  Il saisit son portable et compose le numéro de Jean.

  C’est vous, Philippe ?

          Oui, pouvez-vous venir m’ouvrir la grille, j’ai d’excellentes nouvelles pour vous.

  J’arrive immédiatement.

        En regardant Marie-Agnès, il lui dit :

  Baissez-vous, nous allons lui faire une blague. Je vais l'occuper derrière le véhicule, et dès que vous le pourrez, courez vite voir votre maman.

        Dans la lumière des lampadaires, on voit sortir Jean, en pyjama. Il se précipite vers la grille, ouvre la serrure et tire les deux battants. Le véhicule avance jusque devant l’entrée des bureaux. Philippe descend et lui dit :

          Venez avec moi, je vous apporte quelque chose qui va vous faire plaisir.

        Jean ne dit rien, il suit Philippe et attend patiemment l’ouverture du coffre.

          Voici les deux kidnappeurs de votre fille, livrés à domicile. Il ne vous reste plus qu’à les enfermer, et prévenir le sieur Ravigo.

  Et ma fille ?

  Je l'ai déposée à proximité de ma camionnette, pour qu'elle la ramène. Je ne pouvais pas abandonner mon véhicule en pleine forêt. Il lui faudra une ou deux heures pour revenir, si elle ne se perd pas. Elle va être obligée d'utiliser les chemins forestiers, et la nuit, ce n'est pas facile quand on ne connaît pas.

Totalement surpris par la réponse, Jean se retourne déçu et lâche :

  La pauvre ! Elle a horreur de conduire la nuit, elle a peur de croiser des fantômes. Vous auriez pu la prendre avec vous, j'aurais envoyé des brigadiers chercher votre véhicule, demain matin. 

         Ah bon ! Mais c'est elle qui a insisté pour rentrer seule. De toute façon ça n'a plus d'importance, le principal est d'enfermer ces deux bandits. Allons-y, Jean, aidez-moi à les sortir de cette mauvaise posture.

        Ils les sortent du coffre, libèrent leurs pieds et les emmènent dans deux cellules.

          Jean, tout cela m'a donné horriblement soif, ça ne vous ferait rien de m'offrir un bon whisky ? À moins que votre femme ne dorme, je ne voudrais pas la réveiller.

          Il n'y a pas de danger, elle ne s'endormira pas tant qu'elle n'aura pas revu sa fille. Allons-y, je préviendrai le capitaine plus tard.

        Philippe le laisse passer devant, puis lorsqu'il a la main sur la poignée de la porte, lui dit :

          J'espère que vous n'êtes pas cardiaque ?

          Non, pourquoi ?

          Par simple curiosité.

        Jean regarde étrangement Philippe, durant quelques secondes, puis lui demande :

          Vous allez bien ? J'ai l'impression que quelque chose vous chagrine.

          Tout va bien, mais j'ai hâte de boire un bon whisky.

        La porte est ouverte. Jean appuie sur l'interrupteur, la lumière apparaît.

          Mais où est passée ma femme ? Elle était encore là lorsque je suis sorti.

          Elle est sans doute partie se coucher.

          Non, il y a quelque chose qui ne me semble pas normal. Attendez-moi ici, je vais jeter un œil dans la chambre, j'espère qu'il ne lui est rien arrivé.

        Rapidement, il se dirige vers la chambre, et avec précaution, il ouvre la porte. La pièce est dans le noir, il ne voit rien, mais il annonce doucement :

          Chérie, j'ai une bonne nouvelle, Marie-Agnès a été libérée.

        Instantanément, la lumière apparaît.

          Merci papy, maman le sait déjà, lui répond Marie-Agnès, dans les bras de sa maman assise sur un fauteuil.

        Jean, suffoqué, reste immobile, puis lance :

          C'était donc pour cela que Philippe voulait boire un whisky ! Vous vous étiez mis d'accord tous les deux, vous êtes des chameaux ! Viens vite dans mes bras, ma petite. Tu sais, nous avons eu très peur.

        Après dix minutes de discussions, Jean et Philippe regagnent les bureaux. Jean informe le capitaine qu'un automobiliste vient de lui livrer deux hommes capturés dans la forêt et que sa fille est rentrée saine et sauve.

          C'est sans doute une initiative de ce Delvaux. Il a de la chance d’avoir réussi, répond le capitaine Ravigo, vexé.

          Avez-vous capturé le troisième homme ? demande Duroc.

          Il avait quitté le véhicule avant d’être intercepté.

        Les deux hommes sourient et le téléphone est raccroché.

          Confiez-moi la clé de votre camionnette, j'enverrai Lacour et Thalès la chercher demain matin, annonce Jean.

          Volontiers, ça m’évitera de faire perdre son temps à José. 

          Je vais chercher la carte d'état-major de cette région pour que vous m'indiquiez l'emplacement de la cabane, ainsi que celui de votre véhicule.

        Trente secondes plus tard, Jean revient avec une carte, il l'ouvre et la pose sur le bureau.

          À vous de jouer, maintenant.

          La cabane est ici et ma voiture est à environ deux cents mètres à vol d'oiseau, direction sud. Elle est arrêtée en bordure d'un chemin forestier, elle doit donc être là.

          C'est parfait. Vous avez les papiers ?

          Ils sont dans le pare-soleil, comme toujours.

          Ce n'est pas malin. Vous savez que je ne pourrai pas enregistrer votre plainte, si on vous l'a volée.

          Il n'y a pas de danger, c'est un coin perdu où personne ne va se promener.

          Ce n'est pas une raison. Enfin, après ce que vous venez de faire, je ne vais pas vous ennuyer avec cela.

          Non, laissez ces âneries au capitaine, ça lui va tellement bien. Allez, je vous quitte, Natacha doit s'impatienter. Passez une bonne nuit.

        Il quitte la brigade, satisfait. 

 

 

*

 

        Il est 10 heures, le portable de Philippe vibre.

          Allô ! C'est vous Philippe ?

          Oui Jean, comment allez-vous ?

          Ça se complique, nous venons de retrouver votre camionnette complètement carbonisée. C'est un incendie volontaire. Thalès a retrouvé, à une dizaine de mètres de celle-ci, la carte grise sur laquelle il a été écrit : " Ce n'est qu'un début, tu vas en baver ". Je suis désolé pour vous et je ne comprends pas d'où vient cette menace, ni pourquoi ?

          C'est simple. Le numéro quatre est revenu à la cabane. Ne trouvant plus ses collègues, il a cherché aux alentours. Il a aperçu mon véhicule et en a déduit que celui-ci avait un lien avec leur absence. Il a ensuite exprimé sa rage sur les papiers, puis il a mis le feu à la camionnette. Le plus grave, c'est qu'il a dû relever le nom et l'adresse indiqués sur la carte grise et qu'il va sans doute mettre ses menaces à exécution.

          Que faut-il faire, maintenant ?

          Ne pas s'affoler, prévenir votre hiérarchie de cette découverte, et ouvrir l'œil sur tout nouveau rôdeur. Ça, c'est de votre ressort.

          Désormais, nous allons multiplier les rondes dans les environs de votre ferme.

          Celle de Natacha, Jean, je ne suis que l'employé. Comment vont votre femme et votre fille ?

          Très bien. Ma femme est soulagée, et ma fille nous a quittés une heure après vous. Son mari est venu la chercher, aussitôt qu'il a été informé de son retour.

          Tant mieux ! Je vais reprendre mes nouvelles occupations. N'oubliez pas de venir nous dire un petit bonjour lorsque vous passerez dans le quartier.

          C'est entendu, mais cette fois-ci, ce sera sans doute avec l'adjudant que vous n'avez pas encore eu l'occasion de rencontrer. C'est un brave type. Au revoir Philippe.

          Au revoir Jean.

         

 

VI

 

 

        Une enquête a été ouverte pour l'attaque de la banque, une autre pour l'incendie de la fourgonnette, Marie-Agnès et Philippe ont effectué leur déposition, le numéro deux et le numéro trois ont fait l'objet de très longs interrogatoires, des empreintes ont été relevées, des perquisitions effectuées, des contrôles routiers installés, mais le numéro quatre court toujours.

 

 

*

 

 

        Quelques jours plus tard, le vendredi, vers 15 heures, Philippe revient chez Paulette. Elle est assise sur le banc de pierre. Il descend de son véhicule et s'assied à ses côtés.

          Bonjour Paulette. Je viens vous remercier pour votre aide. Votre intervention m'a permis de libérer Marie-Agnès et d'attraper deux bandits de long chemin.

Marie-Agnès et son mari organisent un repas, en votre honneur, et ils m'ont chargé de vous transmettre cette invitation. 

          J'ai horreur des réunions de famille. Remercie-les pour ce geste qui me touche, mais je ne m'y rendrai pas.

          Voyons Paulette, ce n'est qu'un tout petit repas. Il n'y aura en tout que 9 personnes, vous comprise.

           Tu te trompes, il y en aura une dixième qui s'annoncera et qui provoquera un incident.

          Paulette, vous m'inquiétez. Faut-il que je demande à Marie-Agnès de reporter ce repas à un autre dimanche ?

          Surtout pas ! Ces confidences sont pour toi seulement. Tu ne dois en parler à personne, mais ne t'en fais pas, tu seras encore là pour redresser la situation.

          Ma petite Paulette, vous ne pouvez pas lui faire cela, cette jeune fille serait terriblement déçue.

          Écoute ! Puisque tu as eu le pardon de Bernadette, exceptionnellement, et pour te faire plaisir, j’accepte de participer à ce repas.

          C’est formidable ! Je vais annoncer cette bonne nouvelle à Jean. Nous viendrons vous chercher dimanche, vers 11h30. Au revoir Paulette.

     Je serai prête. Au revoir Philippe.

 

*

 

        Dix minutes plus tard, il pénètre dans la brigade, salue l’adjudant et se rend dans le bureau de Jean.

          Paulette a accepté l’invitation de votre fille. Vous pourrez lui annoncer la bonne nouvelle.

          Elle a accepté ! Ce n’est pas possible ! Depuis que je suis ici, je ne l’ai jamais vue sortir.          

          Nous arriverons chez Marie-Agnès vers 12h.

          J’ai hâte de voir arriver ce jour et je vais immédiatement en informer ma fille. Merci encore pour cette réussite inespérée.

  Au revoir Jean, à dimanche.   

 

 

*

 

 

        C'est dimanche, il est 11heures. Paulette est affairée sur sa table, elle prépare une mixture assez complexe. Des petits tas d'herbes et de plantes d'un côté, des grains multicolores et des poudres de l'autre, des bouteilles de différents modèles devant, et une coupelle en verre au centre. Chaque fois qu'elle ajoute un ingrédient, le mélange change de couleur, et parfois, celui-ci se met à dégager une étrange fumée. Lorsque tous les composants sont versés dans le récipient, elle le saisit et vide le contenu dans un petit chaudron en cuivre posé au-dessus des flammes d'un réchaud à pétrole. La mélasse se met à bouillir. Elle remue sans cesse celle-ci pendant cinq minutes, la laisse refroidir, puis la verse sur un tamis posé sur une soupière.

Elle vient juste de terminer cette manœuvre lorsqu'elle entend le bruit d'un moteur. Elle se dirige vers la fenêtre et aperçoit une superbe limousine blanche arrêtée devant sa maison. Le chauffeur sort, se dirige vers l'arrière droit, puis ouvre la portière. Une femme vêtue de blanc descend, fait quelques pas, puis s'arrête. Un homme la suit avec difficulté. Il est soutenu par le chauffeur. Le petit groupe s'approche de la porte d'entrée. La femme frappe plusieurs fois, et attend. Paulette va ouvrir.

          Bonjour madame, êtes-vous Paulette, la dame qui fabrique des remèdes miraculeux ? 

          Ce monsieur ne peut pas rester debout, entrez vite et couchez-le sur le canapé.

        Le chauffeur aide l'homme à entrer et à se coucher, puis il sort de la maison. La femme reste à l'intérieur, en fixant Paulette.

          Je suis effectivement Paulette, mais je ne soigne que les malades des environs. J'aimerais bien savoir qui vous a dit de venir ici ?

          Madame, je m'excuse pour ce dérangement. Nous vivons à l'étranger, et nous sommes venus en France pour faire soigner mon mari atteint d'une grave maladie. Aucun des plus grands spécialistes consultés n'a pu nous dire de quoi il souffre. Ils étaient tous pessimistes, et ils ont tenu à m'informer que sa fin était proche. Mon mari, conscient de ceci, m'a demandé de le ramener, pour finir ses jours, dans la propriété que nous possédons, à une centaine de kilomètres d'ici. Nous sommes donc partis de Paris, et en arrivant un peu avant Champy, nous nous sommes fait arrêter par un gendarme. En apercevant mon mari, cet homme m'a lancé :

" Ce monsieur est malade, voulez-vous que je vous indique l'adresse du médecin le plus proche ? " Je lui ai répondu que personne ne pouvait plus rien faire pour lui, et je lui ai expliqué pourquoi nous revenions dans cette région. " S'il n'y a plus d'espoir avec la médecine classique, je vous conseille d'aller voir Paulette, c'est une dame qui peut faire des miracles " m'a-t-il dit, puis il m'a indiqué le chemin à suivre pour venir ici. Nous sommes très riches et je vous couvrirai d'or, si vous acceptez de sauver mon mari. Par pitié madame, faites quelque chose pour lui.

          Madame, que vous soyez riche ou pauvre, cela n'a aucune importance pour moi, je ne me fais jamais payer.

Je pourrais tenter de faire quelque chose pour votre mari, seulement je me suis déjà engagée pour cette journée, et je ne vois pas comment faire pour me soustraire à cette promesse. 

          Je vous en supplie madame, je comprends très bien que vous teniez à respecter vos engagements, mais par pitié, sauvez mon mari.

        Le 4x4 conduit par Philippe arrive devant la maison et s'arrête derrière la limousine.

          Tu ne m’avais pas dit que Paulette recevait des riches, lance Natacha.

          Je l’ignorais et j’aimerais bien savoir qui a les moyens d'avoir une telle voiture, avec chauffeur, lui répond Philippe. 

          Ta curiosité va être satisfaite, descend et va chercher Paulette.

        Philippe quitte le 4x4, va jusqu'à la porte et frappe.

Paulette ouvre et le fait entrer.

  Daniel ! Que fais-tu ici ? lance la femme.

          Madame, vous vous trompez, ce n’est pas Daniel, c’est Philippe qui vient me chercher, lui dit Paulette.

          Paulette, il faut que vous le sachiez, je suis aussi Daniel, pour cette femme, lui susurre Philippe.

          Mon mari est mourant et cette dame pourrait le sauver, si elle ne t'avait pas promis d’aller avec toi. Je t'en supplie, Daniel, délivre-la de cet engagement et je te paierai tout ce que tu voudras.

          Si c’est pour sauver une personne, c’est sûr que je délivre Paulette de son engagement, mais Jean et sa famille, qui se faisaient une joie de la recevoir, vont être horriblement déçus en ne la voyant pas arriver.

          J’ai une solution pour arranger tout le monde, lance Paulette. Pour soigner votre mari, je dois être seule au moins jusqu’à 17 heures, et il est hors de question que vous restiez ici. Pourquoi n’iriez-vous pas, avec Philippe et sa compagne, expliquer à Jean et à sa famille la raison qui m’empêche d’honorer leur repas ? Ce sont des personnes très compréhensives qui seront heureuses de vous offrir l’hospitalité pendant ce laps de temps. Qu'en penses-tu, Philippe ?

          Paulette, il faut que je vous parle en privé, pouvons-nous passer dans la pièce à côté ?

          Excusez-nous, mais Philippe n'a pas l'air satisfait de ma proposition. Il veut sans doute me dire pourquoi.

Suis-moi et dis-moi ce que tu as sur le cœur.

        Trois minutes plus tard, Paulette revient, puis elle demande à la femme d'aller retrouver Philippe. Quelques minutes passent, puis ils reviennent.

          C'est entendu, Paulette, Aurore vient avec nous, ou plutôt, nous allons avec elle, puisqu'elle nous emmène dans la limousine et nous expliquerons, à Jean et à sa famille, pourquoi vous n'avez pas pu nous accompagner. 

          C'est parfait, mais il vous faut rentrer impérativement avant 18 heures.

        Philippe sort et rejoint Natacha pendant qu'Aurore retourne vers son mari. Elle le rassure, lui demande de faire confiance à Paulette, l'embrasse, puis revient à nouveau vers Paulette et s'entretient avec elle pendant plus de cinq

Vous êtes arrivé à la fin de l’extrait.

Si ce roman vous plait, vous pouvez le commander en cliquant ICI


Retour au sommaire

***

Meurtres à Marival

 

I

 

        Depuis qu’Aurore et Philippe sont revenus à la ferme en annonçant qu’ils allaient vivre ensemble, la vie a repris son cours normal.
Émilie, l’aînée de Philippe, et Olivier, son mari, sont fort occupés par les travaux agricoles de leur ferme, ainsi que par l’agrandissement de leur habitation. Leur petite Stéphanie, une brune aux yeux verts, grandit avec un caractère de fille unique et gâtée.
Margot, la cadette de Philippe, et Ludovic, son mari, s’affairent en permanence dans leur ferme. Leur petit Quentin, un blond aux yeux bleus, grandit sans difficulté.
Le matin, Philippe est mobilisé pour garder ses deux petits-enfants. Pendant ce temps, Aurore fait tout ce qu’elle peut pour soigner gratuitement les maux des habitants de la région.
L’après-midi, en tant que mamie, elle prend la suite de Philippe, trop indispensable à José, ancien ouvrier agricole, et à Jean, ancien brigadier-chef de la gendarmerie, pour participer à leurs parties acharnées de jeu de cartes.
Avec cette routine qui satisfait tout le monde, les jours défilent rapidement.

 

II

        

        Deux ans viennent de passer. Il est 16 heures.
Dans la salle de jeux, autour d’une table sur laquelle repose un tapis de feutrine verte, José, Jean et Philippe jouent au Tarot. Philippe vient de prendre avec un superbe jeu. Il retire huit cartes de sa main, puis les dépose devant lui, sur le tapis. José et Jean attendent qu’il termine son écart. C’est le silence total. Soudain, la porte s’ouvre. Margot et Émilie pénètrent dans la salle et se dirigent vers leur père.

          Papa, ce n’est plus possible ! Il faut faire quelque chose contre cette andouille de Marcoup* ! Il vient encore de faire labourer un chemin par son ouvrier !    * le maire de Marival.

          Voyons, mes filles, vous ne voyez pas que nous sommes occupés ? Ce n’est pas le moment de nous ennuyer avec vos histoires de chemin.

 Après un clin d’œil complice, José et Jean, qui trouvent là une bonne occasion d’annuler cette partie qui risque de leur coûter cher, lancent, l’un après l’autre :
  C’est vrai, les filles, votre père devrait faire quelque chose !
     Il devrait se présenter comme maire !

Puis ils jettent leurs cartes sur le tapis, au grand dam de Philippe.
  Vous êtes des tricheurs ! Pour ne pas perdre, vous prenez fait et cause pour mes filles, mais vous, vous en moquez bien de ce chemin cultivé ! Mauvais joueurs !
  Mon père a raison, reprend aussitôt Margot. Vous n’aviez pas à jeter vos cartes. Payez-lui comme si vous aviez perdu !
  Oh là, la fille gâtée ! On n’a pas demandé un arbitre. Pourquoi viens-tu ennuyer ton père ? Ton bonhomme, à quoi sert-il ? lui répond Jean.
  Mon bonhomme, il est comme moi, il en a assez de toute cette illégalité. On laboure les chemins, on vole le bois de la commune, on cultive les terres, sans payer de location, etc. …, etc.… Vous, l’ancien gendarme, vous le saviez, et vous n’avez jamais rien fait pour que cela s’arrête ! lui répond Margot.
  Si le maire ne dit rien, la gendarmerie ne peut rien faire, lui répond Jean. 
  C’est trop facile, comme excuse. Je croyais que la loi était la même pour tous.
  Laisse, Margot, tu vois bien que ces retraités se moquent de nos problèmes, et qu’ils ne pensent qu’à se passer le temps. Viens, laissons-les jouer puisqu’ils ne sont plus bons qu’à cela, lui dit Émilie, en la prenant par la main.
Les deux filles sortent et claquent la porte derrière elles. Intriguée par le bruit, Aurore, qui se reposait dans le salon, se précipite dans le couloir.
  Vous étiez là ? Que se passe-t-il ? Pourquoi avez-vous claqué la porte ? Vous avez fait peur à vos deux petits.
  Excuse-nous, Aurore, mais ton ami ne veut pas nous aider. Il se moque de nos problèmes, répond Émilie.
  Tout d’abord, je vous rappelle que mon ami est votre père, et je n’accepte pas que vous disiez cela de lui. Depuis que je suis avec lui, je peux vous assurer qu’il a toujours fait tout ce qu’il a pu pour vous. Ensuite, même s’il n’a pas répondu favorablement à votre demande, ce n’est pas une raison pour claquer la porte. Enfin, je vous signale que vous manquez de diplomatie. On ne dérange jamais un homme lorsqu’il s’amuse, si l’on veut obtenir de lui une réponse favorable. Mettez-vous bien cela dans la tête, mes enfants. Vous ne le savez pas encore, à votre âge ?
  On s’en souviendra et merci pour ton conseil, mais pourrais-tu lui glisser un mot, lorsqu’il sera dans de bonnes dispositions pour ne rien te refuser ? relance Émilie.
  Je vous vois venir. Je suppose que vous voulez que je lui en parle au lit ? C’est comme cela que vous faites avec vos maris ?
  Ça marche à tous les coups, avec le mien, lâche Margot.
  Moi, pas toujours, mais tu ne risques rien d’essayer.
  C’est vrai, mais tout d’abord, expliquez-moi votre problème. Vous lui aviez peut-être demandé quelque chose d’impossible à réaliser ?
  Non, lui répond Margot, nous voulions simplement qu’il devienne maire.
  Attendez ! Je crois rêver. Vous voulez que votre père devienne une mère ?
Pas une mère, mais un maire ! Aurore, tu te moques de nous !
  Bien sûr. J’avais bien compris que vous aimeriez qu’il prenne la place de Marcoup.
  Ce mec-là est un incapable, il laisse tout faire, et en plus, il vole la commune. Cela ne peut plus durer ! Il faut absolument le virer et le remplacer par quelqu’un d’honnête, reprend Émilie.
  Vous croyez que votre père est celui-là, et qu’il accepterait de perdre ses petites habitudes de retraité, juste pour vous faire plaisir ?
  Papa est serviable et n’a jamais volé un centime à personne, reprend Margot.
  À vous entendre, on pourrait croire que c’est un petit saint.
  Bon, c’est vrai, il a quitté maman pour aller avec d’autres femmes, mais cela a parfois du bon puisque tu as été contente de le trouver. Tu ne crois pas ? lâche Émilie.
  C’est vrai qu’il est honnête et généreux. Et puis, après tout, cela ne lui ferait pas de mal de reprendre un peu de responsabilités. J’ai l’impression que depuis quelques semaines, il commence à tourner en rond. Vous avez raison, je vais lui mettre cette idée en tête.
Elles se précipitent sur Aurore et l’embrassent. Quelques secondes plus tard, on frappe à la porte d’entrée. Margot s’approche de la fenêtre, lève le rideau et annonce :
  C’est une voiture de la gendarmerie. Ils viennent te chercher, Aurore, tu as sans doute encore fait un excès de vitesse, avec ta « Porsche ».
  Fais-les entrer, ils viennent sans doute voir ton père.   
  Il va à nouveau râler, si c’est pour lui, lâche Émilie.
La porte est ouverte, le capitaine Ravigo apparaît.
  Bonjour mesdames. Que se passe-t-il dans votre village ? L’armée barre la route et pour passer, il faut montrer patte blanche.
  C’est comme cela deux fois par an, pendant quinze jours. Ce sont les militaires du camp de Rumipes qui effectuent des manœuvres. Ils notent toutes les entrées, toutes les sorties, le numéro d’immatriculation du véhicule, le nombre et le sexe des personnes à bord. Je ne vois pas à quoi cela peut servir, mais enfin, cela les occupe.
  Je suppose que c’est pour avoir des données en cas de vol ou de sabotage de leur matériel. J’aimerais rencontrer Philippe, est-il ici ?
  Oui Arsène, entre, je vais te conduire. Il est avec Jean et José pour leur traditionnelle partie de cartes. Il va être heureux de te voir, lui répond Aurore, devant les yeux inquisiteurs des deux filles.
Elle s’approche de lui, lui serre la main, l’entraîne jusqu’à la porte de la salle de jeux, ouvre celle-ci, puis  annonce :
  Je vous amène un quatrième joueur, vous allez être contents, cette fois-ci !
Les trois têtes se lèvent et se tournent vers l’entrée.
  Arsène ! Quelle bonne surprise ! Cela faisait longtemps que l’on ne t’avait pas vu, approche ! lance Philippe.
  Je vous laisse entre hommes, mais méfie-toi Arsène, je les soupçonne de tricher.
  Ne t’en fais pas Aurore, je ne suis pas venu pour jouer, mais pour leur dire un petit bonjour.
  Ah ! J’espère que tu ne vas pas encore lui demander de participer à une de tes enquêtes ?
  Je te rassure, je ne viens pas pour te le prendre, ton Philippe, il est trop vieux, maintenant.
  Trop vieux ! Trop vieux ! Si c’est pour me dire cela que tu es venu ici, tu pouvais passer devant la maison sans t’arrêter, lui lance Philippe, légèrement vexé.
Aurore s’approche de lui et l’embrasse.
  Ne t’en fais pas, pour moi tu es toujours aussi jeune qu’au premier jour où nous nous sommes rencontrés. Il n’y a que les célibataires qui vieillissent.
Philippe ne répond pas. Il l’embrasse de nouveau puis lui dit :
  Laisse-nous ma chérie, Arsène n’est pas en retraite, il vient sans doute pour le travail.
Aurore s’éloigne et ferme la porte derrière elle.
  Alors Arsène, qu’est-ce qui t’amène ?   Je viens de rendre une visite de courtoisie à ton maire, et je me suis dit que c’était l’occasion de passer pour discuter avec toi. Je ne m’attendais pas à rencontrer ici le chef Duroc*, mais j’en suis également heureux. Quant à vous monsieur, je n’ai pas l’honneur de vous connaître, mais je suis enchanté de vous rencontrer.    * c’est Jean, ancien brigadier-chef.
  Merci capitaine. Je suis comme ces deux zouaves, un retraité. Je travaillais à la ferme de Philippe. Voulez-vous que je vous laisse discuter avec eux ?
  Nullement, vous pouvez rester, mon ami. Philippe, je viens d’être informé d’une nouvelle disparition de femme. C’est la deuxième en un an, dans cette région. Les deux étaient des prostituées qui exerçaient leur métier dans les environs de Varicourt. La première habitait à Rethel, la seconde, à Pauvres. Elles ne sont pas rentrées à leur domicile, personne ne les a revues, elles n’ont pas été accidentées, ne sont pas sorties du territoire, et les corps n’ont pas été retrouvés. Malgré toutes nos recherches, nous n’avons aucun indice qui pourrait nous mettre sur une piste. J’aimerais savoir si tu as eu à résoudre un cas similaire, durant ta longue carrière ?
  Je me doutais bien que tu n’étais pas là simplement pour me dire bonjour, mais ça ne fait rien, tu as bien fait de venir. Durant ma carrière, j’ai eu ce cas une fois, il y a environ dix ans. Huit femmes, également des prostituées en exercice, avaient été signalées disparues, à la cadence moyenne de une par mois. Ce n’était pas uniquement dans notre région, c’était dans toute la France, le long d’un axe nord-sud. Après maintes surveillances sur le lieu de travail de ces dames, et avec une énorme chance, nous avons réussi à serrer l’assassin. C’était un routier. Il venait d’un pays scandinave, traversait notre pays et allait livrer la marchandise au Portugal. Dans le cas que tu viens de nous exposer, si l’assassin est revenu deux fois au même endroit pour commettre son forfait, à mon avis, ce ne doit pas être un transporteur, ou alors, il jouerait avec le feu et serait complètement débile. Je pense plutôt que c’est un maniaque local, et qu’il sera plus facile de le pincer en exerçant des surveillances dans les zones d’activité de ces prostituées.
  Tu viens de me dire que vous aviez arrêté cet assassin, avec une énorme chance. De quoi s’agit-il exactement ?
  Grâce à Interpol, nous avions appris que d’autres cas similaires avaient été signalés en Espagne et en Belgique. L’implantation des villes et la cadence quasi régulière des disparitions nous avaient logiquement fait concentrer nos recherches sur des véhicules effectuant ce trajet, à une date fixe. Des milliers de camions avaient été contrôlés sans succès, mais c’est en examinant les enregistrements des caméras de surveillance des parkings des restaurants que nous avons constaté que le même camion était à chaque fois là, le jour de la disparition. Sa plaque d’immatriculation nous a permis de lancer une recherche internationale. Il s’est fait pincer à l’entrée de Charleville. 

    
Il a avoué sans difficulté ? demande Jean.
  Nous avions découvert dans sa cabine une paire de menottes et une boucle d’oreille. La scientifique avait relevé quelques cheveux ainsi qu’un morceau d’agrafage de soutien-gorge. Après vingt-quatre heures d’interrogatoire, il a avoué. Il faisait monter une prostituée dans sa cabine, l’emmenait, s’arrêtait dans un endroit désert, la menottait, la déshabillait, l’étouffait avec ses vêtements, puis, après avoir lesté le corps avec un bloc de béton qu’il avait pris soin d’emporter au départ de chaque voyage, il balançait celui-ci dans un canal, une rivière ou un fleuve des environs.
  Depuis, a-t-on retrouvé ces corps ?
  À ma connaissance, deux seulement, lors du curage d’un canal.     A-t-il dit pourquoi il faisait cela ?   C’était un détraqué. Ce n’était pas pour avoir des rapports avec les femmes, mais pour se venger de son infirmité sexuelle. Il était jaloux de les voir gagner leur vie grâce à leurs charmes. De toute façon, ça ne peut pas être de nouveau lui, il s’est pendu dans sa cellule, juste avant son jugement.   Il a bien fait ! Ça coûtera moins cher à la société, lâche José. Les trois hommes le regardent, surpris. Quelques secondes plus tard, Jean lance au capitaine :   Vous êtes allé voir le sieur Marcoup. Savez-vous que Philippe va bientôt prendre sa place ?
  Tant mieux ! C’est la première fois que je le rencontre, et j’ai constaté que cet homme est froid, fuyant, une girouette. On ne sait pas ce qu’il pense, et en plus, il n’aime pas les militaires. Je ne lui fais pas confiance. Comment a-t-il pu être mis à la tête d’une commune ? Lorsque tu seras maire, Philippe, je pourrai te demander quelques petits services, sans en rendre compte à Aurore, c’est formidable !
  Oh là ! Attendez tous, je n’ai jamais dit que j’allais me présenter au conseil. Je pense que mes filles, mes gendres et Aurore vont tout faire pour me décider, mais je connais trop les ennuis de cette charge pour l’accepter.
  En vieillissant, deviendrais-tu un peu fainéant, lieutenant ? lui envoie le capitaine.
  Pas qu’un peu, à mon avis, beaucoup, poursuit Jean.
  Dites-voir, vous deux, pouvez-vous me dire combien vous a donné Aurore pour me lancer de telles piques ?
Puis, se tournant vers José, il lui dit :
  Toi, tu ne dis rien ?
  Non Philippe, j’écoute, mais je suis de leur avis, vous n’avez pas le droit de vous dégonfler, vous feriez un bon maire.
  Tu es encore pire qu’eux ! Ce n’est pas possible ! C’est un coup monté ! Alors maintenant, si je ne me présente pas, je suis un dégonflé ?   Diriger une commune, même petite, c’est mieux que de croupir dans une pièce en jouant aux cartes, tu ne crois pas ? lui envoie de nouveau le capitaine.   Dites ce que vous voulez, mais je peux vous assurer que jamais je ne serai maire de ce village. Tu prendras bien un petit whisky avec nous ?
  Un petit, juste pour te faire plaisir.


Philippe va chercher un verre, verse une dose dans celui-ci, dans le sien, dans celui de ses amis, puis y dépose des glaçons, et annonce :


  Buvons à notre santé, mes amis.
  Et à notre futur maire ! poursuivent, en cœur, Jean et José, sous le regard amusé du capitaine.

Quelques minutes plus tard, celui-ci quitte la salle de jeux, accompagné par Philippe.

  Arsène, tu prendras bien une petite part de galette ardennaise, avant de partir ? lui lance Aurore.
  Volontiers, je l’adore, et en plus, je constate qu’elle a été confectionnée par la maîtresse de maison.


Il saisit une part sur le plateau tendu par Aurore, la déguste, puis dit :


  Mes félicitations, elle est excellente.
Aurore esquisse un léger sourire, puis s’éloigne vers la cuisine avec le reste. Philippe la regarde faire, surpris.

  Arsène, tu es drôlement gâté. J’aurais bien aimé aussi en avoir un morceau, mais je vois que ce n’est pas le cas. Que se passe-t-il ?
  À mon avis, ce n’est que le début de ce qui risque de t’arriver, si tu refuses de te présenter au conseil municipal. Tu ne pourras pas lutter éternellement contre trois femmes. Si tu veux conserver ton petit confort, et de bonnes relations avec elles, écoute-les, inscris-toi sur la liste, et tu auras la paix à la maison. C’est le conseil d’un ami.
  Il n’en est pas question. De toute façon, j’en aurai une part ce soir, après le repas, lui répond Philippe.
Quelques secondes plus tard, Aurore revient vers eux, tenant dans ses mains le reste de la galette emballé dans du papier aluminium.

  Tiens, prends le reste, tu pourras le déguster ce soir.
  Oh non ! Il y en a trop. Tu devrais en garder un morceau pour Philippe, je crois qu’il l’adore aussi, lui répond Arsène.
  Ne t’inquiète pas pour moi, je sais qu’elle en fait toujours cuire deux, en même temps.
  C’est vrai, mais tes filles viennent de se partager la deuxième. Tu n’as pas de chance, mon ami. Va retrouver tes copains de jeu qui t’attendent, je vais accompagner Arsène jusqu’à son véhicule, lui répond Aurore.

Alors que Philippe reste immobile, stupéfait par la réaction de sa compagne, d’habitude toujours aux petits soins pour lui, elle entraîne Arsène. En ouvrant la porte du véhicule, celui-ci lui demande :

     Dans quelle région es-tu née ? 
  Je suis ardennaise et fière de l’être. S’il ne sait pas ce que cela veut dire, il va l’apprendre à ses dépens.
  Tu as raison, et je t’approuve. Cela ne lui ferait pas de mal de reprendre une petite activité. Merci encore pour la galette, au revoir, et à un de ces jours.
La voiture s’éloigne, Aurore rentre.

  Tu n’es pas encore avec tes amis ? Qu’attends-tu ? lance-t-elle à Philippe qui n’a pas bougé.
  Pourquoi ne m’as-tu pas gardé un morceau de galette ? Tu sais pourtant que je l’adore.
  Tes filles étaient tellement déçues par ton comportement que je les ai consolées en leur donnant la galette qui t’était destinée. Que veux-tu ? Il fallait bien que je fasse quelque chose pour elles. Je te signale que si tu restes là plus longtemps, tu vas te faire attraper par Jean et José.
Elle retourne à la cuisine, il retourne jouer.

  Bon, après cet intermède, je sens que je vais vous mettre une bonne dérouille, annonce Philippe.
  Ça tombe mal, il est déjà tard, et j’ai promis à Geneviève* de rentrer de bonne heure. On remettra cela à demain, si elle n’a pas prévu de faire des courses, ajoute Jean. * son épouse
  Bon, j’ai compris, vous vous êtes tous ligués contre moi. Vous voulez que je me présente aux élections ? D’accord ! Je vais de ce pas aller m’inscrire sur la liste, mais je ne m’en fais pas, même si je suis élu, je ne serai jamais maire. Ici, il faut être né au village, et agriculteur, pour être choisi parmi les onze conseillers municipaux.
  À cette heure-ci, le secrétariat de mairie est encore fermé. Puisque tu es revenu dans de bonnes dispositions, nous pouvons faire de nouvelles parties, en attendant, lance Jean.
     Et Geneviève ?
  Je viens de me souvenir qu’elle était partie chez Marie-Agnès*, cela ne peut pas mieux tomber.    * leur fille.
  Tiens ! Le vent a changé de sens, lui répond Philippe, en le regardant d’un air moqueur.
Les parties de cartes reprennent et se poursuivent jusqu’à dix-sept heures. Jean, qui surveillait la vieille comtoise, lance soudain :

  C’est fini, il est l’heure d’arrêter. Monsieur le futur maire doit aller en mairie pour s’inscrire, s’il veut être élu conseiller municipal.
Les cartes sont rangées, les joueurs se lèvent et quittent le local. Aurore les regarde sortir.
  Vous semblez tous pressés, que vous arrive-t-il ?
  Comme, de temps en temps, je commence à m’ennuyer, j’ai décidé de me battre contre cet abruti de maire qui ne respecte pas la loi. Un ancien gendarme ne peut pas accepter cela. Je vais donc m’inscrire sur la liste des candidats, répond Philippe.
  Nous aussi, lancent à leur tour Jean et José.
  Eh bien ! Puisque c’est comme cela, à votre retour, vous garderez les enfants, j’irai aussi m’inscrire, et en passant, j’irai convaincre tes filles et leur mari d’en faire autant. Plus il y aura de conseillers de notre côté, plus tu auras de chance de passer maire, mon chou.
Jean se retourne vers Philippe et lui lâche :

  C’est vrai que si nous sommes tous élus, tu as toutes les chances d’être sélectionné, même si tu n’es pas né ici.
  Pour fêter cela, je vais préparer deux bonnes galettes ardennaises, poursuit Aurore.

*

 

 Les trois hommes quittent la maison, se dirigent vers la mairie et y entrent.

  Oh là ! Les retraités sont de sortie, lance le secrétaire de mairie.
  C’est rare, mais cela arrive. Tu vois, mon petit Pivert, on vient s’inscrire pour l’élection des conseillers municipaux. On en a marre d’avoir des incapables à la tête de la commune et on a décidé de tout faire pour prendre leurs places, lui répond Jean.     
  Vous avez raison, et je vous approuve. Cela va être dur. Vous n’ignorez pas qu’ils sont tous la main dans la main pour s’accaparer les biens de la commune, mais si vous montez bien votre affaire, vous y arriverez. Ils se croient doués, mais en réalité, ils ne sont bons qu’à cultiver leurs champs, et encore, pour certains ce n’est même pas le cas.
  Tu as bien une petite idée de ce qu’il faudrait faire pour avoir une chance de les battre ? lui demande Philippe.
  La majorité des électeurs inscrits ne vient pas voter. Ici, tout le monde sait que seul un agriculteur a une chance d’être maire. Je vous suggère donc de rendre visite à ceux qui ne se déplacent pas le jour du vote, et leur expliquer ce que vous cherchez à faire. Si vous arrivez à les convaincre de voter pour vous, vous passerez, c’est certain.
  D’accord, mais peux-tu nous donner la liste de ceux qui ne viennent pas voter ?    Je n’en ai pas le droit, mais comme votre action me plait, si l’un de vous passe dans le bureau d’à côté, il trouvera cette liste sur la photocopieuse. En la déposant sur la vitre et en appuyant sur le gros bouton vert, il y a de grandes chances pour qu’une copie en sorte. Faites vite, le maire ne va pas tarder à venir.
  J’y vais, sortez et retenez Marcoup, s’il arrive, lance aussitôt Philippe. 
Trente secondes plus tard, il revient.
  Merci, Pivert, tu nous rends un grand service. En quittant le secrétariat, passe à la maison, Aurore sera heureuse de te servir une part de galette.
  Cela tombe bien, je voulais la rencontrer pour un petit problème de santé.
     
Alors, à ce soir, et merci encore.
Il sort de la mairie, rejoint ses deux amis, puis tous trois reviennent à la maison. 
  Ma chérie, nous venons de marquer un point pour les élections. Pivert est avec nous. En quittant le secrétariat, il viendra déguster ta galette.
  Tant mieux. J’ai contacté tes filles. Elles iront aussi s’inscrire avec leur mari, puis ils reviendront tous manger ici, ce soir. Les galettes sont encore dans le four. Surveille-les, ainsi que les enfants. Je vais m’inscrire.
Elle s’éloigne de la maison. Philippe prend Quentin sur ses genoux, Jean attrape Stéphanie, José les regarde et lance :

    
Et moi, je sers à quoi ?
   Surveille les galettes, et ne les laisse pas griller si tu ne veux pas voir Aurore en furie.

Dix minutes plus tard, Aurore est de retour. 

     
Dis donc ! Tu n’as pas traîné, lance Philippe.
  Lorsque je suis entrée, le secrétaire était en grande discussion avec Marcoup. Dès qu’il m’a aperçue, ce trouillard s’est esquivé dans le bureau voisin, sans dire un mot. Pivert m’a regardée, m’a sourit et m’a dit bonjour tout naturellement. Il a inscrit mon nom sur la liste qu’il tenait, s’est levé, m’a raccompagnée à la porte en me glissant à l’oreille : « Il est furieux. À tout à l’heure, madame ».
  Tu penses, en voyant nos noms sur la liste, il a de quoi se faire des cheveux blancs. Quand il va apprendre que tu venais aussi pour t’inscrire, il va faire une crise cardiaque. Avec tout le bien que tu fais autour de toi, tu es sûre d’arriver en tête des résultats … et nous nous mettrons tous d’accord pour te placer à la tête du conseil, lui répond Philippe.
  Oui, et comme cela, tu continueras à te rouler les pouces. Nous ne sommes pas encore à Noël, tu peux toujours rêver. Tu seras désigné, et tu feras le travail de maire. Cela fera bouger tes neurones !
   
Bravo ! lancent Jean et José qui les observaient avec amusement, sans dire un mot.        
Aurore se retourne et lâche :

     
Les galettes sont sorties ?
José se précipite à la cuisine, ouvre le four, enfile un gant isolant, sort la première, puis la deuxième, revient et annonce :

     
Heureusement que j’étais là, un peu plus, elles brûlaient.
La réflexion fait rire l’assemblée, malgré les yeux réprobateurs d’Aurore.

   
Mes amis, j’aime être en votre compagnie, mais Geneviève doit être rentrée, et elle risque de s’impatienter. Je vais lui annoncer la grande nouvelle. Bonne soirée, et à demain, annonce Jean.
   Au revoir, Jean. Embrasse-la pour nous, lui répond Aurore.
Il quitte la maison, Aurore retourne à la cuisine, Philippe et José jouent avec les enfants. Un quart d’heure plus tard, les parents de Quentin et Stéphanie entrent.

   
Maman ! Papa ! Lancent les jeunes qui se précipitent vers eux.
Après quelques embrassades, les adultes se retrouvent dans le salon, un verre à la main.

    
Marcoup est vert, lance Olivier. Lorsqu’il nous a vu entrer tous les quatre, il nous a bousculés pour sortir, et il est parti sans dire un mot.
   Il a dû en attraper une diarrhée, lui répond Philippe. En tout cas, actuellement, il y a neuf inscrits, Marcoup et nous. Il serait bon de faire inscrire d’autres personnes, celles que les agriculteurs considèrent comme des étrangers. Cela permettrait à ces braves gens de faire voter leur famille, pour eux … et pour nous, naturellement, en rayant ceux du conseil actuel. 
   Je connais bien le jeune de la caravane. J’ai dépanné plusieurs fois son vieux Citroën. Un jour, il m’a dit qu’il ne pouvait pas sentir les  « Culs terreux du village ». Sur le coup, je me suis senti un peu vexé, mais en l’écoutant, j’ai compris qu’il avait raison, et nous sommes restés en bon terme. J’irai le voir demain matin. Je lui expliquerai ce que nous voulons faire contre le conseil actuel, et je lui demanderai de s’inscrire avec nous. Sa femme, lui, ses parents, cela ferait toujours quatre voix de plus dans notre camp, lance ludovic.
 Les deux couples d’étudiants qui se sont installés dans « La Ferme des pigeons » ne peuvent pas sentir Marcoup. Je suis sûr de ramener quatre voix supplémentaires, poursuit Olivier.
  Je vais rendre visite aux mères dont les enfants prennent le bus, pour aller à l’école. Je vais leur rappeler que celle du village a été fermée sur demande de Marcoup et de ses deux adjoints, renchérit Margot.
  Tu as raison, ma fille. Annonce aussi que si nous sommes élus, nous ferons tout pour rouvrir une classe. Il y a assez d’enfants dans le village pour le faire, et je connais bien l’inspecteur d’académie, c’est un de mes amis, lance à son tour Philippe.
De mon côté, je rendrai visite au châtelain. C’est un érudit. J’ai discuté plusieurs fois avec lui. Il a fait partie du conseil pendant six ans. Il a été dégoûté de voir comment le maire et ses deux acolytes magouillaient et transgressaient la loi, à leur profit. Il avait tout fait pour les maintenir dans le droit chemin, mais les décisions acceptées en conseil n’étaient jamais respectées. Le compte rendu rédigé par le maire ne reprenait que les décisions favorables aux agriculteurs, les autres étaient omises. Il a préféré ne pas se représenter pour ne pas cautionner ces malversations. Il connaît du beau monde, et il est ouvert à la discussion. Et toi, ma chérie, que vas-tu faire pour nous aider dans cette campagne ?
 Rien de plus que d’habitude. Je vais continuer à faire le bien autour de moi, en rendant visite et en soignant gratuitement les malades et les personnes âgées, mais exceptionnellement, en les quittant, je leur glisserai à l’oreille que si je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour les aider, en échange, j’aimerais bien qu’ils m’aident à remplacer ce conseil municipal qui ne fait rien pour eux.
  C’est parfait, c’est un petit chantage déguisé, mais, comme on dit souvent, la fin justifie les moyens, répond Philippe.
 Avant que l’on se retourne vers moi pour me demander ce que je vais faire, je vous précise que je suis d’accord pour faire l’appariteur et le garde-champêtre, bénévolement, ce qui remettra un peu d’animation dans le village, et les habitants seront heureux d’être informés. Cela ne sera plus une information réservée aux amis, comme actuellement, lance José.
  
 Bonne initiative, José, lui répond Margot. J’ai un gros tambour et deux baguettes dans notre grenier. Je vais les nettoyer et je vous les apporterai. Les enfants seront heureux de vous suivre, et ça rappellera le bon vieux temps aux anciens.

Un véhicule arrive dans la cour. Philippe regarde par la fenêtre.

     
C’est Pivert.

Il se dirige vers la porte, ouvre, et le fait entrer.

   
Mes amis, j’ai de bonnes nouvelles. Marcoup a peur. Il sent qu’il ne sera pas réélu. Il m’a demandé de venir demain pour mettre de l’ordre dans toute la paperasse qu’il laisse traîner, sans y répondre. Il m’a avoué qu’en apprenant que vous vous étiez déjà inscrits à huit, ses deux adjoints avaient décidé de ne pas se représenter, par peur de prendre une déculottée. Même s’il amadoue d’autres agriculteurs, ils auront du mal à être six pour avoir la majorité au conseil. Il faut tout de même rester prudent, car, à Marival, les élections sont souvent truquées. Je ne peux pas vous en dire plus, mais le châtelain a découvert comment ils font, et il serait bon de le rencontrer. Voilà pour aujourd’hui. Pourrais-je discuter avec vous, en privé, madame Aurore ?

     
Suivez-moi, monsieur Pivert.
Ils s’éloignent et s’enferment dans la pièce réservée aux consultations. Dix minutes plus tard, ils en ressortent.

 
Attendez, je vais vous donner une part de galette que vous pourrez déguster avec votre épouse. Dommage que vous n’habitiez pas dans notre village, je vous aurais demandé de voter pour nous, lui lance Aurore.
  Ne vous en faites pas pour cela. Demain, j’irai  rendre visite à mes parents et beaux-parents. Ils ne vont plus voter depuis fort longtemps, mais je vais les décider à le faire pour vous, quitte à aller les chercher et à les emmener le jour du vote. Je ferai aussi un peu de publicité cachée, lors de mes permanences, car, avant le vote, quelques anciens viennent me demander pour qui il est préférable de voter. Je vous remercie encore pour tout, et je vous laisse en famille. Au revoir madame, au revoir messieurs. 
     Bonsoir monsieur Pivert, lui répond toute la famille.

 *

Les jours suivants, Aurore, Émilie, Margot, Ludovic et Olivier ne ménagent pas leur peine pour effectuer la tâche qu’ils s’étaient attribuée.
Philippe a rencontré le châtelain. Il était heureux d’apprendre que le village allait enfin se révolter contre la tyrannie de Marcoup. Il a expliqué à Philippe comment les scrutins étaient truqués, et ce qu’il fallait faire pour éviter de se faire voler des voix, mais il n’a pas accepté de revenir au conseil.
À la surprise générale, José a inauguré le tambour en annonçant dans les rues que le bureau de vote serait ouvert le dimanche de huit heures à dix-huit heures, sans interruption. Il fut suivi par les enfants, et fort applaudi par les anciens sortis sur le pas de leur porte.

*

Le dimanche arrive. C’est le grand jour pour tous les candidats. Dix-huit sont inscrits sur la liste unique. Onze seulement seront élus. Dans un dernier sursaut, pour sauver sa place, Marcoup a inscrit quatre couples d’amis, sur la liste. Le résultat risque d’être serré. D’un côté, la famille et les amis de Philippe, plus le jeune de la caravane, soit neuf, de l’autre, Marcoup et ses amis, soit neuf aussi.
À huit heures précises, la porte du bureau de vote est ouverte. Marcoup et un de ses amis sont derrière la table sur laquelle repose l’urne.

Philippe entre avec sa fille Margot. Le maire et son acolyte les regardent sans dire un mot.

   Bonjour messieurs, lancent ensemble Philippe et Margot.
Pas de réponse.

   
Nous venons voter, mais avant, j’aimerais vérifier si cette urne en bois est vide, et fermée avec deux cadenas différents, annonce Philippe.
Marcoup pâlit, regarde son voisin et lui dit :

     
Tu sais où il y a des cadenas ?
     Non, d’habitude, on n’en met pas.
    Par hasard, j’en ai justement deux différents dans ma poche. Je veux bien vous les prêter jusqu’à ce soir, monsieur le maire, lui annonce Philippe en se dirigeant vers l’urne.
Il l’ouvre, puis regarde à l’intérieur.

   
Et je retire aussi ces bulletins déjà raturés que vous avez sans doute oubliés, avant de fermer le couvercle. Voilà, c’est fait, maintenant cadenassez l’urne, s’il vous plait.
Vert de peur, Marcoup s’exécute.

 
Je suis le premier votant de la journée. Je conserve donc jusqu’à ce soir les clés d’un cadenas, et je vous confie les clés du deuxième. Maintenant, je vous signale que votre bureau de vote n’est pas en règle. La loi oblige la présence de trois personnes, et non de deux, comme actuellement. Ma fille va donc se dévouer pour vous assister, et je me charge de lui trouver des remplaçants pour la suite de la journée. Avez-vous des observations à faire, ou voulez-vous d’autres précisions ?
  Je constate que vous n’êtes venus que pour nous emmerder, lui répond le premier magistrat de la commune.
  Vous êtes un impoli et un tricheur, monsieur le maire, poussez-vous et laissez-moi une place, lui lance aussitôt Margot, heureuse de montrer qu’elle n’est pas venue  pour se laisser faire.
Philippe lui sourit, l’aide à s’asseoir, lui tend sa carte d’électeur et lui dit :

   
Heureusement qu’il y a maintenant une jolie fille dans ce bureau. En les regardant, je comprends pourquoi les villageois rechignent à venir voter.
Margot lui tend une feuille sur laquelle sont imprimés les noms des candidats, ainsi qu’une enveloppe bleue, puis lui dit :

  
Voulez-vous bien passer dans l’isoloir, s’il vous plait, monsieur.
Philippe s’exécute. Quelques instants plus tard, il en sort, glisse l’enveloppe dans la fente de l’urne, signe la feuille à l’emplacement indiqué par sa fille, puis s’en va, en lâchant :

   
J’admire le tableau : une jolie fille qui travaille, encadrée par deux potiches immobiles. Au revoir messieurs, à tout à l’heure, ma fille.
Il sort, prend la direction de la ferme et entre. Toute l’équipe est là, à l’attendre.

    
Alors ? lui demande Aurore.
   C’était comme avait dit le châtelain : pas de cadenas, des bulletins déjà mis dans l’urne, et à deux pour garder le bureau. J’ai remis tout en ordre, et Margot fait le travail. Avec elle, ils ne pourront pas ajouter les bulletins de ceux qui ne peuvent pas venir voter. Il faut maintenant que chacun fasse ce qui a été prévu. S’il vous reste un peu de temps de libre, passez-le en spectateur dans le bureau de vote, cela énervera un peu plus ce tricheur qui ne doit pas nous porter dans son cœur.

 *


Les heures s’écoulent. Chacun fait son devoir et son travail. De nombreuses voitures font l’aller et retour entre la mairie et les habitations.

Les villageois viennent voter en masse.

Découragés devant cet afflux de votants, et l’impossibilité de faire la petite salade habituelle avec les bulletins de vote, le maire et ses amis abandonnent la tenue du bureau. C’est Philippe, ses gendres, et le jeune de la caravane qui se dévouent pour assurer la continuité jusqu’à la fin.

Il est dix-huit heures. Tous les candidats sont là pour le dépouillement, sauf le principal intéressé, le maire, celui qui a les clés du deuxième cadenas. Une dizaine de personnes leur tient compagnie.

Dix minutes passent dans l’attente, toujours pas de maire, ni de clés. Un de ses amis se décide enfin à se rendre chez lui. Il revient avec les clés, en annonçant que le maire est couché, malade. Cette annonce fait sourire les spectateurs.

Les cadenas sont retirés, les bulletins comptés. C’est bon, le nombre d’émargements correspond au nombre de bulletins. Le dépouillement commence. Un à un, les noms sont lus et cochés par les scrutateurs volontaires, puis les totaux sont faits. Le résultat est aussitôt proclamé : Aurore arrive en tête, suivie de près par Philippe, Margot, Émilie, et toute l’équipe. Deux amis de Marcoup arrivent en dixième et onzième place, mais lui se retrouve en dernière position.

Les applaudissements crépitent. Philippe remercie toutes les personnes présentes et annonce que l’élection du maire se déroulera en public, le vendredi suivant, à dix-huit heures. Il les invite à assister à celle-ci, en précisant qu’elle sera suivie d’un vin d’honneur offert par Aurore.

Un peu surprise par cette annonce, Aurore ajoute :

  Vous avez fait le bon choix, vous méritez bien ce vin d’honneur.
De nouveaux applaudissements, puis la salle se vide, petit à petit.
Les feuilles de décompte sont signées par les scrutateurs, puis Philippe les emporte dans le bureau du secrétaire. Il décroche le téléphone, appelle la préfecture, annonce les résultats, raccroche, puis revient vers les élus qui attendent.

  
Ma chérie a préparé d’excellentes galettes, et j’ai  mis le champagne au frais. Nous vous attendons à la ferme pour arroser cette victoire. 
Mal à l’aise, les deux amis de Marcoup se dirigent vers lui. Le premier lui tend la main et lui dit :

     
Au revoir et félicitations, vous avez été les plus forts.
 Je crois que nous ne nous sommes pas bien compris, mes amis. Désormais, vous faites partie du conseil municipal au même titre que nous tous, et vous êtes également invités, lui répond Philippe.
   Merci, nous acceptons, et nous sommes heureux de l’apprendre.

 *

Une heure est presque passée, lorsque la fourgonnette de la gendarmerie s’arrête dans la cour. Bertrand et Thalès en descendent, puis ils viennent frapper à la porte. Aurore va ouvrir.

     Bonjour madame.
   Bonjour messieurs les gendarmes. Vous arrivez bien, il reste un peu de galette et du champagne.
Je suis désolé, madame, nous sommes en service et n’avons pas beaucoup de temps devant nous. Nous ramassons les résultats de l’élection pour les porter à la préfecture, et nous avons déjà perdu beaucoup de temps chez le maire. Personne ne répondait, et lorsque nous avons enfin trouvé son ouvrier, celui-ci nous a dirigés vers vous. Avez-vous ces documents ? 
Philippe arrive avec l’enveloppe cachetée.

 
Je suppose que c’est ce que vous venez chercher, adjudant ?
 Effectivement, et à ce que je vois, vous êtes les vainqueurs. Toutes nos félicitations, Philippe, et je suppose que dans quelques jours, nous devrons dire : « Monsieur le maire » ? 
  Il n’y a encore rien de fait, mais même si c’est le cas, je préfère que vous continuiez à m’appeler Philippe.
  C’est entendu. Le capitaine va être content d’apprendre votre succès. Au revoir madame, au revoir Philippe.

Les gendarmes montent dans la fourgonnette et s’éloignent.
Petit à petit, la maison se vide. Aurore et Philippe se retrouvent enfin seuls.

  Tu as gagné, ma chérie, tu es arrivée la première. Je vais donc proposer que tu deviennes « Madame le maire de Marival », lui annonce Philippe.
   Elle s’approche, le regarde dans les yeux, l’embrasse, puis répond :
 Tu dois oublier que je sais lire dans tes pensées, mon pauvre chéri. Vendredi, j’annoncerai que je ne suis pas candidate, et je demanderai à tous les conseillers de voter pour toi. D’ailleurs, c’est ce qui était prévu et accepté par tous, dès le départ.
  Eh oui ! Je dois dire adieu à la tranquillité.
De nouvelles embrassades, puis ils se mettent à table.

*

Les jours passent. Pivert a repris tous les documents en instance, et remis de l’ordre dans ce que Marcoup avait entassé. Le nouveau maire pourra compter sur lui.
Mercredi, il est venu rendre visite à Philippe pour lui soumettre quelques suggestions, avant de se faire soigner par Aurore.

 *

Le vendredi soir, comme annoncé par José, le nouvel appariteur bénévole, tous les habitants étaient invités à assister à l’élection du maire.
De nombreux Marivalois se sont déplacés, et s’entassent dans l’ancienne classe. Derrière une table recouverte d’un tapis vert, les élus sont assis. José, le plus âgé des conseillers, se lève et ouvre la séance. Il annonce l’ouverture du premier conseil de cette municipalité, puis propose de passer à l’élection du maire. Il fait passer de petits papiers blancs à ses collègues, puis s’adressant à Aurore, il lui dit :

  Madame, vous êtes arrivée première au résultat de l’élection. Il est logique que la fonction de maire vous revienne. L’acceptez-vous ?
  
Je te remercie, José, mais je tiens à consacrer tout mon temps aux malades et nécessiteux de notre région, c’est pourquoi je décline ton offre. Par contre, je propose à tous les élus de désigner la personne qui, au début de cette aventure, ne voulait pas se présenter aux élections, juste pour continuer à poursuivre sa petite vie tranquille de retraité. Bien sûr, je veux parler de …  

    
Philippe ! lancent tous les conseillers.

La foule applaudit, puis scande :

 Phi…lippe ! Phi…lippe ! Phi…lippe !

Aurore se retourne vers lui et lui dit :
   Mon chéri, je te fais remarquer que je n’ai pas prononcé ton prénom.
  Voyons, mesdames et messieurs, faites le silence, s’il vous plait ! L’élection doit se faire dans le calme, et à bulletin secret, reprend José.
Un à un, les conseillers passent dans le couloir pour inscrire le prénom de leur préféré, sur le papier, puis ils reviennent et le déposent dans l’urne ouverte.
Lorsque le vote est terminé, José retire les bulletins et les fait lire par Margot, la plus jeune conseillère.
Les dix premiers papiers sortis portent le prénom : « Philippe ». Lorsqu’elle arrive au dernier, Margot se tourne vers son père, attend quelques instants, puis dit :

   
Mesdames et messieurs, nous venons de mettre à la tête de notre commune un homme qui ne sait pas écrire … Il a mis un bulletin blanc. 
Ces dernières paroles font rire l’assemblée, puis des applaudissements nourris se font entendre.
La réunion se poursuit dans une excellente ambiance, avec l’élection de deux adjoints et la composition des diverses commissions municipales.
À la fin, tous sont invités à se rendre dans la grande salle de la ferme pour déguster la galette et quelques coupes de champagne.

 

III

Les mois passent. Sous l’impulsion de Philippe, le village change à vue d’œil. Les projets ne manquent pas et les réalisations suivent rapidement.
Avec les réunions des différentes commissions, celles du conseil, les entretiens avec le préfet, les démarches auprès des administrations, les réunions de chantier, sans oublier les impitoyables appels téléphoniques, en pleine nuit, pour des animaux qui divaguent sur la route, la petite vie tranquille du retraité Philippe s’est transformée. Jean et José ont la nostalgie de leurs parties de cartes régulières, Émilie, Margot, et leur mari doivent de plus en plus s’occuper de leur progéniture, Aurore voit de moins en moins son compagnon, mais tous oublient ces petits problèmes pour soutenir Philippe.   

 

IV

 

 
Les excellentes relations de Philippe sont intervenues pour lui faire obtenir la faveur exceptionnelle de rouvrir une classe fermée, même si la fermeture résultait d’une demande de la précédente municipalité.
Une partie de la population s’est mobilisée pour rénover l’appartement affecté à Flore, une jeune institutrice de vingt-neuf ans qui a emménagé fin août. 

 

*

 Dès le premier jour de la rentrée, la classe est remplie par les enfants du village. Les parents, heureux de ne plus voir leur progéniture perdre son temps dans les cars scolaires, sont venus souhaiter la bienvenue à cette jeune demoiselle, pleine de charme et de dynamisme.
Les semaines passent. Tout serait parfait, si certains ne faisaient courir des bruits sur le choix de l’institutrice, et sur le temps passé par celle-ci, avec le maire, en tête-à tête dans son bureau.

Mis au courant par Aurore, via ses filles, Philippe a vite fait de balayer ces insinuations mensongères. Le choix de Flore, dans lequel il n’a pas eu à intervenir, a été fait par le rectorat, et le temps passé avec elle a servi à étudier deux cas sociaux d’élèves, plus des projets de fêtes et d’animations. Néanmoins, pour éviter toute nouvelle attaque de ces anonymes médisants, il invite désormais un membre du conseil municipal à chacun de ces entretiens.
V
Deux mois passent. Les ragots cessent. Il est 15h32 lorsque le portable de Philippe vibre.

  
Monsieur le maire, venez vite, il y a le feu dans les poubelles de l’école, lui annonce Flore, affolée.
Attablé avec ses amis joueurs, sans répondre, il se dresse aussitôt et lance à Jean :

     
Il y a le feu à l’école, préviens les pompiers, j’y vais.
Il court vers son véhicule, monte, et s’éloigne à vive allure. Arrivé sur place, il pousse un soupir en constatant que l’institutrice a eu la présence d’esprit de faire sortir les enfants de la classe. Ils sont tous à ses côtés, sous le préau, au fond de la cour, mais ils ne peuvent sortir car le local à poubelles est implanté juste à côté de la porte d’entrée. Le feu continue sa propagation. Le local à poubelles est complètement détruit et la charpente du toit de l’école commence à brûler.
Philippe pénètre dans la mairie, actionne la sirène, sort, monte dans son 4X4, fait le tour de la clôture grillagée de l’école, s’arrête face à elle, près du préau, puis avance lentement. Le grillage se couche sous la poussée du véhicule, puis le 4x4 recule. Philippe descend, court vers les enfants et Flore, puis les aide à sortir par le passage qu’il vient de créer. 
Les premiers villageois alertés par la sirène arrivent avec des seaux, les remplissent dans le bac de la vieille fontaine, puis arrosent la base des flammes. Les « Pin-pon ! » du camion des pompiers se font entendre au loin. Il arrive de Champy. L’avertisseur de la gendarmerie se joint à eux.
De plus en plus de seaux se déversent sur le feu, mais l’eau de ceux-ci ne peut atteindre le toit de l’école. Maintenant, il est la proie des flammes. La rapidité de déploiement du matériel arrivé sur place, la quantité d’eau envoyée, et la puissance du jet ne peuvent sauver la toiture. Elle s’effondre au bout de quelques minutes, dans un fracas assourdissant. Les pompiers continuent d’arroser, mais il n’y a plus aucun espoir, tout est détruit, l’école et le logement. C’est la désolation totale. Les enfants ont rejoint leurs parents, les larmes coulent sur de nombreux visages. Tous regardent avec effroi les restes de leur école dans laquelle ils avaient mis tant d’espoirs. Sur un banc, prostrée, tenant encore deux enfants contre elle, Flore est immobile, en pleurs. Lorsque Aurore arrive sur place, elle se dirige vers eux, prend Flore dans ses bras, la console, puis la fait monter avec les enfants dans le 4x4. Philippe, à son tour, s’approche du véhicule.

  
Emmène-les, et occupe-toi d’eux, je reste ici avec les pompiers et les gendarmes, lui dit-il.

*

Le feu est presque circonscrit. Philippe monte sur un seau retourné, regarde la foule et annonce :

 Mes amis, ce n’est pas un incendie qui va nous empêcher d’avoir notre école. Je vous invite à me suivre à la ferme. Nous allons y installer une classe provisoire, et dès demain, elle sera ouverte à nos petits.
Les applaudissements fusent. Encore quelques minutes de discussion avec les pompiers et les gendarmes, puis Philippe se dirige vers sa ferme, accompagné par les villageois.

*

Trois heures plus tard, la grande salle de jeux de la ferme est entièrement transformée en une charmante petite salle de classe. Les enfants ont déjà choisi leur place, et il faut l’arrivée des gendarmes, qui désirent rencontrer le maire, pour rappeler à tous les villageois qu’il est l’heure de rentrer.
Pendant ce temps, Flore, qui a tout perdu dans cet incendie, sur l’offre de Margot avec qui elle avait sympathisé dès son arrivée, s’installe dans un tout petit pavillon indépendant construit à une centaine de mètres de sa ferme. Des vêtements de remplacement lui sont également offerts par son amie, de corpulence similaire.
Philippe entraine l’adjudant Bertrand et le brigadier Thalès dans son bureau, puis leur demande :

  Avez-vous trouvé quelque chose ?
  Aucun doute, c’est un acte criminel. Nous avons relevé sur le mur de l’école, côté logement, une inscription faite à la craie blanche, lui répond Bertrand.
  Et c’était écrit ?
   « J’aurai ta peau ». 
  Oui, mais la peau de qui ? La mienne, ou celle de l’institutrice ?
 
C’est ce que nous devrons trouver. En attendant la scientifique, qui ne sera là que demain, nous avons établi un périmètre d’accès interdit. Personne ne doit y pénétrer, et je vous serais reconnaissant de bien vouloir surveiller, de temps en temps.
  J’irai y faire un tour tout à l’heure, et je demanderai à Olivier de surveiller depuis sa fenêtre.
  C’est vrai qu’il habite juste en face. Nous irons aussi le voir demain pour lui demander s’il n’a pas, par hasard, vu quelqu’un écrire ce texte sur le mur.
Tel que je le connais, s’il avait vu quelqu’un le faire, je suis certain qu’il lui serait tombé dessus. Il a horreur de ces gens qui ne respectent pas le bien d’autrui. Mais vous avez raison, même s’il n’a vu personne, il a peut-être sa petite idée sur la question. De toute façon, dès demain matin, je ferai une tournée dans toutes les familles pour discuter de cette affaire et tenter d’obtenir quelques indices. On ne sait jamais. Quelqu’un a peut-être vu quelque chose qui pourrait nous mettre sur une piste.
L’adjudant le regarde, sourit, puis lui dit :

  
Nous mettre sur une piste ? Alors comme cela, vous reprenez du service ?
 J’ai trop longtemps pratiqué ce métier pour rester inactif, mais rassurez-vous, je vais tout faire pour vous aider, en tant que maire, mais cela n’ira pas plus loin. Je vous laisserai faire votre travail.
  Merci, Philippe. Nous sommes désolés pour ce qui vient d’arriver, et nous ferons le maximum pour découvrir le coupable.
Ils sortent du bureau, saluent Aurore, puis quittent la maison et s’éloignent.
Philippe s’approche de sa compagne.

   
Ce n’est pas accidentel. Ils ont trouvé inscrit sur le mur : « J’aurai ta peau ». Il reste à trouver la peau de qui, qui a écrit cela, et sans doute aussi mis le feu.
Avec son regard de madone, elle le fixe dans les yeux, puis lui lance :

   
Ce ne sera pas simple, mais avec son expérience, mon chou va enquêter, il suspectera un incendiaire, puis il le remettra aux gendarmes, je suppose ?
  Ma chérie, tu sais bien que je ne peux rien te cacher. Tous nos efforts viennent de partir en fumée. Il faut absolument mettre la main sur ce criminel, puis nous remettre au travail pour reconstruire une école.
  Et un logement de fonction pour cette pauvre Flore qui n’a pas de chance. Quelques mois après son installation, elle a tout perdu. A-t-elle au moins un ami ou un compagnon pour la consoler ?
 Je l’ignore, je ne lui ai jamais demandé. Sa vie privée ne regarde qu’elle. Avec les filles, je ne pose jamais de questions de ce genre. Elles pourraient être mal interprétées, et comme moi, tu sais fort bien que les ragots de village ont vite fait de se répandre.
  Il faudra pourtant bien lui demander si elle a eu un ou plusieurs amis. C’est peut-être sa peau à elle que l’incendiaire veut avoir.
  Tu as entièrement raison, mais la gendarmerie se chargera de cela. Ce n’est pas à nous de la questionner sur sa vie privée.

Tout cela m’a creusé l’estomac. As-tu quelque chose à nous mettre sous la dent ?

    
C’est prêt, allons-y.
Ils s’attablent et mangent. Le repas terminé, Philippe se rend devant les ruines de l’école. Il inspecte le périmètre matérialisé, va s’entretenir avec son gendre, puis revient à la ferme avec, en tête, quelques pistes à suivre pour faire avancer l’enquête.
Le lendemain matin, la cour est noire de monde. Presque tous les parents ont accompagné les enfants, avec l’espoir d’obtenir quelques informations et savoir si l’enquête avance. Flore a beaucoup de mal à se faire entendre, et pour faire sortir les parents de la salle de classe, elle est obligée de demander à Aurore de l’aider. En voyant cela, Philippe en profite pour organiser une réunion impromptue dans l’atelier. Pendant plus d’une heure, il parle et pose des questions. Chacun a sa petite idée sur l’auteur des faits. Quelques-uns ont vu un ou plusieurs étrangers circuler dans le village, à une certaine date, d’autres relèvent systématiquement tous les numéros des plaques minéralogiques des rares véhicules inconnus qui traversent le village, d’autres ont aperçu une ombre longer le mur de l’école, d’autres ont entendu untel proférer des menaces contre le maire, d’autres, contre la jeune institutrice qui court après les hommes mariés, etc., etc. Philippe note tout sur son petit carnet. À la fin, il les remercie et annonce qu’il reprendra contact avec eux, séparément, pour affiner les détails. Il est content du résultat. En public, les langues se sont déliées beaucoup plus qu’il n’aurait cru, et quelques pistes lui paraissent intéressantes.

 *

Un quart d’heure plus tard, la fourgonnette de la gendarmerie s’immobilise dans la cour. Bertrand et Thalès en descendent, puis se dirigent vers Philippe qui les reçoit sur le pas de la porte.       

 Je viens vous chercher, annonce l’adjudant, la scientifique est sur place, et j’aimerais que vous les assistiez. Vous avez beaucoup plus d’expérience que nous, mais aussi sans doute, plus que ces deux jeunots qu’ils nous ont envoyés.
 Allons, allons, adjudant, ne soyez pas médisant. De nos jours les jeunes spécialistes sont à la hauteur, et nous devons leur faire confiance. Je vais tout de même vous accompagner car je tiens à faire, moi-aussi, ma petite enquête sur place. J’ai réuni les parents d’élèves ce matin, et je crois avoir relevé une ou deux pistes intéressantes que je vais explorer. Je vous en reparlerai tout à l’heure.
    J’y compte bien.
Les trois hommes montent dans le véhicule de la gendarmerie, puis celui-ci s’éloigne.
Sur place, les présentations sont vite faites. Les spécialistes font des relevés, des photos, quelques prélèvements, puis reviennent vers l’adjudant pour annoncer :

   
Aucun doute, c’est un incendie volontaire allumé dans une poubelle à l’aide d’un « Molotov ». Nous allons analyser les restes de verre pour définir la bouteille utilisée, puis la craie qui a servi à écrire le message sur le mur afin de connaître son origine et savoir si elle a été subtilisée dans la classe. Nous vous tiendrons au courant des résultats. Nous n’avons rien trouvé d’autre. Au revoir adjudant.
     Merci, messieurs, et bon retour.
Philippe et les deux gendarmes continuent à chercher et à fouiller dans les décombres. Une demi-heure plus tard, ils doivent se rendre à l’évidence : ils ne trouveront rien de plus que les spécialistes. Déçus, ils quittent les restes de l’école pour rejoindre la fourgonnette stationnée sur le bord de la route. Arrivés à proximité de celle-ci, ils voient passer un convoi militaire composé de motards et d’une trentaine de véhicules surmontés d’antennes.

 
C’est reparti pour un tour, lance Philippe, voici la deuxième manœuvre de l’année. Nous allons de nouveau être les prisonniers de l’armée pendant quinze jours. Avec leurs engins, les militaires vont encore nous épaufrer un certain nombre de bordures de trottoir.
   
J’espère que l’armée vous indemnise ?
   Oui, quinze euros l’élément de bordure, et ça nous en coûte deux cents pour le changer.
   Effectivement ! Je comprends pourquoi les maires n’aiment pas les voir arriver dans leur village.
  Il faut se faire une raison. Ces braves gens font leur métier. Ce n’est pas de leur faute si le montant des indemnités réparatrices n’est pas à la hauteur. Je les aime bien, ils sont sympathiques, et quand ils sont là, les anciens sont contents de nous égrener leurs souvenirs militaires.
 Pour en revenir à l’école, qu’avez-vous appris de nouveau, ce matin ?
Plusieurs personnes ont vu et relevé des immatriculations de véhicules inhabituels dans le village. D’autres ont entendu des menaces proférées contre l’institutrice et moi-même. Je vais explorer cela, mais comme je ne veux pas questionner Flore sur sa vie privée, j’aimerais que vous vous en  chargiez. Il apparaîtrait, d’après plusieurs dires, que cette jeune fille aurait reçu chez elle, le dimanche matin à l’heure de la messe, un homme d’une trentaine d’années, et que celui-ci serait parti en lui proférant des menaces. Cette piste me paraît sérieuse et je vous la confie, adjudant. Effectivement, un amant jaloux ou rejeté pourrait être à l’origine de cette menace inscrite sur le mur. Nous allons suivre cette piste. Merci Philippe, je vous tiendrai au courant du résultat de nos recherches. Montez, je vais vous déposer chez vous.
  Non merci, allez-y, je dois me rendre chez l’ouvrier de Marcoup. Il doit me confier quelque chose de très important, d’après lui.
  Vous le connaissez bien ce lascar ?
 Comme-ci, comme-ça, mais je ne veux passer à côté d’aucun témoignage.
  C’est un mythomane, il nous a déjà menés en bateau plusieurs fois. Vous allez perdre votre temps avec lui.
 Tant pis, je vais quand même écouter ce qu’il a à me dire.
  Bon courage, Philippe.
La fourgonnette s’éloigne, et Philippe se dirige vers la petite habitation.

*
  Bonjour, monsieur le maire, entrez, je vous attendais, lui dit Achille qui se tient sur le pas de la porte.
  
Alors, mon cher Achille, qu’avez-vous de si important à me confier ?

  
C’est au sujet de votre institutrice. C’est une putain ! Elle se fait sauter le dimanche matin.

  
C’est de son âge et cela ne regarde qu’elle, mais comment sais-tu cela ?
    Je les ai vus.
    Tu les as vus faire l’amour, dans la rue ?
    
Non ! Pas dans la rue, dans l’école !

   
Tu les as vus dans l’école. C’est normal, elle a le droit de ramener chez elle qui elle veut.

   
Ils n’étaient pas chez elle, ils étaient dans la salle de classe.

   
Et toi, tu étais derrière la vitre et tu les épiais ?

   
Oui, je faisais ma petite promenade matinale en passant par la cour, lorsque j’ai vu quelque chose bouger dans la classe. Je me suis rapproché, j’ai regardé, et j’ai tout vu.
  Tu as vu quoi ?
   
Le mec qui sautait l’institutrice sur le bureau.

 
Tu me racontes des histoires, Achille. L’institutrice avait un appartement, et si elle voulait faire l’amour, elle pouvait le faire chez elle. Pourquoi aurait-elle fait cela dans la classe, sur son bureau, au risque d’être vue depuis la rue ?

  
Pendant la messe, personne ne passe dans la rue, et puis, je vous dis que je les ai vus ! Elle était derrière son bureau, baissée au-dessus d’un tiroir, quand il est passé derrière elle, il l’a attrapée par les deux épaules, l’a plaquée sur le bureau, a soulevé sa robe, puis a baissé son pantalon et s’est activé derrière elle. Elle n’a rien dit, mais n’a pas cessé de se débattre. Ce n’est pas parce que je ne suis pas marié que je ne sais pas comment on fait l’amour ! Ne me prenez pas pour un idiot, quand même !

  
Bon, je te crois. Ils ont fait l’amour sur le bureau, et après, qu’ont-ils fait ?

 
Il l’a lâchée, elle s’est relevée, retournée, puis l’a giflé. Il est resté tout con. Il a pris une craie sur le bord du tableau et a écrit sur celui-ci. Quelques secondes plus tard, elle l’a traité de salaud, d’ordure et d’autres mots grossiers, puis elle l’a mis à la porte. Il est parti furieux en faisant crisser les roues de sa voiture.

 
Tu as donc vu tout cela, mais quel dimanche était-ce ?

  
Cela fait bien un mois.

  
Et depuis, tu n’as rien revu ?

  
Si, elle a continué à recevoir des mecs chez elle, mais je ne les ai pas revus dans la classe.

  
Comment faisais-tu pour entrer dans la cour, puisque celle-ci était fermée à clé, en dehors des heures de classe ?
 Naturellement, vous allez me chercher des histoires parce que je vous dis la vérité sur cette putain que vous protégez. Puisque vous voulez le savoir, la clé, je l’avais prise dans la ferme de mon patron. Quand il était maire, il avait fait faire un double de chaque clé de l’école et de la mairie. Ils sont tous accrochés sur un tableau, dans son bureau.
 Tu as donc pris cette clé avec l’intention de venir épier depuis la cour ?
   Euh ! Oui, bien sûr.
   Cette clé, tu l’as toujours sur toi, je suppose ?
  Euh !
  Donne-moi cette clé si tu ne veux pas avoir d’ennuis avec la gendarmerie.
  Mais je n’ai rien fait ! Je les ai juste regardés !
  Donne-moi cette clé ou je t’emmène voir l’adjudant.
Achille sort de sa poche un anneau supportant deux clés et le donne à Philippe.

  
Deux clés ? À quoi sert la deuxième ?
 Je n’en sais rien. Elle a toujours été accrochée avec celle du portail d’entrée.
 Bon, ça suffit, j’en ai assez. Puisque tu te moques de moi, je t’emmène chez Bertrand, tu t’expliqueras avec lui.
 Non, attendez ! Je ne veux pas aller le voir, c’est une saleté. Il ne peut pas me sentir et il va me mettre en cellule.

La deuxième, c’est un passe qui ouvre la porte du hall d’entrée et celle de l’appartement.

 D’accord ! Je vois. Avec ces deux clés, tu pouvais donc pénétrer dans l’appartement de l’institutrice. Qu’es-tu allé faire chez elle ?
   C’est privé, ça ne vous regarde pas.
 Tiens donc ! C’est nouveau, ça. Tu pénètres chez elle, en son absence, avec des clés volées, et tu trouves cela normal ?
 Ce n’était pas en son absence, elle était là. C’était la nuit, je voulais juste savoir si elle avait besoin de quelqu’un pour dormir avec elle. Je suis rentré dans sa chambre pour le lui demander, mais, à la lumière du réverbère qui passe à travers les volets, j’ai vu qu’elle dormait. Je l’ai regardée, je me suis déshabillé, puis je me suis glissé dans le lit et serré contre elle.
   Ensuite ?
  Elle était nue, et chaude. J’étais bien, heureux. J’en ai profité pour glisser ma main sur ses petits seins bien fermes, mais ça n’a pas duré longtemps. Elle s’est réveillée, a crié, s’est dressée dans le lit, m’a giflé, a saisi une bouteille d’eau sur la table de nuit, m’a frappé avec, me l’a envoyée en pleine figure, puis m’a chassé dehors, complètement à poil. Elle ne m’a même pas laissé reprendre mes habits. Vous vous rendez compte, c’est inhumain, cette putain n’a pas de cœur. Quand les autres mecs vont la voir, elle les accepte et ne les met pas dehors complètement nus.
 Les autres mecs ? Puisque, à priori, tu la surveilles, combien en as-tu vu ?
Tous les dimanches, pendant la messe, il y en a un qui vient la voir, mais ça ne doit jamais être le même, car les voitures sont différentes. Dites, monsieur le maire, vous ne parlerez à personne de ce que je viens de vous dire, c’est personnel et ça ne regarde que moi.
  Et l’institutrice.
Oui, mais je crois qu’elle ne m’en veut pas. Le lendemain, lorsque je suis allé la voir pendant la récréation pour lui demander de passer voir mon patron, après l’école, elle m’a simplement dit : « Va voir sous mon bureau, il y a quelque chose qui t’appartient ». J’y suis aussitôt allé et j’ai récupéré mes vêtements et les clés.
  Marcoup voulait la voir le soir ?
 Oui, il m’avait envoyé lui dire de passer pour l’aider à faire son courrier. Je peux même vous dire qu’ils ont pris leur repas ensemble, mais elle est repartie aussitôt après.
 Je garde ces clés, et tu ne parles à personne de cet entretien, as-tu bien compris ?
 Oui monsieur le maire, mais comment pourrai-je aller la revoir la nuit, sans les clés ?
 Elles ne peuvent plus te servir maintenant, mais je te préviens, si je te revois une seule fois tourner autour d’elle, je te fais coffrer par l’adjudant.
 Bon, d’accord, je chercherai une autre fille, mais ça va être dur pour trouver les clés de son habitation.
 Un conseil d’ami : quand tu as envie d’être avec une femme, va retrouver une professionnelle, à Varicourt, et laisse les femmes de Marival en paix. C’est bien compris ? 
   Oui monsieur le maire, merci pour ce conseil.
Philippe le regarde, sceptique. Joue-t-il la comédie, ou est-il vraiment idiot ? Dans sa longue carrière, il en a pourtant vu des individus de ce genre, mais Achille est un cas. En le quittant, il ne sait que penser de lui.

*

L’après-midi et le lendemain, il continue sa petite enquête en rendant visite aux parents d’élèves, et à tous ceux qui avaient vu ou entendu quelque chose. Des numéros d’immatriculation lui sont fournis, des signalements de jeunes d’une trentaine d’années qui se renseignaient sur l’emplacement du logement de l’institutrice, des cancans et ragots de commères, tout y passe. Philippe note tout, puis rend visite à l’adjudant.
Dès son arrivée, celui-ci lui communique les résultats du laboratoire.

  1) La craie utilisée pour écrire sur le mur de l’école est de la même origine que celle utilisée dans la classe.
      2) Le texte a été écrit par un adulte de plus de trente ans.
      3) La bouteille qui contenait l’essence était une bouteille de vin vendue dans tous les supermarchés.
Puis il conclut par :

          Tout ceci permet d’accréditer la thèse de la vengeance d’un soupirant éconduit qui aurait eu accès à la classe pour y prendre une craie.

        Philippe rapporte à Bertrand les observations intéressantes qu’il a relevées lors de ses entretiens. À l’aide des numéros minéralogiques, quatre soupirants sont rapidement identifiés. Ils sont interrogés un peu plus tard sur leur emploi du temps, le jour de l’incendie. Tous se justifient, d’une façon irréfutable. Pour tenter d’en apprendre plus sur les autres visiteurs, l’adjudant se rend chez l’institutrice, après la classe.

*

Il est dix-huit heures. La fourgonnette s’arrête dans la cour de la ferme. Bertrand est seul à bord. Il descend, se dirige vers la porte et frappe. C’est Aurore qui va lui ouvrir.

  Entrez, adjudant, Philippe est dans son bureau. Vous devez connaître le chemin, maintenant ?

  Merci madame, ne vous dérangez pas, effectivement, je sais où le trouver.

        Il parcourt une dizaine de mètres, frappe et entre.

          Alors, qu’avez-vous réussi à lui faire dire ? lance Philippe.

  Elle a été très coopérative. Avant que je ne lui pose la question sur ses ébats amoureux, elle m’a tout expliqué, sans gêne ni hésitation. Je suis sidéré qu’une fille puisse considérer comme normal de faire l’amour avec le premier venu, et en plus, de changer de partenaire tous les huit jours. Elle m’a expliqué que tous les samedis soir, et ce depuis plusieurs années, elle se rendait dans une boîte de nuit pour y faire une rencontre, mais que, par principe, elle ne faisait jamais l’amour avec l’heureux élu, avant le lendemain. Pour la partie de jambes en l’air, elle l’invite à venir chez elle, le dimanche, à l’heure de la messe. Certains viennent, d’autres oublient l’offre. 
Quand je lui ai demandé si elle acceptait de me communiquer le nom des derniers qui lui ont rendu visite, elle m’a répondu qu’elle ne pouvait le faire, car elle ne leur demande jamais ni leur nom, ni même leur prénom.

  Les quatre identifiés ne sont donc que la partie visible de l’iceberg ?

  Je ne sais pas si le mot iceberg est de mise, mais une chose est sûre, c’est que votre institutrice a le feu aux fesses.
Elle m’a toutefois indiqué que ces rencontres s’étaient toujours bien passées, sauf une. Le garçon n’ayant pas de préservatif, elle était descendue dans la salle de classe pour en prendre un, dans le tiroir de son bureau. Il l’avait alors suivie, et sans doute impatient d’apprécier l’aubaine, alors qu’elle était penchée sur le tiroir, il l’avait attrapée, plaquée sur le bureau, puis violée. Dès qu’elle avait pu, elle s’était redressée, l’avait giflé et chassé. Il était parti en lui proférant des menaces.

  Achille n’a donc pas menti. Ce jeune a aussi pu emmener la craie qui lui avait servi à écrire sur le tableau, revenir afficher sa menace sur le mur, puis mettre le feu dans la poubelle.

  Sans doute, mais comment le retrouver sans aucun indice ?

   Elle n’a pas réussi à vous donner son signalement ?

  Non. Il y en a tellement qui sont venus la voir, qu’elle ne se souvient plus de celui-là.

  Les chances de retrouver cet homme sont donc pratiquement nulles. De toute façon, rien ne prouve que ce soit lui qui ait mis le feu dans la poubelle, et ce n’est peut-être pas l’institutrice qui était visée.

  Si ce n’est pas elle, ce ne peut être que vous. Pour quelle raison ?

  Il y en a des dizaines : tous ceux qui ne me portent pas dans leur cœur comme les individus, hommes ou femmes, que j’ai fait mettre en tôle durant ma carrière, les jaloux de notre rapide agrandissement agricole, les jaloux de mon accession à la charge de maire, etc., etc., mais cela peut aussi être simplement un détraqué qui a mis le feu dans la poubelle et écrit cette menace sur le mur, pour nous mener sur une fausse piste.

  Effectivement, et il nous faudra une énorme chance pour le pincer. Au fait, en changeant de sujet, vous êtes encore en guerre et vos occupants sont de plus en plus curieux.

     Pourquoi dites-vous cela ?

    À l’entrée du village, je me suis fait arrêter par les militaires. Ils ont relevé le numéro d’immatriculation du véhicule, demandé mon nom, et ils ont voulu voir les papiers du véhicule.

  En effet, d’habitude, ils se contentent de noter le numéro d’immatriculation, le nombre de passagers, et leur sexe. Ils ont dû recevoir des instructions de leur hiérarchie pour remplir les ordinateurs de données. C’est quand même extrêmement rare de voir un gendarme montrer la carte grise de son véhicule de service.

    Ce qui est encore plus rare et incroyable, c’est de ne pas pouvoir la montrer. Je ne l’avais pas. Je pense qu’elle doit être au bureau, dans le dossier du véhicule. Le jeune brigadier ne voulait pas me laisser passer. Heureusement que son supérieur est intervenu.

   Eh voilà ! C’est ce que l’on appelle un passe-droit.

  Bon, sur cette excellente réflexion, monsieur le maire, je vais vous laisser. Le travail m’attend, avec ou sans carte grise.7

  Avant de partir, pour me faire pardonner cette remarque, vous prendrez bien un petit Whisky ?

   Bon, d’accord, mais un petit. Si ça continue, ils vont bientôt nous faire souffler dans le ballon, en sortant du village.

        Quelques minutes plus tard, l’adjudant quitte la ferme. Philippe, qui l’avait accompagné jusqu’à la fourgonnette, revient près d’Aurore pour lui dire :

        —   Rien de plus. Nous n’avançons pas dans cette enquête et j’ai bien peur de ne jamais trouver l’auteur de cet acte criminel.

        —    Ne désespère pas, mon chou, un jour ou l’autre il commettra bien une erreur qui vous mettra sur sa piste. En attendant viens, le repas nous attend.

*

  Douze jours viennent de passer. Aurore et Philippe sont à table, lorsque le portable de Philippe vibre. Il le porte à son oreille.

           Allô ! C’est toi, Philippe ?
       
           Salut, mon vieil Arsène, comment vas-tu ?
       
           Vieil Arsène, tu pourrais être mon père !
       
            Dis donc ! Tu te vexes, maintenant ?
       
          Excuse-moi, mais je viens de me faire remonter les bretelles, et je ne suis pas d’humeur à plaisanter.
       
          Bon, d’accord, tu es bien plus jeune que moi, mais qu’est-il arrivé ?

           Hier, une péripatéticienne a encore été signalée disparue, et je viens de me faire traiter d’incapable.

            Et cette fois encore, l’armée est dans nos murs.

          Comme tu le dis, cela ne peut plus être une coïncidence. Il y a un rapport certain entre ces disparitions, l’armée, et ton village.
   
          Où habitait-elle, et où travaillait-elle ?

           Elle logeait chez des personnes âgées, à Grandpré, et se prostituait à Varicourt, comme les précédentes disparues.

          Il y a donc un point commun entre leur lieu de travail, l’armée, et Marival. D’après ce que j’ai pu apprendre de mes collègues maires, le même régiment a aussi fait des manœuvres dans d’autres villages situés à la périphérie du camp, et pendant celles-ci, aucune disparition n’a été signalée.

           C’est exact, elles n’ont eu lieu que lorsque l’armée était à Marival, et pas dans les autres villages.

         À priori, l’armée n’aurait donc rien à voir avec ces disparitions, mais le kidnappeur chercherait à nous faire croire le contraire. Si j’exclue l’armée, il reste Marival et Varicourt. Varicourt pour le lieu de l’enlèvement, ça c’est certain, et Marival, mais pourquoi ?

        Quand nous aurons trouvé ce pourquoi, je pense que nous aurons la solution à toutes ces disparitions, et comme il n’y a pas mieux placé que le maire du village pour connaître ses administrés, tu vois ce qu’il te reste à faire.

          Bien sûr ! Après une enquête pratiquement impossible sur un incendiaire, tu veux sans doute encore te décharger sur moi pour trouver l’auteur de ces disparitions ?  

         Attends ! Je ne t’ai rien demandé, mais puisque tu me proposes si gentiment de le faire, j’accepte volontiers ton aide.

         Ben voyons ! Vu sous cet angle, tu pourras aussi dire à Aurore que si je suis toujours à l’extérieur, et pas souvent à la maison, c’est parce que je t’ai proposé mon aide.   

       C’est vrai qu’avec toi, elle ne doit pas être gâtée, cette pauvre femme. Avec le temps passé à la mairie, en réunion avec les autres maires, dans les bureaux des différentes administrations, avec les entreprises lors des réunions de chantier, pour l’enquête sur l’incendiaire, et pour l’enquête sur le kidnappeur des péripatéticiennes, elle ne doit pas beaucoup te voir.

          Continue comme cela et tu vas voir comment je vais te la faire, cette enquête !

           Parce que tu acceptes quand même de nous aider ?

        Je vais faire le maximum pour te dénicher un suspect possible, s’il est du village, mais rien ne le prouve, et pour te donner toutes les informations que je pourrai recueillir, c’est tout.

         Je ne t’en demande pas plus et je te remercie pour cette aide.

        Attends, il y a une condition. Comme je sais que tu es un peu radin sur les bords, quand le kidnappeur sera appréhendé, tu devras nous payer, à Aurore et à moi, un repas au restaurant « Les trois plumes », pour te faire pardonner de nous avoir éloignés l’un de l’autre.

        Tu n’as pas choisi le moins cher, mais je suis d’accord, nous fêterons cela ensemble, dans ce restaurant.

        Avez-vous trouvé des indices à son domicile, et des indications sur le kidnappeur ?

        Rien du tout, pas plus que pour les précédents enlèvements. La dernière fois qu’elle a été vue, c’était la nuit, vers vingt et une ou vingt-deux heures, elle était sur son lieu de travail, mais elle n’est pas rentrée comme d’habitude, aux environs de quatre heures. Sa disparition nous a été signalée à neuf heures par les personnes chez qui elle logeait.

        Et l’enquête effectuée sur place, auprès des autres filles ?
       
      Je suis désolé Philippe, mais personne ne l’a vu monter dans un véhicule. Les seules indications intéressantes, données par ses collègues, sont qu’elle n’acceptait d’avoir des relations qu’avec des hommes d’âge moyen, seuls, et en voiture. Elle refusait de monter dans les camions, s’ils étaient plusieurs dans la voiture, et si le demandeur n’avait pas, à vue d’œil, entre trente et cinquante ans.

         Effectivement, c’est maigre, mais c’est mieux que rien, ça réduit quand même les recherches.

        Je t’ai tout confié, Philippe. L’adjudant Bertrand est au courant de cette affaire, et c’est lui qui est chargé de l’enquête. N’hésite pas à le contacter.

         Je suppose aussi qu’il est déjà informé que tu comptes sur moi, pour vous aider ?

        Tu es doué dans l’art des suppositions.

        Prépare tes sous, Arsène, le jour venu, quitte à en avoir une indigestion, Aurore et moi, nous mangerons le plus possible pour te faire grincer des dents, au moment de l’addition.
        Je souhaite que, grâce à ton aide, ce jour soit le plus proche possible. Merci en attendant. Donne le bonjour à Aurore, et …. travaille bien.

         Elle est à mes côtés et a tout entendu. Au revoir Arsène.
Il range son portable, regarde Aurore et lui dit :

           Un maire ne peut refuser son aide à la gendarmerie, il est officier de police judiciaire. Me voici de nouveau enrôlé dans une enquête.

          J’avais bien tout compris, mon chou. Tu as une chance terrible que ce soit moi qui soit maintenant à tes côtés, et non Natacha, car je crois que cette fois-ci, avec elle, tu te serais retrouvé seul, et pour longtemps.

         C’est vrai, je lui avais fait une promesse, mais tu dois reconnaître qu’à toi, je ne l’ai jamais faite.

        Je n’ai pas dit le contraire, et je serais mal placée pour te le reprocher puisque j’ai tout fait pour t’inciter à reprendre un peu d’activité lorsque tu commençais à t’endormir sur ton statut de retraité.

       —  
Tu es un ange, ma chérie.
Il se rapproche d’elle et l’embrasse.

*

        Les semaines passent. Philippe fait des pieds et des mains pour faire reconstruire son école, au plus vite, et à moindre coût pour la commune. Il se bat avec les assurances et les administrations. Il rend visite au sénateur, au député, au préfet, au conseiller général. Sa fougue et son insistance lui permettent d’obtenir ce qu’il désirait : l’école et le logement de fonction seront reconstruits, et tout sera entièrement financé, sans aucun apport municipal.

*

      Parallèlement à ces activités, il effectue des recherches et surveille, de temps en temps, les allées et venues de certains de ses concitoyens. Tous ceux qui entrent dans la fourchette d’âge indiquée, suivant ses instructions, sont interrogés par Bertrand. Leur emploi du temps du jour de la disparition est examiné. Il ressort de tous ces interrogatoires qu’un seul individu de Marival était à Varicourt, ce jour là.
Comme par hasard, c’est Achille. Il a déclaré être allé en ville pour s’amuser avec une putain, comme le maire lui avait conseillé. Il en a trouvé une au bar du café du marché. Il est sorti avec elle, l’a prise à bord de son véhicule, puis ils sont partis. À cinq cents mètres de là, comme elle lui demandait de l’argent pour effectuer son travail, il l’a fait descendre, puis il est revenu aussitôt s’attabler dans ce même café, pour n’en sortir qu’à deux heures du matin, à l’heure de la fermeture, complètement bourré. Le voyant dans l’impossibilité de conduire, le barman lui a pris les clés de sa voiture, l’a fait sortir, l’a aidé à se coucher dans celle-ci, puis il a verrouillé les portes. En revenant le matin, aux environs de neuf heures, il l’a réveillé pour lui rendre le trousseau. Achille l’a suivi, a bu un café bien serré, puis a repris le volant pour rentrer à Marival, avec un mal de crâne. Ces dires ont été confirmés par le barman et quatre clients qui ont passé leur soirée à jouer aux cartes, sur la table voisine de celle où s’était installé Achille.
Bien que la description de la péripatéticienne, donnée par Achille et les témoins, corresponde en tout point à celle de la disparue, et qu’il soit sorti avec elle, son retour au bar à peine cinq minutes plus tard, d’après les témoins, le met hors de cause pour cette disparition.  
L’enquête de la gendarmerie n’a rien donné de plus. Aucune autre fille ne travaillait dans les environs, ce soir-là ; personne n’a vu le véhicule s’arrêter pour faire descendre la fille ; aucun témoin n’a vu la fille remonter dans un autre véhicule ; toutes les recherches et battues effectuées dans les environs sont restées vaines, et le corps de la disparue n’a pas été retrouvé.

VI

  Il est 16 heures. Philippe est à la mairie, penché sur les plans de l’école, lorsque la sonnerie du téléphone retentit.


        —  Allô ! Ici le maire de Marival, à qui ai-je l’honneur ?

        —  Bonjour monsieur le maire, ici le camp de Rumipes. Ne quittez pas, je vous passe le général.

        —    Général Armand de Bellegarde, bonjour monsieur le maire, comment allez-vous ?

        —  Très bien, je vous remercie.

          Monsieur le maire, comme chaque année, j’invite les maires des communes limitrophes, et deux de leurs amis, à une journée de chasse sur le camp. Celle-ci aura lieu le dimanche en huit. Je n’ai pas encore eu la chance de vous rencontrer, depuis votre élection à ce poste, mais mon ami Arsène m’ayant souvent parlé de vous … en bien, naturellement, vous me feriez un énorme plaisir si vous participiez à celle-ci ? Vous est-il possible d’y venir ? 

         Général, je vous remercie vivement pour cette invitation. Je ne suis pas du tout chasseur, mais mes deux gendres adorant cela, c’est avec plaisir que nous vous rendrons visite, eux, avec leur carabine, moi, avec mon appareil photo. Je préfère ce type de chasse.

          C’est une chance, je ne chasse pas non plus, et cela nous donnera quelques instants pour nous entretenir sur deux ou trois petites choses qui vous concernent, et qu’il me tient particulièrement à cœur d’éclaircir.

         Cela ne peut tomber mieux, j’avais aussi l’intention de vous rencontrer, pour obtenir quelques renseignements sur une énigme que je n’arrive pas à résoudre. Nous ferons donc d’une pierre, deux coups. À quelle heure doit-on venir, et où se trouve le point de rencontre ?

      Mon secrétaire vous fera parvenir les invitations. Sur celles-ci, vous trouverez tous les renseignements utiles pour cette journée, mais en ce qui vous concerne personnellement, puisque vous ne chassez pas, je vous propose de venir me rencontrer, dès huit heures trente, dans mon bureau. Vous serez mon invité pour toute la journée. Je vous ferai découvrir la totalité du camp, vous pourrez prendre toutes les photos que vous désirerez, nous discuterons de nos petits problèmes, puis nous retrouverons les chasseurs en fin de journée pour le repas final. Qu’en pensez-vous ?

          C’est parfait, je vous remercie et je vais attendre ce dimanche, avec impatience.

        —   
Au revoir cher ami, et n’oubliez pas de donner le bonjour à Aurore, de ma part.

          Je n’y manquerai pas. Au revoir général.
À peine a-t-il refermé son portable, que Philippe commence à se poser des questions.

           Il a dit : « Deux ou trois petites choses qui vous concernent ». De quoi peut-il donc bien s’agir ? Et puis :
« N’oubliez pas de donner le bonjour à Aurore, de ma part ». Comment connaît-il son prénom ? Pourquoi n’a-t-il pas dit « À votre compagne » ? Et pourquoi « De ma part » ?
Pendant quelques minutes, ces questions le préoccupent, puis n’y tenant plus, il quitte la mairie et revient à la ferme pour y retrouver Aurore. Malheureusement pour lui, elle est occupée avec une personne âgée, dans la salle de soins. Il tourne en rond en attendant la fin de la séance, mais comme celle-ci dure trop longtemps, à son goût, il saisit son portable et appelle sa compagne.

           Allô ma chérie ! En as-tu encore pour longtemps ?

           C’est toi Philippe, où es-tu ?

          À la ferme, devant la porte de la salle de soins, et j’aimerais te parler, en urgence. Pourrais-tu venir quelques instants, s’il te plait ?

          J’arrive tout de suite, mon chou.  
Trente secondes plus tard, la porte s’ouvre et Aurore se dirige vers Philippe.

          Qu’as-tu de si urgent à me dire ?

           Connais-tu le général qui commande le camp de Rumipes, et l’as-tu déjà rencontré ?

           Non, je ne le connais pas, et je ne crois pas l’avoir déjà vu, mais pourquoi me poses-tu cette question ?

          Es-tu bien sûre de ta réponse ?

          Voyons mon chou, que t’arrive-t-il ? J’ai l’impression que tu doutes de moi. Deviendrais-tu subitement jaloux ?

           Es-tu bien sûre de ne l’avoir jamais rencontré ?

          Je n’ai jamais rencontré de général, mais dis donc, regarde-moi quelques instants dans les yeux !

        Il est hors de question que tu puises dans ma mémoire. Si tu ne l’as pas rencontré, comment sait-il que tu te prénommes Aurore, et pourquoi m’a-t-il demandé de te donner le bonjour de sa part ?
         Je n’en sais rien, et j’ai autre chose à faire de plus important que de perdre mon temps avec ta subite crise de jalousie. Va donc faire un tour à bicyclette et reviens dans un quart d’heure, j’aurai terminé les soins et tu seras un peu plus calme pour reprendre une discussion en tête-à-tête.
Sans attendre sa réponse, elle s’éloigne et retourne vers sa patiente. Surpris par cette inhabituelle réaction, Philippe ne sait plus que faire. Il sort, remonte dans sa voiture et retourne à la mairie.

 *

Il est dix-neuf heures, Aurore a préparé le repas et mis la table. Elle attend patiemment son compagnon qui a omis de revenir, comme demandé. Le voici enfin qui entre.


         Tu deviens jaloux et tu perds la mémoire. Viens près de moi mon chou, nous allons percer cet abcès.
Une demi-heure plus tard, ils sont attablés et semblent avoir retrouvé leur habituelle joie de vivre à deux.

 

VII

Le dimanche, à huit heures, trois véhicules 4x4 rutilants sont stationnés dans la cour. Le premier, un noir, est celui de Philippe ; le second, un bleu marine appartient à Ludovic ; le troisième, un gris métallisé appartient à Olivier. La veille, chacun a eu à cœur de nettoyer son véhicule au jet à haute pression, puis de faire briller la carrosserie, pour épater la galerie. Après un petit déjeuner commun, préparé et servi par Aurore, les trois hommes quittent l’habitation. Aurore les accompagne jusqu’à la porte. Voyant qu’ils se dirigent vers leur véhicule respectif, elle lance :

           Vous partez à la même heure, vous allez au même endroit, vous reviendrez à la même heure, vous n’allez tout de même pas partir avec trois véhicules !
Les deux jeunes font la sourde oreille, montent dans leur 4x4, puis quittent la cour. Philippe les regarde partir, se retourne et annonce à sa compagne :

          Je suis de ton avis, mais ils sont partis, je suis bien obligé de prendre aussi le mien.
Un léger pincement de lèvres et un hochement de tête d’Aurore lui font comprendre qu’elle n’est pas dupe, et qu’elle a très bien compris que tout ceci avait été décidé à l’avance. Elle n’ignore pas que, dans cette nouvelle génération d’agriculteurs, si les femmes raffolent de se faire admirer en public, toujours bien coiffées et vêtues à la dernière mode, les hommes aiment aussi se montrer à bord d’un superbe véhicule, souvent du dernier modèle sorti, même si tout au long de l’année ils ne cessent de se plaindre que leur revenu baisse.    
Elle le regarde partir, lui fait un signe de la main, puis revient à la cuisine.       

*

 À l’intérieur du camp, à une centaine de mètres de la porte gardée par un militaire en treillis, les trois 4x4 s’arrêtent derrière une longue file d’autres véhicules aussi rutilants. Une trentaine d’hommes sont déjà là, en discussion. Ils sont tous habillés en tenue de chasse, la carabine dernier cri cassée sur l’épaule. Seul à être en tenue de ville, Philippe rejoint le groupe, avec ses gendres. Il est vite remarqué et chahuté par tous : « Fringué comme cela, tu vas faire fuir les sangliers », « Et ta carabine, tu l’as laissée dans le coffre ? », « On voit bien que c’est la première fois que tu viens à la chasse », « On croirait un titi parisien qui débarque », etc., etc.

Philippe les laisse dire, s’entretient quelques instants avec Ludovic et Olivier, puis, devant les invités surpris, rejoint son véhicule, grimpe dans celui-ci, remonte sur la route périphérique et s’éloigne dans le camp, malgré l’interdiction affichée en gros sur un panneau placé au milieu de la chaussée. Pour maintenir le suspens, les deux gendres assurent ne pas comprendre la réaction de leur beau-père lorsque les autres leur demandent pourquoi il est parti sur le camp.
Un quart d’heure plus tard, tous les invités sont arrivés, le responsable de la chasse donne les dernières consignes, puis tous se déploient dans les bosquets. La chasse commence.

 *

Loin de l’herbe mouillée, des buissons et des ronces, Philippe est dans le bureau du général. Son secrétaire l’a fait entrer et lui a demandé d’attendre quelques minutes.
Il en profite pour admirer les superbes maquettes de chars, exposées derrière une vitrine fixée au mur. Soudain, la porte s’ouvre, un militaire en treillis entre, tend la main à Philippe, et se présente :

          Général Armand de Bellegarde, bonjour monsieur le maire. Je vous prie de m’excuser pour cette attente, mais je viens d’aller changer ma tenue pour être plus à l’aise dans la nature. Je suppose que vous avez abandonné vos deux gendres à l’entrée du camp ?
          Bonjour général. Effectivement, ils sont avec les autres, et je puis vous assurer qu’ils sont heureux de participer à cette chasse. J’en profite pour vous remercier.
           C’est normal, nous nous devons d’entretenir d’excellentes relations avec nos voisins. Avez-vous pensé à prendre votre appareil photo ?
            Il est dans mon véhicule.
         C’est parfait. Voici comment nous allons occuper notre journée. Pour commencer, en attendant que le soleil monte pour vous permettre de prendre de superbes photos en extérieur, nous allons visiter l’intérieur des bâtiments. Cela nous occupera la matinée. Nous prendrons ensuite notre repas au cercle des officiers, puis nous parlerons de nos petits problèmes, des renseignements que vous désirez obtenir, et nous repartirons pour visiter le camp, en extérieur. Nous terminerons cette visite, en nous rendant pour dix-sept heures, sur la zone de chasse. C’est l’heure où toutes ces pauvres bêtes tuées sont alignées pour prendre la photo du tableau de chasse. Nous retrouverons vos gendres et vos collègues, puis nous nous rendrons au repas final vers dix-huit heures, après la découpe et le partage. Cela vous convient-il ?
          C’est parfait général, mais je ne voudrais pas vous faire perdre votre journée.
         C’est la première fois que je vais pouvoir visiter ce camp dans un véhicule banalisé, sans radio, et sans militaire à mes côtés. Cela me permettra de vérifier si les règles de sécurité sont parfaitement respectées, à condition bien sûr, que vous acceptiez de prendre votre véhicule et de me servir de chauffeur.
           Naturellement, mais êtes-vous certain qu’on ne risque pas de se faire tirer dessus, en s’approchant des dépôts de munitions ?
           Voyons lieutenant, il m’a été rapporté que vous étiez passé à travers les balles, à plusieurs reprises, durant votre carrière. Auriez-vous peur de celles-ci, aujourd’hui ?
           Maintenant que je profite de ma retraite, cela serait quand même idiot d’être la victime d’un tel accident.
         C’est vrai, et Aurore ne me le pardonnerait pas, mais rassurez-vous, je vous faisais marcher, il n’y a aucun risque de ce genre, à condition bien sûr de s’arrêter aux postes de contrôle. Trêve de discussion, allons-y, nous n’avons pas une minute à perdre si vous voulez tout voir.
Ils quittent les bureaux, montent dans le 4x4 et s’éloignent.

*

Tous les bâtiments sont visités, le flash ne cesse de crépiter, et l’heure tourne.

Il est 12h30. Le véhicule s’arrête devant le bâtiment du cercle des officiers. Les deux hommes le quittent, montent les quelques marches, tirent la porte et entrent. Un serveur les accueille et les guide jusqu’à une table légèrement isolée des autres. Elle est décorée et deux couverts y sont dressés. Il tire la première chaise et invite le général à s’asseoir.

          Merci mon brave, laissez-nous, nous allons nous installer. Dès que possible, servez-nous l’apéritif, puis le repas, sans perdre de temps, notre après-midi est encore bien chargée.
           À vos ordres, mon général.
           Cher ami, je vous conseille de profiter de ces quelques minutes de répit pour prendre des photos, j’ai quelques mots à dire au capitaine que j’aperçois là-bas.
Cinq minutes plus tard, le général et son invité se retrouvent assis à la table, devant un apéritif.
Comme demandé, le repas, simple mais copieux, est servi sans temps mort. À la fin de celui-ci, le général annonce :

           Suivez-moi, nous allons prendre un digestif, puis nous discuterons sérieusement de nos petits problèmes.
Ils arrivent au bar, commandent le digestif, le dégustent, puis se dirigent vers un petit salon confortable, et s’asseyent sur des fauteuils moelleux.

          Général, je vous remercie pour cet excellent repas, lance Philippe.
           Nous avons la chance d’avoir un chef à la hauteur. Il devait partir dans une autre région, mais j’ai fait des pieds et des mains pour le garder, et j’ai réussi. Venons-en à nos problèmes.
Tout d’abord, à quinze jours d’intervalle, j’ai reçu deux courriers d’habitants de votre village. Ils se plaignent d’être réveillés trop tôt par les canons, le dimanche. J’ai fortement été surpris en lisant ceux-ci, car, comme vous avez pu le constater, depuis un an, j’ai fait repousser le début des tirs de six heures à huit heures du matin, et cela n’a pas été sans difficultés. Je sais que certains aiment faire la grasse matinée, mais il faut aussi comprendre que les régiments, qui viennent effectuer des manœuvres sur le camp, ont des impératifs à respecter. Je pourrais répondre à ces personnes que, légalement, les tirs sur le camp peuvent être effectués à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, mais cela ne ferait que mettre de l’huile sur le feu. C’est pourquoi je compte sur vous pour leur expliquer que l’armée a déjà fait un énorme effort en leur assurant deux heures de calme supplémentaires, et qu’il lui est impossible de faire mieux. Qu’en dites-vous ? 
          Naturellement, vous avez entièrement raison et j’accepte d’aller leur expliquer cela. Je suis toutefois surpris par ces courriers, car effectivement, depuis le décalage du début des tirs, si plusieurs personnes m’ont fait part de leur satisfaction, aucune ne s’est plainte. Pouvez-vous me donner le nom de ces personnes ?
            La première lettre a été écrite par monsieur Pinon et la seconde par madame Rateau.
         Oh ! C’est le comble ! Monsieur Pinon et madame Rateau vivent ensemble. Ce sont deux bons à rien qui squattent une caravane installée sur un terrain, à l’entrée du village. Ils ne travaillent pas, mais ils passent leur temps à faire des enfants, un chaque année, depuis qu’ils sont arrivés. Ce sont des casses-pieds. Ils ne cessent de venir me voir pour me faire remplir des dossiers de demande d’aides. Ils ne vivent que de cela, et de rapine. Ils volent le courant à E.D.F, et l’eau à la commune. Ne vous en faites pas, cela va vite être réglé, j’ai suffisamment de moyens de pression sur eux.
          C’est parfait, je classe donc cette première affaire. Venons-en maintenant à la suivante. Il s’agit d’un dossier qui m’a été transmis par mon collègue du génie de Metz. Il s’agit d’un différend entre vous, maire de la commune de Marival, et nous, l’armée, pour des dégâts occasionnés lors des dernières manœuvres effectuées dans votre commune. Vous souvenez-vous de cette affaire ?
           Oui, bien sûr, j’ai refusé de signer l’indemnisation proposée pour la réfection de dix-sept bordures de trottoir.
           Le capitaine qui vous a rencontré vous avait pourtant proposé le maximum qui lui était possible de vous attribuer. Il a noté dans son rapport que c’était la première fois qu’il était obligé de monter si haut, et malgré cela, vous êtes resté sur votre position de refus. En complément, il a ajouté que les maires des autres communes environnantes, ainsi que le précédent maire de la vôtre, se sont toujours contentés de la petite indemnité offerte. Je dois donc déduire de cette annotation que ce capitaine pense que vous avez, si j’ose dire, « Une tête de cochon ».     
          C’est vrai, je suis lorrain, descendant de père vosgien, et je reconnais que je ne me laisse pas faire, mais je suis aussi très susceptible. Alors qu’il voyait que j’étais réticent sur l’indemnité proposée, il m’a signalé que je n’avais pas d’autre solution que celle d’accepter, sinon la commune ne toucherait pas un seul centime, puis, je ne sais pourquoi, il s’est mis à m’annoncer qu’il comprenait maintenant pourquoi j’étais parti en retraite avec le simple grade de lieutenant. Il en avait trop dit. J’ai fort bien compris son insinuation, et j’ai voulu lui faire voir qu’un minable lieutenant pouvait tenir tête à un capitaine, s’il le désirait. J’ai donc refusé de signer, et j’ai même ajouté (déclaration qu’il a omise de vous rapporter) que jamais je n’accepterai une indemnité aussi ridicule.
          Un manque de tact évident. À votre place, j’aurais fait la même chose, et peut-être plus. Je comprends votre position et je ne vous demanderai donc pas de revenir sur votre refus.
            Non, c’est inutile.
           Bon, je ne vais quand même pas envoyer un si petit dossier aux instances supérieures. Entre personnes responsables, même à tête dure, je vous signale que je suis de descendance bretonne, il y a toujours un moyen de s’arranger. J’ai la possibilité de remplacer cette ridicule indemnité par la réfection d’un tronçon d’une de vos routes, disons sur une centaine de mètres, qu’en dites-vous ?
           J’en dis que vous êtes fort sympathique et généreux avec moi, et je commence à m’inquiéter pour ce que vous ne manquerez pas de me demander par la suite.
           Ce n’est pas une réponse, cher ami. Acceptez-vous, oui ou non, ma proposition ?
         Têtu, susceptible, oui, mais quand même pas idiot à ce point. Naturellement, j’accepte votre offre, en compensation des dix-sept bordures de trottoir abîmées. Cela tombe bien, la route qui mène au château est complètement dégradée sur une longueur de 150 mètres, et nous n’avons pas les moyens financiers pour la remettre en état. Quand pensez-vous faire procéder à la réfection de celle-ci ?
           Monsieur le maire, vous abusez de la situation. Dans ma largesse, je vous ai proposé cent mètres, et vous me demandez d’en faire cent cinquante.
        — Quand les machines sont sur place, ça ne coûte plus rien, disent toujours les entreprises. Vous n’allez quand même pas chipoter pour quelques mètres supplémentaires.
         Je constate que vous avez à cœur de défendre les intérêts de votre commune, mais pour l’instant, je reste sur mes cent mètres. Lorsque l’équipe du génie sera sur place, je verrai s’il est possible d’ignorer la longueur, mais je vous préviens, c’est la dernière concession que je vous accorde. N’oubliez pas que, moi aussi, j’ai des comptes à rendre.
           Je vous comprends, et je vous remercie, général.
         Je désire aussi vous parler d’autres choses plus personnelles, mais avant, je préfère répondre à vos questions. Au téléphone, vous m’aviez parlé d’une énigme que vous n’arriviez pas à résoudre. De quoi s’agit-il exactement, et que puis-je faire pour vous aider ?
         Puisque vous êtes ami avec Arsène, je ne vous apprendrai rien en vous confiant qu’une prostituée de la région disparaît, à chaque manœuvre de vos troupes dans notre village, et cela depuis un an. Le coupable pouvant être, à priori, mais sans aucune certitude, un habitant de Marival, j’ai promis à notre ami commun de faire le maximum pour l’aider à lui mettre la main dessus. Jusqu’à présent, malgré mes surveillances et les interrogatoires effectués par la brigade de Champy sur des suspects potentiels, nous n’avons aucune piste sérieuse à suivre, et j’en suis désolé.
          Effectivement, je suis au courant de cette affaire, et Arsène m’avait également demandé d’enquêter sur les militaires qui avaient participé à ces manœuvres. Les deux dernières qui se sont déroulées dans votre village ont été effectuées par des régiments différents. Que ce soit chez les cadres ou chez les hommes de troupe, aucun d’eux n’avait participé aux deux manœuvres, ce qui, à priori, les mettait tous hors de cause. Toutefois, pour être totalement certain qu’un de ceux-ci n’avait pas eu la possibilité de revenir sur place pendant l’autre manœuvre, sans y prendre part, j’avais remis la liste de tous les participants à la direction des armées pour qu’elle effectue cette recherche. Il lui a fallu plus d’un mois pour me faire parvenir une réponse négative. D’après l’emplacement des régiments et les permissions accordées, aucun participant n’a pu se retrouver deux fois à Marival, pendant ces périodes de manœuvres. Aucun d’eux ne peut donc être mis en cause.
          Comme vous, j’avais exclu l’armée, dès le départ, d’autres manœuvres s’étant déroulées dans des villages voisins, sans qu’aucune disparition ne soit signalée. Ce que vous venez de me dire confirme donc ma première impression, mais je reste pourtant persuadé que l’armée a un point commun avec ces disparitions, même s’il est prouvé qu’aucun militaire ne peut être soupçonné.
           Monsieur le maire, je ne vous suis pas. À quoi pensez-vous exactement ?   

Je pense à une vengeance vis à vis de l’armée, pour lui créer des ennuis. Par exemple, je vois très bien un homme, ayant mal supporté son service militaire obligatoire durant sa jeunesse, irrité, en voyant l’armée dans le village.

   Tout est plausible, mais que puis-je faire pour vous aider à retrouver ce détraqué ?

          En réfléchissant, je me suis souvenu que, durant tous ces mouvements de troupes, les accès au village étaient gardés, les heures d’entrées et de sorties des véhicules, leur numéro d’immatriculation, le nombre d’occupants et leur sexe, tout était noté. J’aimerais savoir si ces documents ont été conservés, et s’il vous est possible de me les confier.
         C’est impossible ! Ce sont des documents confidentiels qui ne peuvent être communiqués. D’ailleurs, ils ne sont plus en ma possession. Ils ont été remis à la direction des armées.
           Ils n’ont rien de confidentiel, puisque le nom des occupants n’était pas relevé.
          Je suis désolé, mais pour l’armée, ils sont confidentiels.
           Vous avez sans doute conservé une copie, ou vous avez bien, dans vos relations, quelqu’un qui a accès à ceux-ci ?
           Monsieur le maire, je regrette de vous décevoir, mais c’est inutile d’insister. Je suis militaire avant tout, je n’ai pas le droit de communiquer ces renseignements, et je ne le ferai pas.
          C’est bien dommage, c’était la seule façon de trouver une piste valable. Je n’aurais jamais pensé que l’armée mettrait un frein à la recherche d’un assassin. Général, je suis fortement déçu. 
           Pas autant que moi, mais je vous assure qu’avec la meilleure volonté, actuellement, je ne peux vous rendre ce service.
           Cet « Actuellement » laisserait-il une porte ouverte pour plus tard ?
          Je ferai tout ce que je pourrai pour cela, mais je vous confirme, qu’actuellement, votre demande ne peut-être satisfaite.
          Je vous remercie pour cet engagement.

Maintenant, j’aimerais vous parler de notre école.

          J’ai appris qu’elle avait été incendiée.
          Oui. Mais tout s’arrange, nous en aurons bientôt une nouvelle. Depuis cette année, nous avons donc rouvert une classe, avec une charmante institutrice fort dévouée. Il y a quelques jours, elle est venue me demander si je pouvais intervenir auprès du responsable du camp, pour faire visiter les villages détruits, à ses élèves. Comme je devais vous rencontrer, je lui ai promis de vous en parler. Cette demande peut-elle être satisfaite ?
Le général fixe Philippe plusieurs secondes, sans répondre, puis il lui dit enfin :

          Tout à l’heure, je vous ai dit que j’avais encore à vous parler de choses plus personnelles. Avant de répondre à votre question, il faut que je vous confie un secret. Grâce à mes relations, cette institutrice a été nommée dans votre commune, contre son gré. Elle désirait s’installer dans la Marne, le plus loin possible de Rumipes. Je sais, ce n’est pas très sympathique, mais j’avais une bonne raison à cela. Flore Bonnemaison, votre institutrice, est ma fille.
           Votre fille ?
            En réalité, la fille de ma deuxième épouse. C’est pour cela qu’elle ne porte pas mon nom.
            Et je suppose qu’elle ne vous a pas accepté ?
           Au contraire, elle m’adore, et je l’aime comme si c’était ma propre fille.
           Mais alors, pourquoi a-t-elle voulu s’éloigner de vous ?
        —   Pas de moi, mais de sa mère. Elles ne peuvent pas se supporter. Michelle, c’est le prénom de mon épouse, a été élevée dans une école religieuse, et elle n’a jamais pu accepter la légèreté de sa fille. Vous n’êtes pas sans savoir que Flore change d’homme comme de chemise ?
           Je ne l’ai appris qu’après l’incendie de l’école, lors de l’enquête. Elle a tout expliqué à l’adjudant, sans aucune gêne.
           C’est tout à fait Flore, une fille adorable, intelligente, consciencieuse, mais qui, malheureusement, court après le sexe.      
           Si j’ai bien compris, elle voulait s’éloigner pour être libre, et vous, vous l’avez fait venir à Marival pour la surveiller ?
         Pas pour la surveiller, car sans l’approuver, même bien plus jeune, je l’ai toujours laissée faire ce qu’elle voulait, mais pour l’avoir près de nous, et tenter de la rapprocher de sa mère.
           Si c’est comme cela depuis longtemps, ça ne va pas être facile.
          —   Hélas non, mais maintenant, je vais vous expliquer ce que j’attends de vous.
           Enfin, nous y voilà ! Je ne m’étais pas trompé. J’étais sûr que toutes ces bontés, accordées depuis le début de la matinée, aboutiraient sur une demande de votre part. Alors, qu’attendez-vous de moi ?
          De vous, rien, enfin, presque rien.

          C’est sûr que ce n’est pas beaucoup. Allez-vous oui ou non me dire ce que je dois faire pour vous aider ?
   
          Il y a trois ans, une femme a été vue sur le territoire du camp. Elle cueillait des plantes. L’alerte a aussitôt été déclenchée, et n’étant pas très loin de l’emplacement indiqué, je me suis rendu sur place. La pauvre n’avait pas vu qu’elle avait dépassé la limite autorisée et les militaires allaient l’emmener au poste de police. Je suis intervenu et lui ai demandé pourquoi elle était venue cueillir ces herbes. Elle m’a expliqué qu’elle s’en servait pour soigner les malades.

        « Toutes les maladies ? », lui ai-je demandé.

        « Oui, monsieur », m’a-t-elle répondu.

        « Comment vous appelez-vous ? ». 

        « Aurore ».  

        « C’est un prénom. Quel est votre nom de famille ? ». 

        « Vous, vous avez un problème », me dit-elle en me fixant dans les yeux, puis : « Si vous voulez vous faire soigner, venez à Marival et demandez madame Aurore. On vous indiquera où j’habite ».

Cette réponse m’a sidéré et je lui ai simplement répondu :

        « Même si c’est pour faire le bien autour de vous, évitez de pénétrer sur le camp, madame Aurore ».

        « Merci, et au revoir, monsieur » ont été ses dernières paroles, avant qu’elle ne s’éloigne.

   Vous avez donc rencontré Aurore, ma compagne. Mais que vient-elle faire dans cette histoire ?

   Si vous m’interrompez, nous n’aurons pas le temps de visiter tout le camp. J’ai donc fait la connaissance d’Aurore. Deux jours plus tard, en civil, je me suis rendu dans votre village, et j’ai demandé Aurore. Une vieille dame m’a indiqué une ferme. J’y suis allé, j’ai frappé à la porte, et Aurore m’a ouvert. « Vous êtes le militaire que j’ai vu sur le camp, entrez, vous tombez bien, je suis libre, je n’ai personne en ce moment », me dit-elle. Je ne sais pas ce qui m’a pris, mais en entendant cela, il faut que je vous l’avoue, je me suis senti attiré par elle, et …

  Attendez ! Ne me dites pas qu’elle m’a trompé ?

   Mais laissez-moi parler, voyons !

Je me suis senti attiré par elle, et aussitôt, je me suis évanoui. Quand j’ai repris connaissance, j’étais couché sur un canapé, elle était au-dessus de moi et me regardait.

« Vous êtes émotif, mon cher monsieur, votre cœur a besoin d’être soigné. Tenez, pendant votre perte de connaissance, je vous ai préparé ce remède. Vous le prendrez une fois par jour, sans jamais l’oublier. Comment vous appelez-vous ? ». Je me suis assis, puis relevé, et c’est à ce moment que … vous m’excuserez, monsieur le maire, mais j’ai honte de l’avouer, c’est à ce moment là que … j’ai abusé de sa confiance.

   Vous n’avez pas honte ! Une femme qui venait de vous soigner ! Vous avez osé abuser … de sa confiance ? De sa confiance ? Cela veut dire quoi exactement ?

   Je lui ai répondu que j’étais le lieutenant Armand.

        Philippe éclate de rire pendant plusieurs secondes, puis lance :

   C’est tout ! Pourquoi lui avez-vous menti ?

  Je ne voulais pas qu’on apprenne que le général se faisait soigner avec des remèdes de bonne femme.

     Et depuis trois ans, elle ne vous connaît que sous ce nom ?

    Sous ce nom, et mon épouse qui se fait aussi soigner par elle depuis plus d’un an, ne sait pas non plus qu’elle me prodigue ses soins. Étant fort satisfait de ceux-ci, j’ai décidé de lui avouer la vérité et de me faire pardonner cette tromperie, en lui offrant un cadeau. Je compte sur vous pour me guider dans ce choix. C’est le premier service que je vous demande, vous voyez, ce n’est pas trop compliqué.

   En effet, mais elle a déjà tout ce qu’elle désire, et je ne pense pas qu’un cadeau puisse effacer le manque de confiance en elle. Jamais elle ne parle à personne de ses patients, même pas à moi, son compagnon.

   Je l’ai vite compris, mais je n’ai plus jamais osé lui dire la vérité, par la suite.

    Et vous comptez sur moi pour lui annoncer cela, et l’amadouer pour qu’elle vous pardonne ?

   Elle vous aime, vous vous aimez, la pilule passera plus facilement si elle vient de vous.

   Si je n’étais pas venu à cette journée de chasse, qu’auriez-vous fait ?

  Je ne lui aurais jamais rien dit.

        Philippe le regarde en faisant la moue. Il ne dit rien pendant quelques instants, mais le général a bien compris qu’il pensait : « Courageux, mais pas téméraire, le général », puis il lâche :

   Vous m’imposez une véritable corvée, car je vais vous l’avouer, lorsque vous m’avez demandé de donner le bonjour à Aurore, au téléphone, je lui ai fait une légère crise de jalousie. Depuis, tout s’est arrangé, mais après cet aveu, je vais être obligé de reconnaître qu’elle ne m’avait pas menti lorsqu’elle m’a dit ne pas connaître le général qui commande le camp de Rumipes.

   Vous ne pouvez vous en prendre qu’à vous, cher ami, être jaloux n’est pas mieux que mentir.

   Oh là ! Général, ne retournez pas la situation. Tout cela est bien de votre faute, et non de la mienne.

        Le général semble acquiescer avec la tête et les épaules, mais ne répond pas.

   Si cette demande est le premier service, je suppose qu’il y en a un deuxième ?

  Oui, c’est logique. Le deuxième n’est pas plus compliqué que le premier. Je vous ai dit tout à l’heure, que Michelle et Flore ne se supportaient plus. Puisque vous rencontrez ma fille assez souvent, et que votre compagne soigne mon épouse, je compte sur vous deux pour leur faire comprendre que cette situation ne peut pas durer éternellement, et que pour le bien de tous, il serait préférable de se réconcilier.

    Naturellement, c’est encore moi qui dois tout faire dans cette histoire. Je dois amadouer Flore pour entrer dans ses problèmes familiaux et l’inciter à pardonner à sa mère, puis amadouer ma compagne pour qu’elle provoque chez votre épouse un besoin de revoir sa fille. Rien que cela !

   Vous pouvez faire l’inverse et commencer par votre compagne, si vous estimez que cela est plus facile dans ce sens.

   Cela ne change rien. Vous rencontrez pourtant Aurore, puisque vous vous faites soigner par elle, pourquoi ne lui avez-vous pas demandé ce service, directement ?

   Ce n’est pas possible. Elle ne sait pas que je suis le général qui commande le camp, ni l’époux de Michelle.

   Oh, c’est vrai ! Vous voyez où cela mène de mentir ? Comment allez-vous expliquer à votre épouse que depuis trois ans vous vous faites soigner par Aurore, sans lui en avoir parlé ?

    Je ne lui dirai pas. Si elle se doute que je suis à l’origine de cette réconciliation, elle va se butter, et les retrouvailles seront impossibles.

   C’est peut-être vrai, mais je crois que c’est aussi beaucoup plus facile, pour vous, de ne pas lui dire que vous vous faites soigner depuis trois ans, sans lui en avoir parlé.

    Monsieur le maire, vous connaissez maintenant votre feuille de route. Il est l’heure de continuer notre petite promenade dans le camp. Voulez-vous un dernier digestif avant de reprendre le volant ?

    Non merci général, mais avant, j’aimerais connaître la réponse que je suis susceptible de donner à Flore, en ce qui concerne la visite des villages détruits.

   Les visites sur le camp sont interdites aux civils. Des exceptions peuvent être données durant le mois d’août, c’est la seule période sans manœuvre. En dehors de ce mois, c’est impossible. Je suis désolé, monsieur le maire, mais je ne peux que vous donner une réponse négative.   

    Même si c’est pour la fille que vous adorez ! Et vous pensez qu’avec une telle réponse, cela va me permettre de l’amadouer pour la mission que vous m’avez confiée ?

    Monsieur le maire, je suis le responsable du camp, je suis là pour faire respecter le règlement. Vous devez comprendre que je ne peux pas passer outre, même pour faire plaisir à ma fille.

        Philippe le regarde quelques instants, sans dire un mot, puis lui envoie :

    Militaire avant tout, pourtant, quand on veut, on peut, même dans l’armée ! Comme pour ce que je vous ai demandé tout à l’heure, je veux bien croire que vous ne pouvez pas répondre favorablement maintenant, mais j’espère que vous ferez le maximum, pour pouvoir accepter plus tard.

  Je ne peux rien vous garantir, mais c’est promis, je ferai le maximum.

   Merci général, je n’en espérais pas moins. Allons-y maintenant, le soleil brille et la verdure nous attend.

        Le général le regarde, lui donne une petite tape amicale sur l’épaule, puis les deux hommes quittent le bâtiment, et montent dans le 4X4 qui s’éloigne aussitôt.

 

*

 

        Il est dix-sept heures et dix minutes, la visite est terminée et le 4X4 s’immobilise à proximité du groupe de chasseurs. Tous les yeux se tournent vers celui qui descend en premier. Une fois la surprise passée, les participants se dirigent vers lui, précédés par le responsable de la chasse.

   Général, je suis heureux, mais aussi surpris de votre visite. C’est la première fois que vous venez admirer notre tableau de chasse. Dois-je vous faire réserver une part de la découpe ?

    Surtout pas ! Faites comme si je n’étais pas là. J’accompagne simplement mon ami, le maire de Marival, qui va se faire un plaisir de vous prendre tous en photo derrière vos victimes, et rassurez-vous, je vous retrouverai comme d’habitude, au repas final.

        Alors que le général commence à serrer les mains des chasseurs, un brouhaha se fait entendre. Philippe vient de sortir du véhicule, et les ragots sur son compte se multiplient. Amusé par la réaction, le général se retourne et lance :

   Philippe, approche avec ton appareil, tes collègues vont se positionner derrière leur tableau de chasse et tu pourras tirer quelques jolies photos. Tu as de la chance, mon ami, le soleil nous a attendu, avant de se coucher.

        Philippe est fort surpris par ce tutoiement, mais il a compris qu’il était utilisé pour le mettre en valeur et le faire jalouser par ses collègues. Comme un professionnel, il donne ses ordres pour que tous se placent derrière le gibier. Le général reste à ses côtés, et le regarde faire en souriant.

    Général, voulez-vous bien rejoindre mes collègues, s’il vous plait, pour être sur la photo avec eux.

   Je suis désolé, mon ami, mais je ne suis pas chasseur, et jamais je n’accepterai d’être pris en photo avec un tableau de chasse. Par contre, lorsque tu auras terminé tes prises de vues, j’accepterai qu’un de tes gendres me photographie en ta compagnie, pour conserver un souvenir de cette journée mémorable.

        Philippe est confus. Il se dit que cette fois-ci, le général en fait trop, mais il conserve son calme et prend deux photos du groupe, puis lance :

   C’est parfait, vous êtes d’excellents chasseurs et de dociles figurants. Vous aurez tous droit à une photo de groupe.

        Des applaudissements crépitent aussitôt.
Quelques instants plus tard, les deux gendres rejoignent Philippe et le colonel. Des poignées de mains, puis Olivier saisit l’appareil photo et concrétise le vœu du général.

    Pendant la découpe, j’aimerais retourner au bureau. Peux-tu m’y ramener, Philippe ?

   Naturellement, allons-y.

        Ils remontent dans le véhicule. Celui-ci prend aussitôt la direction des bureaux. Dix minutes plus tard, Philippe est de retour. À peine a-t-il posé le pied sur le sol, qu’il est entouré et assailli de questions. Ne voulant pas dévoiler le détail de sa journée, il remonte sur le marchepied et annonce :

    Mes amis, vous êtes venus ici pour chasser, et je suppose que vous êtes heureux de votre tableau de chasse. N’étant pas chasseur, et avec l’autorisation du général, je suis venu ici pour visiter le camp. Comme vous, je suis heureux de cette journée. J’ai pu effectuer une grande quantité de photos et lorsque les tirages seront effectués, je les exposerai en mairie, à la vue de tous. C’est tout. Ah non ! J’ai oublié de vous remercier pour cet accueil chaleureux. En vous voyant, je me suis demandé si vous ne m’aviez pas pris pour Johnny Hallyday, ou une autre vedette.

        Cette dernière phrase fait rire l’assemblée, apparemment déçue de ne pouvoir en savoir plus.

Après la découpe, la distribution des morceaux de gibier, et le retour du général, le repas se déroule dans une chaude ambiance.

À la fin de celui-ci, le général se lève, souhaite un bon retour à tous, puis quitte la table et monte dans un véhicule de l’armée qui s’éloigne aussitôt. Tous les convives quittent à leur tour la table puis, après quelques conversations disparates, chacun regagne son véhicule et quitte le camp. 

 

*

 

        Tu, tu, tut ! Tou, tou, tout ! Ti, ti, tit ! Trois klaxons de tonalité différente viennent avertir Aurore du retour des chasseurs. Elle se précipite à la porte, ouvre, se jette au cou de son compagnon, l’embrasse, puis dit :

   Vous voilà enfin, j’avais peur qu’il vous soit arrivé quelque chose. Entrez vite, vos femmes sont à l’intérieur, elles s’inquiétaient aussi. 

        Chacun retrouve son épouse, l’embrasse, puis tout le monde s’assoit autour de la table.

  Je suppose qu’en rentrant à cette heure-ci vous n’avez plus faim, mais vous prendrez bien un petit digestif, en nous racontant vos exploits de la journée ?

   Pour les bonnes choses, je ne dis jamais non, lui répond Olivier.

  Moi non plus, renchérit Ludovic, mais Philippe n’y a plus droit. Il a suffisamment bu avec le général, toute la journée.

        Tous les yeux se tournent vers lui.

   Mon chou aurait-il bu plus qu’il ne devrait ? lui lance aussitôt Aurore, d’un air inquisiteur.

   Pas plus qu’eux, mais d’apprendre que j’ai passé toute la journée en compagnie du général, les a tous rendus jaloux. D’ailleurs, le général a tout fait pour qu’il en soit ainsi.

  C’est bien vrai, cela, et il avait sans doute de bonnes raisons de le faire. Maintenant que nous sommes entre nous, vous pouvez peut-être nous raconter tout ce que vous avez fait ensemble ? lui répond Ludovic.

   Bien sûr, et il n’y a pas de secret à cela. Le matin, nous avons visité l’intérieur des bâtiments, à midi, nous avons pris un repas, dans le mess des officiers, l’après-midi, nous avons visité le camp, puis nous vous avons rejoints pour le repas final. J’en ai profité pour prendre une grande quantité de photos que vous verrez dans quelques jours. Il n’y a rien eu d’autre.

   Il y avait bien une raison pour que le général vous accompagne toute la journée. Les bruits les plus divers n’ont pas cessé de courir à ce sujet, pendant la découpe et le repas. Personne n’avait jamais vu le « Vieux » monter dans un véhicule civil, rester toute une journée avec la même personne, et se laisser prendre en photo en treillis. Vous nous cachez quelque chose, reprend Olivier.

   Vous êtes aussi tenaces que ma chérie. On ne peut rien vous cacher. C’est vrai, le « Vieux », comme ils l’appellent, voulait vérifier si tous les systèmes de sécurité étaient efficaces. C’est pour cela qu’il m’a demandé de prendre mon véhicule et qu’il s’était mis en treillis, pour ne pas être reconnu de loin. Nous avons aussi discuté des indemnités réparatrices que j’avais refusées pour nous indemniser les bordures épaufrées par les véhicules militaires. Il a été très compréhensif, et en échange du ridicule montant proposé, il a accepté de refaire gracieusement la route du château. Maintenant que vous savez tout, je vous demande de garder cela secret, et j’espère que je vais enfin avoir, moi aussi, un petit digestif.

   Bien sûr, mon chou. Tu vois, ces jeunes, il faut toujours qu’ils cherchent la petite bête là où elle n’est pas, répond Aurore, qui le sert, puis détourne la conversation, en expliquant ce que les femmes ont fait durant cette longue journée.

        Une heure plus tard, les deux jeunes couples et leurs enfants quittent la ferme, pour rentrer chez eux.

        Aurore s’assoit à côté de Philippe, le prend par le cou, l’embrasse, puis lui dit :

   Tu peux me dire merci, mon chou. Je t’ai protégé de la curiosité de tes gendres, mais tu ne pourras pas me cacher la vérité plus longtemps. Préfères-tu tout me dire ou faut-il que je te fixe dans les yeux ?

    Naturellement, tu le sais bien, j’ai encore beaucoup de choses à dire sur cette journée, mais c’était trop confidentiel pour que j’en parle devant les enfants, même si je leur fais entièrement confiance. Tout cela va prendre du temps, et je préfèrerais être dans un lit bien chaud pour tout t’expliquer.

   Je suis de ton avis, mais ne te fais pas trop d’illusions, nous ne nous réchaufferons pas mutuellement tant que tu ne m’auras pas tout raconté.

        Il sourit, ne répond pas, mais l’entraîne aussitôt dans la chambre.

 

VIII

 

 

        Le lendemain, à huit heures, ils se retrouvent devant une tasse de café fumant.

   Alors, comme cela, tu t’es engagé à inciter Flore à renouer des contacts avec sa mère. Comment penses-tu faire en ne connaissant rien de sa vie privée, et en n’étant pas sensé savoir qu’elle est la fille de l’épouse du général ?

   Je n’en ai aucune idée. Je compte sur le hasard, mais aussi sur toi pour m’aider.

    Tu n’as pas de chance, mon chou, Flore ne se fait pas soigner par moi, je ne pourrai donc pas t’aider de ce côté. Je ne sais même pas si je réussirai à faire fléchir la mère. C’est bien une femme de militaire, elle a un caractère de chien, et je suis sûre que c’est elle qui commande son mari à la maison. Tu pourrais peut-être inviter Flore, dimanche, au repas de midi. Cela nous permettrait de discuter et d’en savoir plus sur elle.

  C’est inutile, elle n’acceptera pas.

    Qu’en sais-tu ? Nous ne l’avons jamais invitée.

    Le dimanche matin, elle n’est jamais disponible.

   Tu connais donc une partie de sa vie privée ? Comment sais-tu cela ?

   Lors de l’incendie de l’école, j’avais soupçonné un de ses amis d’être à l’origine de celui-ci, et comme je ne voulais pas la questionner, j’avais demandé à Bertrand de l’interroger.

   Qu’a-t-il appris ?

   Ce que le général m’a annoncé : elle court après le sexe.

   Quel est le rapport avec le dimanche matin ? Tu ne me dis pas tout. Que sais-tu encore à son sujet ?

   Cela fait partie du secret professionnel, et je n’ai pas le droit de te répéter ce que Bertrand m’a confié.

   Tiens donc ! Jusqu’à présent, tu m’avais laissé entendre que tu me disais tout ce que tu apprenais sur cette enquête, et maintenant tu reconnais ne pas m’avoir tout dit sur cette institutrice. Y a-t-il une bonne raison à cela ?

    Je ne voyais pas l’intérêt de te dire que pour faire l’amour tous les dimanches matins, elle fait venir chez elle un garçon rencontré la veille dans une boîte de nuit. C’est sa vie privée, et cela ne regarde qu’elle.

     Effectivement, mais si elle change de garçon tous les dimanches, elle prend d’énormes risques.

   Ma chérie, elle fait ce qu’elle veut, elle a presque trente ans. Tu vois pourquoi je ne t’avais pas parlé de cela, j’étais sûr que tu allais t’inquiéter pour elle.

   Maintenant, je comprends pourquoi sa mère ne veut plus la voir. Quelle honte pour cette femme si droite et si croyante !

  Que veux-tu, c’est la nouvelle génération.

   De l’âge de tes filles.

   Oui, mais pourquoi me dis-tu cela ?

   Parce que je constate que tu trouves normal que Flore couche avec un nouveau garçon, tous les dimanches, alors que je sais fort bien que tu n’aurais jamais accepté cela de tes filles.

  Bon, que décide-t-on pour dimanche ?

  Je m’arrangerai pour sortir lorsqu’elle sera en récréation avec les enfants, et je discuterai un peu avec elle pour voir sa réaction.

  C’est parfait, mais attention ma chérie, n’oublie pas que tu ne connais rien de sa vie, ni de son père, ni de sa mère. 

    J’aimerais quand même bien savoir comment elle a pu devenir aussi volage. Tu te vois changer de femme tous les week-ends ?

  Moi, non, mais lorsque tu m’avais abandonné pour retrouver ton mari, je me souviens que Natacha* m’avait remonté le moral en me rapportant ce que tu lui avais dit.

* la précédente compagne de Philippe.

As-tu oublié ce que tu faisais lorsque tu as rencontré ton mari ? *

* elle exerçait le métier de call-girl       

   Elle t’avait répété cela ?

   Que veux-tu, ce n’était qu’une femme qui cherchait un homme, pour remplacer le sien.

   C’est du passé et je préfère l’oublier. Que vas-tu faire aujourd’hui ?

   Je me rends à Varicourt, à la préfecture. J’ai rendez-vous dans vingt minutes avec le préfet. Je vais le relancer pour qu’il accélère le versement des aides promises.

    Il doit te maudire et se cacher dès qu’il t’aperçoit ?

  Il faut le remuer de temps en temps, si l’on veut obtenir quelque chose. Et toi, que vas-tu faire, à part aller discuter avec Flore ?

   Ce matin, je reçois deux clientes.

  Gravement malades ?

        Elle le regarde dans les yeux, sourit, puis lance :

   Secret professionnel, mon chou. Sauve-toi vite, ces personnages-là n’aiment pas attendre.

        Ils s’embrassent, puis Philippe quitte la maison.

 

*

 

        Accompagnée par Aurore, sa première cliente sort de la salle de soins. La seconde arrive à l’instant où les premiers enfants commencent à sortir de la classe, pour aller en récréation.

        « Flûte, elle est en avance, mais ce n’est pas une raison pour la faire attendre, et si je ne vais pas discuter avec Flore, Philippe ne va pas être content. Cela tombe mal. Tant pis, j’irai la voir cette après-midi »  pense Aurore.

   Bonjour madame, entrez.

        Lorsqu’elles sont assises, Aurore lui dit :

   Vous êtes en avance, aujourd’hui.

          Venir ici me fait énormément de bien, c’est pourquoi j’ai hâte de vous rencontrer.

    C’est gentil, et je vous remercie.

        La femme se déshabille, puis la conversation continue pendant qu’Aurore applique, sur le corps, des onguents de sa préparation.

Une demi-heure plus tard, alors que la patiente est encore sous l’influence des mains expertes d’Aurore, la porte s’ouvre lentement. Une jeune fille d’une huitaine d’année apparaît, puis lance en direction d’Aurore :

    Madame ! Madame ! Viens vite, la maîtresse est morte.

        Surprise par cette intrusion, mais aussi par les paroles de la fillette, Aurore lance :

    Ne bougez pas madame, je vais voir ce qui se passe dans la classe, et je reviens aussitôt.

        Elle s’essuie les mains, puis entraîne la fillette.

Flore est à terre, inerte. Les enfants sont autour d’elle, étonnés. Aurore les repousse légèrement, puis s’accroupit. L’index et le majeur, aussitôt posés sur son cou, la rassurent. Elle se relève et annonce :

    Ne vous en faites pas, les enfants, la maîtresse est simplement malade. Je vais vite la soigner. En attendant, restez bien sages, je vais vous envoyer une grand-mère pour jouer avec vous.

        Elle redresse et traîne Flore, jusqu’à la salle de soins. La voyant arriver, la patiente libère la table sur laquelle elle était allongée, puis demande :

  Que puis-je faire pour vous aider ?

   Rhabillez-vous, puis allez garder les petits pendant que je m’occupe de cette jeune fille, si cela ne vous fait rien.

        Sans avoir eu la curiosité de jeter un regard sur celle-ci, elle se revêt puis se dirige vers la porte. Arrivée à proximité, elle se retourne vers Aurore pour lui dire :

   Cela va me rappeler le bon temps, moi aussi j’ai été institutrice comme cette jeune …

        En terminant cette phrase, elle regarde la malade, se tait et devient blême.

Aurore qui a vu sa réaction, et qui en connaît la raison, lui lance aussitôt :

   Que se passe-t-il, avez-vous avez aussi des problèmes ? 

    Non, … non, … ce n’est rien, mais je vous en supplie, faites tout ce que vous pouvez pour soigner cette jolie fille, et ne vous en faites pas pour les élèves, ils vont être entre de bonnes mains.

        Elle sort et ferme la porte derrière elle pendant qu’Aurore s’occupe de Flore. Après quelques minutes, celle-ci reprend connaissance.

    Alors, mademoiselle l’institutrice, on abandonne ses élèves ! lui dit aussitôt Aurore.

   Que m’est-il arrivé ? Pourquoi suis-je ici ?

    Ne bougez pas, restez allongée. Rassurez-vous, vous n’avez rien de grave, du moins je l’espère. Vous vous êtes simplement évanouie. Heureusement, en tombant, vous ne vous êtes pas fait de mal. Avez-vous récemment eu des nausées ?

   Oui, dernièrement, avec quelques petits maux d’estomac.

   Du côté de vos règles, où en êtes-vous ?

  Elles sont toujours irrégulières, et je n’y fais jamais attention. De toute façon, je ne peux pas être enceinte, car même si j’ai souvent des rapports avec les hommes, je leur impose chaque fois le préservatif.

  C’est le minimum, mais un accident peut arriver.

   Attendez, il est quand même arrivé qu’une fois … non, ce n’est pas possible ! Cela fait trop longtemps.

   Écoutez, il n’y a que deux possibilités : soit vous êtes effectivement enceinte, soit vous êtes fort fatiguée ou ne mangez pas suffisamment. Suivez-vous un régime ?

   Il m’arrive de me priver de manger pour ne pas grossir, suite à une remarque sur mes bourrelets, provenant d’un amant passager.

  Un amant passager ?

   Oh ! C’est une vieille histoire, c’est de la faute de ma mère.

   Écoutez, voici ce que je vous propose : pour être sûre de ce que vous avez, et me permettre de vous préconiser le remède efficace pour éviter de nouveaux évanouissements, je vous propose de faire un test de grossesse. Êtes-vous d’accord ?

  Cela me rassurera, car effectivement, j’ai été violée une fois, sans préservatif, par un garçon qui n’a pas eu la patience d’attendre.  

   Philippe est en ville, cela tombe bien, je vais l’appeler et lui demander d’aller en pharmacie chercher un test.

        Sans attendre, elle saisit le téléphone, compose un numéro, puis met en service le haut-parleur.

   Allô ! C’est toi mon chou ?

   Je t’écoute.

    Dans combien de temps penses-tu rentrer ?

   Je suis sur le point de revenir, pourquoi ?

   J’ai besoin d’un test de grossesse. Tu serais un chou si tu allais en chercher un, avant de rentrer.

  Attends, … tu peux me répéter cela ?

  Tu as bien entendu mon chou, j’ai besoin d’un test de grossesse, va vite le chercher.

  Tu tournes ? Tu as des nausées ? Ne me dis pas que c’est pour toi ?

        Elle regarde Flore, lui sourit, lui fait un clin d’œil, puis répond :

   Bien sûr que si. Si je te demande de me le rapporter, cela ne peut-être que pour moi. Dépêche-toi mon chou, je l’attends avec impatience. 

        Elle raccroche le combiné.

   Monsieur le maire va s’en faire, il va croire que vous attendez un bébé, lui dit Flore, surprise.

 Cela l’apprendra à être trop curieux. Tant pis pour lui, mais ne vous en faites pas, dès qu’il me l’aura remis, je lui avouerai que ce n’est pas pour moi.

  Vous allez lui dire qu’il m’est destiné ?

        —    Non, car cela fait partie du secret professionnel, et cela ne le regarde pas. Néanmoins, lorsqu’il va se rendre compte que vous n’êtes plus dans la classe, tel que je le connais, je suis sûre qu’il va vite faire le rapprochement, mais rassurez-vous, il ne vous en parlera pas.
Tout à l’heure, vous m’avez dit que c’était la faute de votre mère si vous aviez des relations avec des amants passagers. Je n’ai pas tellement bien saisi. Est-ce un secret ou voulez-vous vous libérer de ce poids ?

    Ma mère m’a toujours serré la vis. Je n’avais pas le droit de sortir sans elle, je devais étudier, étudier, toujours étudier, et aller à l’église tous les dimanches matin. Mon père était militaire, il n’était pratiquement jamais à la maison. Il est mort en service commandé et a vite été remplacé par un autre militaire.
Quand j’ai eu dix-neuf ans, les dimanches, elle se mit à accompagner son nouveau mari pour assister à des cérémonies, à l’extérieur. Comme elle ne pouvait plus venir avec moi à l’église, elle me faisait transporter jusqu’à l’édifice, dans une voiture militaire pilotée par un appelé du contingent.
Ce qui devait arriver, arriva. Au cours d’un de ces voyages, un conducteur, plus entreprenant que les autres, a su me convaincre de participer à autre chose qu’à l’office religieux. À son retour, un mensonge a tout fait paraître normal. Malheureusement, le jeudi, il est venu aux oreilles de ma mère que la fille du général n’avait pas assisté à la cérémonie.
Aussitôt informé par elle, son mari m’a demandé des explications. Je lui ai tout raconté, lui ai dit que c’était moi qui avais dévoyé le militaire, et lui ai annoncé que j’avais préféré cela à l’office religieux. Conscient que ma mère était trop sur mon dos, et qu’à mon âge je devrais avoir le droit de sortir, pour lui faire plaisir, il a officiellement condamné les faits et puni le militaire. En réalité, celui-ci n’a eu que quelques petites corvées à exécuter. Par contre, la sanction de ma mère ne s’est pas fait attendre : « Puisque je ne pourrai plus te faire confiance lorsque je m’absenterai, tu resteras enfermée à la maison avec l’interdiction de sortir ».
Quelques semaines plus tard, je me retrouvais en internat, et ne rentrais que le dimanche.

   Je suppose que le militaire venait vous rendre visite ?

   Au début, c’était lui, puis, son service se terminant, il m’a fait faire la connaissance de ses copains.

   C’est devenu une habitude et tous les dimanches vous les receviez.

   Effectivement, c’est devenu une drogue. Le dimanche, lorsqu’elle était absente, j’en recevais un.

  Uniquement le dimanche matin ?

   Oui, parce que je faisais cela pour la narguer, car j’espérais bien qu’une commère lui rapporterait, un jour, ce qui se passait en son absence.

  Ce jour est arrivé ?

    Plus tard. Lorsque j’étais à la faculté, je n’avais plus de militaire pour me conduire, mais je rentrais encore tous les week-ends, uniquement pour voir celui que je considérais comme mon père, et narguer ma mère. Comme attendu depuis longtemps, mon manège est enfin arrivé à ses oreilles, et ce soir-là, ça a bardé. J’ai claqué la porte et suis partie m’installer en ville, sans que ma mère ne le sache, grâce à l’aide du général. 

   Si je vous ai bien suivie, vous êtes donc la fille du général qui commande le camp ?        

   Je suis la fille de sa femme. Ma mère s’est remariée avec lui au décès de mon père. Vous le connaissez ?

   Je n’ai pas de général dans mes patients, et je ne crois pas l’avoir déjà vu.

   Dommage, vous auriez pu constater que c’est un homme formidable. Je n’en dirais pas autant de ma mère.

       
Philippe, qui vient d’arriver, frappe à la porte. Aurore s’approche de celle-ci, et sort.

   Ma chérie, j’espère que tu me fais marcher et que ce n’est pas toi qui va l’utiliser ?

   Voyons mon chou, crois-tu qu’à mon âge j’ai encore besoin de ce test ?

        Il se précipite à son cou, l’embrasse, puis lâche :


   Ouf ! Tu me rassures, je commençais à me faire des cheveux blancs, mais à qui est-il destiné ?

    Exceptionnellement, pour te faire plaisir, malgré le secret professionnel, je vais donner une réponse à ta question, mais promets-moi de n’en parler à personne.    

    C’est promis.

        —   Le test que tu viens de me rapporter est destiné à …… une femme qui m’attend avec impatience, dans la salle de soins. Voilà, es-tu satisfait ?

Il la regarde, déçu, mais aussi un peu vexé qu’Aurore se soit moquée de lui, puis il s’éloigne en lâchant :


    Puisque c’est ainsi, je ne te dirai pas si ma démarche a abouti.

         Il quitte la maison et repart dans son 4x4. De son côté, Aurore revient auprès de Flore.


        —    
Relevez-vous lentement et passez à côté, dans les toilettes, pour utiliser ce test.

       
Flore s’éloigne avec celui-ci. Quelques minutes plus tard, elle revient, ravie.


    C’est négatif, je ne suis pas enceinte !

        À peine vient-elle de dire cela qu’elle s’écroule de nouveau sur le sol, avant qu’Aurore ne puisse lui venir en aide. Elle la reprend dans ses bras, la dépose sur le divan, puis se dirige vers un énorme bahut. Elle ouvre une porte, attrape une petite casserole, plusieurs fioles, dose les liquides qu’elle verse aussitôt dans l’ustensile de cuisine, puis fait légèrement chauffer celui-ci sur un petit réchaud. Elle empoigne la casserole, verse le liquide dans un bol, s’approche de Flore, lui soulève la tête, puis porte le bol à ses lèvres. Au contact de celui-ci, instantanément, les yeux de Flore s’ouvrent.

   Buvez cela, ma petite, ce mélange va vous redonner des forces et vous faire dormir.

        Sans répondre, Flore boit toute la préparation, puis ses yeux se referment.

Aurore déploie une couverture sur elle, puis quitte la pièce et se dirige vers la salle de classe. 

À l’intérieur, les enfants sont assis sur le sol, autour de la femme. Ils l’écoutent raconter une histoire.

Aurore frappe à la porte. La femme se retourne, l’aperçoit, se lève et vient à sa rencontre.

    Comment va-t-elle ? Est-ce grave ? Puis-je faire quelque chose pour elle ?

   Elle est faible, mais va s’en remettre vite. Je lui ai fait boire une préparation qui va la faire dormir et lui redonner des forces. Je vois que vous n’avez pas perdu la main avec les enfants. Dommage que vous soyez obligée de rentrer pour retrouver votre mari, sinon je vous aurais invitée à dîner avec nous, et demandé de la remplacer cet après-midi.

   Mon époux ne rentre que tard dans la nuit. Je devais être seule à la maison, jusqu’à son retour, et si ce n’est pas trop abuser de votre hospitalité, j’accepte volontiers votre proposition. J’aimerais aussi discuter un peu de ces enfants avec l’institutrice, avant de repartir. Il paraît qu’elle est fort gentille et aimée. Que vont en penser monsieur le maire et les parents ?

   Ne vous en faites pas pour cela, je m’occuperai d’eux à la sortie de la classe, et je demanderai à Philippe de m’aider à préparer le repas. Ah ! J’oubliais de vous dire que la sortie est à 11h30, et qu’il faut imposer aux enfants de mettre et fermer leur manteau, avant de les lâcher. Merci encore, madame, à tout à l’heure.

   Faites-moi plaisir, appelez-moi Michelle, comme les enfants.

   C’est entendu, Michelle.

        Aurore la quitte, satisfaite. Elle n’aura pas à remplacer Flore, et Michelle, qui a reconnu sa fille sans le faire voir, s’inquiète et désire s’entretenir avec elle.

 

*

 

Michelle, Aurore et Philippe sont attablés. Ils se sont mis d’accord pour se tutoyer. Au cours du repas, ils discutent des choses de la vie courante pendant plus de trente minutes, puis, petit à petit, Aurore commence à aiguiller leur invitée sur sa vie privée. Contrairement à ce qu’elle pensait, pendant près d’une heure, elle leur explique les faits importants de sa vie, avec une quantité de détails, mais ne parle jamais de sa fille. Lorsqu’elle arrive à son âge actuel, les premiers enfants se font entendre dans la cour.

    Madame l’ancienne et la nouvelle institutrice, tes élèves semblent te réclamer, ne les fais pas attendre, lui dit Aurore.

        Elles se lèvent ensemble. Michelle regarde Philippe, quelques secondes, puis lui dit :

   J’aimerais discuter en tête-à-tête avec un homme sensé sur un problème qui me tient particulièrement à cœur.   Tu es le maire de ce village, tu connais maintenant les grandes lignes de ma vie, et jusqu’à présent, je n’ai entendu que des louanges sur toi. Acceptes-tu de me donner ton point de vue sur mon problème, lorsque les enfants seront partis ?

   Tu me flattes, Michelle, mais si tu estimes que je peux te conseiller utilement, c’est avec plaisir que j’accepterai de discuter de cela avec toi, après la classe.

   Merci Philippe. Vite, vite, Aurore, il va bientôt être l’heure de faire rentrer les enfants.

        Laissant Philippe assez perplexe, les deux femmes disparaissent. 

         

*

        Une demi-heure plus tard, Aurore revient vers son compagnon.

  Tu es encore là ! Je me doute que tu aimerais déjà être à ce soir pour savoir de quoi Michelle veut te parler en tête-à-tête. C’est vrai qu’après tout ce qu’elle vient de nous dire, moi aussi, je me pose la question. De toute façon, tu n’as pas à t’en faire, elle va simplement te demander ton avis. Le problème, c’est qu’après tout ce que nous venons d’apprendre, je ne vois toujours pas comment nous allons pouvoir la rapprocher de Flore.

   Ni comment expliquer que son mari se fait soigner par toi, sous un faux nom, et sans lui en parler. Qu’a-t-il comme maladie ?

        Elle lui sourit, fait une légère moue, puis répond :

   Une maladie non contagieuse que tu n’as heureusement pas, mais je ne …

   Je sais, tu ne peux m’en dire plus, c’est un secret professionnel. Et Flore, je suppose que si elle n’est pas dans sa classe, c’est qu’elle est encore dans la salle de soins. J’en déduis donc que le test était pour elle et qu’elle n’est pas enceinte, sinon tu l’aurais libérée. 

Comment sais-tu que je ne l’ai pas libérée ?

   La porte de la salle de soins est fermée, alors que tu la laisses toujours ouverte, lorsque tu n’as pas de patient.

    Mais enfin, pourquoi me poses-tu ces questions sur mes patients puisque, par déduction, tu en connais déjà la réponse ?

  Tu ne peux quand même pas refuser de me dire combien de temps elle va être absente !

  Tu t’inquiètes drôlement pour elle, tu ne l’aimerais pas, par hasard, cette petite ?

   C’est drôle ce que tu me dis, mais effectivement, lorsque l’on me parle d’elle ou que je la regarde, cela me fait plaisir. C’est vrai que je dois l’aimer.

       
Devant l’air médusé d’Aurore, il lui fait un bisou, puis ajoute :


        —   
Ne t’inquiète pas, ma chérie, je l’aime, pas pour la mettre dans mon lit, mais comme si c’était une de mes filles.

   Encore heureux ! Pourquoi veux-tu savoir combien de temps elle va être absente ?

   Parce que je dois contacter l’académie pour la faire remplacer. Ce que tu fais avec Michelle est illégal, s’il lui arrivait un accident, elle ne serait pas couverte pas l’assurance.

   Tu as raison, lorsque je lui ai demandé de garder provisoirement les enfants, j’ai avant tout pensé à Flore, mais je te rassure, elle n’est pas gravement malade, ni enceinte, comme tu l’as si judicieusement déduit, mais simplement trop faible. Cette jeune a fait, comme quelques autres idiotes de son âge, un régime sévère pour retrouver une taille de guêpe, en sautant des repas. Je lui ai fait boire une préparation qui va rapidement lui redonner des forces, plus un somnifère qui la fera dormir jusqu’au repas du soir. Elle dînera avec nous, ira se recoucher, et sera en pleine forme demain matin pour accueillir ses élèves. J’aimerais toutefois que tu ne lui parles pas de cela, lorsque tu la verras.

        Il s’approche d’elle, lui fait un bisou sur la joue, puis lui dit :

   Merci ma chérie, je suis content d’apprendre qu’elle pourra reprendre son travail demain, cela me rassure. En attendant la discussion avec sa mère, je te laisse avec ta malade. Je vais passer ces quelques heures d’attente à la mairie.

        

*

 

        À 16h30, les élèves sortent de la classe, rejoignent les parents, puis, petit à petit, tout ce petit monde vide la cour de la ferme. Aurore, qui aime aller discuter avec eux à la sortie, revient dans l’habitation. Elle y retrouve son compagnon qui attend Michelle depuis plus d’une demi-heure.   

   Elle n’est pas encore revenue ?

  Tu vois, je l’attends encore.

  C’est inquiétant. Je vais voir ce qu’elle fait.

       
Aurore quitte la maison, traverse la cour et pénètre dans la classe. Michelle est assise, en pleurs, la tête entre les deux mains, les coudes appuyés sur le bureau.


    Que t’arrive-t-il, Michelle ? Les enfants t’ont énervée, tu es fatiguée, pourquoi tant de chagrin ?

       
Elle se lève, se jette au cou d’Aurore, et tout en continuant à geindre, lâche :


   J’ai honte, Aurore. Ces enfants m’ont remis en mémoire ce que je tentais d’oublier depuis si longtemps.

   Voyons Michelle, tu es une grande fille, on ne pleure plus à ton âge. Allez, viens avec moi, Philippe t’attend, tu te confieras à lui, et il trouvera bien une solution à tes soucis.

       
Les pleurs cessent, Aurore lui essuie les yeux, puis les deux femmes traversent la cour et entrent.


   Avant d’aller prendre conseil auprès de monsieur le maire, viens avec moi, je vais te faire prendre un petit calmant, et tu te sentiras mieux.

       
Philippe, surpris par ces paroles, et par la tête que fait Michelle, se pose des questions.

La porte de la salle de soins étant restée ouverte, il tend l’oreille pour écouter ce qui se dit à l’intérieur.


  Tiens, avale cette petite pilule et bois ceci.

   Merci Aurore.

       
Quelques secondes sans paroles, puis :


   J’aimerais regarder cette jeune fille dormir, avant d’aller voir ton mari, est-ce possible ?

  Oui, mais ne la réveille pas.

         Encore deux ou trois minutes sans un mot, puis :


   Merci, je me sens plus forte maintenant pour aller parler à Philippe.

       
Elle revient rapidement vers lui, en passant devant Aurore, médusée par cette soudaine vivacité.


     Monsieur le maire, je suis prête. Où pouvons-nous discuter sans être dérangés ?

       
Revenue derrière elle, un peu vexée en entendant cette dernière phrase, Aurore lance, avant que Philippe n’ait eu le temps de répondre :


    Le seul endroit où vous ne risquez pas d’être dérangés, ni entendus, c’est dans la salle du coffre, au sous-sol. Il y a une table, deux chaises, la lumière et pas de fenêtre.

          C’est vrai, mais à côté, il y a aussi mon bureau, et c’est là que nous allons, lâche Philippe, surpris par la réaction d’Aurore.

       
Il se lève, prend Michelle par la main, l’entraîne dans le bureau et ferme la porte derrière lui.


   Assieds-toi et attends-moi quelques secondes, je vais chercher mon portable.

       
Il sort et revient vers Aurore.


    Que t’arrive-t-il ma chérie, pourquoi cette soudaine crise de je ne sais quoi ?

    Excuse-moi mon chou, mais lorsqu’elle est passée devant moi, j’ai subitement senti comme un mauvais présage, comme si cette Michelle allait nous créer des ennuis.

   Tout cela n’est que de la jalousie de femme, tu dois te tromper.

       
Un bisou, puis il revient au bureau et ferme la porte.

       

        —  C’est bon, venons-en à ton problème. Je t’écoute.             

    Philippe, je vais te conter une histoire vraie, mais je te demande, avant de me poser des questions ou de me dire ce que tu en penses, de ne pas m’interrompre, et en plus, de ne jamais en parler à personne, même pas à ton épouse.

          Aurore est ma compagne, mais dans tous les cas, tu as ma promesse.

   Je te remercie Philippe.
Dans cette histoire, une jeune fille prénommée Michelle, bien sous tous rapports, est mariée à un capitaine de l’armée souvent parti en mission à l’étranger. Ils n’ont pas d’enfant. Sa sœur jumelle, prénommée Maryse, est une fille instable, une « Saute aux prunes », comme on le dit habituellement dans la région. Elle est institutrice, et dès la sortie de l’école, elle  ne pense qu’à se frotter à un homme. Ce qui devait arriver, arriva, elle se retrouve enceinte, sans savoir qui est le père.
Un matin, en sortant d’une boulangerie, Michelle est renversée par un camion. Elle est aussitôt emmenée à l’hôpital par les pompiers. Le hasard veut qu’une heure plus tard, Maryse entre dans cette même boulangerie. En la voyant, la vendeuse croit rêver. Elle bégaye et n’arrive plus à parler. Après quelques minutes, elle peut enfin lui expliquer qu’une femme lui ressemblant vient d’avoir un accident en sortant du magasin, et qu’elle a été emmenée par les pompiers. Maryse se doute qu’elle veut parler de sa sœur. Elle se précipite à l’hôpital et demande à voir la femme accidentée. Après une demi-heure d’attente, une infirmière vient la chercher et la conduit auprès d’elle. Lorsqu’elle ouvre la porte, Maryse comprend que sa sœur n’a pas survécu à l’accident. Les deux femmes s’approchent de la table sur laquelle repose le corps. L’infirmière soulève le drap blanc, puis demande :

   Reconnaissez-vous cette femme ?

   C’est ma sœur, répond Maryse.

      Puis elle se met à pleurer, en tombant dans les bras de l’infirmière. Celle-ci l’emmène hors de la pièce puis, lorsqu’elle est calmée, lui dit :

    Nous n’avons trouvé aucun papier sur elle, pouvez-vous me donner son nom ?

        Maryse réfléchit quelles secondes, puis répond :

    Larue.

    Son prénom ?

    Maryse.

     Est-elle mariée ?

     Non, elle vivait seule et n’avait pas d’enfant.

   Vous est-il possible de nous apporter ses papiers pour que nous puissions effectuer la déclaration du décès ?

    Je vais les chercher et je vous les ramène.

        Une demi-heure plus tard, Maryse dépose ses papiers à l’accueil de l’hôpital, revient dans son appartement, emporte quelques affaires, va chez sa sœur et y pénètre par effraction. Elle passe une bonne partie de la journée à fouiller les meubles, à éplucher, un à un, tous les documents et lettres, puis examine avec attention toutes les photos qu’elle trouve.
Les jours suivants, elle vit sous le nom, le prénom et avec les moyens de sa sœur, s’occupe de ses obsèques, avertit le capitaine Bonnemaison, son mari, que sa belle-sœur Maryse est décédée, et en profite pour l’informer de l’heureux événement attendu. Par chance, à une

Vous êtes arrivé à la fin de l’extrait. Si ce roman vous plait, vous pouvez le commander ICI

***

Retour en début de page