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La clairière des amoureux

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La grotte des amoureux

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La clairière des amoureux

   1

 

En pleine forêt vosgienne, vers deux heures du matin, un homme marche sur le bas côté gauche de la route. Il ne porte aucune signalisation. Il semble avoir la trentaine. Il est habillé à la dernière mode, mais ses vêtements sont froissés.
Le chauffeur d’un taxi rentrant de course l’aperçoit dans la lumière des phares de sa voiture. Il s’arrête à sa hauteur, télécommande l’ouverture de sa vitre puis lui demande :
 
— Où allez-vous comme ça, en pleine nuit ?
— Je l’ignore. J’ai dû avoir un accident.
— Vous n’êtes pas certain ?
— Non.
— Où cela s’est-il passé ?
— Je n’en sais rien. Je me suis retrouvé en pleine forêt. J’étais suspendu à un arbre. Je me suis décroché et depuis plus de deux heures, je n’ai pas cessé de marcher.
— Depuis deux heures, personne ne s’est arrêté ?
— Je longe la route depuis une dizaine de minutes. Avant j’étais perdu dans le bois.
— Aviez-vous un véhicule ?
— Je l’ignore.
— Comment vous appelez-vous ?
— Je m’excuse, mais je ne sais plus qui je suis, ni où j’habite. Je ne me souviens de rien. Pouvez-vous m’aider ?
— Naturellement. Montez !
 
Il déverrouille les portes. L’homme passe à droite de la voiture, entre et s’assied.
 
— Merci, monsieur.
— Est-ce que quelqu’un vous attend ?
— Je l’ignore.
— Avez-vous des papiers sur vous ?
— Non. J’ai fouillé dans toutes mes poches, mais je n’ai rien trouvé.
— Vous avez des gants de conduite. Retirez celui de gauche et montrez-moi votre main.
 
L’homme s’exécute.
 
— Vous n’avez pas d’alliance. C’est bien dommage, vos initiales auraient pu être gravées à l’intérieur. Avez-vous quelque chose à la main droite ?
 
Il enlève l’autre gant.
 
— Une très jolie bague. Malheureusement, elle ne nous en apprendra pas plus. Je suppose que vous ne savez pas non plus si quelqu’un vous l’a offerte ou si vous l’avez achetée.
— Non. Hélas !
— Avez-vous de la parenté ou des amis qui pourraient vous accueillir ?
 
L’homme ne répond pas, mais il tourne la tête pour faire signe que non.
 
— C’est vrai, vous ne vous souvenez de rien. Bon, ne traînons pas ici. Je ne vais pas vous déposer dans une gendarmerie. À cette heure-ci, les gendarmes n’en feraient pas plus que moi et ne seraient pas heureux d’être réveillés. J’ai une maison secondaire à une centaine de kilomètres. C’est là que j’avais prévu de m’arrêter pour passer la nuit, avant de rentrer dans la région parisienne. Je vous propose de vous y emmener. Qu’en dites-vous ?
— Je vous remercie monsieur, vous êtes mon sauveur.
— Je suis Éric Dumont. Vous pouvez m’appeler Éric. En attendant de connaître votre véritable identité, je vous prénomme Luc. C’était le prénom de mon fils. 
— Vous l’avez perdu ?
— Oui, malheureusement, à vingt-cinq ans. Il était parti assister à un concert au Palais des sports de Paris. En rentrant, il s’est fait percuter par un camion qui ne s’est pas arrêté. Il est décédé lors de son transfert à l’hôpital, une heure plus tard.
— Une heure plus tard ?
— Les pompiers n’avaient pas été prévenus plus tôt, malgré tous les automobilistes qui étaient passés à côté de son véhicule. Voilà pourquoi je ne vous ai pas laissé marcher sur la route.
— Je suis désolé pour vous et je vous remercie encore.
 
 

*

 

Le taxi s’immobilise devant une petite propriété.
Éric descend, ouvre le portail, remonte dans la voiture, la gare derrière un chalet, puis annonce :
 
— Nous sommes arrivés. C’est ici que nous dormirons cette nuit.
 
Ils vont jusqu’à la porte et pénètrent dans l’habitation. Luc regarde attentivement l’agencement. Une minute plus tard, il affirme :
 
— C’est très joli. Je ne pensais pas qu’une construction de ce type était aussi agréable.
— Ma femme s’est chargée de la décoration.
— À priori, nous sommes loin d’une autre maison. N’avez-vous pas peur d’être cambriolé ?
— Il existe un autre chalet identique, un peu plus loin. La propriétaire possède un jeu de clés et vient de temps en temps s’assurer que tout va bien.
— Le village est-il éloigné ?
— Nous sommes dans le village. Il comprend une dizaine de fermes, sept chalets, la mairie, l’église et une ancienne scierie avec quatre logements.
— C’est donc une petite commune perdue en forêt ?
— C’est exact. On ne peut pas plus.
— Comment font les habitants pour se ravitailler ?
— Il n’y a aucun commerce. En été, cela est facile si l’on possède une voiture et si l’on n’a pas peur d’effectuer une cinquantaine de kilomètres à l’aller et la même chose au retour. En hiver, il faut compter sur ses réserves, car les routes ne sont pratiquement jamais dégagées. Mais je vous rassure, ici tout le monde se donne la main. Ce n’est pas comme en ville.
— Quel âge a la voisine ?
— Marie est une femme extraordinaire. Nous lui rendrons visite demain, avant de partir. Elle ne manquera pas de vous raconter sa vie et de vous étonner.
— Est-elle mariée ou célibataire ?
— Venez, je vais vous montrer votre chambre. Elle est au rez-de-chaussée et la mienne est à l’étage.
 
Il le guide, ouvre la porte, commande l’éclairage et ajoute :
 
— Vous dormirez ici. Je vous donnerai un pyjama, tout à l’heure. Désirez-vous manger ?
— Non. Merci. Je préfère une tisane ou une boisson chaude.
— Retournons à la cuisine, il y a tout ce qu’il faut.
 
Une demi-heure plus tard, ils vont se coucher.
 

*

 
À quatre heures, en se levant pour se rendre aux toilettes, Marie aperçoit une lumière au rez-de-chaussée de la propriété de son voisin.
Elle se couvre d’une veste molletonnée et saisit un fusil de chasse. Elle y insère deux cartouches remplies de gros sel, attrape ensuite une clé suspendue à un clou, sort, puis marche jusqu’au chalet.
Elle tourne la clé dans la serrure, avance doucement, s’arrête devant une porte, la pousse et hurle :
 
— Haut les mains !
 
Luc est réveillé en sursaut. Il se frotte les yeux et s’assied dans le lit.
 
— Qui es-tu ?
— Je ne sais pas, j’ignore mon nom.
— Tu te moques de moi ! Comment es-tu entré ?
— C’est Éric qui m’a amené.
 
En pointant le canon contre sa poitrine, elle lui ordonne :
 
— Lève-toi ! Tu prends tes affaires et tu décampes ! Éric est à Paris, il n’est pas ici !
— Laisse-le ! Je suis là, lui crie Éric depuis la mezzanine.
— Tu exagères ! Tu aurais pu me prévenir de ta venue. Il était temps. Quand il serait sorti, j’aurais été heureuse d’appuyer sur les deux gâchettes.
— Avec quoi est-il chargé ? Demande Luc.
— Du gros sel. Tu te serais souvenu de moi pendant un bon moment.
— Mais vous êtes dangereuse !
 
Elle retire les cartouches, pose l’arme, attrape Luc par le cou, l’embrasse sur la bouche, puis ajoute :
 
— Maintenant, tu ne risques plus rien. Je me suis fait pardonner, cela te va ?
— J’ai quand même eu peur !
— Tu n’auras pas un autre baiser. Ne compte pas là-dessus ! Qu’est-ce qu’il fabrique l’autre là-haut ? Il est pire qu’une donzelle !
 
Éric arrive enfin près d’eux.
 
— Alors ! Depuis quand ne me prévient-on plus ?
— Je m’excuse, ma chérie, mais j’ai eu un contre-temps qui m’a empêché de le faire.
— Menteur ! Je vois tes oreilles qui s’écartent. Tu avais bien envisagé de venir dormir ici !
— Oui, c’est vrai ! C’est ce qu’il m’avait annoncé, confirme Luc.
— Toi, je ne t’ai rien demandé !
— Je pensais arriver plus tôt et t’en faire la surprise.
— Tu t’enfonces dans le mensonge. Bon ! Passons là-dessus. Explique-moi qui est cet homme qui ne connaît pas son nom.
— Je n’en sais pas plus que toi. Je l’ai pris en charge sur la route.
— Pour l’amener où ?
— Aucune idée.
— J’ai encore sommeil et j’ai du mal à suivre cette histoire. Je retourne dormir, mais j’exige de vous voir à huit heures précises devant ma porte. Nous dégusterons le petit déjeuner ensemble et nous reparlerons de tout cela. C’est compris ?
— Huit heures, c’est un peu tard. Je n’arriverai pas chez moi de bonne heure.
— J’ai dit huit heures ! Veux-tu que je te le confirme en patois ?
— Non. Nous serons là.
— Pas là ! Devant ma porte !
— Ne vous en faites pas madame, nous viendrons, précise Luc.
— Toi qui n’as pas de nom, arrête de me vouvoyer ! Je ne suis pas une dame de la haute ! Appelle-moi Marie.
— Bien Marie. J’ai apprécié ton baiser.
— Hein ! Tu l’as embrassé ? Demande Éric.
— Normal, il n’est pas vieux comme toi, il a presque mon âge.
— Avec combien de dizaines d’années en moins ?
— Mais tu es jaloux !
 
Elle se précipite sur lui et lui fait une bise sur la bouche.
 
— Maintenant, je ne veux plus vous entendre, ni l’un ni l’autre ! Faites comme moi, allez vous coucher !
 
Elle reprend son arme et sort.
 
— Elle a du caractère, cette Marie. Elle me plait, remarque Luc.
 
Éric le fixe, sourit, puis suggère :
 
— Tente ta chance demain. Aucun homme n’est resté avec elle.
— Pourquoi pas ? Puisque je ne sais pas qui je suis, j’aurai beaucoup moins de soucis ici que dans une grande ville.
— Sans doute. Mais elle est spéciale. Je remonte me coucher. Ne laisse plus ta lampe allumée, elle est capable de revenir.
— Il n’y a pas de danger, j’ai eu trop peur en voyant son arme pointée sur moi.
 

*

 
 Il est 8 heures. Éric frappe à la porte.
 
— C’est ouvert ! Lui est répondu de l’intérieur.
 
Il se tourne vers Luc :
 
— Passe le premier.
 
Luc saisit la poignée et entre.
Un seau rempli d’eau se renverse sur lui. Il est trempé.
Marie et Éric se tordent de rire.
Après quelques instants de surprise, en s’ébrouant pour éparpiller le liquide autour de lui, Luc se dirige vers Marie. Il lui prend la main et ironise :
 
— Merci pour cette chaleureuse réception. J’apprécie ta bonté de l’avoir rempli d’eau douce. Sommes-nous bien à l’heure ?
— À la seconde près. Suis-moi, je vais te donner de quoi te changer.
 
Elle le guide dans une pièce, ouvre un placard, sort une chemise, un jean, un maillot de corps et lui ordonne :
 
— Mets ça et rapporte tout le linge mouillé, je le laverai dans la machine.
— Ces vêtements appartiennent à ton mari ?
— Je n’ai jamais été mariée. Ce sont ceux de mon Jérôme. Un garnement qui te ressemble étrangement. D’ailleurs, je voudrais bien en avoir le cœur net. Change-toi !
— Il n’en est pas question ! On ne se connaît pas assez pour que je le fasse devant toi.
— Tu vas vite comprendre de quoi je suis capable !
 
Elle s’approche, déboutonne sa chemise, enlève son maillot de corps, attrape une serviette et le frictionne. Après l’avoir reposée, elle saisit la ceinture du pantalon et ouvre la boucle. Elle pince ensuite la tirette de la fermeture à glissière, puis…
 
— Ah non ! Je fais le reste !
— Tu es toujours aussi pudique, tu n’as pas changé. Maintenant, je suis sûre que tu es Jérôme.
   Jérôme ?
— Oui, le garnement que j’ai adopté. Avec Éric, vous avez monté cette blague pour me faire marcher. Il me le payera ! Il va avoir une nouvelle histoire à raconter à sa femme en rentrant. C’est bon, je te laisse. Rejoins-nous dès que tu auras terminé !
 
Elle sort, ferme la porte et revient près d’Éric :
 
— Tu as presque réussi à me berner, mais ton soi-disant Luc vient d’avouer. Il était bien monté ton coup ! Cette nuit, je ne m’en étais pas rendu compte, j’étais encore à moitié endormie, mais en le mettant à poil, je l’ai reconnu. C’est Jérôme.
— Tu te trompes, je ne suis au courant de rien. Je ne t’ai pas menti. Es-tu sûre que c’est lui ?
— J’en suis certaine.
— Ce serait ton gamin ?
— Oui, celui qui ne cessait de me faire des blagues, qui a vécu avec moi jusqu’à l’âge de dix-huit ans et qui ne m’a plus jamais donné de ses nouvelles. C’est bien lui, je l’ai reconnu !
— Dans ce cas, il est inutile que je l’emmène à la gendarmerie. Tu m’as prétendu l’avoir déshabillé complètement ?
— Il ne voulait pas se laisser faire, alors j’ai utilisé la manière forte, comme je le fais toujours.
— Cela me rappelle la première fois que je t’ai rendu visite.
— Tu n’avais pas à entrer chez moi en mon absence. Tu l’avais mérité !
— Avant de frapper ma partie la plus sensible avec ton genou, tu aurais quand même pu me demander des explications.
— Neutraliser, puis questionner ! Telle est ma devise. De toute façon, c’est du passé. N’en parlons plus, d’autant plus que j’avais fait le nécessaire pour calmer ta douleur. — C’est vrai, tu m’avais déculotté et massé avec une pommade de ta préparation. Cela avait été efficace. Je t’avoue que j’avais fort apprécié cette façon de me soigner.
— Figure-toi que je m’en étais aperçue. Veux-tu que je recommence ?
— Quoi ? Demande Jérôme en revenant vers eux.
 
Elle le regarde de haut en bas, puis lui répond :
 
— Cela fait sept ans que je ne t’ai pas vu. Tu n’as pas changé. Tes vêtements te vont toujours aussi bien. Bon, maintenant que tu ne risques plus d’attraper froid, suis-moi. Éric, fais-en autant !
 
Elle les guide jusque dans un petit réduit, donne un seau à Éric et une serpillière à Jérôme, puis précise :
 
— Ceux qui salissent mon habitation la nettoient ! Allez éponger le liquide que vous avez répandu en entrant. À votre âge, vous devriez avoir honte de jouer avec de l’eau ! Pendant ce temps, je réchauffe le repas que vous avez laissé refroidir.
 
Jérôme et Éric sourient puis ils effectuent le travail imposé. Cinq minutes plus tard, ils rangent le matériel et rejoignent Marie. Elle est attablée devant le petit déjeuner et annonce :
 
— Café et tartines de margarine sur du vieux pain grillé !
 
Elle en pose deux devant chacun, puis verse le liquide dans les bols.
 
— Je préfère du beurre, remarque Éric.
— Il n’y en a plus dans le réfrigérateur. J’emmènerai Jérôme en ville, pour faire le ravitaillement.
— Je ne pourrai pas l’attendre, je dois partir, précise Éric.
— Nous n’aurons pas besoin de toi. Jérôme reste ici.
— Tu ne lui as pas demandé son avis.
— Si tu veux sortir du chalet plus tôt que prévu, continue à te mêler de ce qui ne te regarde pas !
— Ne t’en fais pas Éric, je vais me plaire avec Marie, confirme Jérôme.
— Tu n’as pas d’autre solution. Mangez !
 
Éric saisit une tartine, observe le dessous complètement grillé, fait la moue, tourne la tête vers celles de son voisin puis ose :
 
— Pourquoi les siennes sont-elles moins noires et couvertes d’une margarine de couleur différente ?
— Parce qu’il reste avec moi ! Je lui ai mis le reste du beurre et j’ai surveillé le grille-pain.
— Elle t’en veut de lui avoir fait croire que j’étais quelqu’un d’autre, lui explique Jérôme.
 
Marie le fixe méchamment, saisit une de ses tartines et la mange. Après l’avoir avalée, elle précise :
 
 — Ça, c’est pour avoir cafeté !
 
Éric commence à boire, fait la grimace, mais préfère ne rien dire. Marie le regarde souffrir, avec un léger sourire.
 
— Tu ne déjeunes pas le matin ? S’enquiert Jérôme.
— J’attends que mes invités aient fini.
 
Le petit déjeuner se poursuit.
Lorsque Éric a enfin terminé sa deuxième tartine brûlée et bu son infect jus de chaussette, Marie se lève et se dirige vers la cuisine. Elle revient avec un plateau plein de biscottes beurrées avec une cruche de café fumant. Elle pose le tout sur la table en annonçant :
 
— Marie la rancunière vient de partir. Je la remplace. Maintenant qu’Éric a eu sa punition pour ne pas m’avoir prévenue de son arrivée au chalet, nous allons tous apprécier ceci.
 
Elle verse le café dans les bols, saisit l’assiette et la présente à Éric puis à Jérôme.
Le silence, qui jusque-là était de mise, s’estompe pour faire place à une joyeuse discussion.  
Une demi-heure plus tard, Éric s’éloigne dans son taxi. Marie regarde Jérôme et lui demande :
 
— As-tu réellement perdu la mémoire ou l’as-tu fait exprès ?
— Je suis désolé, Marie. Je ne me souviens absolument de rien, ni de toi ni de ce chalet.
— Dans ce cas, commençons par faire le tour de la propriété. J’en profiterai pour te remémorer ce que tu adorais faire lorsque tu vivais ici. Nous parlerons aussi de ta famille.
 
Ils se promènent dans le parc depuis quelques minutes, lorsque la sonnerie du portable de Marie se fait entendre. Elle le porte à son oreille :
 
— C’est Raymonde. Viens vite, j’ai besoin de toi. J’ai une vache qui vêle plus tôt que prévu et Gaston ne sera pas là avant ce soir.
— J’arrive tout de suite.
 
Elle le range, regarde Jérôme et annonce :
 
— Tu vas pouvoir me montrer ce que tu sais faire avec les femmes. Une de nos voisines est prête à accoucher et le bébé se présente mal. Nous devons l’aider à le sortir.
— Il n’en est pas question ! Je ne veux pas assister à cela.
— Non seulement tu viens avec moi, mais c’est toi qui feras ce travail !
— Je t’en supplie Marie, ne m’oblige pas. J’ai en horreur de voir le sang.
— Et moi je n’aime pas les pleurnichards ! De toute façon, il n’y aura que des eaux. Dépêche-toi, le temps presse !
 
Ils montent dans la fourgonnette. Celle-ci s’immobilise une dizaine de minutes plus tard dans la cour d’une ferme. Raymonde se précipite vers Marie :
 
— J’ai l’impression que cela ne se passe pas normalement. Il va falloir intervenir.
— Ne t’en fais pas pour ça, je t’amène Jérôme. C’est un spécialiste de la chose. Il a déjà mis plusieurs enfants au monde, lui annonce-t-elle, avec un clin d’œil.
— Jérôme ! Cela fait un bail que tu n’es pas venu. Je suis heureuse de te revoir. Tu n’as pas beaucoup changé. Je compte sur toi pour réussir cette naissance.
— Je voudrais bien, mais…
— Le gamin a peur de se salir.
— Il n’a pas à s’en faire pour ça, je l’équiperai.
— Il va être content, il adore faire ce travail.
— Vous savez madame, Marie vous raconte des histoires. Je n’ai jamais assisté à un accouchement. Je ne pourrai pas vous aider.
— Comment ça ? Tu ne pourras pas ! Même si tu n’aimes pas ça, tu le feras ! Suis-moi !
 
Aussitôt, elle l’entraîne vers la grange. Elle lui fait enlever sa chemise, mettre un tablier puis des bottes.
 
— Ce n’est pas dans une chambre ?
— Non. J’ai couché ma fille sur un lit de paille. Cela m’évitera de laver un drap, lui répond-elle en se tournant vers Marie, avec un léger sourire.
— Mais dans cette région, vous n’avez pas évolué ! Vous êtes encore à l’âge de pierre ! Mettre un bébé au monde dans une étable ! Ah non ! Il n’en est pas question ! Je ne veux pas avoir une mort sur la conscience. Ce bébé ne pourrait pas survivre.
— Avance et tais-toi ! Le travail t’attend, lui ordonne Marie.
 
Ils traversent le bâtiment et s’arrêtent devant une vache couchée. Jérôme se tourne vers les deux femmes d’un air ravi :
 
— Ouf ! Je respire. Il s’agit d’un vêlage. Ce n’est pas un accouchement. Vous m’avez foutu une de ces trouilles.
— Le veau semble mal positionné dans l’utérus, il faut le redresser. D’habitude, c’est mon mari qui s’en charge, mais comme il n’est pas là, c’est toi qui vas effectuer ce travail.
— J’ignore comment faire.
— Tiens, mets d’abord ces gants.
— Ils sont à rallonge !
 
Marie le regarde puis remarque :
 
— Maintenant, tu as tout du vétérinaire.
— Ensuite ?
— Soulève la queue et enfonce ta main lentement.
— Vous m’obligez à faire n’importe quoi. J’espère que ce n’est pas une blague !
— Vas-y, plus profondément. Sens-tu le veau ?
— Oui, je touche une forme. La vache ne dit rien, cela ne lui fait pas mal ?
— Le col de l’utérus est dilaté. Il faut que tu t’arranges pour que les deux pattes sortent en même temps.
— Comment ?
— Débrouille-toi, cherche !
— Je les ai !
— Allez Jérôme, fais voir à Raymonde que tu es un grand garçon qui a de l’initiative.
— Le gant doit être percé, j’ai le bras trempé.
— Ce n’est pas grave. Après, tu passeras sous la douche et Marie te frottera comme elle le faisait lorsque tu vivais chez elle, lui répond Raymonde.
— Tu me lavais sous la douche ?
— Oui, tous les jours. Quand je prenais la mienne, tu voulais toujours m’accompagner. Heureusement que tu ne t’en souviens pas.
— Pourquoi ?
— Parce que tu étais du genre curieux et que tu aimais me toucher. C’est du passé. Occupe-toi donc de ce veau !
— Jusqu’à quel âge l’avons-nous prise ensemble ?
— Lorsqu’une partie de ton individu a réagi, je t’ai laissé seul.
— C’est bon, elles vont bientôt voir le jour.
— Maintiens-les sans forcer.
— Regardez, les voici qui apparaissent.
— C’est parfait. La tête suivra.
— Ai-je fini mon travail ?
— Tu veux rire ! Il ne fait que commencer. Il faut maintenant le sortir. Montre-nous ta force !
— Il n’avance pas !
— Tire sans perdre patience. Cela peut durer plusieurs heures.
— Heureusement pour toi, Babette a déjà eu plusieurs veaux. La sortie sera plus rapide, lui précise Raymonde.
— N’aie pas peur, appuie bien tes jambes et tire aussi fort que tu peux ! Ordonne Marie.
— Quel travail ! 
— Tu vois, si tu n’étais pas resté avec moi, tu n’aurais pas connu cet agréable moment.
— Il y a mieux et moins fatiguant.
— Mettre au monde un être est la plus belle chose que tu puisses faire. N’est-ce pas Raymonde ?
— Oui, c’est vrai. Quel âge avait Jérôme quand tu as observé sa réaction à ton arrivée sous la douche ?
— Vous êtes bien curieuse ! Aidez-moi plutôt à tirer !
— Il n’en est pas question ! Tu es assez grand pour le faire seul. Nous, nous devons continuer à papoter pour rassurer Babette.
— Il avait douze ou treize ans.
— Et toi ?
— Quinze ans en plus.
— À quel âge te l’avait-on confié ?
— J’en ai assez ! Au lieu de bavarder sur ma vie, vous feriez mieux de m’apporter un remontant. Je suis fatigué de tirer, et ça n’avance pas vite.
— Ce n’est pas une mauvaise idée. Je vais chercher une petite mirabelle, cela nous réchauffera, approuve Raymonde.
— Si vous preniez ma place quelques minutes, vous n’auriez pas froid !
— Il a drôlement changé en caractère, ton Jérôme. Dans le temps, il voulait toujours en faire plus et jamais je ne l’avais entendu se plaindre.
— Tu as raison, c’était un bon gamin.
— Il a dû se laisser embobiner par une fille de la ville, une qui ne pense qu’à son aspect extérieur.
— La mirabelle, elle se fabrique ?
— Du calme, jeune homme ! Tu es chez moi, pour m’aider, mais pas pour me commander.
— Voici enfin la tête. Ce n’est pas trop tôt.
— C’est parfait. J’attendais de la voir pour aller chercher la bouteille et les verres.
— Je t’accompagne ?
— Ah non ! Marie, tu restes ici !
— Bien, chef !
— Courage gamin, ça avance. Je reviens dans quelques minutes.
— Mais tu sues ! Remarque Marie.
— C’est un travail de titan !
— Pour ta première intervention, tu te débrouilles bien.
— La première et la dernière, j’espère ?
— Tu avais cinq ans.
— Quand ?
— Lorsque Estelle m’a demandé de te garder.
— C’était ma mère ?
— Oui, mais aussi ma meilleure amie. Elle habitait dans un village voisin.
— Pourquoi ne s’est-elle pas occupée de moi ?
— Elle était célibataire, devait travailler et n’avait pas les moyens de te confier à une nounou. Moi je n’avais pas le souci de gagner ma vie.
— Elle aurait pu me reprendre après mes études.
— Malheureusement, elle est décédée avant de pouvoir le faire. Elle a été renversée par un camion alors qu’elle circulait à bicyclette. Je t’ai donc gardé et tu m’as considérée comme ta mère.
 
Le veau sort lentement. Après une vingtaine de minutes, Raymonde revient :
 
— Voilà une bonne mirabelle pour te donner un coup de fouet et t’aider à continuer. Pour nous qui admirons cet homme en plein travail, en voici deux autres. Elles vont nous réchauffer.
— Vous en avez mis du temps !
— J’en ai profité pour faire un tour à la mare.
— Qu’y avait-il de si intéressant là-bas ?
— Une jolie petite cane.
 
Marie la regarde, se pince les lèvres pour ne pas sourire et lance :
 
— Allez mon gamin, encore un petit effort !
— Voilà ! Il est enfin sorti. Je suis heureux d’avoir terminé.
— Ce n’est pas fini ! Il faut vider les glaires de sa gorge. Porte-le, en lui mettant la tête en bas.
— Maintiens-le un peu. C’est bon ! Repose-le à côté de sa mère, ajoute Raymonde.
 
Aussitôt, Babette le lèche.
 
— Il ne bouge pas ! Il doit être mort ! S’insurge Jérôme.
 
Marie se dresse de sa chaise, s’approche du veau, prend la tête entre les deux mains, aspire dans les naseaux, recrache, puis saisit un brin de paille et titille l’intérieur de ceux-ci.
Pendant ce temps, Raymonde sèche le nouveau-né puis le recouvre de paille.
 
— C’est bon, il respire et relève la tête, sa mère le lèche. Bienvenue à la ferme, mon petit ami, annonce Marie.
 
Elle attrape la bouteille de mirabelle, emplit son verre, boit, tourne le liquide dans la bouche, puis le rejette.
Jérôme est stupéfait. Il est blême. Marie le prend par le cou.
 
— Cette fois-ci, c’est terminé pour nous. Pendant que Raymonde s’occupe de la désinfection du cordon, allons à l’extérieur, cela te fera du bien.
 
Ils sortent et s’assoient sur un banc, à quelques mètres de la grange. Jérôme lui confie :
 
— Je t’admire. Jamais je n’arriverai à faire ce que tu viens d’effectuer. Où as-tu appris à réanimer un veau de cette façon ?
— Dans ce village, il n’y a plus que deux fermiers actifs. Les autres fermes sont tenues par des veuves ou des couples du troisième âge. Petit à petit, je suis devenue la remplaçante des hommes pour tous les petits travaux. On fait aussi appel à moi en cas de difficulté, comme Raymonde vient de le faire. Je me suis formée sur le tas, mais aussi en recherchant des conseils sur Internet.
— Si je n’avais pas été là ?
— Je le mettais au monde.
— Pourquoi ne l’as-tu pas fait ?
— Parce que tu dois t’habituer à vivre dans ce village. Sans aucun papier, tu ne pourras aller nulle part sans t’attirer d’ennuis.
— Je suis donc condamné à rester ici toute ma vie ?
— Ou devenir un S.D.F.. As-tu un permis de conduire ? Non. As-tu une carte d’identité ? Non. Es-tu marié ? Tu n’en sais rien. A priori non, car tu n’as pas d’alliance. As-tu une compagne ? Tu l’ignores. Tout n’est pas perdu pour autant. Lorsque je rencontrerai les gendarmes, je leur demanderai conseil, mais en attendant, il va falloir que tu me supportes.
— Es-tu si terrible que cela ?
— Je n’aime pas les fainéants, les vantards, les alcooliques, les coureurs de jupons.
— Stop ! En fait, tu n’acceptes aucun défaut des hommes.
— Tu as raison, c’est mon problème.
— En as-tu déjà fréquenté un ?
— Plusieurs ! Mais cela n’a jamais duré.
— Je les comprends. Tu connaissais donc ma mère, mais sais-tu qui est mon père ?
— Non. Estelle l’ignorait.
— Comment ça ?
— Elle avait un an de plus que moi. Elle t’a mis au monde alors qu’elle n’avait que dix-huit ans.
— Elle était jeune, c’est vrai, mais tu n’as pas répondu à ma question.
— Elle avait été violée par plusieurs hommes, sur la route, en revenant du lycée.
— Ils n’ont pas été retrouvés ?
— Non. Malheureusement.
— Pauvre maman. Venait-elle me voir ?
— Bien sûr ! Elle habitait et travaillait à une cinquantaine de kilomètres d’ici. Le dimanche, elle prenait l’autocar du matin pour passer la journée avec nous et repartait dans celui du soir. Elle t’aimait beaucoup et pleurait chaque fois, en nous quittant.
— C’est bien dommage que je ne me souvienne pas d’elle.
— J’ai quelques photos de vous deux. Je te les montrerai. Malheureusement, dans ce temps-là, on n’en faisait pas beaucoup, ce n’est pas comme maintenant.
— Dis-moi Marie, lorsque j’étais chez toi, avais-je fait la connaissance d’une fille ?
— Vers dix-sept ans, tu étais tombé amoureux d’une vacancière. Elle s’appelait Diane. Elle était venue avec ses parents qui habitaient dans le Nord. Après son départ, vous avez continué à correspondre pendant plusieurs mois, puis un jour tu m’as déclaré avoir trouvé mieux au lycée, mais tu ne m’as pas donné plus de détails.
— C’est tout ?
— Après tes études, tu partais travailler et ne rentrais que pour le week-end. J’aurais dû dire : « Tu venais et tu repartais », car en réalité, tu passais les journées en dehors de la maison et du village. Tu ne m’expliquais pas ce que tu faisais et je ne te le demandais pas.
— J’ai eu tort de te le cacher.
— Ne t’en fais pas mon gamin, un jour ou l’autre tes souvenirs peuvent revenir. En attendant, rejoignons Raymonde.
 
Ils arrivent près d’elle. Elle le regarde, lui sourit et ajoute :
 
— Tu as repris des couleurs. Nous pouvons rentrer. La désinfection est terminée, le veau a tété sa mère, et le placenta est sorti.
— Je vais donc enfin retirer ce tablier.
— Ainsi que les bottes. Tu passeras ensuite sous une douche bien méritée, mais avant celle-ci, il faudra satisfaire à la tradition.
— Laquelle ?
— Dans ce village, depuis toujours, tous les habitants s’entraident bénévolement, même pour les plus gros travaux. Pour ne pas être redevable, celui ou celle qui profite d’un service doit se laisser prendre un objet par celui ou celle qui l’aide. Cette habitude ne s’est jamais perdue. Pour éviter les abus, elle s’est d’abord limitée à la contribution d’une personne du sexe opposé, puis dernièrement, une option a été ajoutée pour plus d’une demi-journée d’aide. Tu vas donc chercher ce qui t’intéresse et tu l’emporteras. Il sera définitivement à toi.
— Je vous remercie Raymonde, mais je ne veux rien.
— Je suis désolée, mais je ne te laisserai pas partir tant que tu n’auras rien choisi. Je ne tiens pas à être victime de la malédiction.
— Cela existe encore ?
— Oui, dans ce village.
— Bon, alors je peux vraiment prendre n’importe quoi ?
— Ce qui te fait plaisir.
— Puisque vous avez des poules, j’aimerais un œuf.
— C’est parfait ! Voici un seau. Va te servir. Par la même occasion, ramènes-en douze autres pour le repas de midi.
— Où sont-ils ?
— Tu as choisi. Trouve-les, c’est la règle.
— Que veux-tu faire avec ça ? S’enquiert Marie.
— J’ai une petite idée.
— Tu es bien curieuse ! Cela ne te regarde pas, lui fait remarquer Raymonde.
— Je préférerais passer sous la douche avant de partir les chercher, est-ce possible ?
— Bien sûr ! Viens, je vais te montrer son emplacement.
 
Elle le guide jusqu’à une cabane construite en rondins de bois. Au-dessus de celle-ci, une cuve est posée. La fermeture est assurée par une porte de même fabrication laissant apparaître les pieds et la tête de la personne qui se douche.
 
— Elle n’est pas aussi sophistiquée que dans un hôtel, mais avec le soleil d’hier et celui de ce matin, l’eau doit être douce et cette serviette sèche. Chez nous, nous ne faisons pas de chichi. Tu te déshabilles, tu accroches tes vêtements dehors pour qu’ils ne soient pas mouillés, tu tires sur cette cordelette et l’eau arrive dans cette pomme d’arrosage. Tu peux en user autant que tu veux, ici elle est gratuite, elle vient d’une source. Le savon est là.
— C’est sommaire, mais suffisant. Comment bloque-t-on la porte ?
— Elle se coince.
— Elle ne risque pas de s’ouvrir ?
— Je n’en sais rien. Lorsque j’utilise cette douche, je ne la ferme jamais, mon mari non plus. On est à la campagne, personne ne passe dans la rue.
— J’espère qu’elle tiendra.
— Je te laisse, je vais retrouver Marie.
— Merci madame.
— Appelle-moi donc Raymonde. Maintenant que tu as mis au monde un de mes veaux, tu fais partie de la famille.
— Merci Raymonde, cela me fait plaisir.
 
Elle s’éloigne d’une dizaine de mètres et rejoint Marie qui l’attend derrière un petit buisson et qui lui chuchote :
 
— Je ne pensais pas que tu en trouverais une aussi grosse. J’espère qu’il ne va pas faire une crise cardiaque.
— Tu lui feras du bouche-à-bouche pour le ranimer. Tu en meurs d’envie.
— Arrête tes âneries ! Jérôme est mon fils.
— Adopté, même pas officiellement !
— Cela ne change rien pour moi.
— Il en met du temps pour sortir ses vêtements.
— Il veut être sûr que nous sommes rentrées. Il est devenu pudique lorsqu’il a commencé à fréquenter une fille.
— Il ouvre la porte et les accroche.
— Tu vois, il se méfiait.
— Il la referme. Je me prépare. Dès qu’il utilisera l’eau, je foncerai. Je ris d’avance.
— Il me fera la tête pendant le restant de la journée.
— Il faut bien s’amuser.
— Il pleut, il pleut, bergère, rentre tes grands moutons…
— C’est bon, il chante, l’eau coule, vas-y !
 
Raymonde saisit le seau qu’elle avait caché là, en revenant avec le litre de mirabelle et les verres, puis avance jusqu’à la cabane. Elle se penche vers le récipient, attrape une couleuvre enroulée à l’intérieur, la pousse doucement sur le revêtement du sol, puis rejoint Marie rapidement.
Une minute plus tard, des cris se font entendre, la porte est éjectée, Jérôme sort et court nu comme un ver, en criant : « Marie, au secours ! Je vais mourir ! Au secours, Marie… »
Les deux complices se tordent de rire. Après une trentaine de secondes, faisant semblant d’être affolées par les cris, elles accourent vers lui pour s’inquiéter de ce qui se passe.
 
— Une vipère vient de me piquer. Sauve-moi vite !
— Calme-toi, mon gamin, je m’en occupe. Où t’a-t-elle mordu ?
   Là, sur le devant de ma cuisse !
 
Elle enlève son gilet et le lui tend, en ajoutant :
 
— Tiens, cache tes bijoux de famille avec ça ! Raymonde risque d’avoir de mauvaises pensées. Et toi, Raymonde, au lieu de l’admirer, cours donc chercher ses vêtements !
 
Marie se penche sur la jambe, regarde attentivement la blessure, retire une écharde de bois, puis déclare :
 
— Tu as effectivement une très grande griffe, mais tu n’as pas été mordu par une vipère. Ce que tu as vu ne pouvait être qu’une couleuvre. Il n’y a aucun danger, tu ne risques pas de mourir, mais je vais soigner cette plaie avec une pommade de ma préparation. Je te donnerai aussi un petit remontant, car tu as dû avoir énormément peur.
— Un peu. Chez toi, est-ce le même système de douche ?
— Non. J’ai une salle de bain moderne. Lève-toi et viens jusqu’à l’habitation.
— Es-tu certaine que je peux marcher ?
— Bien sûr, tu peux même courir si tu ne veux pas que Raymonde admire tes fesses.
— Le derrière ne me dérange pas, mais maintenant que vous avez vu le devant, je suis blessé.
— Il n’y a pas de quoi. Je l’ai lavé depuis ton plus jeune âge.
— Oui, mais pas Raymonde !
— Entre nous, elle en a testé beaucoup d’autres avant d’épouser Gaston, mais ne le répète pas.
— Bon, tu me rassures un peu. Allons-y !
 
Ils entrent. Jérôme s’assied sur une chaise et attend. Marie part à la cuisine. Quelques minutes plus tard, elle revient avec un verre rempli d’un liquide ainsi qu’un bol contenant une pâte. La couleur de la préparation, tirant sur le vert et le noir, n’inspire pas confiance à Jérôme :
 
— C’est d’une teinte atroce ! Es-tu sûre que c’est ce qu’il faut ?
— Demain, tu n’auras plus aucune trace. Que fait donc Raymonde ?
— C’est vrai qu’elle prend son temps.
— Tends la jambe !
 
Elle revêt la blessure d’une couche de pâte puis la recouvre avec une toile blanche qu’elle enroule autour de la cuisse. Elle termine ce bandage en séparant le tissu en deux et en effectuant un flot.
 
— Voilà, c’est fini. Ne bouge pas, et bois ça. Je vais voir ce qu’elle fabrique. Ce n’est pas normal qu’elle ne soit pas encore revenue.
 
Elle court vers la douche. Ne l’apercevant pas, elle continue jusqu’à l’étable. Raymonde est assise à côté du nouveau-né. Elle lui parle et le caresse.
 
— Tu n’as rien ?
— Non. Pourquoi ?
— Tu m’as fait peur. Je croyais qu’il t’était arrivé quelque chose.
— Tout va bien. Je désirais simplement te laisser seul avec Jérôme. En le voyant nu, je pensais qu’il te prendrait une petite envie.
— Arrête avec ça ! J’ai quinze ans de plus que lui !
— Cela ne veut rien dire. Regarde, moi j’ai dix-neuf ans de moins que Gaston.
— Tu ne l’as pas épousé par amour, mais pour sa ferme.
— Et sa richesse, ne l’oublie pas !
— Allez, viens, il attend ses vêtements.
— Une couleuvre ne fait pas une griffe. Comment a-t-il eu ça ?
— Il a tellement eu peur en la sentant sur son pied qu’il a dû s’arracher avec la porte en la poussant. J’ai retrouvé une écharde à l’extrémité de la blessure.
— Tu ne lui as rien dit, j’espère ?
— Bien sûr que non ! Je lui ai simplement expliqué que ce ne pouvait être que l’œuvre d’une couleuvre.
— J’ai bien envie de lui faire une autre farce, qu’en penses-tu ?
— Cela suffit ! Il ne se doute pas que nous nous sommes moquées de lui, restons en là pour aujourd’hui.
— Tu as raison, mais ce n’est que partie remise.
 
Lorsqu’elles arrivent, Jérôme dort sur la chaise.
 
— Le pauvre, il était vraiment fatigué.
— Ce qu’il a fait était très dur, surtout pour un gars de la ville.
— Donne-moi une couverture pour lui éviter d’avoir froid. Il remettra ses vêtements plus tard.
 

*

   
— Mon gamin, réveille-toi ! Il est l’heure de manger ! Raymonde attend.
— Ai-je dormi longtemps ?
— Depuis que j’ai soigné ta jambe, cela fait environ une heure. Voici tes vêtements. Mets-les et rejoins-nous à la cuisine.
— Je ne suis pas allé chercher les œufs. Sera-t-elle victime de la malédiction ?
— Non. Tu le feras tout à l’heure, avant de quitter la ferme.
— Tu me rassures. Cette malédiction, qu’est-ce exactement ?
— Pour l’instant, il est l’heure de manger. Je te laisse, dépêche-toi.
— Tu peux rester. Après cette blessure, cela ne me dérange plus de me montrer nu devant toi. J’aimerais aussi que tu ne m’appelles plus mon gamin, j’ai quand même vingt-cinq ans.
— C’est vrai que tu es un homme, je viens encore d’en avoir la preuve. D’accord pour le gamin, mais pas pour le reste. J’exige que tu sois toujours habillé en ma présence.
— Si c’est un ordre, je le respecterai.
— C’est parfait. Dépêche-toi !
 
Cinq minutes plus tard, il rejoint les deux femmes.
 
— Alors Jérôme, es-tu satisfait de ta matinée ? Lui demande Raymonde.
— Je ne suis pas près de l’oublier. Deux douches, un vêlage, une griffe faite par une couleuvre et deux nanas qui m’ont admiré dans mon plus simple appareil. Je ne m’attendais pas à tout cela en arrivant au chalet avec Éric.
— Éric ? Lequel ?
— Mon voisin le Parisien, celui qui a le même chalet que moi.
— Tu veux parler d’Éric Dumont ?
— Oui, pourquoi ? Lui aussi ?
— Pas très longtemps.
— Mais il n’avait pas une ferme !
— Marie, pourquoi dis-tu : « Lui aussi » ? Demande Jérôme.
 
Elle ne répond pas et regarde Raymonde.
 
— Moi, je vais te l’expliquer. Je ne m’en cache pas et mon mari le sait. Mes parents m’avaient autorisée à batifoler avec les hommes, à condition que je ne me marie qu’avec un agriculteur, et si possible un riche. Gaston possédait une ferme. Il était vieux garçon et aussi le plus riche du village. Je lui ai mis le grappin dessus sans difficulté.
— C’est toujours comme ça ici ?
— Oui, hélas ! C’est ce qu’on appelle un mariage de terres.
— Et toi, Marie, en as-tu fait autant ?
— Tant que tu as été avec moi, je ne m’occupais que de toi et je ne suis jamais sortie. Lorsque tu es parti, j’avais trente-trois ans et je n’avais pas de ferme.
— Ne lui raconte pas d’histoires ! Cela ne t’a pas empêchée d’en harponner plusieurs, mais avec ta tête de cochon, ils se sont tous sauvés, précise Raymonde.
— Ne t’en fais pas Marie, un jour tu en trouveras un bon. L’âge ne compte pas. Pour le caractère, il faudrait quand même l’améliorer, mais je m’en occuperai. En ma compagnie, tu comprendras vite qu’il est préférable de savoir fermer les yeux sur quelques petits défauts.
— Un jeunot tout juste capable de sortir un veau, et qui a la trouille d’une couleuvre, ne me donnera aucune leçon ! Les tiens, moi je les corrigerai, tu peux me croire ! Mais ce n’est pas le contraire qui va se passer !
— Je ne prends pas position pour l’un ou pour l’autre, mais j’aimerais commencer à manger. Êtes-vous d’accord ?
— Excuse-nous, Raymonde, tu as raison.
 
Elle part à la cuisine et revient près de Jérôme avec une spatule en bois et une énorme poêle. Elle la pose à côté de lui, fait une croix au-dessus du contenu, le coupe en quatre, saisit une part et la glisse dans son assiette :
 
— Tiens, goûte ! C’est la spécialité de la maison, une omelette aux petits lardons.
— Superbe ! Merci. Combien d’œufs avez-vous mis ?
— Tu m’énerves en me vouvoyant ! Fais comme tout le monde ! Ici, on se tutoie.
— Cela me fait drôle de tutoyer une vieille.
 
Elle lui assène une légère claque derrière la tête :
 
— Voilà ce qu’elle te répond la vieille. Si tu recommences à m’insulter, j’utiliserai les grands moyens pour te remettre dans le droit chemin !
— Je ne voulais pas te blesser, excuse-moi Raymonde.
— Mange et tais-toi !
— Ne t’énerve pas. Il ne connaissait pas ton point sensible. Il ne l’a pas fait exprès.
— Un jeune blanc-bec qui me traite de vieille, je ne peux pas le supporter ! Et toi ne cherche pas à le défendre !
 
Quelques minutes passent dans un silence religieux, puis Jérôme redemande :
 
— Raymonde, combien as-tu mis d’œufs dans cette excellente omelette ?
— Douze. Trois par part. La quatrième est pour vous deux. Dépêchez-vous de la manger avant qu’elle ne refroidisse !
— Merci, mais je suis rassasié, lui déclare Jérôme.
— Ici, on ne laisse jamais rien ni dans les assiettes, ni dans les casseroles ! Voilà la moitié pour toi et le reste pour Marie.
— Merci, Raymonde.
— Je te rassure, j’ai oublié volontairement un œuf dans un nid pour que tu puisses aller le chercher.
— Mais que veux-tu donc faire avec ? S’enquiert Marie.
— Il le couvera pour obtenir un poulet. Celui-ci grandira et deviendra une poule qui lui en redonnera d’autres, ironise Raymonde.
— C’est une très bonne idée.
 
Ils se forcent à terminer l’omelette. Lorsque les assiettes sont vides, Raymonde annonce :
 
— Je vais chercher le fromage. Le dessert suivra.
— Ce n’est pas la peine d’amener les deux, nous nous contenterons d’un, lui précise Marie.
— Je suis la maîtresse de maison et j’apporte ce que je veux ! C’est compris ?
— Je ne te dirai pas le contraire.
— Voilà du Feta. C’est un fromage de brebis normalement fait en Grèce. Celui-ci est du Maroilles, théoriquement élaboré en Thiérache. Ces deux copies ont été fabriquées ici.
— Par toi ou par ton mari ? Demande Jérôme.
— Je trais les brebis et les vaches. Gaston se charge du reste.
— Je vais faire honneur aux deux. Fais-en autant Marie !
— Juste pour te faire plaisir.
— Tu es sur la bonne pente, remarque Raymonde.
— Pourquoi ?
— Tu acceptes de faire plaisir à Jérôme. C’est un début.
 
Un léger sourire apparaît sur son visage, mais elle ne répond pas.
Lorsqu’ils ont terminé de les consommer, Jérôme affirme :
 
— Ces deux fromages sont excellents. Es-tu de mon avis, ma petite maman ?
— Ils sont aussi délicieux que ceux d’origine.
— Mais les nôtres sont « bio », précise Raymonde.
— Ils sont donc meilleurs, ajoute Jérôme.
— Merci. Tu me flattes. Je vais chercher le dessert.
 
Elle revient avec une grosse tarte en annonçant :
 
— Mirabelles du verger sur une pâte maison.
— Tu vois Raymonde, je ne regrette pas d’avoir souffert avec ton veau. Tu nous gâtes.
— C’est toujours comme cela avec elle, déclare Marie.
 
Après avoir apprécié la pâtisserie et bu une infusion pour faciliter la digestion, Jérôme se décide à partir à la recherche d’un œuf.
 
— Ne perds pas trop de temps ! Nous devons rentrer. Le travail nous attend, lâche Marie.
— Je t’explique où le trouver, cela ira plus vite. Tu marches jusqu’à la mare, tu tournes légèrement à gauche et tu aperçois une cabane avec de petites ouvertures à deux mètres de hauteur. L’échelle est installée devant la porte où j’en ai laissé un. En montant dessus, ne remue pas de trop, car en dessous il y a le tas de fumier.
— Ne t’en fais pas, je ne tiens pas à revoir une autre couleuvre.
 
Il s’éloigne. Marie regarde Raymonde qui semble satisfaite.
 
— Je parie que tu as encore été capable de mettre des crottes à la place de l’œuf. Je t’avais pourtant interdit de recommencer aujourd’hui !
— Non. Tu te trompes, il y en a bien un.
— Alors, c’est le tas de fumier ! Tu exagères ! Tu as retiré la planche pour que l’échelle s’enfonce sous son poids et qu’il tombe dedans !
— Oh mon Dieu ! C’est vrai, j’ai oublié de la remettre sous les pieds, après l’avoir déplacée.
— Tu te figures que je vais te croire ! Il ne voudra jamais plus revenir ici !
— C’est un oubli, tu peux en être sûre. Viens faire la vaisselle avec moi, en attendant son retour.
 
Cinq minutes plus tard, une odeur nauséabonde précède l’arrivée de Jérôme. Les deux femmes continuent de laver et d’essuyer les assiettes, comme si elles ne sentaient rien.
Soudain, Raymonde flaire fortement avec son nez en l’air puis demande à Marie :
 
— Est-ce toi qui as lâché un pet ?
— Non. Je croyais que c’était toi.
— C’est moi qui sens mauvais, dévoile Jérôme, depuis l’entrée de la cuisine.
 
Marie et Raymonde se retournent et s’exclament :
 
— Que t’est-il arrivé ?
— L’échelle s’est enfoncée dans le sol et je me suis retrouvé dans le fumier.
— T’es-tu fait mal ? S’enquiert Marie.
— Non. Mais je pue.
— On s’en rend compte ! Où est l’œuf ? J’espère que tu ne l’as pas cassé. C’était le dernier, précise Raymonde.
— Je n’ai pas eu le temps de l’attraper. Je suis tombé avant de pouvoir le faire.
— Alors, ce n’est pas grave. J’irai le chercher, ce sera plus sûr.
— Tu ne peux pas rester comme ça ! Tu dois reprendre une douche, annonce Marie.
— Ce sera la troisième, répond Jérôme.
— Cette fois-ci, tu devras frotter sec, car cette odeur s’incruste.
— Pendant que je retourne au nid, montre-lui la salle de bains. Il pourra se laver énergiquement avec de l’eau bien chaude et du savon liquide, puis il terminera avec un peu de parfum pour sentir bon, ordonne Raymonde.
— Tu as une salle de bains ?
— Avec une baignoire et une douche. Que crois-tu ?
— Mais celle de dehors ?
— C’est l’ancienne. On ne l’utilise qu’en sortant de l’étable, justement pour ne pas empester l’habitation comme tu le fais en ce moment.
— Excuse-moi Raymonde.
— Je ne sais pas pourquoi, mais quelque chose me dit que tu es tombé volontairement dans le fumier, pour rester plus longtemps ici.
— Je te jure que non !
— Raymonde, ça suffit ! Tu vois bien qu’il est navré de ce qui vient de lui arriver. N’insiste pas ! Va chercher l’œuf pendant que je l’amène à la douche, poursuit Marie.
 
Lorsqu’elle ouvre la porte, Jérôme, un peu peiné, lui confie :
 
— Je n’aurais pas dû te quitter pour partir en ville. J’ai perdu toutes les habitudes de la campagne.
— Ne t’en fais pas pour ça, tu te remettras vite dans le bain. Enfin, c’est une façon de parler. Pour l'instant, prends ta douche et sois rassuré, nous n’avons jamais vu de couleuvre dans une habitation. Je te laisse, à tout à l’heure.
— Merci Marie.
 

*

 
Raymonde revient avec l’œuf. Marie lui explique :
 
— Il est désespéré. Arrête pour aujourd’hui, sinon je me fâche et je lui avoue tout !
— Bon, c’est entendu. Je ne suis quand même pas mécontente de moi. Toi aussi tu t’y étais fait prendre, mais c’était avec Gaston.
— C’était tout au début, cela doit faire sept ans. En plus, ton mari ne m’avait offert que la douche extérieure pour me nettoyer. Il ne doit pas avoir oublié ce jour.
— Pourquoi ?
— Vicieux, et un peu con sur les bords, il m’espionnait de derrière la porte, à travers une fente, entre deux rondins. En me baissant pour me laver les jambes, j’ai vu des bottes. Je me suis relevée et j’ai poussé la porte brutalement. Il l’a reçue en pleine figure et s’est écroulé sur le sol. Je suis sortie et je lui ai asséné un coup de talon au bon endroit. Il s’est tordu de douleur en se plaignant. Je suis rentrée sous la douche et j’ai continué comme si rien ne s’était passé.
— Il ne m’en avait pas parlé. Ah ! Ça y est, je me souviens. Une fois, il est revenu avec une bosse sur le front. Il m’avait dit qu’il avait marché sur les dents d’un râteau et que c’était le manche, en se redressant brusquement, qui lui avait donné un coup.
— Il n’allait pas s’en vanter !
— Il a eu d’autres problèmes de ce genre, mais avec ce que j’avais fait, je ne pouvais pas lui en tenir rigueur.
— Cela aurait été l’hôpital qui se serait moqué de l’infirmerie. Où est-il parti ?
— Acheter un tracteur.
— Il en a déjà un gros !
— Le constructeur vient d’en sortir un nouveau, plus puissant. Tu le connais, il est le plus riche, il doit donc avoir le dernier modèle.
— Ils sont tous les mêmes, comme les femmes de la ville. Elles veulent être les plus jolies et avoir la plus grosse voiture.
— Restez pour manger avec nous ce soir, Gaston sera heureux de revoir Jérôme.
— Pas aujourd’hui. Je dois faire un grand débarras pour lui réinstaller une chambre. Il est arrivé ce matin et je n’ai encore rien préparé.
— C’est vrai que tu refuses de coucher avec lui.
— C’est mon fils !
 
La discussion se prolonge sur d’autres sujets, jusqu’à ce que Jérôme revienne vers elles.
 
— Tu sens bon. C’est quand même plus agréable, remarque Marie.
— J’ai tout nettoyé et mis un peu de désodorisant dans la pièce.
— C’est parfait ! Merci. J’ai posé l’œuf sur la table de la cuisine. Tu peux aller le chercher, mais ne le casses pas.
 
Lorsqu’il réapparaît, Marie annonce :
 
— Raymonde, nous te remercions et nous te laissons. Nous devons rentrer. Donne le bonjour à ton mari. Nous repasserons un de ces jours pour le voir.
— Quand vous le voudrez. Cela lui fera plaisir. À moi aussi d’ailleurs.
 
Ils arrivent à la fourgonnette et s’installent. Jérôme la regarde et remarque :
 
— Lorsque nous sommes venus, tu avais un gilet.
— Zut ! C’est vrai, je te l’avais passé. Je l’ai laissé sur une chaise.
— Je vais le chercher.
— Non ! Reste ici. Raymonde est capable de te retenir. Attends-moi.
 
Elle sort, court jusqu’à la maison et revient aussitôt.
 
— Maintenant, c’est bon, nous pouvons partir.
 
En arrivant devant le chalet, elle fixe Jérôme et lui demande :
 
— Où as-tu mis l’œuf ?
— Je te rassure, je ne l’ai pas oublié.
— Où est-il ?
— Je l’ai bien calé à l’arrière pour ne pas le casser.
— Que désires-tu donc en faire ?
 
Il la regarde et sourit. Elle fronce les yeux, se soulève et passe la main sous elle.
 
— Je ne suis pas encore bête à ce point. Si je l’avais posé sur ton siège, tu l’aurais écrasé et tu m’en aurais voulu. C’est un cadeau, je tiens à le conserver.
— Dans une quinzaine de jours, il ne sera plus comestible.
— Ne t’en fais pas, d’ici là, il sera utilisé.
— Nous allons maintenant réaménager une chambre, car depuis que tu es parti, j’ai entassé pas mal de choses. Nous en profiterons pour faire un tri.
— Vais-je retrouver celle où j’ai dormi pendant ma jeunesse ?
— Non. Après ton départ, je l’ai occupée pour continuer à sentir ta présence.
— Tu couches donc dans mon lit ?
— Oui. Je sais que c’est idiot, mais cela me rassurait.
— C’est la preuve que tu m’aimais.
— Je t’adorais et te gâtais comme n’importe quelle mère.
 
Elle lui sourit puis elle ajoute :
 
— Dépêchons-nous, l’horloge tourne et nous avons perdu suffisamment de temps chez Raymonde. 
 

*

 
Jusqu’en fin d’après-midi, ils transfèrent une importante quantité d’objets dans une remise située à une cinquantaine de mètres du chalet. Le parquet est ensuite nettoyé puis ciré. Le lit est réinstallé et les rideaux changés.
Marie va jusqu’à sa chambre, ouvre l’armoire, saisit un gros paquet de vêtements, revient puis les range dans les différentes étagères du placard. Elle en reprend une petite épaisseur et la pose sur une chaise :
 
— Voici un pyjama. Tout ce que je viens de transférer est à toi. Ce sont tes maillots de corps, tes slips et tes pantalons. Lorsque j’aurai repassé tes chemises, je les suspendrai ici. Nous avons terminé, il est temps de penser au dîner.
 
Jérôme s’approche d’elle et lui fait une bise en ajoutant :
 
— Merci encore pour tout. Heureusement que tu m’as reconnu. Je me demande où je serais en ce moment.
 
Elle le prend par la main et l’entraîne jusque dans la cuisine.
 
— Comment as-tu réussi à entasser autant d’objets divers en sept ans ?
— C’est grâce à la tradition. Chaque fois que je rends un service, chez les gens qui me plaisent, je choisis n’importe quoi sans valeur. Chez ceux qui ne sont jamais contents, ou qui m’ont joué un tour, je m’empare d’une chose plus onéreuse.
— Par exemple ?
— Cette maie. Je l’ai prise dans la ferme d’un jeune con qui venait de s’enrichir en héritant des biens de ses grands-parents. Il m’avait demandé de remplacer une vieille baignoire en fonte. Cela faisait deux jours que je travaillais. Il ne cessait d’être derrière moi, sans jamais me donner un coup de main. C’était tout juste s’il avait accepté de m’aider à tirer l’ancienne. À la fin des travaux, alors que j’étais couchée sous la nouvelle pour visser le siphon sur la bonde, il n’avait pas trouvé mieux que d’ouvrir l’eau froide et de se tordre de rire en la regardant me tomber dessus. Je me suis relevée et j’ai fermé le robinet. J’avais envie de l’attraper pour lui mettre la tête dans la cuvette des W.C., mais je me suis retenue. Je lui ai simplement demandé de sortir. J’ai poussé le verrou, essuyé le sol et terminé l’installation. Ensuite, j’ai fait les essais. Ceux-ci étant concluants, j’ai rangé mon outillage, puis je suis revenue le voir pour lui annoncer : « J’ai terminé, tout fonctionne. » 
« Êtes-vous sûre qu’il n’y aura aucune fuite ? »
« Oui, monsieur. »
« Combien me demandez-vous ? »
« Je ne veux pas d’argent. J’utilise l’option de la tradition applicable à plus d’une demi-journée de travail. »
« C’est parfait ! Je ne vous croyais pas si généreuse. Allez-y, prenez l’objet de votre choix, il est à vous. »
Je suis allée chercher mon diable dans la fourgonnette et l’ai roulé jusque devant sa maie.
« Qu’allez-vous faire ? »
« Je prends l’objet de mon choix. Refusez-vous de respecter la tradition ? »
« Non. Prenez-la, puisque c’est ce que vous désirez ! »
« Merci, monsieur. »
Je l’ai vidée en mettant tout sur la table, et tant bien que mal, je l’ai chargée sur le diable, puis déposée dans ma fourgonnette.
Il m’a regardé faire. Il devait souhaiter que je n’arrive pas à la sortir et à l’emporter, mais la rage que j’avais en moi m’a donné la force de le faire.
— Je n’aurais pas été aussi calme que toi et je t’admire. Es-tu retournée chez lui faire d’autres travaux ?
— Oui. Mais ce n’était plus lui. Il avait vendu. Il n’avait pas été accepté par les gens du village. Si tu n’es pas né ici, tu es et resteras un étranger, quoi que tu fasses.
— Vont-ils réagir de la même façon avec moi ?
— Pour tous, tu es mon fils. Tu n’auras donc aucun problème, mais tu risques d’être bizuté au début.
— Comme le seau d’eau ?
— Dans ce village, nous aimons plaisanter. 
— Comment gagnes-tu ta vie, si tu ne demandes pas d’argent ?
— La tradition n’est applicable qu’entre personnes du sexe opposé. Si j’aide Raymonde, elle me paie, mais si je rends service à Gaston, je la respecte.
— Et tu peux lui prendre n’importe quoi ?
— Oui.
— Même ce qui est sur lui ?
— Je l’ai fait une fois, parce que je voulais me venger d’une crasse qu’il m’avait faite.
— C’était quoi ?
— La crasse ?
— Non. L’objet.
— Son slip.
— Il te l’a donné ?
— Je le lui ai enlevé. C’est une règle obligatoire. Tu dois prendre la chose toi-même. Je l’ai fait exprès, pour le vexer.
Il m’avait appelée pour l’aider à démonter une grosse roue de son tracteur. Elle était crevée. Il faut être deux pour le faire. Sa femme ne répondait pas au téléphone et le concessionnaire ne voulait pas se déplacer. Il a donc fait appel à moi. Je suis allée le retrouver sur le bord de la route. Nous avons déposé et chargé la roue dans la fourgonnette, puis nous l’avons amenée au garage de la ville. Le garagiste, un copain que je connais bien pour l’avoir aidé à s’installer, l’a aussitôt réparée. Nous sommes revenus et l’avons remontée.
Nous venions juste de terminer et nous rangions le cric de dix tonnes, lorsque Colette, une autre veuve d’une cinquantaine d’années, la plus cancanière de tout le village, s’est arrêtée pour nous demander si nous avions besoin d’aide. Nous avons discuté quelques minutes, puis Gaston nous a annoncé : « Je vous laisse. Je vais reprendre mon travail. Marie, tu passeras ce soir à la maison pour la tradition. » Je lui ai répondu : « Il n’en est pas question ! Je vais me servir tout de suite. » Devant Colette qui se régalait d’avance, j’ai débouclé sa ceinture, j’ai retiré son pantalon, j’ai descendu son slip, je l’ai enlevé et je l’ai déposé dans mon véhicule. Gaston était tout con. Tu peux être sûr qu’il a eu vite fait de renfiler son culotte. Comme beaucoup d’autres, l’histoire a aussitôt fait le tour du village.  
— Et la crasse qu’il t’avait faite ?
— Je simplifierai en disant qu’à la fin, il avait mis son œil là où il ne le fallait pas.
— Alors ce matin, j’aurais aussi pu prendre n’importe quoi sur Raymonde ?
— Oui, mais en général, on est raisonnable. On se contente d’un objet trouvé dans la maison, sauf dans les cas très rares où l’on désire vexer quelqu’un, comme celui que je viens de t’évoquer.
— C’est logique.
 
La conversation continue à la cuisine puis durant le repas. Après la vaisselle, ils s’installent devant la télévision.
Quand le film est terminé, ils montent se coucher.
Avant d’entrer dans sa chambre, Jérôme demande :
 
— À quelle heure faut-il se lever ?
— Je le fais à sept heures, mais tu peux rester une heure en plus. Cela me donnera le temps de prendre ma douche et de préparer le petit déjeuner.
— Tu es trop gentille, je n’aurai plus qu’à mettre les pieds sous la table.
— Ce ne sera pas comme ça tous les jours. Bonne nuit mon trésor.
— Dommage ! Bonne nuit maman.
 
Chacun rentre dans sa chambre et ferme la porte. Quelques minutes plus tard, sans faire de bruit, Jérôme entrouvre la sienne et apporte la chaise à côté. Il monte dessus, écrase sur la tranche supérieure du battant une mince couche de mie de pain transformée en pâte, puis dépose précautionneusement l’œuf sur celle-ci. Il remet la chaise à sa place, se déshabille et se couche en souriant.
 

*

 
Le lendemain, à 8 h 30, Jérôme n’est pas encore levé. Marie va jusqu’à sa chambre et annonce :
 
— Mon trésor, il est l’heure.
 
N’obtenant aucune réponse, elle reprend plus fermement :
 
— Jérôme ! C’est l’heure !
 
Inquiète, elle pousse la porte et entre. L’œuf tombe au beau milieu de sa tête et s’écrase. Elle pose la main sur ses cheveux et la retire toute visqueuse. Vexée, elle se précipite jusqu’au lit en criant :
 
— Debout ! Sale garnement.
 
Puis elle enlève la couette. Constatant qu’il n’a rien sur lui, elle ajoute :
 
— Et le pyjama ! Pourquoi ne l’as-tu pas mis ?
 
Jérôme fait semblant de se réveiller, il la regarde en se frottant les yeux :
 
— Bonjour maman. Que se passe-t-il ?
 
En apercevant le blanc de l’œuf qui dégouline sur ses cheveux, il ne peut se retenir de rire. Marie l’attrape par les pieds, le tire hors du lit et déclare :
 
   Dans deux minutes, je veux te voir habillé, et à table ! Tu vas me le payer !
 
Puis elle sort en claquant la porte.
Jérôme se vêt à toute vitesse et se rend à la cuisine.
Marie n’y est pas. Elle se lave la tête dans la salle de bains. Quand elle arrive, elle est encore furieuse. Elle s’assied en face de lui.
 
— Excuse-moi, maman, mais c’était pour rire, comme tu l’avais fait hier avec le seau d’eau.
— On ne se moque pas de ses parents comme tu viens de le faire, et qui plus est, avec de la nourriture !
— C’était l’œuf que j’avais gagné.
— Cela ne change rien ! Tu es un effronté !
 
Il se lève pour aller vers elle.
 
— Assieds-toi et mange ! Je n’ai pas besoin de tes mamours !
 
Dix minutes passent dans un silence total. Ils se regardent comme deux chiens de faïence. Soudain, la sonnerie du téléphone se fait entendre. Marie décroche et répond :
 
— Marie, qui est à l’appareil ?
— Bonjour Marie. C’est Brigitte. J’ai un problème avec ma douche. J’ai beau tourner les robinets dans tous les sens, l’eau n’arrive pas. Peux-tu venir en urgence ?
— Pourquoi en urgence ? Tu la prendras ce soir !
— Ce n’est pas possible ! Je ne commence jamais une journée sans m’être douchée.
— Et moi je ne la démarre jamais sans avoir terminé mon petit déjeuner ! De toute façon, j’en ai déjà une autre ailleurs !
— Que se passe-t-il ? Se risque à demander Jérôme.
— Brigitte, attends quelques instants !
 
Elle pose la main sur le microphone et lui répond :
 
— C’est Brigitte, une riche veuve casse-pieds. Elle prétend ne plus avoir d’eau dans sa douche.
— Où as-tu une autre urgence ?
— Nulle part. Mais je connais Brigitte. C’est simplement pour que je lui rende visite et pour me tenir la jambe toute la matinée avec des histoires à dormir debout.
— Est-ce loin ?
— Dans une ferme, à cinq cents mètres d’ici.
— Si tu veux, je peux y aller.
— Tu as raison, cela te permettra de rattraper ton ânerie. Te sens-tu capable de dépanner, si ce n’est pas une blague ?
— Démonter un robinet, c’est simple. Et si c’est pour discuter, j’aurai vite fait de lui faire comprendre que je ne suis pas là pour ça.
— Brigitte, tu m’entends ?
— Je ne suis pas encore sourde. Tu viens, j’espère ?
— Dans une dizaine de minutes.
— Quand même ! Tu en as mis du temps pour te décider !
 
Elle repose le combiné en ajoutant :
 
— Tu prendras la camionnette. Il y a tout dedans pour effectuer le dépannage. Si tu n’y arrives pas, tu n’insistes pas, tu reviens me chercher et nous y retournerons ensemble. Avant, termine ton repas ! Brigitte attendra.
— Bien, chef ! Serai-je excusé à mon retour ?
— Pour l’œuf, oui. C’est une blague que je comprends.
— Je n’ai rien fait d’autre !
— Tu n’avais pas mis ton pyjama ! Je t’avais imposé de rester toujours habillé devant moi.
— C’est toi qui es entrée.
— Tais-toi ! Ne discute pas, tu as tort ! Tu savais que j’allais le faire !
— Je l’enfilerai ce soir.
— Je l’espère !
 
Ils terminent le repas, puis Marie l’accompagne jusqu’à la fourgonnette. Il s’installe et démarre le moteur. Elle s’approche de la porte et lui annonce :
 
— Je te pardonne pour tout, mais fais attention à toi.
— Merci maman. Ne t’en fais pas, tout se passera bien.
 

*

 
La fourgonnette s’immobilise dans la cour. Jérôme frappe à la porte.
 
— Entre Marie ! Dépêche-toi, je commençais à perdre patience.
 
Il ouvre et annonce :
 
— Ce n’est pas Marie, c’est Jérôme. Bonjour madame !
— Jérôme ? Qui es-tu ?
— Son fiancé.
— Hein ! Marie en a un ! Depuis quand ?
— Avez-vous de l’eau sur l’évier ?
— Tu ne m’as pas répondu. Depuis quand a-t-elle un fiancé ?
— Depuis que nous sommes ensemble ! L’eau coule-t-elle sur l’évier, oui ou non ?
— Bien sûr, pourquoi me demandes-tu ça ?
— Si elle coule sur l’évier, la panne de votre douche provient de la robinetterie.
— Et tu arrives à supporter son caractère ?
— Plus facilement que certaines clientes qui me dérangent pour rien !
— Que veux-tu dire ?
— Je suis venu pour dépanner votre douche et j’attends que vous m’y guidiez.
— Je comprends pourquoi vous êtes ensemble. Tu as le même sale caractère qu’elle ! Bon, suis-moi, je vais te montrer ce qui ne marche pas.
— Vous avez une très jolie salle de bains.
— Ici, tout est superbe, sauf la vieille qui y habite. C’est ce que disent les habitants de ce village.
— Je ne l’ai pas encore entendu.
— Ah ! Toi au moins tu es galant. Tu mens pour me faire plaisir. Marie ne l’a jamais fait. Elle se contente de me répondre qu’il ne faut pas écouter les ragots.
— Est-ce l’eau chaude ou la froide qui ne sort pas ?
— Les deux.
— Marie a-t-elle déjà démonté les têtes ?
— Plusieurs fois ! Elle n’y connaît rien parce que ça marche de temps en temps, mais pas toujours.
— Marie est une spécialiste en tout. S’il y avait eu un problème aux robinets, elle les aurait changés. Êtes-vous certaine que rien ne fonctionne ?
— Quand j’ai voulu prendre ma douche, ça ne coulait pas ! Tu vois bien, je suis encore en peignoir ! Si l’eau était sortie, je serais habillée en femme coquette. Essaie toujours. Maintenant, elle est peut-être revenue.
 
Jérôme se penche vers les robinets et en tourne un. Il se recule aussitôt, regarde Brigitte et lui dit :
 
— La froide arrive !
— Je m’en moque ! C’est de la chaude que je veux !
 
Il le referme et ouvre l’autre.
 
— Elle coule aussi, tout marche !
— C’est parfait ! Je vais enfin pouvoir prendre ma douche. Tu es un crac !
— Quand vous avez appelé Marie, n’était-ce pas plutôt pour qu’elle vienne vous laver le dos ?
— Tu as raison, je le lui aurais demandé, lorsque l’eau serait revenue. Je ne le ferai jamais avec toi, car je suis trop pudique.
— Puisque tout est rentré dans l’ordre, je vous laisse. J’ai d’autres dépannages à effectuer.
— Attends ! Il faut que je te donne quelque chose.
— Je n’ai rien fait. Vous ne me devez rien.
— Tu ne peux pas partir sans respecter la tradition.
 
Elle sort de sa poche trois billets, un de vingt, un de dix, un de cinq euros. Elle les dépose sur la table puis lui affirme :
 
— Choisis celui que tu veux, il sera à toi.
— Merci madame, mais je n’ai effectué aucun travail.
— Tu t’es déplacé pour le faire, tu dois donc te servir !
— Bon, puisque vous insistez, je prends ce billet de cinq euros et je vous remercie.
 
Avec un léger sourire, elle lui dit :
 
 — Marie aurait emporté un objet de valeur. Maintenant, c’est toi qui viendras faire mes dépannages. Essaie de rester assez longtemps avec elle, car tu me plais. Au revoir Jérôme.
— Au revoir madame.
— Brigitte ! Et tu me tutoieras.
— Oui madame.
— Brigitte !
— Oui Brigitte.
 
Il sort, referme la porte, se précipite dans la fourgonnette et revient vers Marie.
 
— Alors ce robinet ?
— Tout marchait. Je suis sûr qu’elle voulait te voir pour que tu lui laves le dos.
— C’est déjà arrivé. Elle ne t’a pas demandé de le faire ?
— Non.
— Cela ne tardera pas.
— Je refuserai. Par contre, elle a déposé trois billets sur la table avant de m’imposer d’en choisir un pour respecter la tradition.
— Et tu as pris celui de la plus petite valeur.
— C’était normal, je n’avais rien fait. J’ai quand même hésité. Je lui aurais bien demandé son peignoir, non pas pour voir les horreurs qu’il doit cacher, mais pour t’en faire cadeau. Je ne l’ai pas fait, car je me suis dit que ton corps de rêve méritait mieux.
— Je ne suis pas aveugle. Tu essaies de te rattraper en me flattant, mais j’apprécie. En posant les trois billets, juste avant le choix, elle t’a tendu un piège ! C’est une radine et une maligne. Comme tu as choisi la plus petite valeur, elle ne va pas cesser de te réclamer pour en faire de plus en plus. Elle avait commencé de cette façon avec moi, mais j’y ai vite mis un frein.
— Que t’avait-elle demandé ?
— Elle en était arrivée à vouloir me faire passer les nuits chez elle, en prétextant qu’elle entendait des bruits étranges.
— Elle ne le fera pas avec moi.
— Pourquoi en es-tu si certain ?
— Je lui ai confié que nous étions fiancés.
 
Elle sourit et hoche la tête. Après quelques instants, elle ajoute :
 
— Elle est capable de le croire. Heureusement qu’elle n’est pas trop cancanière. Évite de dire des âneries de ce genre.
— C’est plausible. Nous avons presque le même âge, tu ne m’as pas mis au monde, et je t’aime.
— Moi aussi. Comme une mère. Il n’y aura rien d’autre entre nous.
À ce sujet justement, tu t’en es peut-être déjà rendu compte, la porte de la salle de bains n’a pas de verrou. Elle restera toujours entrouverte lorsqu’elle sera libre. Afin de ne pas faire d’incursion quand l’un ou l’autre est à l’intérieur, si elle est fermée, l’entrée est interdite. Est-ce clair ?
— Oui, c’est entendu. Que fait-on aujourd’hui ?
— On peut casser du bois en prévision de l’hiver prochain, ou travailler au jardin. Que préfères-tu ?
— Le jardin tant qu’il fait beau. Il sera toujours temps de s’occuper du bois, sous le hangar, lorsqu’il pleuvra.
— C’est logique. Nous commencerons après le repas.
 

2

 
 
 Ils viennent de terminer de ranger la vaisselle lorsque la sonnerie du téléphone se fait entendre. Marie répond :
 
— Marie, j’écoute.
— Bonjour Marie, c’est Josette.
— Comment vas-tu ?
— Moi, bien. Mais mon toit s’impatiente. Ne l’as-tu pas oublié ?
— Non. Ces temps-ci, j’ai été débordée.
— Je m’en doute. Je sais que c’est agréable de rester dans son lit avec un jeune homme, mais il ne faudrait pas que tu délaisses ton travail.
— Attends ! Je crois avoir mal compris. Qu’as-tu voulu dire exactement ?
— N’essaie pas de me le cacher, je n’ignore pas que tu as un fiancé chez toi. Je t’approuve, et tu as raison d’en profiter. C’est de ton âge.
— Je constate que Brigitte a eu vite fait d’ameuter le village. Je n’ai aucun compte à rendre sur ma vie privée, mais je te précise toutefois que si ce jeune homme fort beau et gentil vit bien avec moi dans mon chalet, il ne dort pas dans mon lit ! Comment en serait-il autrement puisque c’est Jérôme ?
— Ton fils est de retour ?
— Oui. Jérôme est revenu.
— Quelle surprise ! J’en suis heureuse pour toi. Je ne sais pas d’où Brigitte tenait cette information, mais elle s’est effectivement trompée. Tu n’as donc toujours pas trouvé un mâle pour te réchauffer ?
— Je m’en passe largement. Je préfère avoir Jérôme près de moi.
— Tu as entièrement raison, pour cela, mais pas pour mon toit. Quand penses-tu le réparer ?
— Nous avions prévu d’effectuer un travail cet après-midi, mais comme il fait beau, nous allons venir. Cela te permettra de constater comme il est superbe et charmant.
— C’est parfait. Je vous attends.
 
Elle se tourne vers Jérôme :
 
— Changement de programme, nous partons chez Josette, une autre veuve. Ta copine Brigitte a déjà appris à tout le village que tu couchais avec moi. Tu vois où ça mène !
— Quand tu leur diras que je suis ton fils, ils lui en voudront d’avoir répandu un mensonge.
— Détrompe-toi ! Cela ne se passe pas comme cela ici. Ils nous épieront pour vérifier s’il n’y a vraiment rien entre nous. Le moindre petit geste d’amitié sera aussitôt interprété comme la confirmation de ce que Brigitte a annoncé.
— Alors dans ce cas, je ne te montrerai mon amour que lorsque nous serons seuls.
— Ton affection pour ta maman ! Je te le rappelle.
— Bon, je vais sortir la fourgonnette. Faut-il prendre quelque chose de spécial ?
— Pendant que je change de salopette, commence à charger les tuiles qui se trouvent à l’entrée de l’atelier. Je les avais commandées pour réparer son toit. Attache aussi la grande échelle sur la galerie, mais avant de faire ce travail, retire cette superbe bague. Tu risques de l’abîmer ou de la perdre.
— Bien, chef ! Je vais la ranger dans le tiroir de la table de nuit. J’espère que la toiture n’est pas trop haute.
— Comme les autres granges. Pourquoi ? As-tu le vertige ?
— Je n’en sais rien, je ne m’en souviens pas.
— Il n’y a aucune raison. Ce n’est pas plus difficile de travailler là-haut que sur une pente de jardin. De toute façon, si cela te prend, tu ne regardes pas en bas et tu te penches vers les tuiles. Si par malheur tu venais à glisser, raccroche-toi à la gouttière, c’est le dernier recours pour ne pas terminer ta vie sur un fauteuil roulant.
— Merci pour ces conseils. J’espère ne pas en arriver à ce dernier.
— Ne traînons pas, nous en avons pour une paire d’heures de travail.
 

*

 
La fourgonnette s’immobilise dans la cour, devant la grange à réparer. Ils descendent. Jérôme détache l’échelle, la laisse glisser de la galerie puis demande :
 
— Où dois-je l’installer ?
— Appuie là sur la gouttière, en la faisant dépasser d’un mètre, à cet emplacement.
 
Dès qu’elle a entendu le véhicule, Josette est sortie de l’habitation. Elle s’approche de Marie.
 
— Bonjour Marie.
— Bonjour Josette.
— Alors le voilà ce grand garçon. Tu es toujours aussi mignon. Tu dois en faire des conquêtes ?
— Bonjour madame.
— Appelle-moi Josette, comme tu le faisais avant de partir. Fais-tu autant de bêtises ?
— Il est devenu plus sérieux, répond Marie.
— Ma petite-fille Corinne doit me rendre visite demain. Je ne sais pas si Marie te l’a dit, mais elle occupe une très haute fonction dans l’Administration. Elle est sans cesse en voyage et n’est pas mariée. Elle t’attend peut-être. En tout cas, elle serait contente de te revoir. Te souviens-tu d’elle ?
— Non, pas du tout.
— En la voyant, elle te reviendrait en mémoire. Vous étiez toujours ensemble à faire les cent coups dans le village. Un peu plus âgés, vous veniez souvent dans ce hangar. Vous passiez vos après-midi sur les bottes de foin, mais j’ai dû intervenir lorsqu’elle est devenue femme. Sa mère ne me l’aurait pas pardonné.
— Moi non plus ! Réplique Marie.
— Alors, ça y est, vous allez enfin remettre cette toiture en état ?
— Oui, si tu ne nous empêches pas de travailler.
— Pardon ! C’est vrai que je vous retarde. Prendrez-vous un petit café vers quatre heures ?
— Merci Josette, mais nous n’en aurons pas le temps. Peut-être à la fin des travaux.
— C’est entendu. Je vais préparer une bonne quiche lorraine pour manger ce soir. Tu l’aimes toujours, Jérôme ?
— Oui bien sûr, Josette.
— Alors, je vous laisse travailler. À tout à l’heure.
 
Marie se tourne vers Jérôme et ordonne :
 
— Maintiens l’échelle ! Je monte avec la cordelette pour l’attacher afin qu’elle ne glisse pas, et avec la grande pour hisser le matériel.
 
Lorsque l’échelle est bien arrimée, elle passe sur le toit, décale quelques tuiles, puis fixe une extrémité de la grande corde à un barreau. Elle regarde vers le bas, fait tomber le reste de celle-ci, puis commande :
 
— Accroche la potence et le palan !
 
Jérôme s’applique à faire les nœuds, puis Marie remonte l’ensemble et l’installe. Elle glisse ensuite la corde dans la poulie et la laisse descendre en annonçant :
 
— Attache le plateau, charge-le avec les tuiles et monte-le !
 
La même manœuvre se répète. À chaque montée, Marie les retire et les dépose à divers emplacements de la toiture. Lorsqu’elles sont toutes sur le toit, elle ordonne :
 
— Maintenant, viens m’aider ! Fais attention à ne pas tomber !
— Ce ne serait pas grave, il n’y a pas de fumier en dessous.
   Il amortit le choc, mais la terre battue ne le fait pas.
 
Lorsqu’il est en haut, il demande :
 
— Tu la connais bien, Corinne ?
— Oui. Je l’ai rencontrée plusieurs fois en ville.
— Crois-tu qu’elle m’attend ?
— Bien sûr ! Sur un lit, comme elle le fait avec d'autres !
— Pourquoi dis-tu cela ? Serais-tu jalouse ?
— Lorsque nous irons au ravitaillement, je te montrerai où elle travaille.
— Elle n’est pas dans l’Administration ?
— Non. Elle fait le trottoir. Elle n’a pas eu de chance. Comme toutes les jeunes de la région, elle ne voulait pas rester à la campagne avec ses parents. Elle est partie sur un coup de tête, avec un homme qui lui avait fait des cadeaux et la promesse de la rendre heureuse.
— C’était un proxénète ?
— C’est surtout un fainéant. Les deux travaillaient dans un tissage. Lorsque celui-ci a fermé, ils ont été licenciés. Lui a sombré dans l’alcool. Il passe ses journées à boire et à dormir. Corinne a cherché un autre emploi dans les environs, mais elle n’a rien trouvé. J’avais essayé de l’aider. Je lui avais découvert un travail à une centaine de kilomètres de chez eux, mais son copain n’a pas voulu partir et elle a refusé de s’éloigner de lui. Avec son nouveau métier, elle prétend être heureuse. C’est vrai qu’elle vient de temps en temps rendre visite à sa grand-mère, mais elle lui cache toute la vérité.
— Ce n’est donc pas la femme idéale pour moi ?
— Tu es assez grand pour savoir ce que tu as à faire. Tu pourras toujours revenir la voir demain.
— Non, merci. Je préfère rester en ta compagnie.
— Tu as raison. Maintenant, occupons-nous de cette toiture.
 
Après lui avoir montré comment procéder pour se déplacer sans danger, et comment remplacer les tuiles défectueuses, les deux se mettent à l’œuvre.
Le travail plait à Jérôme. Il va presque aussi vite que Marie. À plusieurs reprises, elle lui recommande de faire attention.
À la fin, c’est Jérôme qui pose la dernière tuile. Il se redresse et déclare :
 
— Je suis satisfait de ma prestation et je n’ai pas du tout le vertige. Regarde, je marche comme si j’étais sur le sol.
— Arrête de faire le malin ! Cela ne sert à rien et c’est dangereux ! Attention ! Couche-toi ! Raccroche-toi ! Crie Marie lorsque le pied de Jérôme dérape, qu’il tombe et que son corps glisse sur les tuiles.
 
Heureusement pour eux, il s’accroche à la gouttière, mais il se plaint, il a horriblement mal.
 
 — Ne lâche surtout pas ! Je viens te chercher. Tiens-toi bien, j’arrive !
 
 Elle revient à l’échelle, jette le plateau, la corde et le palan, puis monte sur les barreaux. Elle retire la cordelette et descend très rapidement. Elle ramène les trois éléments sur le sol, porte l’échelle, la lève et l’appuie sur le mur à l’aplomb de Jérôme.
Il se plaint sans cesse. Il a très mal.
 
— Encore un petit effort ! J’arrive ! Je vais t’aider à redescendre.
 
Elle monte jusqu’en haut, saisit les pieds de Jérôme et les pose sur un barreau. Elle se plaque ensuite contre lui et ordonne :
 
— Lâche une main et attrape un échelon ! C’est bien, fait la même chose avec la deuxième. C’est bon. Descends doucement. N’aie pas peur, je suis là. Plus que quelques mètres et nous y serons. Voilà, nous y sommes.
 
Dès qu’il a les pieds sur le sol, il se love.
 
— Où as-tu mal ?
 
Il ne répond pas, mais montre le bas-ventre.
Josette, qui était arrivée dès qu’elle avait entendu les cris, annonce :
 
— Ça risque d’être grave, je vais chercher un véhicule. Nous l’emmènerons chez le Colonel.
— On pourrait déjà soigner ses plaies aux genoux et aux bras.
— Elles attendront. Si c’est la rate, il faut l’opérer tout de suite, ce n’est pas à toi que je devrais l’apprendre !
 
Elle court et revient en voiture. Elles aident Jérôme à s’installer, puis le véhicule s’éloigne à toute allure.
Dix minutes plus tard, Jérôme est allongé sur une table. Le Colonel l’observe attentivement, puis annonce :
 
— Josette, attends à côté ! Marie, tu restes ici !
 
Dès que la porte se referme, il ordonne :
 
— Déshabille-le entièrement !
 
Dès qu’elle a terminé, il examine ses yeux, puis tout le corps. Il le palpe à plusieurs endroits, appuie sur d’autres, puis regarde Jérôme en lui demandant :
 
— Est-ce là que tu as mal ?
— Oui, c’est terrible ! Ailleurs, c’est supportable. 
 
Le Colonel soupire. Marie est inquiète. Elle le fixe d’un air inquisiteur.
 
— Je vais faire le nécessaire. Comme cela risque d’être très douloureux, je vais l’endormir.
— Est-ce grave docteur ? S’enquiert Jérôme.
 
Il ne répond pas, mais se retourne vers Marie pour lui susurrer :
 
— Gangrène. Je vais l’arrêter immédiatement en utilisant les grands moyens.
 
Il s’éloigne, puis revient avec du matériel chirurgical. Il le pose, vide un liquide sur un linge, puis plaque celui-ci sur le nez et la bouche de Jérôme en annonçant :
 
— La bonne vieille méthode, respire fort !
 
Jérôme s’endort aussitôt.
 
— La gangrène à cet endroit ? Vous ne m’avez jamais appris cela, lui fait observer Marie, très surprise.
— Je t’ai donné des leçons sur les organes féminins, mais je ne t’ai jamais dit comment soigner ceux de l’homme. Regarde comme tout cela est noir et très gonflé.
— Qu’allez-vous lui faire ?
— Tu te souviens de ce que l’on fait quand la gangrène se déclare ?
— Oh, non ! Vous ne lui couperez pas ça !
— Je suis désolé, mais ton fiancé en sera privé.
— C’est mon fils ! Je vous en supplie ! Tentez autre chose, mais ne faites pas ça !
 
Ses larmes commencent à couler. Le Colonel la prend par la main, la fixe et lui confie :
 
— Voyons mon poussin, tu devrais réfléchir ! Pourquoi faudrait-il que je le lui retire ? Depuis plus de six ans que tu soignes des personnes, et que tu t’en sors très bien, tu devrais deviner que c’est une réaction normale à un choc et à un frottement intense. Cette soi-disant gangrène disparaîtra tout doucement. Le seul problème est cette déchirure de la bourse que je vais recoudre. Elle a sans doute été provoquée par un crochet de la gouttière, à qui il doit la vie.
— Mais alors, ce que vous m’aviez dit est faux !
— Cela faisait longtemps que tu n’étais pas venue me voir. Il fallait bien que je te fasse un peu marcher. Je l’ai endormi pour recoudre cette bourse, ainsi qu’ici et là. Pendant ce temps, tu te chargeras des plaies des bras et des genoux.
 
Marie se précipite à son cou et lui fait une bise, en ajoutant :
 
— Je vous remercie, Colonel. Vous êtes un coquin, mais aussi mon sauveur.
— Tu dois drôlement l’aimer ton soi-disant fils ?
— Oui, Jérôme vient de revenir et je ne voudrais pas le perdre à nouveau.
 

*

 
Moins d’une heure après, les soins sont terminés. Marie demande :
 
— Combien vous dois-je ?
— Je ne t’ai pas soignée. C’est ton Jérôme qui me sera redevable. Sait-il entretenir un jardin ?
— Je l’ignore. Lorsqu’il est revenu, il ne se souvenait de rien. Il a totalement perdu la mémoire.
— Un traumatisme sans doute dû à un choc. Quand est-il arrivé ?
— Cela fait trois jours.
— Je vais en profiter pour examiner sa tête plus en détail.
 
Après quelques secondes de recherche, il lui dit :
 
— Regarde ici. Tu vois, il a un léger enfoncement. À mon avis, d’après la forme, c’est sûrement dans une voiture. C’est pourtant étrange. Maintenant, avec les ceintures de sécurité et les airbags, on ne rencontre plus ce genre de choc.
— Peut-on faire quelque chose ?
— Malheureusement non. Une partie du cerveau a dû être touchée. Dans ma longue carrière, j’ai eu une seule fois un patient qui a retrouvé sa mémoire, mais c’est l’exception.
— Comment l’avait-il récupérée ?
— Quand on me l’a expliqué, je ne l’ai pas cru. Je continue à penser que c’était une coïncidence. D’après sa femme, c’est en saisissant la croix qu’elle portait à son cou, pour l’admirer, qu’il s’est souvenu de la lui avoir achetée pour son premier anniversaire de mariage. À partir de là, tout le reste est revenu petit à petit, en quelques jours.
— C’était un miracle !
— Pour eux, oui.
— Jérôme n’a donc aucun espoir de retrouver la sienne ?
— Non. Il peut déjà s’estimer heureux de sortir vivant de cet accident. Vous pourrez aller mettre quelques cierges à l’église pour remercier celui qui l’a protégé.
— Colonel, vous oubliez qu’elle est fermée depuis que des pans de mur risquent de s’effondrer.
— C’est vrai. Ma vieillesse commence à me jouer des tours. Pour ma mémoire aussi, il faudrait un miracle.
— C’est parce qu’elle en contient de trop.
— Peut-être. En tout cas, ce ne sont pas les maigres revenus de la commune qui permettront de payer les travaux de consolidation et de remise en état. Elle va s’écrouler, petit à petit.
— Ne perdez pas espoir, un autre miracle est toujours possible.
 
Il la fixe, fait la moue puis ajoute :
 
— S’il doit en avoir un, je souhaite qu’il soit pour ton Jérôme, bien que je me demande si cela te serait bénéfique.
 
Marie sèche une larme qui commence à perler. Le Colonel se dirige vers un meuble métallique, ouvre un tiroir, sort un dossier, le consulte, le range et revient vers Jérôme pour regarder de nouveau ses yeux.
 
— Quelque chose vous tracasse ?
— Non, c’était une simple vérification.
— De la couleur de ses yeux ?
— Je ne peux rien te cacher.
— C’est ce qui m’a permis d’affirmer que c’était bien lui. Ils sont très jolis et leur teinte varie en fonction de la lumière. Il a exactement les mêmes que ceux de sa mère. Quand va-t-il se réveiller ?
— Cela ne devrait pas tarder. En attendant, raconte-moi comment il est arrivé chez toi, sans aucun souvenir.
 
Elle commence à lui expliquer sa visite de nuit dans le chalet voisin, lorsque Jérôme ouvre les yeux. Marie se précipite vers lui. Il la regarde et lui sourit. Elle lui fait une bise en ajoutant :
 
— C’est terminé, tout va bien. Nous allons rentrer.
— Que m’avez-vous fait ?
— Le Colonel t’a recousu à plusieurs endroits et j’ai soigné tes plaies aux bras et aux genoux.
— Mais là, où j’ai le plus mal, qu’a-t-il fait ?
 
Elle tourne la tête vers le Colonel, sans répondre.
 
— J’ai fait ce qu’il y avait à faire, mais je te rassure, j’ai coupé le fil au plus juste.
— Vous en avez enlevé un grand bout ?
— Ne t’en fais pas mon trésor, cela ne se verra pas.
 
Il porte sa main vers l’emplacement, mais le Colonel la retient.
 
— Tu ne dois absolument pas y toucher ! Marie est la seule à pouvoir le faire. Si tu veux que tout redevienne normal, fais-lui confiance.
 
Le Colonel retire la couverture. Marie lui remet son pantalon, puis l’aide à se relever pour s’asseoir. Elle lui passe son maillot de corps et sa chemise, puis ajoute :
 
— Essaie de te mettre debout. Est-ce que ça va ? La tête ne tourne pas ?
— Non. Je crois que je pourrai marcher.
— Pas pour l’instant ! Marie, va chercher Josette pour qu’elle t’aide à l’amener à la voiture ! Lance le Colonel.
— Ne lui dit surtout pas ce qu’il a fait, je ne voudrais pas que cela se sache.
— Ne t’en fais pas mon trésor, personne ne l’apprendra. Je te le promets.
 
Marie s’éloigne puis revient avec Josette.
 
— Alors Jérôme, comment te sens-tu après cet exploit ? La prochaine fois, mets des ailes avant d’essayer de voler.
— Josette, tu exagères ! Tu ne vois pas qu’il souffre !
— Ces quelques petites égratignures ne lui font pas aussi mal qu’un accouchement. Les hommes de cette génération sont tous des mauviettes. Alors ! Je vous ramène ou pas ? Vous n’avez pas l’air de vous en rendre compte, mais cela fait plus d’une heure que je moisis à côté !
— Marie, maintiens-le d’un côté et moi je le fais de l’autre. Nous l’aiderons à monter dans la voiture. Josette, passe devant nous, ouvre les portes et celles de ton véhicule.
— Bien mon Colonel !
 
Cinq minutes plus tard, Marie et Jérôme remercient le Colonel, puis la voiture s’éloigne.
Elle s’immobilise devant le chalet de Marie.
 
— J’arriverai à sortir seul, ne vous en faites pas.
— Attends ! Je vais t’aider, déclare Marie.
— Quand cesseras-tu de le materner, ton Jérôme ? Laisse-le donc un peu se débrouiller !
 
Marie descend, fait le tour du véhicule, ouvre la porte, aide Jérôme, puis annonce en direction de Josette :
 
— Attends-moi cinq minutes ! Nous rentrons, mais je reviens. Il faut que tu me ramènes pour récupérer ma fourgonnette.
— Ça continue ! Tu me prends vraiment pour un groom !
— Mais non, tu es une brave femme, très serviable. Je te ferai deux bisous pour te remercier. Ne t’impatiente pas, j’arrive.
 

*

 
Dès qu’ils sont à l’intérieur, Jérôme lui demande :
 
— Maman, de combien l’a-t-il réduit ?
— De quoi veux-tu parler ?
— Je t’en supplie, ne fais pas celle qui ne sait rien. Tu étais présente quand il l’a fait.
— Bon, puisque tu tiens à ce que je te donne le détail, le voici : avec sa main gauche, il l’a saisi et a tiré dessus, puis avec la droite, il en a coupé environ quarante centimètres.
— Tu veux dire quatre centimètres ?
— Non, c’est bien quarante centimètres !
— C’est impossible ! Tu m’énerves et tu me mens ! Dis-moi la vérité !
— Je te jure qu’il t’a simplement recousu et qu’il n’a rien coupé d’autre que le fil enroulé sur une bobine.
— C’est ça, prends-moi pour un idiot ! Je l’ai entendu annoncer que c’était la gangrène et je sais ce que l’on fait dans ce cas. De combien me l’a-t-il réduit ?
 
Marie se met à rire. Elle le serre contre elle, puis lui répond :
 
— C’était une blague du Colonel. Il se moquait de moi parce que je n’étais pas retournée le voir depuis trop longtemps.
— Mais alors, il ne l’a pas raccourci ?
— Il n’a rien coupé d’autre que du fil pour l’enfiler dans l’aiguille et recoudre ta bourse droite qui avait été ouverte, sans doute par un crochet de gouttière.
— Ouf ! Tu me rassures. Je n’avais donc pas la gangrène ?
— Non, heureusement ! Le choc et le frottement ont provoqué une réaction normale de cette partie du corps très sensible, mais petit à petit, cela se passera. Par contre, tu vas être immobilisé ici pendant une huitaine de jours, en attendant que tes plaies se cicatrisent.
 
Deux énergiques coups de klaxon rappellent à Marie que Josette s’impatiente.
 
— Mon Dieu ! J’ai oublié Josette. Je pars chercher la fourgonnette et je reviens. Reste là sans bouger !
— Que veux-tu que je fasse d’autre avec ces pansements ?
 
Elle se précipite dehors.
 
— Il était temps ! J’allais m’en aller et tu te serais débrouillée pour ton camion !
— Merci Josette pour tout ce que tu viens de faire.
— C’est bon ! La pommade, ça suffit ! Tu as mis drôlement longtemps avec le Colonel pour soigner quatre écorchures.
— Nous nous sommes appliqués pour éviter une infection.
— Et mon œil, crois-tu qu’il va s’infecter ?
— Pourquoi dis-tu cela ?
— De la façon dont il marchait, j’ai bien vu qu’il avait quelque chose aux bijoux de famille.
— Bien sûr, il a pris un coup. Il est bleu à cet endroit, mais c’est sans gravité, cela se passera tout seul.
— Une heure pour nettoyer quatre plaies, c’est trop. Tu me caches la vérité. Il a autre chose.
— Oui, il a très mal. Aussitôt rentrée, je vais lui préparer une bonne décoction pour calmer la douleur et le faire dormir.
— Tu ne veux rien me dire, mais je réussirai à tout savoir.
— Nous voici arrivées. Je ne traîne pas, il m’attend. Merci encore Josette.
— De rien, c’est normal. Embrasse ton Jérôme de ma part.
— Je n’y manquerai pas.
 
Après avoir chargé l’outillage et attaché l’échelle sur la galerie, Marie revient au chalet.
 

3

 
 
Le lendemain, après le petit déjeuner et la séance de soins, Marie annonce à Jérôme qu’elle doit rendre visite à Colette, une autre veuve, pour faire la pédicure.
 
— Avant de partir, pourrais-tu me montrer comment aller sur Internet ?
— Bien sûr, Colette peut attendre, elle ne bouge pas de sa maison.
— Cela m’occupera et je trouverai moins le temps long.
— Il y a de très bonnes choses. C’est là-dessus que j’ai pratiquement tout appris.
— Même la médecine ?
— Un peu. J’ai aussi fait des stages chez le Colonel.
— Pourquoi l’appelez-vous ainsi ?
— C’est un ancien médecin militaire. Il est arrivé dans le village après avoir pris sa retraite. Il a exercé pendant quelques années, puis s’est arrêté, mais il a toujours accepté d’intervenir bénévolement en cas d’urgence. C’est aussi lui qui a eu l’idée de me former pour tenter de compenser le manque de médecin dans le village et les environs. Il est un peu sec, comme tous les gradés de l’armée, mais il a un cœur d’or et il n’est pas le dernier à faire des farces.
— J’en sais quelque chose. Lorsqu’il t’avait annoncé une gangrène, tu l’avais cru ?
— Oui. Il ne m’avait jamais menti sur une maladie. J’avais pleuré et je l’avais supplié de trouver une autre solution.
— En tout cas, il s’était bien moqué de toi. Lui avais-tu déjà fait des blagues ?
— Bien sûr ! Comme à tous, mais jamais des méchantes. Je vais t’expliquer la dernière. Il a la manie de trouer son courrier et ses documents pour les ranger dans des classeurs. Nous étions dans son bureau. Pendant son cours de médecine, la sonnerie du téléphone a retenti. Il a décroché, s’est levé et m’a tourné le dos pour répondre. J’ai soulevé sa perforatrice puis j’ai déboîté aux trois quarts le cache en plastique qui emprisonne les confettis. Lorsqu’il s’est assis, il a saisi une feuille et a noté une adresse. Aussitôt après, comme à son habitude, d’un mouvement rapide, il a attrapé et déplacé l’agrafeuse. Le fond est tombé sur le bureau et toutes les petites rondelles de papier se sont dispersées dans la pièce. Je suis restée de glace en attendant sa réaction. Il m’a regardée méchamment, puis a lancé :
— Marie ! Tu as affronté l’ennemi avec courage, mais ne recommences jamais cette action si tu ne veux pas être obligée de ramasser les confettis, un par un.
 
La sonnerie du téléphone retentit. Marie décroche :
 
— Marie, j’écoute.
— C’est Colette !
— Ne t’en fais pas Colette, j’arrive !
— Alors, tu viens ?
— Oui, dans quelques minutes, ne t’impatiente pas.
 
Elle raccroche, puis elle ajoute :
 
— Je t’abandonne. J’en ai pour une heure environ. Amuse-toi bien.
— Je vais tenter de m’instruire.
 

*

 
De retour, elle demande à Jérôme :
 
— As-tu trouvé de bons sites ?
— J’en ai découvert un très intéressant. Au fait, as-tu encore tes parents ?
— Non. Je les ai perdus. Ma mère est décédée à la suite d’une grave maladie. Mon père dans des conditions atroces dont je préfère ne pas parler.
— Je vais te le montrer, mais avant, connais-tu une Berengère ?
— Oui.
— De ce village ?
— Oui. C’est une des six. Attends ! Pourquoi me demandes-tu cela ?
— Je ne te tends pas un piège. Nous sommes le 26 janvier et je voulais simplement savoir si elle était encore en vie.
— Non. Elle vient d’être enterrée. Elle était atteinte d’un cancer.
— En théorie, un homme devrait donc mourir. Je te rassure, cela n’arrivera peut-être pas.
— Pourquoi dis-tu cela ?
— Parce que Bérengère avait dévoilé la malédiction sur ce site : « 
levillageauxsixveuves.fr »
— Le village aux six veuves ! C’est bien le nôtre.
— Regarde cet article. Je vais te le lire à haute voix pour t’éviter de le faire.
Depuis des lustres, de mère en fille, se transmet l’explication de la malédiction qui frappe notre village. Celle-ci devait rester inconnue des hommes.
Pour la raison que je vous donnerai à la fin de ce texte, je vous dévoile ce secret, même si je dois en être la victime.
En juillet 1870, Napoléon III avait déclaré la guerre à la Prusse. Dans ce village, tous les hommes valides étaient partis dans les rangs de l’armée. Il ne restait que les femmes et les trop âgés pour combattre.
Une veuve dénommée Antoinette Bienfait se mit à organiser des séances de spiritisme, avec table tournante et technique du verre, afin de permettre aux conjointes de prendre contact avec leurs maris.
Seules cinq lui firent confiance. Elles se prénommaient : Eulalie, Astrid, Clémence, Éléonore et Pauline.
Avant de commencer, Antoinette leur imposa d’accepter deux conditions :
La première : « Aucune femme participant à ces réunions ne devra divulguer à quiconque ce qui s’y passe. Par contre, toutes les mères devront transmettre ce secret à leurs filles âgées de plus de dix-huit ans, pour toutes les générations à venir. Celles qui ne respecteraient pas ces clauses verraient un grand malheur s’abattre sur leur famille. »
La deuxième : « En contrepartie de ces séances gratuites, une femme qui demandera une aide à n’importe quel homme, à titre de paiement, acceptera de se laisser prendre un objet quelconque lui appartenant. Un refus de sa part entraînera la même menace. »
Les cinq femmes acceptèrent les deux conditions.
Chaque semaine, elles se réunissaient et recevaient des réponses à leurs demandes.
Au début, les cinq maris répondirent, mais les semaines suivantes, le nombre de contacts réduisit. Lors de la dixième, ce fut le silence total.
Antoinette déclara qu’elle les avait vus morts. Elle leur annonça que ces réunions se poursuivraient avec d’autres objectifs, mais qu’il était inutile d’attendre le retour des hommes. Elle leur suggéra de se consoler avec les veufs du village.
Le conseil fut suivi par les cinq. Elles ne trouvèrent que des vieux, mais s’en contentèrent en se répartissant les plus riches.
Une semaine après s’être installée dans la propriété de son amant, Eulalie raconta à l’une de ses amies pourquoi elle ne croyait plus au retour de son mari. Cinq jours plus tard, son amant décéda.
Trois autres veuves ne purent tenir leur langue plus qu’elle. Dans le mois suivant, leurs trois amoureux furent enterrés.
Se doutant que les veuves étaient à l’origine de ces morts, le cinquième homme exigea de sa compagne qu’elle lui en explique la cause. Elle refusa. Il se fâcha et se mit à la fouetter pour lui faire dire ce qu’elle lui cachait. Elle lui divulgua la réalité. En apprenant qu’il venait de se condamner, il fit une crise cardiaque et décéda.
Les cinq veuves ne trouvèrent plus aucun mâle pour les accepter, mais elles étaient devenues riches. Elles continuèrent à se rencontrer chez Antoinette et à appliquer généreusement la deuxième condition dans le village. Le système plut. Il fut vite utilisé par tous les habitants.
Eulalie décéda la première. Seules Antoinette et ses quatre amies accompagnèrent sa dépouille.
Sept jours après, un homme trouva la mort. Sa veuve se rapprocha des cinq et fit comme elles.
Depuis ce jour, à chaque disparition d’une veuve, dans la semaine qui suit, elle est remplacée par une nouvelle et le village en compte à nouveau six. La rumeur publique attribue le décès de son mari à la première clause non respectée par sa femme.
Je fais partie des six actuelles.
Si je dévoile à tous le secret de la malédiction qui frappe ce village, c’est parce que je n’ai pas peur de subir le châtiment annoncé. Je n’ai pas d’enfant et je suis atteinte d’une grave maladie. Je dirais même que je souhaite rapidement cette sanction. Désormais, tout le monde en aura connaissance. Ce ne sera donc plus un mystère. De cette façon, je crois pouvoir mettre fin à cette malédiction et être sa dernière victime.
Nous sommes le mercredi 18 janvier. Priez pour moi. Berengère.
— C’est bien ce que ma mère m’avait expliqué. J’espère que son vœu sera exaucé et qu’elle aura réussi à mettre un terme au malheur qui frappe notre village depuis trop longtemps. Maintenant, est-ce une coïncidence ou la maladie ? Dieu seul le sait. Si dans trois ou quatre jours aucun homme ne décède, nous devrons tous la remercier. Qu’as-tu trouvé d’autre ?
— Des renseignements forts utiles sur les habitants. Toutes les pages sont intéressantes. Regarde celle-ci.
— C’est une liste des blagues effectuées dans le village. Nous sommes tous restés des enfants lorsqu’il s’agit de s’amuser.
— Celle-là, la reconnais-tu ?
— Le seau d’eau, c’est une classique. Tous y ont eu droit, un jour ou l’autre.
— Et celle-ci ?
— Oui. Gaston me l’avait faite.
— Alors, quand je suis tombé sur le tas de fumier, c’était une farce ?
— Je l’ignore. Je pensais que c’était un incident.
— Je suis pourtant persuadé que c’est toi qui avais monté ce coup avec Raymonde.
— Non. Après la couleuvre, je lui avais interdit de t’en faire une autre.
— La douche, c’était donc toi ?
— J’y ai participé, mais seulement comme spectatrice.
— Et tu m’as soigné, heureusement.
— Oui, la griffe que tu t’étais faite avec la porte, en fuyant.
— Ce n’était pas l’œuvre de la couleuvre ?
— Bien sûr que non. Ce reptile est inoffensif.
— Dans ce village, vous aimez les plaisanteries. Elle en a répertorié plus de deux cents !
— C’est un bien. C’est mieux que de se regarder en chiens de faïence et de se taper dessus. Qu’y a-t-il d’autre sur ce site ?
— Des pages sur les habitants. Voici la meilleure. C’est celle que je préfère. Je te l’ai gardée pour la fin.
— Non, ce n’est pas vrai ! Elle n’a pas osé faire ça !
— Elle n’a donné aucun nom de famille, mais c’est ton prénom et je te reconnais.
— Oui, tu n’as pas tort.
— Tu es superbe ! Elle t’a consacré trois pages. Te rends-tu compte ? Les autres n’ont eu droit qu’à une ! J’en ai appris des choses sur toi. Elle raconte tout ce qui t’est arrivé depuis ta jeunesse. Regarde ces photos ! Tu étais mignonne avec ce petit tutu, lorsque tu dansais à la fête de l’école.
— Elle est malheureusement fermée, maintenant. Bon, puisque je suppose que tu as pris le temps de tout lire en détail, je préfère ne plus voir ces pages. Je n’aime pas revenir en arrière.
— Comment a-t-elle su tout cela ?
— C’était mon institutrice et c’était madame le maire, jusqu’aux dernières élections. Elle a refusé de se représenter à cause de sa maladie. C’était une femme exceptionnelle. Elle était généreuse, serviable, calme, et belle par-dessus le marché.
— Tu as toutes ces qualités, mais en plus, tu es plus jeune qu’elle.
— Et toi tu es un charmeur.
— Sur cette photo, tu avais un micro dans la main. Est-ce que tu chantais ?
— Effectivement. Elle m’avait sélectionnée pour interpréter plusieurs chansons. Après ma prestation, j’avais été fort applaudie. J’avais même dû en rechanter deux.
— C’est que tu le faisais bien. Fais-moi écouter un petit extrait de ces chansons.
— Je ne pousse plus la chansonnette depuis que j’ai perdu ma meilleure amie.
— Ma mère ?
— Oui.
— Et tu ne veux pas recommencer, juste pour me faire plaisir ?
— C’est impossible. Je suis désolée, mais n’insiste pas.
— J’ai aussi découvert une superbe guitare, pas très chère, sur un site de vente. Accepterais-tu de m’avancer un peu d’argent pour l’acheter ?
— Pourquoi ? Sais-tu en jouer ?
— Je l’ignore, mais j’aimerais essayer. Cela me ferait passer le temps, lorsque tu m’abandonnes pour rendre service aux autres.
 
Elle le fixe, fronce les yeux puis ajoute :
 
— Petit malin ! Tu ruses pour m’obliger à rechanter.
— Non. Je voudrais simplement m’occuper.
— Alors, dans ce cas, je n’ai pas besoin de te prêter d’argent. Tu pousses la porte de ce débarras et tu y trouveras accrochée celle qui servait à Estelle, lorsqu’elle m’accompagnait.
— Maman en jouait ?
— Elle était fort douée, même si elle n’avait jamais appris. Elle exécutait de l’ancien comme du moderne. Il suffisait qu’elle entende une musique pour la reproduire aussitôt sur son instrument. L’institutrice voulait la diriger vers cet art, mais ses parents n’avaient pas accepté.  
— Merci Marie, je cours la chercher.
— Vas-y doucement ! N’oublie pas que tu es blessé. Il ne faudrait pas que tes plaies se rouvrent.
— Rassure-toi, je n’y tiens pas non plus.
 
Cinq minutes plus tard, il la rejoint avec la guitare et une petite valise en carton.
 
— En apercevant cette mallette, je constate que tu as aussi fouillé dans mes affaires. 
— Tu m’avais promis de me montrer des photos de maman. J’en ai profité pour les apporter.
— Avant de l’ouvrir, fais-moi donc entendre quelques notes.
 
Il gratte les cordes en faisant semblant d’être un guitariste émérite, puis il s’arrête :
 
— Elle sonne faux ! Je dois d’abord l’accorder.
 
Marie rit, puis répond :
 
— Tu as raison. Fais-le sans casser les cordes.
— Aucun risque, je suis un spécialiste.
— On ne le dirait pas ! Je te laisse faire, je vais préparer le repas.
 
Dix minutes plus tard, elle tend l’oreille. Intriguée par ce qu’elle entend, elle déplace légèrement la poêle vers l’arrière de la cuisinière puis se rapproche de la porte et observe Jérôme.
Une mélodie moderne, inconnue d’elle, sort de la guitare. Marie n’en revient pas. Elle est médusée. Lorsque Jérôme se rend compte qu’elle le regarde, il s’arrête et lui demande :
 
— Pourquoi as-tu des larmes ? Tu ne l’aimes pas, ou te rappelle-t-elle quelque chose ?
 
Marie s’approche, prend une chaise, s’assied à côté de lui et répond :
 
— C’était superbe ! Je ne l’ai jamais entendue, mais je l’adore. Tu sais donc en jouer ?
— Je suis le premier surpris. Je plaisantais quand je te disais que j’étais un spécialiste. Chantonne-moi quelque chose et j’essaierai d’y mettre une musique.
— En passant par la Lorraine avec mes sabots…
 
Alors que Marie poursuit la chanson, quinze secondes après, il commence à l’accompagner puis le fait jusqu’à la fin. Marie pleure et le prend dans ses bras. Dix secondes plus tard, elle le lâche, se lève rapidement et se précipite vers la cuisine. Une odeur de brûlé venait de lui arriver aux narines.
Lorsqu’elle revient, elle explique :
 
— J’ai perdu deux escalopes, mais je ne le regrette pas. C’était une des chansons que j’avais chantées à un repas de Noël, accompagnée par ta maman. C’était sa dernière prestation.
— Essaies-en une autre !
— Je retourne à la cuisine, mais tu peux la rejouer, cela me fera plaisir.
 

*

 
Après le repas et la vaisselle, ils reviennent au salon. Jérôme reprend la guitare, puis regarde Marie et attend.
 
Tu ne vas pas en prendre une habitude. Je l’ai fait exceptionnellement pour te faire plaisir, mais je ne suis pas encore prête à rechanter.
— Tu le fais merveilleusement bien, pourquoi ne veux-tu pas oublier cette peine et recommencer ?
— D’accord, mais sur d’autres chansons.
— Alors, faisons l’inverse. Je joue n’importe quel air et tu chantes en inventant des paroles.
— Si cela t’amuse, essayons.
 
Après quelques tentatives, il commence l’accompagnement de « Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine », dans une version très moderne. Marie reste muette. Elle se contente de se lever et danser autour de sa chaise. Lorsqu’il termine, elle se rassied et lui demande :
 
— Où as-tu entendu cet air ?
— Nulle part, pourquoi ? Est-il connu ?
— Oui, il est issu du folklore lorrain. C’est : « Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine », mais ta musique est bien plus agréable. Elle ressemble étrangement à une autre que j’ai appréciée dernièrement.
— As-tu un disque de ces chansons ?
— Non. On doit pouvoir les trouver sur Internet. Une chanteuse vient de les remettre en valeur. Elle a sorti récemment une compilation qui remporte un énorme succès.
— J’aimerais les écouter.
   Mettons l’ordinateur en service.
 

*

 
Deux heures plus tard, tous les airs sont joués par Jérôme et chantés par Marie.
 

*

 
Les jours passent. Marie a repris ses habitudes.
Après le petit déjeuner, elle change les pansements de Jérôme. Elle le quitte ensuite pour aller effectuer des soins dans le village.
L’après-midi, elle le consacre aux travaux. Actuellement, elle se transforme en peintre pour rénover la cuisine d’Henriette, une autre veuve.
Durant son absence, Jérôme est avide de découvrir de nouvelles musiques sur Internet. Il les écoute et s’amuse à les reproduire, dès le retour de Marie.
Après le dîner, si des variétés sont diffusées, ils passent la soirée devant l’écran de télévision. Si aucune chaîne n’en émet, ils se confrontent dans des parties de scrabble, avant de se souhaiter une bonne nuit.
 

4

 
Huit jours après l’accident, Marie décide de retirer les fils. Malgré quelques petits cris de douleur pour se faire plaindre, tout se passe très bien. Elle l’autorise aussitôt à sortir et à l’accompagner.
 
— Ce matin, je t’emmène chez Denise. C’est la sixième veuve.
— Attends que je m’y retrouve. La première est Brigitte. Elle s’est moquée de moi avec sa douche. La deuxième est Josette. C’est sur son toit que j’ai voulu faire le malin. La troisième est Colette. C’est chez elle que tu fais la pédicure. La quatrième est Bérengère. C’est elle qui a dévoilé le secret et qui est décédée. La cinquième est Henriette. Chez elle, tu fais de la peinture. La sixième est Denise. Chez elle, qu’allons-nous faire ?
— Un travail qui t’intéresserait si elle était plus jeune. Je la masse régulièrement. Elle est percluse de rhumatismes et, d’après elle, mes séances lui font du bien. Je ne t’emmène pas pour m’aider, mais simplement pour que tu fasses sa connaissance. Pendant que je m’occuperai d’elle, tu feras un petit tour dans sa superbe propriété. J’irai te retrouver lorsque j’aurai terminé.
— C’est dommage ! J’aurais bien aimé voir comment tu t’y prenais.
— Je te crois mon petit, mais tu ne perdras rien. À son âge, tout est flasque et tombe. Tu serais déçu par le spectacle.
— Tu as raison, elle ne doit plus avoir un corps de rêve, comme le tien.
— Tu es toujours aussi flatteur. Ton accident ne t’a pas privé de ce défaut. Allons-y, sinon elle va s’impatienter.
 

*

 
La voiture s’immobilise devant l’escalier de l’habitation. Ils vont jusqu’à la porte, puis Marie tire sur la corde de la cloche et entre aussitôt.
 
— Tu fais comme chez toi. Tu n’attends pas qu’elle ouvre ?
— Je pourrais prendre racine. Elle a beaucoup de difficultés pour se déplacer.
 
Ils avancent jusqu’au grand salon.
 
— Marie et son fiancé ! Vous voilà enfin ! J’ai de plus en plus mal. Vous avez bien fait de venir tous les deux. J’aurai droit à deux massages.
— Bonjour madame.
— Denise ! Tu me tutoies comme tout le monde ! S’il te plait Jérôme.
— Vous me connaissez ?
— Tu me connais !
— Non. Je ne vous ai jamais vue.
 
Denise et Marie rient.
 
— Il est con ou Belge, ton fiancé ?
— Denise te rappelait que tu aurais dû lui dire « tu me connais ». Elle ne te demandait pas si tu la connaissais.
— Je ne te connais pas, mais tu vas apprécier mes mains, lui répond-il en faisant un clin d’œil à Marie.
— Je l’espère bien ! Aide-moi à retirer cette robe de chambre et à me coucher. Marie, tu commenceras par me faire le dos. Jérôme fera ensuite le devant. Cela me rappellera le bon temps, quand mon mari était encore en vie.
— J’excelle dans le massage du dos, mais je ne suis pas spécialisé dans l’autre. Je préfère faire l’inverse, précise Jérôme.
— Qui commande ici ? Marie me fera le dos et toi le devant. C’est compris ? De toute façon, il faut pratiquer pour devenir un spécialiste. Marie, tu commences ! J’attends cela depuis une semaine.
 
Ils l’aident à se mettre sur le ventre. Marie s’enduit les mains d’une crème en regardant Jérôme avec un léger sourire. Il est perturbé. Il lui fait de grands gestes pour montrer son refus. Elle se pince les lèvres puis ajoute :
 
— Mon trésor, j’ai besoin de ton aide. Denise est vraiment bloquée aujourd’hui. Pendant que je m’occupe du haut, charge-toi du bas. Tiens, voilà le pot.
 
Un langage en signes continue à se faire. Jérôme ne veut pas participer, mais Marie insiste. Finalement, il plonge ses doigts dans la crème et caresse les fesses et les cuisses de Denise.
 
— C’est vrai que tu es un professionnel. Je sens tout de suite la différence. Tes mains sont sensuelles et très efficaces. Continue, je vais bientôt pouvoir galoper comme si j’avais encore vingt ans.
 
Marie se retient de rire. Elle exécute des mouvements avec sa tête pour montrer à Jérôme comment il doit diriger ses caresses. Après une dizaine de minutes, elle annonce :
 
— Deux minutes de repos pour laisser le corps réagir, puis nous échangerons nos postes. Mon trésor se chargera du haut et moi du bas. Comment te sens-tu Denise ?
— Très bien ! Dis donc Marie, quand te décideras-tu à te marier ? J’espère que tu n’as pas oublié que de coucher ensemble, sans l’être, est un péché. Je te l’ai suffisamment répété lorsque je te faisais le catéchisme.
— C’est prévu, mais nous ne pourrons pas le faire tant que l’église ne sera pas refaite, lui répond Jérôme.
— Il a réponse à tout cet homme ! C’est certain que, par tradition, une fille se marie dans son village. Malheureusement, notre pauvre église ne sera jamais remise en état. Bon, alors exceptionnellement, je pense que le Bon Dieu fermera les yeux. Les deux minutes sont passées, allez les amoureux, mes douleurs attendent vos massages !
 
Ils replongent leurs doigts dans le pot, changent d’emplacement et reprennent leur travail.
Les félicitations continuent d’être distribuées aux deux praticiens. En libérant sa main droite, pendant quelques secondes, Marie fait signe à Jérôme qu’il se débrouille très bien. Il est rassuré. Dix minutes plus tard, elle annonce :
 
— Nous avons terminé. Comment te sens-tu ?
— Comme une jeune pour le dos et une vieille pour le devant. Aidez-moi à me retourner.
— Toi qui es musclé, mon trésor, remets-la debout. Voilà, c’est parfait. Maintenant, prends-la dans tes bras et recouche-la doucement. C’est bon !
— Ça, c’est un homme ! Il a une délicatesse dans les mouvements que le mien n’avait pas. Tu dois être heureuse avec lui, dans le lit ?
— Tu commences par le bas ou par le haut ? Demande Marie feignant ne pas avoir entendu.
— Jérôme attaque le haut, toi tu fais le bas, puis vous vous inverserez !
— Bien madame ! Tu es pire que le Colonel ! Remarque Marie.
— Moi je sais ce que je veux, je ne suis pas comme lui ! Alors Jérôme ! Qu’attends-tu ? Ce n’est pas parce que je discute que tu dois te reposer !
 
Il commence par masser le cou, mais se demande quoi faire ensuite. Il ne peut obtenir d’indications par les mimiques de Marie, car Denise ne cesse de le regarder. Finalement, il décide de tout faire, ce qui ravit la patiente. Il procède de la même façon sur la partie basse du corps. Après les vingt minutes, Marie annonce :
 
— Nous avons terminé. Tu viens de profiter d’un massage exceptionnel à quatre mains.
— C’est vrai, mais en plus, Jérôme n’a pas oublié un centimètre carré de peau alors que toi tu l’as fait à certains endroits. Si ce n’est pas un spécialiste, moi je ne suis pas une femme.
— Es-tu satisfaite ?
— Vous êtes deux champions et je vous remercie. Jérôme, prends-moi dans tes bras pour me relever. Merci le trésor à Marie. Dommage que je sois aussi vieille. Aide-moi à remettre ma robe de chambre pour cacher ces horreurs. Tu dois préférer admirer ta muse ?
— Tu sais Denise, depuis le temps que je pratique, je ne fais plus attention à cela, je ne pense qu’à bien faire mon métier.
— Tu as vraiment de la chance, Marie. Il est fol amoureux de toi, je vois cela dans ses yeux.
— C’est vrai, tu ne te trompes pas, mais nous devons te laisser. Le travail nous attend. À la semaine prochaine.
— Si vous n’êtes pas trop débordés, vous pourrez revenir plus tôt. Votre massage à deux est très efficace. Je me sens en forme.
— C’est entendu, nous y penserons. Au revoir Denise.
— Au revoir les amoureux !
 
Dès que la voiture roule, Marie s’enquiert :
 
— Mon trésor est-il satisfait d’avoir caressé une jolie muse ?
— Tu m’as bien eu ! Tu l’as fait exprès !
— Qui m’a dit : « J’aurais bien aimé voir comment tu t’y prenais » ?
— Je n’avais pas exprimé mon désir d’y participer.
— C’est vrai, mais si elle avait eu mon âge, tu ne me le reprocherais pas.
— J’avoue. Maintenant que je sais comment faire, je le ferai tous les soirs sur toi, pour éviter que tu deviennes aussi atroce qu’elle en vieillissant.
— Dans tes rêves, c’est possible, mais pas sur ta mère. 
— Pourquoi a-t-elle dit que tu avais oublié certains endroits ?
— Devant, il y a certaines parties du corps qu’on n’approche pas comme tu l’as fait. Par exemple, on ne masse pas la poitrine. Mais la prochaine fois, tu devras refaire la même chose pour écarter une remarque de sa part. Sinon, tu t’es comporté comme un chef, je suis fière de toi. Je croyais que tu allais paniquer.
— C’est grâce à ta présence. Si tu n’avais pas été là, je ne serais pas resté. Pourquoi a-t-elle dit : « Moi je fais ce que je veux, je ne suis pas comme lui », en parlant du Colonel ?
— Après la mort de son mari, elle a cherché à le séduire, mais il avait encore sa mère avec lui, et les deux femmes ne pouvaient pas se voir. Finalement, il est resté célibataire. Enfin, c’est ce que j’ai appris par les ragots du village.
— C’est donc lui qui a ramassé les confettis ?
— Non, c’est son aspirateur.
— Et il ne s’est jamais remis avec une femme ?
— Non. Il a un caractère de chien incompatible pour vivre en couple. C’est ce qu’il m’avait répondu un jour, alors que je lui avais posé la même question. Il m’avait aussitôt ajouté : « J’ai devant les yeux une superbe fille qui a le même. »
— C’est faux ! Il s’est trompé. C’est parce qu’il a été déformé par des années de commandement qu’il est devenu comme cela. Tu es un amour, tu t’entendrais très bien avec un homme.  
— Merci mon trésor.


5

 
Il est 13 h 30 lorsque la sonnerie du téléphone retentit. Jérôme est juste à côté. Il décroche, met le haut-parleur, puis répond :
 
— Marie vous écoute !
— Menteur ! Ce n’est pas elle, c’est son fiancé. Alors Jérôme, comment vont tes blessures ?
— Qui est à l’appareil ?
— Tu ne me reconnais pas ? C’est Josette.
— Ah ! Bonjour Josette.
— Ces blessures ? Tu ne m’as pas donné de réponse.
— C’est terminé, Marie a fait le nécessaire. Ce n’est plus qu’un mauvais souvenir.
— Aux bras et aux genoux, mais aux bijoux de famille ?
— Aux bijoux de famille ?
— Ne t’en fais pas, je suis au courant. Je sais que tu avais la gangrène. J’avais l’oreille collée derrière la porte. J’ai entendu Marie supplier le Colonel de ne pas couper. Mais le militaire n’a pas voulu l’écouter. Ne t’en fais pas, je suis la seule à connaître la vérité, avec Marie, bien sûr ! Je t’assure que je ne le répèterai à personne.
 
En entendant « Aux bijoux de famille », Marie se précipite sur le combiné et après avoir laissé Josette terminer sa phrase, elle lance :
 
— Bonjour Josette ! Alors, tu écoutes aux portes !
— Ah ! Tu étais là ?
— Oui ! Tu voulais savoir si les bijoux de famille de Jérôme étaient encore bien à leur place ou si le Colonel les lui avait enlevés. Est-ce bien cela ?
— Je suis un peu curieuse de nature.
— Tu as bien fait de le demander. Chaque fois qu’il a besoin de s’en servir, il les trouve. Et puisque tu adores la précision, il n’a jamais été obligé de les chercher, contrairement à toi, avec certains de tes amants, lorsque tu trompais ton mari dans la grange.
— Ce problème-là n’est arrivé qu’une fois.
— Ça te va, tu es satisfaite de ma réponse ?
— Je me doutais bien qu’il ne l’avait pas châtré, mais je voulais en être sûre.
— Tu prêchais le faux pour connaître le vrai. Maintenant te voilà rassurée. Désires-tu savoir autre chose ?
— Non. Si ! Combien te dois-je pour les travaux ? Je te demande ça parce que j’ai une rentrée d’argent.
— C’est une bonne nouvelle ! Je passerai cet après-midi pour faire une petite ponction dessus. Tu seras là, j’espère ?

Fin de l'extrait. Si ce roman vous plait, vous pouvez le commander  ICI


***

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***

 

La grotte des amoureux

 
 
 
 
Patrick avait vécu avec Marie dans un petit village de  la  fot  vosgienne.  Il  l’avait  abandonnée  pour suivre Maëlle Bichon, une chanteuse renommée sous le pseudonyme de Mirabelle Lorrain.
Vingt-deux  mois  plus  tard,  ne  pouvant  plus  la supporter, il ptexte d’être obligé délever sa nièce Léa, âgée de cinq ans, pour la quitter et revenir chez Marie.
En arrivant, il est surpris de constater que tout est fermé.
Éric, le voisin, ne sait pas elle est, mais il lui confie la clé de son chalet.

Le maire du village, le Colonel Grandpierre, refuse de lui en dire plus.
Patrick  décide  de  s’installer  ave Léa  et   de reprendre ses anciennes activités, en espérant le retour de Marie.
En contact secret avec elle, deux mois plus tard, le Colonel invite Patrick à le conduire dans une clinique, en lui cachant le motif réel de cette visite.
Marie, qui vient de terminer le dernier jour de son contrat de travail, apparaît soudain. Patrick court vers elle et l’embrasse.


Sur le chemin du retour, il immobilise le véhicule devant léglise du village et convie les passagers à le suivre. Il les  guide jusquà lautel, puis demande à Marie de le pardonner  et  d’accepter lalliance quil désire lui passer au doigt.
Elle acquiesce aussitôt et lui donne un baiser.
 
Léa et le Colonel les regardent faire. Ils sont très heureux.

Léa se tourne vers lui pour lui annoncer :

Papy, ce soir je viendrai dormir dans ton chalet !
C’est possible, mais pourquoi ne le ferais-tu pas dans celui de tes parents ?
Je veux une petite sœur, et l’autre jour tu m’as dit que pour que ça réussisse, il ne faut pas déranger le papa quand il plante la graine dans le jardin de la maman !
 
Ila prend  dans  ses  bras,  la serre  contre lui  et ajoute :
Tu as raison, mon poussin. Tu as bien retenu ma leçon. Cette nuit, tu resteras avec moi.  

*

 
Pour fêter cet événement, il les invite à dîner dans une auberge renommée.
Aps le repas, afin de ne pas contrarier Léa, les parents dent à sa demande de passer la nuit chez le Colonel.
La voiture s’immobilise devant son habitation et tous descendent du véhicule.


Es-tu  certaine  de  vouloir  dormir  chez  papy ? Demande Marie.
Je reste avec lui. Papa, noublie pas que si je vous laisse tous les deux, c’est pour que tu plantes la graine qui fera venir au monde ma petite sœur.
 
Marie l’embrasse en répondant :
Il  y penseraSois  gentille avec papy et  ne  le réveille pas pendant la nuit.
 
Patrick lui donne deux bisous, en ajoutant :
Nous ferons tout notre possible pour te satisfaire. À demain, ma chérie.
 
Le Colonel prend la main de Léa et l’entraîne. Ils rentrent   dans  le  chalet,  puis  la  porte  se  referme derrre  eux Marie   et  Patrick  remontent  dans  la voiture et regagnent leur habitation.
 
 

*

*       *

 
Le  lendemain  matin,  devant  son  petit  déjeuner, Patrick annonce à Marie :
Puisque nous sommes unis par la tradition de la clairière des amoureux et par l’alliance dAntoinette1, je te propose de le faire officiellement devant le maire et le cu.
 
Marie se précipite à son cou el’embrasse longuement.
 
 

1  Dans « La clairière des amoureux ».


Merci,  mon  trésor. Nous  nous  occuperons des formalités cet       après-midi.      Nous   devons                    aller rechercher notre fille. Elle doit s’impatienter.

Elle doit surtout se demander si nous lui avons commandé   une  petite  sœur.  Que  lui  répondrons- nous ?
Tu lui confirmeras que tu as fait le nécessaire, mais          quil     faudra attendre          plusieurs           mois   pour connaître lesultat. Petit à petit, elle ny pensera plus.
Pourquoi ne veux-tu pas avoir d’enfant ?
Maman avait de nombreux dons. Juste avant de mourir,  elle avait pris ma main et m’avait conf :
« Ma fille, je t’aime et je vais te dévoiler une partie de ce qui  t’attend dans la vie. Tu te marieras tard. Tu n’auras pas  d’enfant, mais tu en élèveras deux. Tu feras tout pour les  rendre heureux, mais un jour, tu dépasseras  la  ligne,  et  cet  acte  te  sera  fatal.  Tu décèderas  sans  souffrir,  quelques  années  plus  tard, mais tes enfants ne toublieront pas. Adieu, ma fille ». Elle na pas pu men dire plus.
Je te comprends. Elle était malade, elle aurait pu se tromper.
Un jour, j’en ai parlé au Colonel. Il ma répondu que  maman avait accepté de lui pdire son avenir, mais il a refusé catégoriquement de me le divulguer, en  me précisant  simplement  que jusque-là, tout  ce qu’elle lui avait annoncé était arrivé.
Je pfère ne pas connaître le mien. Sais-tu ce qu’elle a voulu dire avec : « Un jour, tu dépasseras la ligne et cet acte te sera fatal » ?
Sans doute que je ferai quelque chose dinterdit par la morale et que je le paierai.
Quoi, par exemple ?

Je  lignore.  Peuttre  que  je  t’étranglerai  en apprenant que tu me trompes, et je me retrouverai en prison.
En serais-tu capable ?
Je ne te conseille pas de tenter lexpérience.
Tu l’as crue, lorsqu’elle ta confié ça !
Oui. Je suis certaine que cela m’arrivera un jour. Regarde,  j’ai élevé Jérôme et maintenant voici Léa. C’est ce quelle m’avait annon.
C’est sans doute une coïncidence. Pourquoi a-t- elle précisé « sans souffrir » ?
J’e a déduit   que   ma   faute   pourrait   être involontaire  ou  faite  pour  le  bien  de  mes  enfants. Lavenir nous le dira. De toute façon, nous avons Léa, c’est suffisant. Et puis, tu oublies mon âge !
À  quarante-quatre  ans,  c’est  encore  possible. Enfin, cest ton choix, je le respecte. Ce matin, je dois faire le pédicure chez Colette. M’accompagneras-tu ?
Bien    sûr !    Nous    reprendrons    nos    bonnes habitudes.  Le  début  sera  difficile.  Je  vais  devoir chaque fois raconter ce que j’ai fait pendant ces deux années.
C’est vrai, cest ce que j’ai aussi expliquer lors de mon retour.
 
 

*

*       *

 
Laps-midi, dès la fin du repas, Marie se met devant  l’ordinateur. Elle commence une lettre pour demander lextrait de naissance de Patrick.
 
es-tu né ? S’enquiert-elle.

D’après ma carte didentité, à Épinal.

J’adresse donc ce courrier à la mairie de cette ville, puis nous irons le poster.
Maman, dépêche-toi de la faire, j’ai un rendez- vous, précise Léa.

Avec qui ?

Papy, bien sûr ! Tu ne crois pas quà mon âge je sors avec un amoureux !

Pourquoi  dis-tu  avoir  un  rendez-vous,  puisque papa te  conduit gulièrement chez lui un jour sur deux ?

Nous avons un rendez-vous tous les deux, cest tout !  Tu  es  trop  curieuse.  Moi  aussi  j’ai  le  droit d’avoir des secrets, comme vous !

Nous ne te cachons rien.

Vous  ne  m’avez  pas  donné  le  résultat  de  la plantation de cette nuit, pour avoir un bébé.

Ma chérie, papa a fait le nécessaire. Il faut laisser à la graine le temps de se développer avant de savoir si nous en aurons un.

Je ne veux quune sœur !

C’est plus difficile. On ne peut pas choisir.

Si ! Tu dois manger beaucoup de yaourts et pas ce qui est salé. Je dois tout t’apprendre !

C’est vrai que papy tenseigne la médecine.

Il  ma  aussi  dit  quil  t’avait  fait  les  mêmes cours ! Ta mémoire doit être comme une passoire !

Ma chérie, maman a simplement oublié ce détail.

Un détail qui a de limportance !

Tu as raison. Désormais, elle mangera plus de yaourts et mettra moins de sel dans les pparations. Pourquoi as-tu rendez-vous avec papy ?

Il  ma  promis  de  me  montrer  un  livre  qui explique  comment  la  petite  graine  grandit  dans  le ventre de la maman.
En effet, cest un cours très intéressant à ne pas rater.
Ma chérieceaps-midi,  je vais  à Saint-Dié pour faire quelques achats et j’aimerais avoir ton avis. Acceptes-tu de venir avec moi pour me conseiller ?
Papa est mieux placé que moi pour le faire. De toute  façon, jai un rendez-vous que je ne peux pas reporter. Papy ne serait pas content de ne pas me voir. pêche-toi, lheure passe et je suis presque en retard !
Bon,   je    continue   ce    courrier.   Mon   trésor, comment s’appelaient ton père et ta mère ?
Je lignore.
Tu ne les connais pas !
Non. Notre charmante maman nous a abandonnés à la D.A.S.S., un mois aps nous avoir mis au monde. Nous  avon ensuite  é élevés  dans  des  familles daccueil de la région  parisienne. Je sais simplement qu’Alexandre  et  moi  étion jumeaux  et  nés  à  la maternité d’Épinal. Tiens, voici ma carte didentité.
Alexandre, cétait mon premier papa.
Oui ma chérie, cétait aussi mon fre.
Si je compte bien, tu as vingt-six ans. Cela fait presque  deux  ans  de  moins  que  Jérôme  remarque Marie.
C’est qui ce Jérôme ? S’enquiert Léa.
C’est un garçon que jai élevé et qui ma quittée un peu aps ses dix-huit ans.
Si ce n’est pas une fille, cela ne minresse pas.

Je  vais  en  profiter  pour  demander  en  me temps une fiche familiale d’état civil. Avec elle, nous connaîtrons le nom de tes parents, si vous nêtes pas nés  de  père  inconnu ;  nous  saurons  aussi  si  tu  as d’autres frères ou sœurs.
C’est quoi « De père inconnu » ?
Que  le  monsieur  qui  a  mis  la  petite  graine  a abandonné la maman avec son bébé.
Il  faut lenvoyer en prison ! Je vais avoir des ennuis ! Tu feras ce papier plus tard. Je veux que tu m’emmènes chez papy, tout de suite !
Mademoiselle « Je veux », ce n’est pas de cette façon  que  tu  obtiendras  satisfaction  avec  moi,  lui précise Marie.
 
Léa se précipite sur elle, l’embrasse en ajoutant :
 
Maman chérie, sil te plait, je suis attendue. Dis à papa quil me conduise pendant que tu feras la lettre.

 
Marie et Patrick se regardent en souriant, puis il annonce :
 
Viens, allons chez ton papy, petite maligne.

 
 

*

*       *

 
Une semaine passe. Le vendredi matin, vers onze heures, on frappe à la porte. Marie va ouvrir.
Bonjour Francis2, entre !
Alors tu es revenue.
Tu vois, je suis rentrée.
 
 
2  Le facteur.


Quand j’ai appris cela de la Brigitte, je croyais qu’elle me faisait marcher.
Pour une fois, elle ne s’est pas moquée de toi.
étais-tu partie ?
Dis donc le curieux ! Est-ce pour me questionner que tu es venu frapper à ma porte ?
J’ai  un  courrier  de  la  pfecture  à  remettre  à monsieur  Patrick Toussaint. Est-ce quil habite chez toi ?
Comme si tu ne le savais pas. C’est bon, j’ai compris, tu n’as pas changé depuis deux ans. Prends un verre et assieds-toi, je vais chercher la mirabelle.

Lorsque Marie revient, deux verres sont sur la table.

   Ne me dis pas que tu en veux deux !
 – Un pour toi et un pour moi, pourter ton retour.
 – Je ne bois plus d’alcool. Tu ferais bien d’en faire autant !
 – Même pas un petit ?
 – Non ! J’en ai fait la promesse à mon amoureux, et je la respecte. Au fait, en parlant de lui, qu’attends- tu pour me confier sa lettre ?
 – Êtes-vous mariés ?
 – Non !
 – As-tu un pouvoir ?
 – J’en ai quelques-uns. Pourquoi ?
 – En as-tu un pour prendre le courrier à sa place ?
 – Est-il recommandé ?
 – Non !
 – Alors, tu peux me le donner !
 – Je ne tiens pas à avoir d’ennuis. C’est peuttre une de ses maîtresses qui lui a écrit.

  Aps tout, tu as raison. Attends-le. Il est parti en fot et je pense quil reviendra vers midi et demi.

À cette heure-là, je serai à table avec bobonne.
Sauf si tu ne me donnes pas son courrier.
D’accord,  mais  en  échange  dune  deuxième mirabelle.
Tu es un alcoolique ! Ta femme accepte ça ?
Elle le. Ça rentre dun côté et ça sort de l’autre.
Tu n’auras quun demi-verre.
C’est mieux que rien. Tiens ! Voilà cette lettre que tu attends avec impatience pour louvrir.
Elle ne m’est pas destinée. Je la laisserai intacte.
Dhabitude, les femmes s’empressent de faire le contraire.
C’est que je ne suis pas comme elles.
Tu es l’exception. Au revoir Marie. Merci pour la mirabelle. Donne le bonjour à ton amoureux.
Et toi fais bien attention en conduisant !
 
Dès que la voiture jaune s’éloigne, Marie coupe le haut de l’enveloppe, puis sort les deux feuilles qu’elle renferme.
Elle déplie la première. C’est une fiche familiale d’état civil. Elle commence à la lire, se frotte les yeux et  s’assied.   Elle   est  très  surprise.  Elle  ouvre  la deuxième. C’est l’extrait de naissance. Après lavoir regardé, elle se ve et se dirige vers son bureau. Elle tire   la   porte   du   placard,   sort   un   peti coffret métallique,   soulève   le   couvercle,   cherche   parmi plusieurs documents, en extrait une feuille et revient la  comparer avec celles  reçues.  Elle  les  replie,  les glisse dans sa poche puis quitte le chalet en courant.

Elle s’arte en sueur devant celui du Colonel, puis elle sonne. Lorsque la porte souvre, surpris de la voir dans cet état, il lui demande :


  Pourquoi es-tu essoufflée ? Entre !
Regardez ce que le facteur vient d’amener. Il examine les trois papiers et lui dit :
Aucun doute n’est possible. Je comprends mieux pourquoi tu t’étais trompée, lorsque Patrick est arrivé, aps son accident de voiture.
Estelle ne ma jamais avoué quelle avait eu des jumeaux, aps Jérôme.
Eux aussi sont de père inconnu. Patrick est donc le frère cadet de Jérôme.
Il mavait dit quil avait appris que sa re les avait mis à la D.A.S.S., lui et Alexandre, un peu aps leur naissance, mais il n’en savait pas plus.
Tu ne pourras pas cacher la vérité. Si tu veux éviter les  ennuis, avant, tu dois annoncer à Patrick que  tu  as  dé eu  un  contact  téléphonique  et  un rendez-vous avec Jérôme.
Je vais lui expliquer son appel depuis l’Amérique et notre rencontre à Strasbourg, en lui rapportant que cela sest pas lorsquil m’avait quittée.
Ton engagement de ne plus lui mentir sera aussi oublié, si je te comprends bien.
Il     n’est     plus     valable     puisquil     m’avait abandonnée !
Marie lespgle est de retour. Pour le cadeau, soi- disant donné par une patiente, que penses-tu faire ?
Je n’ai aucune idée pour cela.
Tu vois où mène le mensonge !
C’est  certain  que Jérôme  ne manquera pade remarquer, devant Patrick, que je porte la chaîne et le pendentif qu’il ma offerts.4
Et si tu ne les mets pas, il te demandera ce que tu en as fait.
Je suis dans une impasse. Avez-vous une petite idée pour me tirer daffaire ?

Tu   dois   explique à   Jérôme   tes   difrents mensonges et lui dire de ne pas parler de ce superbe cadeau en la présence de Patrick.
C’est impossible ! Lorsque je l’ai élevé, je lui ai toujours interdit de mentir. Je ne peux pas maintenant lui demander de faire le contraire.
Alors, il ne te reste plus quà avouer la vérité à ton  amoureux. À mon avis, cela devrait facilement passer si tu lui annonces cela en rentrant dans le lit. Mais  je  te  pviens,  je  n’accepte  pas  de  porter  le chapeau pour lhistoire du collier. Tu devras lui dire que c’était ton idée.
Ce n’est pas vrai ! C’était la vôtre.
Pour te rendre service.
Vous mimposez donc de lui mentir ?
Je te vois venir, petite maligne. Ta promesse qui n’était plus valable il y a deux minutes se réactive. Tu te débrouilles comme tu veux, mais pour moi, tu es et resteras à lorigine de ce mensonge.
Aps tout, vous avez raison. Je n’aurai pas de mal à le  lui faire avaler, lorsqu’il aura son attention mobilisée par autre chose de plus intéressant pour lui.
Je ne me fais aucun souci pour ça, je t’en sais capable.

Je vous remercie, Colonel. Je vous laisse. Je dois aller chercher Léa chez Gisèle.
Embrasse mon poussin pour moi.
Je ny manquerai pas.

 
 

*

*       *

 
Aps être restée plusieurs minutes à discuter avec Gisèle  et  son  mari  Éric,  Marie  revient  avec  Léa. Patrick est déjà rentré.


Papa, tu vas bientôt pouvoir te marier, le facteur a  amené  deux  papiers  pour  toi,  lance  aussitôt  la fillette, en courant vers lui.
 
Il l’embrasse et en fait autant à Marie. Elle sort les imprimés de sa poche en lui disant :
 
Assieds-toi avant, cest plus prudent.
Tu minquiètes, ma biche.
 
Aps les avoir lus et relus, il constate :
 
C’est vraiment une drôle de coïncidence. Sans le savoir, je  suis tombé amoureux de la femme qui a sacrif sa  jeunesse   pour  élever  mon  frère  dont jignorais l’existence. J’ai hâte  de le retrouver pour faire sa connaissance. Depuis quil est  parti, t’a-t-il donné de ses nouvelles ?
Je lai revu une fois. Je t’expliquerai cela plus tard. Pour linstant, je dois pparer le repas, car Léa doit être ramenée chez Gisèle avant quatorze heures.
Tu as encore un autre rendez-vous, ma chérie ?
Papy Éric emmène mamie faire des courses en ville. Elle veut s’acheter une robe pour votre mariage. Comme les hommes ny connaissent rien en mode, je vais avec eux pour la conseiller.

Tu sauras le faire !
Naturellement, je suis une femme, moi !
Donneras-tu ton avis à papy Éric pour le choix de son costume ?
C’est toi qui te maries, c’est pas lui ! Il na pas besoin d’être aussi beau quune femme.
Tiens donc ! En attendant que maman amène le repas, viens avec moi préparer la table. Cela nous fera gagner un peu de temps.
Avant,  nous  devons  nous  laver  les  mains.  Tu devrais savoir que la gastro est transmise par elles.
Bien docteur. Allons-y vite !
 
 

*

*       *

 
Dès que Marie revient, aps avoir emme Léa chez  Gisèle, Patrick sollicite des explications sur sa rencontre avec son frère Jérôme.
 
Environ dix jours aps ton départ, j’étais assise là,  complètement  déprie,  lorsque  le  téléphone  a sonné. C’était un appel dAmérique. Au début, javais cru  à  une  farce  de  Pierre3, mais  non,  c’était  bien Jérôme  qui  me  demandait   d’aller  le  retrouver  à
Strasbourg.
Pourquoi nest-il pas venu ici ?
Il navait que deux heures libres.
Que fait-il comme métier ?
 
 
3  Gendarme et ami de Marie.


Marie lui rapporte en détail ce que Jérôme lui a raconté dans le bar de laérogare. Elle termine par :
 
Avant de me quitter pour monter dans l’avion, il a  saisi   mon   pendentif,   la  admiré  et   m’ dit :
« Lorsque  tu  verras  le  Colonel,  remercie-le  de  ma part. Il  saura pourquoi ». Il ma ensuite donné une bise et s’est éloigné.
Le  Colonel !  Ce  nest  pas  possible !  Il  sest moqué  de  nous en nous annonçant que cétait une patiente qui lui avait fait ce cadeau. En réalité, cétait Jérôme qui le lui avait expédié.
Il avait peuttre eu peur que je le refuse.
Quand je pense à ce que tu faisais avec largent que je t’envoyais tous les mois, aps t’avoir quite, il na pas eu tort.
Tout  ce  que  tu  m’as  fait  parvenir  a  été  bien employé.  Cela ta permis de m’emmener dans cette église réparée grâce à ta générosité.
Tu as raison, mais je ne me serais jamais douté que le Colonel aurait accepté de faire cela.
Il  est  plus  coquin  quon  ne  le  suppose.  Il  ne faudra pas lui dire que nous sommes au courant, cela le vexerait.
Ni  en  parler  à  Jérôme  si  généreux  avec  toi. Crois-tu quil pourra être présent à notre mariage ?
Je lespère bien ! Il fera un effort pour revenir me voir,  mais aussi pour faire la connaissance dun fre dont il ignore encore l’existence.
Que faisons-nous cet aps-midi ?
Nous allons rendre visite au curé de la paroisse pour lui demander de venir lébrer notre union.
Une messe ou une bénédiction ?

Une grand-messe pendant laquelle je serai vêtue dune superbe robe de mariée.

Je croyais que tu n’aimais pas jeter l’argent par la  fenêtre.  Elle  coûte  cher  et  ne  sert  quune  fois. Penses-tu qu’elle soit indispensable ?
 
Marie ne répond pas, mais sourit. Jérôme poursuit :
 
Il me semblait aussi qu’elle était réservée aux jeunes filles qui avaient attendu.
C’est    tout !   As-tu    terminé   de   trouver    des ptextes pour échapper à la messe ?
Ce n’est pas ce que je cherche à faire. Je tente simplement de découvrir pourquoi tu tiens tant à cette robe.
Raymonde me confiera celle de son mariage. Elle ne nous  ctera donc rien. Je veux la mettre pour la remercier de  mavoir conseillée utilement un jour où j’étais en désarroi. Quant à ton algation d’annoncer qu’elle est servée aux vierges, même si nous navons pas attendu, je l’ai été pendant  quarante-deux ans et rien que pour cela, je crois avoir le droit de la porter.
 
Il lembrasse, puis ajoute :
 
Tu as entièrement raison, ma biche. Nous nous marierons   donc  avec  une  messe.  Tu  la  mérites amplement.     Quel     jour     pfères-tu    pour     cette rémonie ?
Cela ne dépend pas de nous.
Comment ça ?
C’est  le  cu qui  nous  dira  quel  jour  il  est disponible pour officier.
C’est lui qui décide ?

Il est le seul pour toute la gion et il ne peut pas se couper en quatre. C’est comme cela maintenant. Tu ne t’étonneras pas  non plus sil te pose des tas de questions.
Sur quoi ?
Ton baptême, tes communions, etc.
Je ne me souviens de rien.
Tu dois bien avoir un livret catholique ?
Je n’ai rien d’autre que ma carte didentité.
Lancien curé s’en serait passé, mais il paraît que le  nouveaapplique les gles  à la lettre. J’espère quil ne va pas nous ennuyer.
Tu lui feras les yeux doux, comme tu sais le faire lorsque tu désires me faire changer davis.
C’est  un  prêtre.  Il  ne  peut  pas,  comme  toi, attendre autre chose en retour. Nous verrons bien. Je prends mon livret catholique, puis nous partirons.

 
 

*

*       *


Une  demi-heure    plus    tard,   leur    fourgonnette simmobilise devant le presbytère. Ils descendent et vont frapper à la porte. Elle souvre. Marie est figée.


Antoine ?
Marie ?
 
Le prêtre s’approche delle et la serre contre lui. Ts  intrigué,  Patrick les regarde faire. Marie se
dégage, puis ajoute :


Je ne savais pas que tu étais entré dans les ordres. Je  suis  très  heureuse  de  te  revoir.  Je  te  présente Patrick, mon fian.
Tu  es  toujours  aussi  jolie.  Bonjour  Patrick. Suivez-moi.
 
Il les guide jusque dans son bureau. Ils s’assoient, puis Marie explique à Patrick :
 
Antoine    est    un   ami.    Je    l’avais    également emme à « La clairière des amoureux », mais il na pas eu ta chance.
Hélas ! Soupire le cu.
Comment tes-tu décidé à devenir ptre ? Il lui sourit, puis répond :
Par désespoir. Lorsque tu m’as abandonné près de la cabane, jétais complètement perdu. J’ai tourné en rond toute  la  nuit dans la fot, sans savoir dans quelle direction aller  pour rentrer chez mes parents. Las de marcher, je me suis assis sur un tronc d’arbre et j’ai fait des prières pour demander au Bon Dieu de m’aider à retrouver mon chemin. Quelques  minutes aps, un animal est passé à une dizaine de mètres de moi. Je me suis levé et j’ai suivi le même trajet que lui. Cinq  minutes plus tard, jai aperçu au loin une lumre et je me suis dirigé vers elle. C’était celle du clocher de léglise qui était allumée. Pour moi, cela a é un déclic. Je suis allé voir notre  curé et lui ai demandé conseil. Le plus dur a é de lui cacher ton identité. Il aurait bien ai savoir qui m’avait fait ce tour. J’ai tenu bon, malg la rancœur que javais eue envers toi cette nuit-là. Dix jours plus tard, je rentrais au séminaire.
Le regrettes-tu ?

Non. Je ne t’ai jamais oubliée non plus. Et toi, qu’es-tu devenue ?
J’ai continué à élever Jérôme, la cause de tous mes   refus   avec  les  garçons,  puis  j’ai  rencontré Patrick, mon trésor.
Las-tu    aussi    conduit   à    « La   clairière   des amoureux » ?
Naturellement !  J’ai  respec la  tradition,  mais nous avons eu quelques soucis.
Explique-moi tout.
Est-ce bien utile ?
Je suppose que si vous êtes venus me voir, cest pour que je vous marie ?
C’est effectivement pour cela.
Alors, je veux tout savoir.
Je te résume le principal. Aps un accident de voiture,  Patrick est arri au chalet, sans moire. J’ai cru que cétait Jérôme. Nous nous sommes aimés jusqu’au jour où il a reconnu Mirabelle Lorrain.
La chanteuse ?
Il était son fian.
Et il ta quite.
Oui !
Je lui envoyais quand même beaucoup d’argent qu’ell donnait  au  Colonel  pour  la  réfection  de l’église.
Patrick,     avec     cette    remarque,     jai     bien limpression que tu n’as pas la conscience tranquille. Je t’écoute Marie.
J’étais dans la peine et je suis partie soigner les malades  dans une clinique, avec un contrat de deux ans.– Pourquoi deux ans ?– Parce  qu’avec  l’alliance  dAntoinette  que  je portais au cou, j’étais certaine que Patrick reviendrait vers moi.

Tu as celle d’Antoinette Bienfait, cette femme qui est à lorigine de la malédiction ?
Une  veuve  me  la  confiée  avec  son  pouvoir. Regarde, elle est superbe.
Tu   sais,   nous,   homme dÉglise nous   ny croyons  pas.  C’est  sans  doute  une  coïncidence  si Patrick est retourné vers toi.
Si mon fre et ma belle-sœur sont décédés dans le naufrage dun bateau de croisière, ce n’en est pas une. C’est la malédiction qui les a frappés parce que je  n’avais  pas  respecté   l’engagement  pris  à  « La clairière des amoureux », en abandonnant Marie.
Si tu en es persuadé. Patrick est donc revenu. Ensuite ?
Il ma conduite à léglise et m’a passé cet anneau au doigt.
Vous  n’êtes  pas  mariés.  Tu  devrais  attendre avant de porter cette alliance.
C’est impossible !
Je suppose que c’est encore une recommandation dAntoinette.
Oui. Personne ne pourra me la retirer.
Conserve-la si cela te fait plaisir. Patrick, qu’as- tu à te reprocher ?
– J’ai abandonné Marie alors que j’étais lié à elle par la promesse de « La clairière des amoureux ».
Elle n’était pas officielle, on ne peut pas t’en vouloir.

 – Un    engagement    doit    toujours    être    tenu ! Sinsurge Marie.

Passons au motif de votre visite. Quand désirez- vous vous marier ?
Le plus vite possible, répond Marie.
Tu attends déjà un héritier !
Non ! Nous avons une fille et elle sera sans doute la seule.
Tu as un enfant  et tu l’as abandonné pendant deux ans !
Léa est la nièce de Patrick. Il était son parrain et il la adoptée lorsque ses parents sont décédés. Il est revenu avec elle, il y a de cela deux mois.
C’est la preuve quil est bapti et quil honore ses engagements officiels.
Officiels ou pas, on doit les respecter tous !
Tu  es  toujours  aussi  têtue !  Voyons  les  dates disponibles. Je vous préviens, je suis débordé.
 
Il  tourne les  pages  de  son  agenda.  Apsêtre arté sur une, il annonce :
 
Je  peux  vous  marier  un  samedi,  dans  douze semaines.
Trois mois ! Pas avant ? Lâche Patrick.
Marie ta bien attendu deux ans, avant que tu ne te  décides  à  revenir  vers  elle !  Désirez-vous  une bénédiction ou une messe ?
Une  grand-messe !  Je  tiens  à  porter  la  robe blanche de Raymonde.
Toi qui respectes les traditions, noublies-tu pas quelque chose ?

Tu  ne  vas  pas  pinailler  pour  si  peu !  Je  suis restée  vierge pendant  quarante-deux  ans,  ça mérite une récompense. De toute façon, tu effaceras ce péché par la confession.

C’est un raisonnement primaire : « Je me moque de pécher puisque je serai pardone ».
Que t’arrive-t-il ? Lorsque je t’ai connu, tu étais bien plus adorable avec moi.

C’est certain, mais damoureux je suis devenu ptre. Avez-vous votre livret catholique ?
J’ai le mien. Patrick était à la D.A.S.S. et il na jamais eu le sien.
Tu supposes que je vais aussi fermer les yeux sur ça ?
Oui, bien sûr ! Par la tradition de « La clairière aux amoureux », tu es mon ami. Tu dois m’aider.
Pour un mariage, il y a des règles à respecter !
Un ami doit toujours le rester !
Tu m’énerves !
 
Patrick la prend dans ses bras et lui dit :
 
Marie, calme-toi. Antoine est un cu. Il ne peut pas faire ce quil veut. Nous attendrons trois mois. De toute façon, notre église ne risque plus de seffondrer, car avec ta générosité, elle a é remise en état.
Ton  fiancé  est  bien  plus  sage  que  toi.  Tu  as raison,   Patrick.  Exceptionnellement,  puisque  c’est grâce à toi que  cet  édifice est rouvert, jaccepte de faire un effort. Je vous marierai dans deux semaines.
 
Marie se lève et va lui faire une bise sur la joue en ajoutant :
 
Je te remercie Antoine.


La  discussion  reprend  et  le  ptre  remplit  des documents. Une heure plus tard, il les reconduit sur le pas de la porte.

Je  serai  très  heureux  de  vous  unir  dans  votre église. Je suis aussi satisfait de vous avoir raconté des histoires pour la date. Vous serez les premiers mariés de la paroisse depuis plus dun an.
Je m’en doutais ! Tu es un chameau ! Sinsurge Marie.
Il fallait que je t’ennuie un peu, tu le ritais.

Merci Antoine. Naturellement, tu es invi au vin dhonneur et au repas.
Je    l’espère    bien !    Noubliez    pas    de   venir chercher le pardon de vos péchés la veille au soir.
Nous essaierons.
 
Marie et Patrick remontent dans leur fourgonnette et rentrent.
Quelques minutes plus tard, Patrick remarque :
 
Ton ami le curé est fort sympathique. Combien d’autres  hommes  avais-tu  abandonnés  devant  cette cabane, à part lui et les deux gendarmes ?
Un  que  javais  pris  pour  Jérôme  et  que  tu connais bien, mais celui- a é plus gâté. Il a eu ce quil  espérait.  Tu  risques  aussi  d’en  rencontrer  un cinquième. Celui-là sera le dernier.
Est-il dans la région ?

I occup une   trè haute   fonction   dans   le département.
Le préfet ?
Il est proche de la retraite.
Le secrétaire général ?

Il paraît qu’il préfère les hommes.

Le sous-préfet ?
C’est exact.
Le tre ?
Oui.
Depuis  que  tu  l’as  envoyé  promener,  l’as-tu revu ?
Non. Mais j’ai appris par Pierre et José quil était arrivé depuis peu de temps.
C’est bon à savoir. Si nous avons besoin dun service,       tu         pourras            toujours           faire                valoir             votre engagement damitié.
Je ne suis pas certaine que ce soit une excellente idée. Il métait revenu aux oreilles quil avait très mal supporté ce refus et que c’était pour cette raison quil avait quitté le village.
Tu étais vraiment un bourreau des cœurs !
Je pensais trop à Jérôme. Mais toi, as-tu repoussé beaucoup davances, ou les as-tu acceptées ?
Avant Maëlle, je suis sorti avec trop de nanas pour pouvoir t’en donner le nombre. De toute façon, nous  ne  risquons  pas  de  les  rencontrer,  car  elles étaient toutes Parisiennes. Depuis, je les ai oubliées et il ny en a plus quune que j’aime pour la vie.
Je l’espère bien ! Tu arteras chez le Colonel. Nous lui parlerons du mariage et nous lui confierons les documents de  la  pfecture pour quil publie les bans.
Il faudra penser à lui réserver la salle pour le repas.

Il  sera  heureux  de  nous  marier,  il  attend  cela avec  impatience. Il me conduira aussi à l’autel. Toi, qui vas-tu choisir pour ty mener ?   
Ma  belle-ur  avait  promis  qu’elle  le  ferait. Malheureusement, elle n’est plus là. J’aimerais que sa fille le fasse à sa place. Est-ce possible ?         

Elle ne pourra pas te prendre par le bras, mais vous vous donnerez la main et je pense que Léa sera très contente et fière de le faire.
 
Le véhicule s’arrête. Ils descendent et frappent à la porte. Le Colonel ouvre.
 
Entrez  les  amoureux.  En  voyant  votre  mine réjouie,  je  devine que vous venez m’annoncer une bonne nouvelle.
Nous nous marierons bientôt, répond Marie.
Enfin ! Depuis le temps que j’attends ces paroles. J’avais  peur de disparaître avant. Suivez-moi, nous allons fêter cela.
 
Il les guide jusque dans son bureau, leur demande de s’asseoir, part à la cuisine, revient avec trois flûtes et ordonne :
 
Patrick, descends donc à la cave me chercher la bouteille de champagne qui est couchée sur le dernier rayonnage du bas. Je l’ai réservée pour cette occasion.
Nous ne buvons plus d’alcool, Colonel, déclare Marie.
Le champagne n’est pas un alcool fort. Tu peux faire une exception.
Je suis désolée, mais  j’ai fait une promesse à Patrick et je la respecte.


Exceptionnellement aujourdhui, et uniquement pour une  coupe, je te dégage de celle-ci. C’est juste pour  faire  plaisir   a Colonel  à  qui  nous  devons beaucoup, précise Patrick, puis il s’éloigne.
Tu ne bois plus du tout d’alcool ?
Non, depuis que mon futur mari ma sorti dun coma éthylique.
Tu en as fait un !
Hélas !  Je  n’en  suis  pas  fière.  Heureusement quil était là.
 
Patrick  remonte  avec  la  bouteille  recouverte  de poussière. Il va l’essuyer à la cuisine, puis il revient, louvre délicatement et remplit les coupes. Le Colonel en tend une à Marie, puis une autre à Patrick. Il saisit la troisième, il la lève et annonce :
 
À  votre  mariage  et  à  votre  bonheur  que  je souhaite le plus long possible.
Merci, Colonel, pondent les deux.
 
Ils se délectent aussitôt du contenu avec une lente gorgée.
 
Il est excellent ! Observe Marie.
 
Elle fixe l’étiquette « Cuvée des Caudalies 2003 », puis précise :
 
C’est un champagne millésimé et pas nimporte lequel.
Je vous rassure, je n’ai pas commis la folie de l’acheter. On men a fait cadeau.
 
Marie et Patrick se regardent et se sourient.
 
Maintenant, parlons de ce mariage. Avez-vous les extraits de naissance ?

Les voici.
Merci, mon poussin.
 
Il les déplie, lit le premier, puis le deuxième et les repose.
 
C’est  incroyable !  Estelle  t’avait-elle  mise  au courant de cela ?
Non.  Je  l’ai  appris  ce  matin,  en  ouvrant  le courrier.
Et toi, Patrick, lignorais-tu aussi ?
Je    ne    pensais    pas    avoir    un    autre    frère quAlexandre, mon jumeau.
Il    serait    bon    dinformer    Jérôme    de    cette découverte, et par la même occasion de lui demander de venir à votre mariage. Sais-tu où il est ?
Non. Il ma donné le numéro de téléphone de son bureau, je vais tenter de le contacter. Sa secrétaire lui fera la commission, sil n’est pas là.
Heureusement que tu l’as rencontré lorsque je t’avais abandonnée, remarque Patrick.
 
Le Colonel sourit, puis il ajoute :
 
En  appelant,  noublie  pas  les  six  heures  de décalage horaire.
 
La  discussion  se  poursuit  sur  lorganisation  du mariage, la salle, les invités et l’entretien avec le cu. La bouteille se  vide  petit à petit. Soudain, Marie se lève et annonce :
 
Nous devons vous quitter. Il est lheure de partir chercher  notre  fille.  Elle  va  sinquiéter,  ainsi  que Gisèle. Nous vous remercions, Colonel.

Embrasse-la bien fort pour moi et ne la retarde pas trop demain aps-midi. Nous devons nous rendre dans la fot pour étudier la flore.
Je ferai tout mon possible pour vous l’amener de bonne heure. Au revoir Colonel.
Au revoir les amoureux.
 
Aps avoir confirmé la bonne nouvelle à Gisèle et Éric, ils rentrent au chalet avec leur fille.
 
 

*

*       *

 
Ils  sont  à  table  depuis  une  dizaine  de  minutes lorsque  la  sonnerie  du  téléphone  retentit.  Léa  va décrocher :
 
Allô ! C’est toi papy ?
Non, c’est Jérôme.
T’es qui toi ?
Jérôme, le fils de Marie.
Maman na pas de garçon. Elle na quune fille, et c’est moi. Tu dois te tromper de numéro. Au revoir monsieur !
 
En entendant la réponse, Marie se précipite vers elle et  réussit à saisir le combi avant quil ne soit reposé. Elle le porte à son oreille en lançant :
 
C’est toi Jérôme ?
Suis-je bien chez Marie Corporé ?
Oui, c’est moi, ta maman.
Depuis quand as-tu une fille ?
Depuis peu. Je t’expliquerai. Comment vas-tu ?
Ts bien, et toi ?

Cela   ne   peut   pa être   mieux Patrick   ma demandé en mariage.
Patrick ! Tu as changé, ce n’est plus Jérôme ?
Je te parlerai de cela aussi.
Tu sembles me cacher beaucoup de choses.
Je te détaillerai tout lorsque nous aurons la joie de te voir nous rendre visite.
Quand vous mariez-vous ?
Samedi en quinze. Jallais t’appeler pour cela et pour  une  autre  chose  aussi  importante.  Pourras-tu t’arranger avec ton  travail  pour venir,  eêtre  mon témoin ?
Bien sûr, je ne veux manquer cela sous aucun ptexte. Attends, je consulte mon agenda.
 
Aps une dizaine de secondes, il reprend :
 
Je  devrais  être  en  Chine,  mais  je  vais  me débrouiller avec monsieur Chen. C’est un Chinois dur en affaires, mais assez compréhensif.
Tu pourras donc être ?
Oui,  tu  peux  compter  sur  moi.  Quelle  est  la deuxième chose aussi importante que ton mariage ?
Cela te concerne personnellement. Es-tu assis ?
Tu minquiètes.
Pour les formalités, j’ai demandé un extrait de naissance et une fiche familiale d’état civil de Patrick. En la recevant, nous avons eu une énorme surprise.
Je m’attends au pire.
Patrick avait un fre jumeau quil connaissait. D’après ces documents officiels, il en a également un autre dont il ignorait l’existence. Tu es celui-là.
Comment est-ce possible ? Me l’avais-tu cac ?

Bien sûr que non ! Je t’ai toujours dit ce que je savais  sur  toi et ta maman. Il faut croire quEstelle n’avait  pas  jugé   utile  de  me  faire  part  de  leur naissance.
J’ai donc un fre qui s’appelle Patrick et qui se mariera  avec  toi !  C’est  formidable !  J’ai  hâte  de venir. Je suppose  que la charmante demoiselle qui allait raccrocher le combi est sa fille ?
C’est  celle  de  son  jumeau.  Ses  parents  sont décédés lors du naufrage dun bateau de croisière.
La pauvre ! Yes, answer him that I take it right away4.
C’est à ta secrétaire que tu parles ?
Oui.  Excuse-moi.  Je  suis  obligé  de  te  quitter, mais cela tombe bien, cest justement monsieur Chen qui  m’appelle.  J’arriverai  le  vendredi,  mais  je  te contacterai avant. Bisous Marie.
Merci, mon trésor. À bientôt. Elle repose le combiné.
Maman, tu as déjà un fils ? Demande Léa.
C’est un garçon que jai recueilli et élevé.
Ses parents étaient partis au Ciel ?
Oui, comme les tiens.
Alors, nous allons nous entendre, même sil n’est pas une fille. Il vient quand ?
Il  arrivera  pour  le  mariage.  Tu  sais,  c’est  un homme aussi grand que Patrick et c’est ton oncle.
C’est quoi ?
C’est le frère de ton papa.
 
 
 
4  Oui, réponds-lui que je le prends tout de suite.


Lequel ?
Ton papa Patrick, mais également de celui qui est monté au Ciel. Tu pourras l’appeler « Tonton ».
C’est compliqué tout ça ! Pour la cérémonie, il faudra macheter une superbe robe.
Je temmènerai demain en ville et tu en choisiras une.
Ah non ! Je vais dans la fot avec papy. Ensuite, j’ai quelque chose de prévu avec Gisèle, puis encore papy. Je ne suis pas disponible avant lundi.
Tu tiens un planning de tes occupations ?
Tout est dans ma tête.
Le lundi, en général, les magasins sont fermés.
Cela ne m’étonne plus sils font faillite ! Bon, je m’arrangerai pour ne rien accepter mardi. Cela te va ?
Oui,  mademoiselle.  Enregistre  bien  cette  date dans ta mémoire.
Fais-en autant sur ton agenda.
Comment a réagi mon fre ? Demande Patrick.
Il est heureux et sera présent pour la rémonie. Il a aussi hâte de te rencontrer.
J’attends sa venue avec impatience.
 
 

*

*       *

 
La veille du mariage, à dix-sept heures, un taxi simmobilise devant le chalet. Une minute plus tard, Jérôme le quitte et s’approche. Léa, qui l’observe de derrre la fenêtre, annonce :
 
Maman !  Voilà  un  bonhomme  qui  vient  chez nous.

Je suis occupée dans la cuisine, va vite lui dire d’entrer, cest sans doute ton tonton.
D’accord !
 
Elle se dirige vers la porte et louvre.
 
Tu es mon tonton ?
Je crois.
T’es pas sûr ?
Je suis Jérôme.
Alors, c’est toi ! Tu peux membrasser. Il se penche vers elle et lui fait une bise.
Ici, on en fait une sur chaque joue.
En voici une deuxième.
C’est donc toi que maman a élevé ?
Oui.
Maman  Marie  soccupe  aussi  de  moi.  Tu  es vieux,  mais  je  crois  que  nous  allons  quand  même nous entendre.
Tes parents sont-ils là ?
Papa n’est pas encore revenu. Il travaille chez le Colonel. Maman est à la cuisine. Suis-moi.
Merci mademoiselle.
Appelle-moi Léa !
Merci Léa.
 
Elle le guide jusquà Marie et confirme :

C’était bien lui. Nous avons fait connaissance. Marie,   occupée  au-dessus  de  la  cuisinière,  se
retourne, puis elle le prend dans ses bras. Après s’être donné deux bises, elle ajoute :

Je suis ravie de te revoir. Tu ne peux pas savoir à quel point je suis heureuse que tu puisses être pour notre mariage. As-tu faim et soif ?
Pas pour linstant. Merci Marie.
Pourquoi tu lui dis Marie ?
Quand  j’avais  ton  âge,  je  l’appelais  maman. Maintenant  que  je  suis  grand,  je  peux  utiliser  son pnom.
Ah bon !
As-tu fait un bon voyage ? S’enquiert Marie.
Excellent. Tout s’est très bien passé. Mon fre n’est pas là ?
Je t’ai répondu quil travaillait ! Sinsurge Léa.
Léa, Jérôme se renseigne.
Mais je lui ai dé dit ! Pourquoi il te demande la même chose ?
Excuse-moi C’est   vra que    tu   me   lavais annon. Je l’avais oublié.
Tu n’as pourtant pas lâge d’avoir la « maladie dAzamer ».
D’Alzheimer,  mademoiselle   « sait  tout »,  lui précise Marie.
Tu connais ça ?
Qu’est-ce  que  tu  crois ?  Je  sais  soigner  mes poupées et j’apprends la médecine avec le Colonel.
C’est aussi mon ami.
Lautre jour, quand tu as téléphoné, je lui ai parlé de toi. Il ma annoncé que tu étais un chenapan et que tu lui faisais souvent des farces. C’est vrai ?
J’aimais bien l’ennuyer.
J’entends le moteur de la fourgonnette de papa. Je vais lui dire que tu es arrivé.

Laisse-le  venir,  il  sera  surpris  de  le  voir,  lui conseille Marie.
 
Elle se précipite à l’exrieur, rejoint son père et lui fait deux  bises. Patrick entre en la portant, puis il la repose sur le sol.
 
Je suppose que tu es mon fre Jérôme ?
Oui. Et toi Patrick ?
 
Ils se jettent dans les bras lun de l’autre.
 
Je ne lui avais rien dit, précise Léa.
C’est bien ma chérie, lui répond Marie.
 
Une discussion  s’engage.  Léa  linterrompt  pour annoncer qu’elle part dans sa chambre pour soigner sa poupée Rosine qui  tousse un peu. Dix minutes plus tard, elle revient en expliquant :
 
Dans  ma  mémoire,  j’avais  noté  que  papa  et maman devaient raconter leurs péchés à monsieur le cu. Il me  semble que vous oubliez. Moi j’ai pas besoin de le faire, j’en