Sur cette page, vous découvrirez:

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1) L'intrigante au pseudo Petsi


2) La villa des secrets

3) La machination


4) Meurtres au manoir


5) Secrets d'outre-tombe

***
L'intrigante au pseudo Petsi


I
 
- Alors, papy ! As-tu fini de l’écrire, cette fameuse histoire promise l’an passé ?
Aujourd’hui, c’est encore mon anniversaire, j’ai quatorze ans. J’espère qu’il y aura encore autant de suspens, et surtout un peu plus de sexe…tu sais, c’est la mode maintenant, sinon ton roman ne sera pas lu, lance Léa, cette superbe jeune fille surdouée, en s’asseyant à côté de son papy.
Il la regarde, l’embrasse, puis lui dit 
Bon anniversaire, ma chérie.
Oui, je l’ai terminée, il ne me reste plus qu’à l’imprimer et à relier toutes les feuilles. Tiens, elle est sur l’écran,  je te l’offrirai en cadeau.

- C’est fort sympathique, je t’en remercie, mais j’espère que ce n’est pas le seul cadeau. D’habitude tu m’offres un présent pour ne pas me confier ton livre. Ce n’est pas parce que tu ne fais plus d’histoire pour me laisser lire tes écrits que je dois perdre les avantages acquis précédemment.
- Oh, là ! avantages acquis, dis-tu ?
- Oui, mais papy, si tu ne vis pas avec ton temps, tu ne pourras pas intéresser les jeunes de mon âge !
- Les jeunes de ton âge parlent déjà de cela ?
- Oui, mais cela est une autre histoire. Je vais commencer la lecture, et naturellement, comme l’an passé, je suppose que tu n’accepteras toujours pas de me laisser commenter ton texte.
- Ta mémoire ne te fait pas défaut, c’est exact, lis jusqu’au bout, et à la fin seulement tu seras autorisée à me confier tes appréciations.
- Et la liberté d’expression, qu’en fais-tu ?
Papy la regarde, sourit, l’embrasse, puis lui répond :
- Je deviens moderne, je vis avec votre temps et je m’assois sur certaines règles de la société


II

        Depuis quelques mois, Justin, un respectable jeune homme ….de 70 ans se rend sur un site de poésie. 
Sous le pseudo Coqui, Justin publie ses poèmes et répond aux commentaires, puis il lit ceux d’autres auteurs et les commente à son tour.
Les jours passent. Les commentaires et les messages personnels (M.P.) entre eux se suivent.
Justin apprend qu’elle et Jérôme, son mari, vivent dans une superbe villa au centre d’une grande ville au bord de la méditerranée.
Jérôme est le directeur d’une très importante société d’intérim.
Ils n’ont pas d’enfant, le sort ne l’a pas voulu.
Jérôme est trop souvent absent de la maison, d’après son épouse, mais elle comprend fort bien que le travail soit un impératif et qu’il doit passer avant le plaisir.
Pour compenser ses absences auprès d’elle, il ne cesse de la combler de cadeaux et de bijoux.
Afin qu’elle ne reste pas seule à s’ennuyer, il lui a même fait la surprise d’engager Eva, une dame de compagnie.
C’est une jeune femme qui cherchait du travail.
Il l’avait repérée à l’accueil, alors qu’elle attendait d’être reçue par le responsable des embauches, pour occuper un poste de femme de ménage.
Son choix a été vite confirmé lorsqu’il a appris qu’elle vivait seule, qu’elle n’avait plus de parents, qu’elle accepterait d’habiter chez son employeur et qu’elle possédait le permis de conduire.
Petsi  l’a tout de suite acceptée. Elle est heureuse de l’avoir auprès d’elle. Elles s’entendent à merveille, ont presque le même âge et se sont presque aussitôt tutoyées.
Eva a même été autorisée à remplacer le « Monsieur » par « Jérôme ».
Tous les travaux ménagers étant effectués par Eva, Petsi  passe une grande partie de son temps sur Internet.
Dès que cela est possible, elle initie sa compagne, qui devient de plus en plus douée pour la navigation sur la toile, mais qui, au grand désarroi de sa patronne, reste totalement nulle dans l’écriture de la poésie.
Les liaisons journalières continuent à s’afficher mais cessent brutalement, un samedi, sans qu’aucune explication n’ait été donnée à Coqui, avant cet arrêt.
Les relances, tant en M.P. que sur l’e-mail de Petsi restent vaines.


III  
 Un mois plus tard, à sa grande surprise, dans un M.P., il découvre :
             Bonjour Coqui,
Je viens m’excuser pour cette longue absence.
Un grand malheur est tombé sur moi.
Je suis malheureuse et complètement perdue.
Je n’arrive pas à remonter la pente.
Que me conseilles-tu de faire ?
Petsi 
Étonné par cette annonce, Justin lui répond aussitôt :
Je comprends maintenant pourquoi je n’ai pu te lire depuis si longtemps. Je suis fort désolé pour ce qui t’est arrivé et je suis là, naturellement, pour t’aider moralement, mais tu ne m’as pas indiqué quel était ce grand malheur.
La réponse ne tarde pas :
J’ai perdu Jérôme, mon mari, il a été assassiné dans notre villa. De plus, Eva est à l’hôpital dans un coma profond.
Voici ce qui s’est passé :
Pour la première fois depuis notre mariage, Jérôme était revenu un peu plus tôt avec l’intention de m’emmener au théâtre.
Pour lui permettre de se reposer,  je lui ai proposé d’aller chercher les billets. Il a accepté. J’ai donc pris la Mercédès et je me suis rendue au théâtre. En sortant, j’en ai profité pour faire quelques emplettes dans un supermarché voisin.
Tout cela m’a demandé environ une heure, puis, je suis revenue. J’ai stationné la voiture au même endroit qu’auparavant, et je suis rentrée à la maison.
En ouvrant la porte, dès le hall d’entrée, j’ai senti que quelque chose n’était pas normal. Je me suis précipitée vers le salon et, quel malheur, j’ai découvert mon Jérôme inerte, toujours assis sur le canapé devant la télévision, mais recouvert de sang. Je me suis précipitée vers lui, mais hélas, je n’ai rien pu faire, il était mort.
Malgré mes pleurs, mes cris et la haine contre l’auteur de cet acte ignoble, après quelques instants, toute tremblante, j’ai réussi à saisir le téléphone et j’ai appelé les pompiers.
Quelques minutes plus tard, ils sont arrivés, suivis par la police.
Le médecin n’a pu que constater le décès, suite à trois coups de couteau reçus dans la poitrine.
Un enquêteur a aussitôt commencé à m’interroger avec vigueur, comme si j’étais l’auteur de cet acte.
C’était du n’importe quoi ! Quel abruti ! Moi qui adorais mon mari, pourquoi l’aurais-je tué ?
Puis, subitement, je me suis rendu compte que je n’avais pas vu Eva. Je lui en ai fait part et je me suis précipitée vers la cuisine.
Cela en était trop, je me suis aussitôt évanouie en la voyant allongée sur le sol, inerte.
Après quelques minutes, d’après le médecin, j’ai repris mes esprits et celui-ci m’a annoncé qu’elle venait d’être emmenée à l’hôpital, vivante, mais dans le coma.
Elle avait reçu un coup sur la tête, sans doute donné par le rouleau à tarte trouvé à proximité.
Au sol, il ne restait plus que le tracé du contour de son corps.
Me voyant revenue à moi, ce connard de flic a voulu continuer à m’interroger pendant que toute une équipe tournait dans la villa en prenant des photos, et en relevant des empreintes.
Je l’ai envoyé balader en lui disant que je n’en avais rien à faire de ses questions, que cela ne me ramènerait pas mon Jérôme, puis, je me suis remise à pleurer.
Il m’a pris la main,  il est devenu plus calme, il a attendu que mes pleurs cessent, puis il m’a dit :
- Je suis le lieutenant Bruno Dupont. Je viens d’arriver dans la région et je m’excuse d’avoir été un peu brutal avec vous. Je comprends que cela ne soit pas facile, mais pour que je puisse rechercher l’auteur de ces actes horribles, j’ai absolument besoin de quelques renseignements, le plus rapidement possible.
Vous devez le comprendre.
- Oui, lieutenant, je vais essayer de faire de mon mieux.
- Très bien. Alors dites-moi ce que vous savez.
Je lui ai donc expliqué l’arrivée de mon mari, mon départ pour aller chercher les billets, mes courses, et mon retour puis, lorsque je suis arrivée à la découverte de mon mari, je me suis, de nouveau, mise à pleurer.
Il a patiemment attendu que je me calme, pour me demander :
- Cette dame, que nous venons d’emmener à l’hôpital, est-ce votre cuisinière ?
- Oui, Eva est notre cuisinière, notre dame de compagnie et, bien que salariée, c’est une véritable amie à qui je fais des confidences et qui s’occupe de tout, ici.
- Je vais avoir besoin de son identité, de celle de votre mari et de la vôtre, naturellement.
- Mon mari doit avoir ses papiers dans son portefeuille, en général dans la poche intérieure gauche de sa veste.
Ceux d’Eva doivent être dans sa chambre, je suppose, et les miens sont dans mon sac à main que j’ai posé en entrant, avec le sac de courses, sur la petite table.
- C’est parfait, commençons par vous.
Je suis allée jusqu’à la table, j’ai ouvert mon sac, sorti le portefeuille, j’ai extrait ma carte d’identité et je la lui ai confiée.
Il l’a lue et a noté les renseignements sur un petit carnet.
- Vous êtes madame Carole Bourdon épouse de la Marine, née le 8 mai 1968 à Paris 16ème.
Puis, aussitôt :
- J’ai aussi besoin du ticket de caisse de vos achats.
J’ai ouvert la fermeture éclair de la poche latérale, et j’ai extrait une carte bleue, deux billets d’entrée pour le théâtre et un ticket de caisse, puis, je lui ai dit :
- Tenez, lieutenant, voici la fiche de caisse du supermarché, les deux billets pour le théâtre et ma carte bleue.
- Merci, mais je n’ai besoin que du ticket de caisse et des deux billets, pour le dossier bien sûr, car je me doute que vous n’êtes pour rien dans ce meurtre.
- Celui ou celle qui a fait cela est un criminel ! J’espère que vous lui mettrez la main dessus.
- Nous sommes là pour cela et nous ferons le maximum, vous pouvez en être sûre. Maintenant, allons dans la chambre de votre servante.
 - Suivez-moi, je vous montre le chemin.
En arrivant à la porte, je l’ai ouverte et je lui ai annoncé:
- Je suppose qu’elle doit les ranger dans le petit tiroir de l’armoire, mais je n’en suis pas sûre. C’est la première fois que je pénètre ici, depuis qu’elle est arrivée.
- Depuis combien de temps est-elle chez vous ?
- Un peu moins de six mois.
- A-t-elle un portable ?
- Non, elle ne téléphone jamais, elle n’a plus de famille, et n’a pas de compagnon. Sa seule famille c’est nous, mon mari et moi.
Je me suis remise à pleurer. Il m’a donné une petite tape amicale sur l’épaule et m’a dit :
- Courage, madame.
J’ai essuyé mes larmes et ouvert l’armoire, puis le tiroir où j’ai trouvé la carte. 
- Vous permettez que je jette un petit coup d’œil sur le reste du contenu ?
- Oui, bien sûr, faites lieutenant.
Il a sorti le tiroir, puis l’a renversé sur la petite table voisine et en a fait l’inventaire :
- Un permis de conduire, un chéquier, le tout à son nom, c’est parfait. Je vais donc relever les renseignements.
Nom : Eva Ricatte
 Née le 3 décembre 1969 à Toulouse et domiciliée ici ?
- Oui, naturellement.
- C’est noté. Passons maintenant aux renseignements sur votre mari.
- Je peux vous les donner, je les connais par cœur.
- Merci, mais je dois voir une pièce officielle. J’ai donc besoin de son portefeuille.
Allons jusqu’à sa veste. Il me semble l’avoir vue dans un placard, près de la porte d’entrée.
-  Oui, c’est sa place. Il l’accroche là dès qu’il rentre.
Nous sommes redescendus, j’ai plongé la main dans la poche intérieure de la veste, j’en ai sorti le portefeuille et le lui ai tendu. 
- Merci, madame.
C’est donc monsieur de la Marine prénom Jérôme,
Né le 8 janvier 1965 à Paris 16ème, habitant ici.
- Oui, nous nous sommes mariés le 10 mai 1999.
- Je suppose que c’était un samedi ?
- Non, c’était un lundi. Le samedi était le 8 mai, et la secrétaire de mairie n’avait pas voulu travailler. Nous avons donc attendu le 10 pour nous marier.
Le lieutenant m’a ensuite demandé de l’attendre. Il s’est absenté quelques minutes pour aller discuter avec ses collègues, puis il est revenu pour me dire :
- Nous en avons terminé. Vous pouvez reprendre possession de vos locaux et remettre tout en ordre. Une dernière petite question avant de vous quitter :
Aviez-vous des problèmes avec vos voisins ?
- Aucun. Nous ne les connaissons pas.
- Et votre mari, dans son travail ?
- Non plus, du moins il ne m’a jamais parlé de cela, c’était le meilleur des hommes.
- Avez-vous des enfants ou des parents qui pourraient venir vous tenir compagnie ?
- Non, je n’ai plus mes parents. Mon mari avait perdu les siens lors d’un accident de voiture et le sort ne nous a pas permis d’avoir d’enfant. Ma seule amie est maintenant à l’hôpital.
- Mais vous avez bien une occupation pour vous faire passer le temps et vous changer les idées ?
- Oui, je passe une grande partie de mes journées sur la toile. J’écris des poèmes sous le pseudo Petsi.
- Excellent ! Retournez-y et parlez de votre malheur à vos amis, il ne faut surtout pas garder cela pour vous.
Je vous remercie, madame. Tenez, voici ma carte, si vous vous souvenez de quelque chose qui pourrait m’aider dans l’enquête, n’hésitez pas à m’appeler.
Il est parti et je me suis retrouvée seule.
Depuis, mon pauvre mari a été enterré. J’ai aussi effectué toutes les démarches auprès des services intéressés et j’ai rendu visite à Eva qui est plongée dans un coma profond.
Je viens de contacter le lieutenant pour obtenir des nouvelles de l’enquête. Il ne veut rien me dire. Il m’a simplement précisé qu’il ne fallait pas que je sois trop pressée, que l’enquête serait sans doute longue, et il m’a conseillée de prendre des vacances pour me remonter le moral. Je suis persuadée qu’ils n’ont rien trouvé et qu’ils vont classer l’affaire. Mon pauvre mari a été assassiné et ils ne font rien pour retrouver l’auteur de ce crime. Je n’en peux plus.
Aujourd’hui, je me rends seulement compte de ma solitude et je craque. Je ne sais plus quoi faire, je n’ose plus sortir, je reste enfermée jour et nuit. J’ai peur que l’assassin ne me surveille pour me faire subir le même sort. Je n’ai plus personne avec qui parler. Si cela continue, je sens que je ne vais pas traîner à aller retrouver mon mari.
Je t’en prie, Coqui, dis-moi ce que je dois faire.

Justin ne répond pas tout de suite. Il relit plusieurs fois le texte reçu, réfléchit, puis va retrouver son épouse dans le jardin et lui rapporte les malheurs de Petsi.
- Que ferais-tu à ma place ? Que lui répondrais-tu ?
Instantanément, elle lui dit :
      - Pourquoi ne l’invites-tu pas à venir passer un petit moment ici ?
Nous n’avons pas d’enfant et avons suffisamment de place pour l’accueillir. Cela lui changera les idées et nous profiterons de sa présence pour faire quelques petites sorties.
- Tu ne rates rien, à ce que je constate. Je traduis ta réponse par : « avec elle ici, tu ne pourras plus refuser de me sortir, chose que tu ne cesses de faire, depuis toujours »
- Quelle drôle d’idée, mon chou ! Mais enfin, en réfléchissant bien, tu n’as peut-être pas tort. Quand elle sera là, nous en profiterons pour visiter la région, les musées, les églises et prendre quelques repas dans les restaurants. Réponds-lui de venir dès qu’elle le peut.
- Es-tu bien sûre ? N’oublies-tu pas que toutes nos petites habitudes risquent d’être bouleversées avec la présence de cette jeune femme ?
- Tu n’as quand même pas l’intention de lui répondre que tu ne peux rien faire pour elle et qu’elle se débrouille ?
- Non. Bon, j’accepte ta proposition. Je vais lui dire que nous sommes d’accord pour l’accueillir, si elle le désire, bien sûr.
Justin quitte son épouse, revient devant son écran et expédie le message suivant :
Nous sommes désolés pour tout ce qui vient de t’arriver et nous t’apportons tout notre soutien.
Si cela te fait plaisir, nous te proposons de venir passer quelques jours en notre compagnie, dès que tu le pourras.
Cela te ferait changer d’air et te remonterait le moral.
Les liaisons ferroviaires ayant été supprimées entre les grandes villes et la campagne, désormais, seule la voiture permet d’accéder au moulin. Si tu acceptes de venir, j’irai te chercher en gare de Reims.
J’attends de tes nouvelles.
Coqui.
Dix minutes plus tard, la réponse arrive :
Merci à vous deux. C’est avec plaisir que j’accepte votre invitation. Je serai en gare de Reims demain à 12h57 et je vous y attendrai dans le hall, à proximité du guichet.
N’oubliez surtout pas de venir me chercher car je serais complètement perdue.
Je serai heureuse de faire votre connaissance et vous remercie de votre gentillesse.
Je vous embrasse de tout cœur. Petsi
 IV
Le lendemain, à 16 heures, le véhicule s’arrête. Une femme descend et se dirige à pas rapides vers le moulin, en tirant sa valise munie de roulettes.
Après avoir grimpé les marches de l’escalier, elle active vivement le battant d’une cloche fixée à proximité de la porte d’entrée, puis elle attend.
Quelques secondes plus tard, celle-ci s’ouvre. C’est Gabrielle, l’épouse de Justin qui apparaît.
- Bonjour madame, je suis Petsi.
- Mais, où est mon mari, il n’est pas avec vous ?
- Non madame, je ne l’ai pas vu à la gare, comme prévu. Après une heure d’attente dans le hall, je me suis décidée à faire du stop et je me suis fait conduire jusqu’ici par un fort sympathique jeune homme.
Gabrielle la regarde de haut en bas, puis lâche :
- Avec cet accoutrement, je devine que vous n’avez pas eu de mal à trouver un homme pour vous transporter. J’espère que vous avez des jupes et robes bien plus longues, ainsi que  des décolletés moins profonds pour passer vos vacances en notre compagnie.
- Oui madame, ces habits sont ceux que je porte en ville uniquement.
- Si je comprends bien, Coqui n’est pas là ? 
- Je suppose que Coqui, c’est Justin. Je tiens à vous rappeler qu’il est mon mari et qu’ici vous n’êtes plus sur Internet.
Désormais je vous demande donc de le vouvoyer et d’utiliser « Monsieur » en parlant de lui et en s’adressant à lui.
Il est parti vous chercher vers midi. Quarante-cinq  minutes pour le trajet, il aurait dû être en gare avant vous. J’espère qu’il ne lui est rien arrivé. Que fait-il donc ? Ce n’est pas dans ses habitudes, il aurait pu me prévenir, tout de même. Je vais vérifier, il a encore bien été capable d’oublier son portable.
Petsi avez-vous dit ? Je suppose que ce n’est pas votre prénom?
- Non, c’est le pseudo que j’utilise sur Internet. Mon prénom est Carole.
Suivez-moi,  je vais vous montrer votre chambre et vous passerez vos vêtements destinés à la campagne. Portez votre valise, je ne tiens pas à ce qu’elle laisse des traces sur mon parquet.
Gabrielle la guide jusqu’à la chambre d’amis puis elle revient dans le bureau.
- Naturellement, il a encore oublié le portable. Il ne peut m’appeler, et je ne peux l’appeler, à quoi cela sert-il de payer des abonnements si cela ne sert à rien !
Carole revient vers Gabrielle.
- Puis-je vous aider, madame ?
- Ah ! Avouez que vous êtes tout de même plus présentable.
Vous n’aviez pas honte de montrer votre derrière et votre devanture à tous ces hommes de la ville ?
- Mais madame, c’est la mode, ils ne demandent que cela.
- Quelle mentalité ! Et où cela va-t-il nous mener ?
Bon, j’aimerais bien que mon mari rentre ou qu’il me donne de ses nouvelles, tout cela commence à m’inquiéter.
Venez, je vais vous faire visiter le moulin. Je vais prendre le portable. J’espère que, s’il a des ennuis, il pensera quand même à me prévenir.
Les deux femmes arrivent dans la grande salle, lorsque la sonnerie du téléphone retentit.
- Bonjour ma biche, c’est moi.
- Ce n’est pas trop tôt, je commençais à être inquiète.
- Je n’ai pas eu de chance, j’ai un pneu qui a éclaté et la roue de secours était dégonflée. J’ai donc dû faire appel à un garagiste, mais comme je n’avais pas le portable, il m’a fallu assez longtemps avant d’être pris en stop. Ensuite, j’ai attendu presque une heure pour la réparation, il n’avait pas le bon pneu.
- Où es-tu, en ce moment ?
- A la gare, mais je ne vois pas Petsi. As-tu de ses nouvelles ?
- Ta Petsi est arrivée. Elle a réussi à venir en stop, elle. Bon, c’est vrai qu’elle a des arguments que tu n’as pas. Alors nous t’attendons, ne traîne pas, mais fais bien attention à toi. A bientôt, mon chou, ne roule pas trop vite.
La visite continue. Carole est enchantée d’admirer une si grande propriété. Elle ne cesse de poser des questions. Gabrielle commence à se lasser de celles-ci. Pour couper court à tout, elle finit par lui répondre :
- Je vous fais faire le tour de la propriété, mais pour les explications et les renseignements, vous demanderez cela à mon mari, c’est lui le spécialiste.


V
 La voiture de Justin s’immobilise dans le garage.
Gabrielle s’y précipite aussitôt. Carole préfère attendre sur le perron.
A peine est-il descendu du véhicule, qu’elle lui glisse à voix basse :
- C’est quoi cette Petsi que tu as invitée ? J’espère qu’elle ne va pas rester trop longtemps ici.
Surpris par cette déclaration, Justin la fixe, puis, lui répond :
- Voyons ma biche, je te l’avais expliqué, cette jeune femme vient de perdre son mari. Elle a besoin de se changer les idées, mais pourquoi dis-tu cela, de loin, elle a plutôt l’air d’une bonne campagnarde.
- Si tu avais vu son accoutrement lorsqu’elle est arrivée, tu n’aurais sans doute pas dit la même chose.
- Nous verrons bien. Elle a sans doute pensé bien faire en s’habillant à la mode, pour venir ici.
- Je te préviens, je vais la surveiller de près, elle ne me plait pas du tout. Pour commencer, je lui ai imposé le « vous ». Il n’est pas question qu’elle nous tutoie.
- La pauvre, elle a besoin d’affection et tu veux la martyriser. Si j’avais su. Je t’avais pourtant demandé ton accord avant de la faire venir.
- Alors débrouille-toi avec elle. Je lui ai fait faire le tour du moulin. Elle regardait tout et voulait des explications que je ne lui ai pas données.
- C’est bon, je verrai cela plus tard. Entrons.
Ils quittent le garage et reviennent vers la maison où Carole les attend.
Justin arrive près d’elle.
La femme se précipite vers lui et lui donne quatre bisous.
Justin répond de la même façon sous le regard réprobateur de son épouse.
- Je m’excuse, Carole, mais j’ai eu des ennuis de voiture et je n’ai pas pu te prévenir, j’avais omis de prendre mon portable. Je suis heureux de constater que tu as tout de même pu venir jusqu’ici, en stop, m’a dit mon épouse.
Tu as eu une chance terrible, rares sont les véhicules qui viennent jusqu’ici.
- Cela n’a pas d’importance, tu es, …pardon, vous êtes tout excusé. En effet, j’ai eu la chance de tomber sur un jeune homme très sympathique dans le hall de la gare. Il a vu que j’attendais et il m’a demandé s’il pouvait m’aider. Je lui ai expliqué où je désirais me rendre et, aussitôt, il a porté ma valise jusque dans son véhicule et nous sommes partis. Il connaissait le moulin et il m’a déposée en haut de la rue.
- Sans doute un jeune qui était venu faire un concours de boules, ou de belote.
- Exact, il m’a parlé de boules, il m’a expliqué toutes les règles, mais comme je n’y connais rien, je l’ai écouté d’une seule oreille et je n’ai rien retenu.
Justin se tourne vers son épouse et lui dit :
- Nous n’avons pas encore fait notre petite promenade journalière, avons-nous encore le temps de la faire avant le repas ?
- Je n’ai pas envie de la faire, j’ai trop mal aux jambes. Allez-y tous les deux, pendant que je le prépare.
- Tu as encore mal ?
- Oui, c’est la vieillesse qui me joue des tours.
- Dans ce cas, tu as raison, il est préférable de ne pas forcer. Repose-toi un peu, cela ne te fera pas de mal.
Il se tourne vers Carole et lui dit :
- Allons-y, le soleil est encore là, c’est quand même plus agréable.
Carole et Justin s’éloignent lentement. Gabrielle les observe.


VI
La promenade vient tout juste de commencer, lorsque Carole lance à Justin :
- Tu ne m’avais pas dit que ta femme allait me recevoir de cette façon. L’accueil a plutôt été glacial.
Il la regarde, lui fait un léger sourire, mais ne répond pas.
- Tu sais qu’elle m’a, dès mon arrivée, interdit de te tutoyer et d’utiliser ton prénom ?
- Oh, là ! Cela n’est pourtant pas dans ses habitudes. C’est une personne fort charmante qui accepte le tutoiement. Tu lui as sans doute dit quelque chose qui ne lui a pas plu ?
- Non, et pourtant ce n’était pas l’envie qui m’en manquait, mais je me suis retenue. C’est tout juste si elle ne m’a pas dit que j’étais une traînée parce que j’étais habillée avec une mini-jupe et un décolleté mettant en valeur ma jolie poitrine.
- A notre époque, ce n’était pas comme maintenant. Les femmes n’exposaient pas leurs charmes. Il faut la comprendre.
Une centaine de mètres plus loin, il lui dit :
- Tu vois cette église, c’est en passant devant que j’ai écrit le poème « Un village condamné », t’en souviens-tu ?
- Vaguement, je l’ai bien aimé. Tu sais j’ai lu tous les textes que tu as publiés et tous tes commentaires, bien sûr, mais il y en a tellement que je mélange un peu tout. Il faut m’en excuser.
- Ce n’est pas grave, j’en oublie aussi certains. Il m’est même arrivé de faire deux poèmes sur le même sujet, sans m’en rendre compte. Naturellement, pour ne pas avoir l’air bête, j’ai changé le titre lorsque je l’ai constaté.
Deux cent mètres plus loin :
- Ici, il y avait de superbes platanes plus que centenaires, et je ne sais quel abruti les a fait couper.  Suite à cela j’ai écrit : « Crimes en série »
- Je suis de ton avis, c’est malheureux, tout cela, uniquement pour vendre le bois et se faire de l’argent.
- Oui, hélas !
Un peu plus loin :
- Ici, Gabrielle est tombée de vélo, un jour qu’il pleuvait.
Elle a eu l’énorme chance de s’en sortir avec juste une petite égratignure. Suite à cela j’ai écrit :
« Un ange est toujours au-dessus de notre tête »
- Celui-ci, je l’ai trouvé superbe.
- Tu me sembles fatiguée. Est-ce suite au voyage ?
- Sans doute, mais aussi à causse de tous ces hommes qui n’ont cessé de me harceler dans le train, pour… tu devines quoi ?
- Tu vois que Gabrielle avait raison, tes habits hors normes les excitaient.
- Oui, mais je n’apprécie pas trop sa façon de me commander, je n’ai plus quinze ans.
La promenade continue. Ils longent un magnifique étang et Justin annonce :
- Ici, une femme a été assassinée. Elle était venue retrouver un de ses amants et son corps a été repêché dans l’eau, à cet emplacement.
- Tu en as aussi fait un poème, mais je ne me souviens plus de son titre.
- C’était « Le mensonge ne paie pas »
- Oui, c’est bien cela, et tu avais encore raison. Tu sais, dans tous tes textes, tout est vérité. Je les adore. J’ai toujours l’impression d’être sur place et de voir ce que tu décris, en les lisant.
- Tu es trop gentille, je ne suis qu’un vieil apprenti.
- Oh ! Attends-moi ici, je vois un calvaire. Je vais aller y faire une petite prière pour mon pauvre époux qui me manque tellement.
Très surpris, Justin la laisse aller, la regarde faire son signe de croix, prier, puis revenir.
- C’est quand même malheureux de perdre son mari à cet âge-là. Tu n’as pas eu de chance. J’en suis désolé pour toi.
- Merci, Justin, mais c’est surtout lui qu’il faut plaindre, moi je suis encore en vie.
- Nous voici bientôt arrivés. J’aimerais que tu sois un peu plus cool avec mon épouse. Elle n’a plus ton âge.
- Oui, cela se voit, tu n’as pas besoin de me le rappeler. Je vais faire de mon mieux, rien que pour te faire plaisir.


VII

Ils pénètrent dans le hall d’entrée. Justin retire ses chaussures et enfile des chaussons.
Carole retire également les siennes et marche pieds nus.
En la voyant arriver vers elle, Gabrielle s’exclame :
- Mais, Carole, vous allez attraper la mort ! Tenez, prenez ces chaussons. Ah ces jeunes !
Quel âge avez-vous exactement ?
- Quarante et un ans et quelques miettes, madame.
- Si c’est du thon, je les accepte, j’adore ce poisson. Lâche Justin.
Carole se met à rire, Gabrielle stoïque répond aussitôt :
- Cela tombe bien, mon chou, c’est juste ce que je viens de préparer.
Carole, à votre âge, il est encore temps de refaire sa vie. Ce n’est pas les hommes qui vont vous manquer, y-avez-vous déjà pensé ?
- Je vais vous avouer que pour la bagatelle, mon mari ne me manque pas. Nous vivions en liberté totale, chacun allait où il voulait.
- Et sans doute aussi à plusieurs, je suppose ? reprend Gabrielle.
- Vous savez, ce que vous voyez à la télé n’est rien à côté de la réalité. Si je vous racontais tout, je vous ferais rougir.
- C’est inutile, regarde, nous avons assez de tomates bien rouges pour ce soir, reprend Justin, en lui montrant un plat recouvert de tranches de ce fruit.
- Et voilà comment se propagent toutes ces maladies ! Quelle honte ! Quelle génération ! poursuit Gabrielle.
- Nous n’avons pas eu d’enfant. Nous n’avions plus nos parents. Je suis effectivement libre de refaire ma vie, mais une chose est sûre, je ne me remarierai plus.
- Et qu’allez-vous faire pour gagner un peu d’argent ? demande Gabrielle.
- Pour l’instant, je n’ai pas à m’en faire.
Mon mari avait souscrit une grosse assurance sur la vie en ma faveur et il avait effectué de nombreux placements avec des revenus importants. De plus, je n’ai aucun souci de logement puisque nous avons une superbe villa entièrement payée.
Par la suite, je verrai, mais cela ne me posera pas de problème, j’ai ma petite idée.
Un petit sourire narquois de Gabrielle, puis, elle annonce :
- Mettez-vous à table, le repas est prêt.
Il se déroule dans une ambiance plus conviviale.
Justin donne quelques renseignements sur le moulin, Gabrielle sur la composition et la préparation des plats servis et Carole revient sur le détail de son voyage.
Vient ensuite la traditionnelle émission de télévision, puis il est l’heure d’aller se coucher.
Carole regagne sa chambre, après un « Bonne nuit Monsieur et Madame »
Justin et Gabrielle font de même après avoir fermé la porte d’entrée.

*
 
A l’étage, à peine dans leur lit, une grande discussion s’engage dans la chambre des anciens.
- Je n’y comprends plus rien, lance Justin. Le décès de son mari l’a drôlement perturbée. Je ne la retrouve pas comme sur le site.
- C’est ce que je pensais aussi, lui répond son épouse.  Mais j’ai bien l’impression qu’elle te cachait la vérité.
Par exemple son visage. Ce n’est pas le même. Ses yeux sont brun, alors que sur le site ils sont d’un bleu superbe. 
Ensuite, d’après les quelques textes lus d’elle, c’était une femme douce qui écrivait avec son cœur, alors que maintenant, j’ai l’impression de découvrir une traînée. D’ailleurs, elle ne s’en cache pas.
- Oui, elle ne me disait peut-être pas toute la vérité sur le site, mais il n’y a pas de doute, c’est bien elle. J’en ai eu la confirmation, lors de notre petite balade. Je lui ai posé des colles sur mes textes, elle ne les connaît pas par cœur, mais elle m’en a suffisamment dit sur eux pour que je puisse constater qu’elle les avait lus. Mais elle a aussi bien changé depuis le décès de son mari car, en arrivant au calvaire, elle a tenu à aller faire une prière pour son défunt mari, alors que je me souviens avoir lu qu’elle n’était pas croyante.
- Cela doit faire un drôle de coup, c’est sûr, et je le comprends, mais elle t’a tout de même bien caché qu’elle et son mari étaient sexuellement libres.
- Ils faisaient ce qu’ils voulaient et cela ne nous regarde pas. Sur le site, nos commentaires et nos M.P. n’ont jamais concerné les relations sexuelles de chacun.
Petit à petit, elle va retrouver son calme et sa gentillesse lorsque les ennuis du voyage et la peine résultant de la perte de son mari se seront estompés. 
-  Je l’espère bien, et très rapidement.
- Allez, maintenant il est l’heure de dormir. Bonne nuit, ma biche.
- Bonne nuit mon chou.

VIII 
Il est 8 heures. Comme d’habitude, Gabrielle se lève, se rend à la salle de bains, fait sa toilette.
Dix minutes plus tard, elle descend à la cuisine et prépare le petit déjeuner.
A peine est-elle descendue que Justin entend la porte de la chambre s’ouvrir. Il se redresse dans le lit et constate que c’est Carole, complètement nue, qui entre et qui se dirige vers lui.
- Mais, tu te trompes, la salle de bains, c’est la porte d’à côté.
Elle ne répond pas, se glisse dans le lit, se colle contre lui et déclare:
- Je viens te remercier. Ne me fais pas croire que tu n’attendais pas cela ?
- Sors d’ici immédiatement, insolente, tu me prends pour qui ?
Elle quitte le lit, le regarde en ondulant son torse, puis lui envoie :
- Tu ne sais pas ce que tu perds. Avec ta vieille, tu ne dois pas être gâté.
Elle quitte la chambre, très lentement, avec une marche affriolante et entre dans la salle de bains.
Justin se lève aussitôt, s’habille et descend retrouver son épouse.
- Que t’arrive-t-il, tu as l’air tout bouleversé, aurais-tu vu un fantôme ?
- Presque, j’ai vu une femme complètement nue, entrer dans la chambre, se glisser dans le lit et me proposer de faire l’amour.
- Mon pauvre mari, à ton âge, tu rêves encore de ces choses-là, laisse-moi rire !
- Mais je t’assure que je ne rêvais pas.
- Et je parie que c’était ta Carole qui venait pour te remercier de l’avoir invitée.
- Oui, c’est bien cela, tu as trouvé.
- Alors, un bon conseil, si cela se reproduit, ne crie pas, ne te lève pas, prend-la dans tes bras, et profites-en, mais en attendant le retour de ce rêve, assieds-toi à cette table et déguste le petit déjeuner que je viens de te préparer.
Justin se tait, il n’insiste pas. Il s’assied et commence à manger.
Gabrielle revient près du fourneau et, en riant, lâche :
- Monsieur croit encore au Père Noël, il rêve qu’une superbe poupée vient le consoler. J’en ai déjà entendu des drôles avec lui, mais celle-là, elle bat tous les records.
Quelques minutes plus tard, elle revient vers lui et lui glisse à l’oreille:
- J’aimerais que tu trouves une solution pour vérifier l’identité de celle qui est encore dans son lit et voir si nous pouvons lui faire confiance. De nos jours, il vaut mieux être prudent.
- Si cela peut te rassurer, je vais le faire. Après le petit déjeuner, emmène-la avec toi en promenade sur le chemin de l’ancienne voie ferrée pendant une bonne heure. J’en profiterai pour chercher ses papiers, j’en ferai une copie, puis j’irai voir Arsène pour qu’il vérifie dans les fichiers nationaux.
- Oui, je préfère. Comme hier j’ai dit avoir mal aux jambes, aujourd’hui je traînerai sur le retour pour te laisser un peu plus de temps.
Une demi-heure plus tard, Carole arrive. Elle dit bonjour, fait quatre bisous à Justin, deux à Gabrielle et s’assied à la place que celle-ci lui désigne.
- Vous avez l’air d’avoir bien dormi. Avez-vous aussi fait de jolis rêves comme mon coquin de mari qui a rêvé vous voir arriver complètement nue dans son lit ?
- Vous avez rêvé cela, monsieur ? Oh ! Mince alors, je savais que les hommes se retournaient sur moi, mais pas qu’ils rêvaient de moi, dans leur lit.
Et, dans votre rêve, ai-je été une bonne amante ? Avez-vous été satisfait de mes prestations ?
- Bon, ça va, vous aurez bientôt fini vous âneries, toutes les deux ? Vous êtes bien des femmes ! Quand c’est pour critiquer un homme, vous vous donnez la main et, entre vous, vous vous mangez le nez.
Je vous laisse, je préfère aller voir Kim, un cheval, c’est affectif et ça ne fait pas de cancans.
Justin quitte l’habitation, Carole regarde Gabrielle et lui dit :
- Je suis désolée madame, je ne pensais pas le vexer en disant cela.
- Ce n’est rien, au contraire, vous avez eu raison de marcher dans l’histoire. Non mais, à son âge, il croit encore au miracle ! Vous vous voyez faire l’amour avec lui ?
- Oh, là, madame, ne m’imposez pas cela ! Il faudrait qu’il me prenne de force, ou sous la menace, pour que j’accepte de le toucher. Par contre, si vous aviez un fils, je ne dirais sans doute pas non à ses avances.
- Vous n’avez pas de chance, au moulin, il n’y a que ce vieux car nous n’avons pas eu d’enfant.
Le courant, en apparence, semble de mieux en mieux passer entre les deux femmes.
Dès que la vaisselle est terminée et rangée, elles sortent et décident d’aller se promener. Gabrielle lance de loin à son époux :
- Nous partons sur le chemin de la voie ferrée. Amuse-toi bien, mon chou.
- Oui, bonne promenade, mais ne marche pas trop vite, pense à tes jambes.


IX

Dès que les deux femmes ne sont plus visibles, Justin se précipite à l’intérieur de l’habitation, grimpe l’escalier, pénètre  dans la chambre d’amis et commence une fouille systématique du sac, puis de la valise de Carole.
N’ayant trouvé aucun papier, il s’assied sur le lit et réfléchit.
Soudain, son attention est attirée par un petit ours assis sur l’angle de l’armoire.
Il se lève, l’attrape et constate que quelque chose de dur est placé à l’intérieur.
Une fermeture éclair lui donne accès au contenu : un livret de famille, une carte d’identité et une clé de voiture de la marque Toyota.
Il passe dans le bureau, copie la carte et le livret, puis, il remet le tout à sa place et quitte la chambre.
Il dégringole l’escalier, ferme à clé la porte d’entrée, se dirige vers le garage, l’ouvre, monte dans sa voiture et s’éloigne.
Quelques minutes plus tard, le véhicule s’immobilise sur le parking de la gendarmerie.
Justin sonne au portail et attend.
« C’est pourquoi » résonne dans le haut-parleur de l’interphone.
- C’est monsieur Carré, je désire rendre visite au capitaine.
Quelques secondes d’attente, puis la porte s’ouvre, et un brigadier lui fait un geste l’invitant à entrer.
- Je vous laisse aller, vous savez où se trouve son bureau ?
- Oui, merci brigadier.
Il longe le couloir et il allait frapper à la porte, lorsqu’il entend :
- Entre l’ancien, et assieds-toi.
Après la traditionnelle poignée de mains, Justin prend place sur une chaise, face à son ami qui, apparemment, lisait le journal.
- L’as-tu lu celui de ce matin ? demande le militaire.
- Non, depuis que je ne les vends plus, je m’en passe. Sur ces feuilles, on ne découvre que des articles et photos sur des crimes, agressions et autres.
- Tu as bien raison, mais tant que je ne serai pas en grandes vacances comme tu as la chance de l’être, je suis bien obligé de me tenir au courant.
Tiens, regarde cet article, un crime commis dans une superbe villa, en plein centre de Reims. J’en connais un qui doit encore bien râler, cela va lui faire du travail.
- C’est ton fils qui est chargé de l’affaire ?
- Oui, je l’ai eu hier soir au téléphone et il commence à en avoir marre. En plus de cela, c’était son voisin.
- C’est vrai qu’en ville il n’est pas aussi peinard que toi, regarde-moi ça le bide que tu te paies.
- Dis-donc, c’est pour me rappeler cela que tu es venu, ou pour me demander un service ?
- Tu es quand même doué, comment as-tu deviné ?
- Tu passes devant la brigade tous les jeudis, et tu ne rentres que lorsque tu as besoin d’aide. Ce n’est tout de même pas trop dur.
- Mais, …si je ne rentre pas, c’est pour ne pas te réveiller.
- Arrête tes âneries, dis-moi ce que tu viens me demander.
Justin lui explique la venue de Carole, ses ennuis avec la voiture, et le retour au moulin alors que son invitée était déjà arrivée.
- Tu étais à Reims, hier, à quelle heure ?
- J’y suis resté assez longtemps. En gros une heure sur la route et une heure dans le garage.
- A quelle heure son train est-il arrivé ?
- Théoriquement à 12h57, mais pourquoi me demandes-tu cela ?
- A quelle heure est-elle arrivée au moulin ?
- 16 heures environ.
- A part l’attente sur la route et dans le garage, tu ne t’es pas baladé dans Reims ?
- Bien sûr que non, puisque je viens de te dire que, dès la réparation effectuée, je suis allé à la gare puis, je suis aussitôt revenu au moulin.
- Bon, alors tu n’es plus sur la liste des suspects dans le crime de Reims !
- D’accord, je vois, monsieur se rattrape pour le « ne pas te réveiller ». Tu deviens susceptible, mon ami !
- Je me suis amusé, après tout, les heures coïncidaient. D’après le médecin, le crime a eu lieu entre 13h et 15h. Si je compte bien 15h plus une pour rentrer cela fait 16 heures. Et tu avais quoi, comme véhicule ?
- Celui que tu connais, bien sûr, mais tu auras bientôt fini de me poser toutes ces questions, tu n’es pas chargé de l’enquête à ce que je sache, c’est ton fils qui t’a demandé un coup de main ?
- C’est bien à moi qu’il demanderait cela en dernier. Il a son petit caractère, le fils. Il a fait les écoles, lui ! Il trouve tout, lui !
- Et toi, tu es monté en grade par ancienneté. Ne t’en fais pas, c’est la jeunesse, cela lui passera.
- La jeunesse, à trente cinq ans, avec un caractère de cochon, et pas de femme pour le calmer, il ne changera plus. Enfin, c’est la vie. Allez, assez bavardé, que viens-tu faire exactement ?
- J’aimerais que tu vérifies si Carole, notre invitée, celle avec laquelle je communiquais par Internet, n’a rien à se reprocher.
Arsène se met à sourire, puis lui répond :
- Toi aussi, tu t’es fait avoir ? Ces filles là ne mettent jamais leur véritable photo, elles la trafiquent pour paraître plus jeunes, changent leur âge et attirent des gogos comme toi.
- Merci pour le gogo, mais, ce n’est pas du tout cela. J’ai fait une copie de ses papiers et j’aimerais que tu vérifies s’il n’y a rien sur elle dans les fichiers. 
- Donc, comme tous les autres, tu communiquais avec elle sur Internet, elle a disparu du site, et tu veux maintenant que je regarde s’il n’y a rien au fichier sur elle ?
- Non puisqu’elle est chez moi.
- Oh, là, là ! Quel bazar ! Je n’y comprends rien dans ton histoire.
- C’est pourtant simple. Je reprends tout de A à Z.
- Vas-y, je t’écoute.
- Depuis quelques mois, je publie mes poèmes sur un site spécialisé. Régulièrement, une dame d’une quarantaine d’année me laisse des commentaires. D’autres en font autant, mais moins régulièrement.
De son côté, elle publie aussi ses écrits et je les commente à mon tour.
- Jusque là, j’ai compris, c’est un échange de bons procédés par l’intermédiaire du site. Ensuite ?
- Il y a un mois, environ, par un message personnel, elle m’apprend que son mari et sa femme de ménage viennent d’être agressés dans leur pavillon, alors qu’ils regardaient la télévision.
- Son mari et sa femme de ménage ensemble ?
- Lui était sans doute à la télé et elle dans la cuisine, je n’en sais rien, je n’ai pas voulu lui demander plus de précisions. Tout ce que je sais, c’est que son mari est décédé et leur femme de ménage a été transportée à l’hôpital. Elle était dans un coma profond.
- Et elle, où était-elle pendant l’agression ?
- En ville, elle faisait des courses et c’est elle qui, en rentrant, a découvert les deux corps et qui a prévenu la police. Pour ton info de flic, il y a eu enquête, et sa présence  dans un supermarché a bien été confirmée par le ticket de caisse qu’elle avait rapporté avec ses courses, cela te va ?
- Une grande dame riche qui fait des courses dans un supermarché alors qu’elle a une boniche à sa disposition, cela me paraît assez suspect, mais enfin, cela peut arriver. Le supermarché, est-il loin de leur habitation ?
- Je n’en sais rien, et je m’en moque. Je ne viens pas te voir pour te demander de mener une enquête, mais juste un tout petit service, alors, par pitié, laisse ton habituelle suspicion de côté, et écoute mes explications.
- O.K., O.K. ! Ne te fâche pas. Continue, je t’écoute.
- Cette femme de ménage était à leur service depuis six  mois, et les médecins disent qu’elle peut rester dans le coma des années, et rien ne dit qu’elle en sortira vivante.
Ensuite, Carole n’a plus ses parents, son mari non plus, et la pauvre se retrouve maintenant seule, totalement perdue.
- Oui, mais riche car je suppose que son mari avait une bonne assurance vie ?
- Mais tu es ignoble ! Tu vois toujours le mal où il n’est pas. Dis-donc, je ne te connaissais pas comme cela.
- Non, pas ignoble, mais réaliste. Tu t’es laissé endormir par cette Carole et son baratin qui ne tient pas debout. Je  suis presque certain qu’elle n’a jamais été mariée ou que son mari se porte comme un charme. Enfin, c’est ton problème. J’écoute la suite, mais je pense la connaître, tu l’as prise sous ton aile et tu lui as proposé de venir chez toi passer quelques jours de vacances, le temps de se remettre les idées en place, c’est bien cela ?
- Oui, avec l’accord de Gabrielle, bien sûr.
- Tu sais qu’avoir le cœur sur la main, ce n’est pas toujours bon ? Donc tu l’as fait venir, ensuite ?
- Je suis allé la chercher à la gare, j’ai eu des problèmes avec la voiture et quand j’ai pu appeler Gabrielle, elle m’a appris que Carole était arrivée en stop.
- En stop de Reims à Marival ? Tu m’as bien dit tout à l’heure que son train arrivait à 12h57 ?
- Oui, pourquoi ?
- Elle a vraiment eu de la chance. Tu sais, le stop maintenant, surtout avec les femmes bien roulées, il vaut mieux l’éviter si tu ne veux pas avoir d’ennuis. Je suis encore bien sceptique sur cette version, mais enfin, avec une énorme chance, c’est tout de même plausible. C’était quoi comme véhicule ?
- Comment sais-tu qu’elle est bien roulée ?
- C’est aussi une spécialité de ces femmes que tu rencontres sur les sites, mais tu ne m’as pas répondu, quelle était la marque du véhicule qui l’a déposée ?
- Aucune idée, car il l’a laissée en haut de la rue.
- Et si tu prenais une superbe nana en stop de Reims à chez elle, la déposerais-tu au carrefour, ou devant son entrée ?
- Moi, devant son entrée, mais c’était peut-être une femme qui conduisait.
- Heureusement pour toi que tu as quitté le service car je crois que les voleurs et assassins pourraient dormir sur leurs deux oreilles, avec toi. Tu es devenu naïf, mon pauvre ami.
Bon, revenons à son arrivée.
- Elle arrive au moulin et, en la voyant, Gabrielle n’en croit pas ses yeux et la prend aussitôt en grippe.
- Une miss habillée comme une pute, je suppose ?
- Oui, pas du tout la tendre Carole qu’elle espérait accueillir.
- Il fallait s’en douter, mais alors que puis-je faire ? 
- Tiens, regarde, voici les copies de ses papiers.
Arsène les prend, les examine attentivement puis dit :
- Ces copies, tu les as faites d’après des originaux ou d’autres copies ?
- D’après les originaux que j’ai découverts dans sa chambre.
- Tout me semble correct, à mon avis, elle t’a simplement raconté des bobards pour se payer de bonnes vacances gratuites.
- Non, ce n’est pas possible, je ne le crois pas. Peux-tu vérifier sur les fichiers si tu trouves quelque chose sur elle ?
- Bien, chef, nous allons regarder si cette petite dame a déjà eu des ennuis avec la justice. 
La sonnerie du téléphone se met à retentir. Arsène décroche.
- J’écoute. Bon, passez-le.
Oui, comment vas-tu, as-tu bien dormi avec cette affaire ?
Attend, répète que je note. C’est bon, c’est noté, je vais faire le nécessaire.
O.K., je te tiens au courant, à plus.
Il raccroche le combiné, fixe Justin puis lui dit:
- C’était mon fils. C’est bien la première fois qu’il m’appelle pour le service.
Son enquête avance. L’homme a été frappé par un coup de talon de chaussure de femme asséné sur le crâne. Il est bien mal en point, il est dans le service de réanimation de l’hôpital.
Un témoin a vu une femme sortir de chez lui en courant, monter dans son véhicule, un 4x4 brun, et démarrer en trombe.
Il me demande d’ouvrir l’œil et d’informer les collègues car d’après un autre témoignage, ce véhicule aurait été vu sur la route des Ardennes.
- Un 4x4 de quelle marque ?
- Merde, avec tes conneries de nana, j’ai oublié de lui demander. Je vais regarder sur le fichier des immatriculations.
Il le consulte et annonce :
- C’est un 4x4 couleur brun, de la marque Toyota.
Justin reste muet et devient blême.
- Que t’arrive-t-il ? Tu te sens mal ?
- Je connais l’assassin, c’est cette Carole !
- Oui, et moi je suis le mec qui voulait m’amuser avec tout un tas d’objets érotiques, avant qu’elle ne m’enfile son talon de chaussure dans le crâne.
C’est tout ce que tu as trouvé pour mettre quelque chose sur le dos de cette fille ?
- Non, ce n’est pas une blague. Avec ses papiers, il y avait la clé d’un véhicule Toyota.
- Elle est peut-être allée jusqu’à la gare avec un véhicule de cette marque.
- Tu n’as vraiment pas d’intuition. Je suis sûr maintenant que c’est elle qui a fait le coup.
- Avant d’aller plus loin, vérifions sur les fichiers. Carole de la Marine. Bon, rien sur celui-ci. Rien non plus sur l’autre. Il n’y a rien sur ta Carole.
- D’accord, mais je suis persuadé que c’est elle qui a volé le 4x4.
- Bon, après tout rien ne m’empêche de vérifier son identité et, en la voyant, de faire croire qu’elle est recherchée. Je verrai bien comment elle va réagir et ce qu’elle va me répondre.
- Tu as raison. Comment vas-tu t’y prendre ?
- Arrange-toi pour passer devant la gendarmerie avec elle et Gabrielle, vers 14heures. Je trouverai une astuce pour vous arrêter.
- Merci, Arsène. Nous allons enfin savoir si nous pouvons lui faire confiance.
- Sauve-toi vite avant que je ne change d’avis et j’espère ne pas avoir à le regretter.
Ils se lèvent et Arsène le raccompagne jusqu’à l’entrée.


X
Justin arrive au moulin.
- La porte d’entrée est encore fermée à clé. C’est parfait.
Il va à son ordinateur et écrit quelques lignes de son nouveau roman.
A peine dix minutes plus tard, les deux femmes reviennent à leur tour.
Gabrielle se précipite dans le bureau et demande à son mari :
- As-tu fait le nécessaire ?
- C’est bon, Arsène s’en occupe, mais il faut que nous partions tous pour faire des courses à 13h55 précises.
- C’est parfait. Nous avons discuté de choses et d’autres, mais elle ne m’a rien dit de particulier. Nous n’avons parlé que de la nature. Elle détourne chaque fois la conversation, comme si elle ne voulait pas parler de son passé.
- Je vais lui faire refaire le tour du propriétaire, avec toutes les explications, cela nous occupera et la mettra en confiance, pendant que tu prépareras le repas.
Trois quarts d’heure plus tard, Carole et Justin reviennent à la salle de réception.
- Alors, Carole, avez-vous obtenu toutes les réponses aux questions que vous m’aviez posées ?
- Oui, madame, c’était fort intéressant et instructif. Je ne regrette pas d’être venue.
Puis elle se tourne vers Justin et lui dit :
- J’ai constaté qu’il n’y avait aucun magasin dans le village, mais peut-on tout de même acheter le journal quelque part ?
- Oui, cet après-midi, nous allons faire les courses dans le bourg d’à côté et tu pourras l’acheter au bureau de tabac.
- C’est parfait, j’adore lire les faits divers.
L’heure du repas arrive. Tout se passe normalement avec des discussions sur le village et ses habitants.
  
XI
    La table est desservie, la vaisselle effectuée et rangée pendant que Justin prépare le véhicule avec deux grands bacs isolants dans lequel il glisse des blocs réfrigérants.
Il est 13h55 précises, lorsque le véhicule quitte la propriété.
Cinq minutes plus tard, il arrive en vue de la gendarmerie.
Trois gendarmes, arme à la main, sont sur le bord de la route. A la vue du véhicule, l’un d’eux se place au milieu de la chaussée et fait signe de s’arrêter.
- Ils ont sorti l’artillerie, cela ne sent pas bon, il y a sans doute eu un casse dans la région, lâche Justin.
Puis, en se tournant vers Carole, assise à l’arrière, il lui demande:
- As-tu pensé à prendre tes papiers ?
- Ne vous en faites pas, monsieur, j’ai ma carte d’identité et mon livret de famille.
- Alors cela ne va être qu’une formalité.
Le véhicule s’arrête, Justin ouvre la vitre.
- Gendarmerie nationale, bonjour. Contrôle de sécurité. Voulez-vous bien descendre et ouvrir le coffre, s’il vous plaît.
Justin descend et ouvre le coffre.
Le brigadier examine les bacs, et les referme, regarde tout autour de ceux-ci, puis annonce :
- Remontez et allez stationner votre véhicule sur le parking de la gendarmerie.
- Mais, pourquoi ? Nous allons faire nos courses, et pas chercher de la drogue en Belgique.
- Inutile de discuter, allez immédiatement sur le parking !
Justin remonte dans la voiture :
- Quel con ce jeune ! Encore un qui cherche à monter en grade.
Il va se garer à l’endroit indiqué par un autre gendarme.
- Arrêtez le moteur, descendez tous avec vos papiers d’identité et suivez-moi, s’il vous plait.
Les trois occupants suivent l’homme qui les conduit jusqu’à l’intérieur.
- Vous, monsieur, entrez dans ce bureau. Vous, madame, dans celui-ci. Vous, mademoiselle, dans cet autre.
- Madame, s’il vous plaît, je suis mariée.
- Excusez-moi, vous paraissez si jeune.
Il la suit et ferme la porte derrière lui.
- Puis-je voir vos papiers, s’il vous plaît ?
Carole ouvre son sac à main duquel elle sort un petit ours.
Elle fait glisser la fermeture de celui-ci et vide le contenu sur la table.
- Voici ma carte d’identité et mon livret de famille.
- Et ça, c’est la clé de votre voiture, je suppose ?
- Tu supposes juste, cher ami.
- Je suis un brigadier de la gendarmerie nationale et, à ma connaissance, je ne suis pas votre ami.
- Pas encore, mais cela ne dépend que de toi pour le devenir, ami ou plus, si affinité, comme ils disent à la télé.
- Mais vous me faites des avances, je croyais pourtant que vous étiez mariée.
- J’étais, mais mon mari est décédé dernièrement.
- Pauvre homme, mais cela n’a pas trop l’air de vous chagriner ?
- Un de perdu, dix de retrouvés.
- Effectivement, adieu le chagrin.
- Bon, examinons tout cela. Vous vous appelez ?
- Mais, tu ne sais pas lire ? C’est écrit dessus !
- Je ne suis pas là pour obtenir des réponses de ce genre. Veuillez répondre, s’il vous plait.
- Mais vous êtes complètement débiles dans cette région ! Les flics du sud ne s’emmerdent pas avec ça. Eux au moins ils lisent ce qui est écrit sur les documents.
- Madame, je vous prie de modérer vos expressions, sinon je vais être obligé d’en référer à mon supérieur.
- S’il est aussi con que toi, ce n’est pas la peine.
- Bon, ça suffit, j’en ai assez entendu.
Il se lève, quitte le local et referme la porte derrière lui.
Il longe le couloir et arrive dans le bureau de son supérieur.
Arsène, Justin et Gabrielle, assis autour du bureau le voient entrer tous sourires.
- Vous avez entendu, chef, je l’ai un peu boostée, je vous laisse lui placer l’estocade.
- C’est bien, brigadier, elle ne résistera pas longtemps. Nous allons lui faire voir de quoi nous sommes capables. Retournez avec elle et dites-lui que je ne suis pas de bon poil aujourd’hui, que j’interroge encore les autres passagers du véhicule, et n’importe quelle autre ânerie pour lui faire peur et la mettre en condition.
Alors que le brigadier s’éloigne, Arsène dit à Justin et Gabrielle :
- Si elle nous avoue quelque chose, je la garde. Si elle n’avoue rien, je la garde tout de même pour insultes. Vous pouvez rentrer, je vous tiendrai au courant du résultat dans le courant de la soirée.
Gabrielle et Justin se lèvent, le remercient puis ils quittent la gendarmerie. 

XII
    Arsène se dirige vers la salle d’interrogatoire et entre.
- Bonjour madame.
- Bonjour.
- Le brigadier vient de me rapporter des faits extrêmement graves. Je suis dans l’obligation de vous garder dans nos locaux au minimum pour vingt-quatre heures.
J’ai quand même une bonne nouvelle à vous annoncer : je viens de relâcher monsieur et madame Carré. Je n’ai rien trouvé à leur reprocher.
Vous serez donc la seule à dormir cette nuit dans nos confortables cellules. Avez-vous déjà dormi sur un bloc de béton ?
- Si tu crois me faire peur, tu te trompes. Tu n’as rien contre moi et tu n’as pas le droit de me retenir ici. Je veux un avocat.
- Vous oubliez que nous sommes à la campagne, et pas au cinéma. De plus, je vous signale qu’ici, il n’y a pas d’avocat. Alors nous allons reprendre la discussion.
Votre nom, s’il vous plait?
- Je l’ai déjà donné à l’autre là.
- Maintenant, c’est moi qui interroge, alors vous me répondez.
- De la Marine Carole, née Bourdon le 8 mai 1968 à Paris 16ème. Cela te va, comme ça ?
- Date de votre mariage ?
- 10 mai 1999 à Paris, c’était un lundi parce que la secrétaire n’a pas voulu travailler un jour férié.
- Votre mari est décédé, à ce que je crois savoir ?
- Oui, et tes copains de là-bas sont incapables d’arrêter son meurtrier.
- Pourquoi dites-vous son meurtrier, êtes-vous sûre que ce ne peut être qu’un homme ?
- Naturellement. Pourquoi ? Ici, il n’y a que les femmes qui savent se servir d’un couteau ?
- Que venez-vous faire dans notre région ?
- Me reposer, et cela a mal démarré. Pourrais-je savoir pourquoi tu me poses toutes ces questions ?
- Voyons, ma petite dame, inutile de me prendre pour un idiot, vous le savez très bien.
- Oui ! et je crois que tu n’es pas le seul ici.
Arsène feint de ne pas comprendre.
- Comment êtes-vous arrivée à Marival ?
- En stop. Comme Justin ne m’attendait pas dans le hall de la gare comme convenu, je suis sortie et j’ai fait du stop.
- Vous appelez Justin, monsieur Carré ?
- Pourquoi ? Cela te dérange ?
- Non, mais un peu de respect pour une personne de cet âge ne serait pas mal venu.
- Enfin, cela ne me regarde pas.
- Enfin quelque chose de sensé.
- A quelle heure est arrivé votre train ?
- 12h57
- A quelle heure êtes-vous arrivée au moulin ?
- Vers 16 heures.
- Revenons au stop. Quelle était la marque du véhicule ?
- Un 4x4, mais je n’ai pas fait attention à la marque.
- Et le conducteur, comment était-il ?
- Le conducteur ? Je n’ai pas fait attention, j’étais trop heureuse d’avoir trouvé tout de suite une voiture.
- Vous n’avez pas non plus fait attention au conducteur ? Je suppose que c’était aussi un homme ?
- Perdu, c’était une femme. Une blonde aux yeux bleus, avec une robe jaune, un chapeau vert, des souliers verts, ajourés. J’ai oublié de te dire qu’elle avait une superbe poitrine comme vous les aimez, vous les hommes.
- Rien que cela ! Dites-donc, si vous aviez fait attention à elle, vous m’auriez sans doute aussi donné la couleur de ses sous-vêtements ! Bon, c’est du n’importe quoi.
- Combien de temps avez-vous mis pour effectuer le trajet ?
- Environ une heure.
- Vous roulez normalement, c’est bien vous avez respecté les vitesses autorisées, je ne vous verbaliserai pas.
- Il ne manquerait plus que cela, pour une fois que je les respecte ces conneries de vitesses. J’ai fait gaffe car je ne connais personne ici, mais dans le sud, je suis fort connue et je ne les respecte jamais.
- Et où avez-vous garé ce 4x4 de la marque Toyota ?
Carole se rend compte qu’elle vient de commettre une erreur.
- Bon, c’est vrai, je l’avoue, j’ai emprunté un 4x4 brun de la marque Toyota stationné sur la place. Je n’avais pas d’autre solution quand je me suis retrouvée seule dans le hall de la gare. Justin devait venir me chercher mais il n’était pas là. De toute façon, son propriétaire n’avait pas à laisser la clé sur le contact. C’est inciter les bonnes gens à devenir des voleurs.
-     Pour vous, voler, c’est emprunter.
- J’ai avoué, que veux-tu de plus, ce n’est pas un crime, à ce que je sache.
- Je reprends depuis votre arrivée à la gare. 12h57 plus 30 minutes d’attente, plus 10 minutes pour dérober le véhicule, plus 60 minutes de route, cela nous fait en gros 14h40. Entre 14h40 et 16h, il y a une énorme marge. Qu’avez-vous fait durant ce laps de temps ?
- Alors que je venais de démarrer, j’étais dans un grand boulevard, j’ai vu une femme qui sortait d’une maison, complètement affolée. Je me suis arrêtée, elle a ouvert la portière puis m’a lancé :
- Vite, vite, partez, il veut me tuer.
- Elle ne cessait de pleurer, elle était complètement hystérique. J’ai roulé jusqu’à la  sortie de Reims, puis, je me suis arrêtée sur un parking et je l’ai consolée. Lorsqu’elle a été calmée, elle m’a expliqué ce qui lui était arrivé.  
Arsène se tourne vers le brigadier:
- J’ai déjà vu cela dans plusieurs films. C’est bon pour aujourd’hui, emmenez-la, brigadier.
- Que vais-je devenir ? Justin et Gabrielle m’attendent, ils vont s’inquiéter. J’ai un marché à vous proposer.
Cette femme m’a appris quelque chose qui va vous faire énormément plaisir et, si vous me libérez, je vous dirai tout ce que je sais.
- C’est parfait, vous direz tout cela au lieutenant qui viendra vous interroger, mais en attendant, ma réponse c’est la cellule.
Il fait signe au brigadier de l’emmener, puis il revient dans son bureau, décroche le téléphone et compose un numéro.
- Allo ! C’est Arsène. C’est bon, vous serez tranquilles avec votre invitée, je la garde. Elle vient de reconnaître avoir volé un 4x4 pour venir au moulin.
- Oui, mais c’est de ma faute, si je l’avais attendue dans le hall de la gare, comme prévu, elle ne l’aurait pas fait.
- Ne t’en fais pas pour cela, elle doit bien avoir d’autres choses à se reprocher. Je pense être sur une piste, mais je ne peux t’en dire plus, pour l’instant. En tous cas, c’est sûr, tu ne la reverras plus chez toi, sauf demain, car nous viendrons chercher ses affaires vers 10 heures. Ne touche à rien surtout. Cela ne te dérange pas ?
- Non, nous serons là, mais évite la publicité.
- Ne t’en fais pas, nous serons discrets. Bonne soirée à vous deux.
- Merci, Arsène, à toi également.
Arsène raccroche. Il décroche de nouveau, puis compose un autre numéro.
- Allo, c’est moi. J’ai une bonne nouvelle. J’ai dans une de mes cellules une femme qui a volé le 4x4 brun de la marque Toyota.
- Formidable, tu as vérifié son immatriculation ?
- Non, je ne sais pas encore où elle l’a planqué. Je te laisse le soin de venir lui demander.
- Je n’ai pas le temps de venir, tu sais très bien que je suis débordé.
- Dommage, elle avait aussi un marché à te proposer.
- Quel marché ?
- Tu lui demanderas.
- Je vois, tu veux me faire venir pour que je vienne voir maman ?
- C’est en effet une excellente occasion, mais je crois aussi que pour ton avancement, tu ne le regretteras pas.
Je t’attends sur le coup des neuf heures, et naturellement tu ne pourras pas faire autrement que de rester à midi pour manger à la maison.
- C’est bon, je ferai une exception.
 
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***

La villa des secrets

 
1 La  découverte du message


    Depuis qu’ils sont en retraite, Gabrielle et Justin  effectuent des travaux de rénovation dans leur grande habitation.
Les sols sont recouverts d’un revêtement moderne, les peintures changent de couleur, et les papiers peints sont remplacés.
Le mobilier en bois n’est pas en reste. Ses quelques petits défauts, d’aspect ou de fonctionnement, sont corrigés puis, après avoir subi un léger ponçage, tous les meubles reçoivent plusieurs couches de lasure.
Ils retrouvent ainsi une nouvelle jeunesse.
La fin des travaux approche. Il ne reste plus à Justin qu’à réparer la grande table de la salle à manger. Un des deux pieds, qui supportent l’imposant plateau, est décollé. Ce n’est pas d’une grosse difficulté, mais il a gardé ce travail en dernier, car le poids de la table pose le problème du transport jusqu’à l’atelier.
Après avoir examiné son assemblage, il se rend compte qu’il est possible de séparer le plateau de son support, ce qui facilitera le déplacement.
Muni d’une clé plate de 13, il dévisse les 4 tirefonds, sans aucune difficulté, puis il appelle son épouse pour l’aider.
Ils soulèvent le plateau et le portent jusqu’à l’atelier.
Après s’être reposés de ce gros effort, ils en font de même avec les deux pieds et la traverse.
Quelques minutes plus tard, Justin désolidarise le pied droit, le fixe sur l’établi puis, à l’aide d’un maillet, avec précaution, il fait sortir l’élément supérieur décollé, et le pose.
En examinant le reste du pied, il est surpris de constater que le tenon est vierge de colle.
Il reprend la pièce déposée et regarde la mortaise. Ni sur les côtés, ni sur le fond, la colle n’est visible. Un trou d’environ 10mm de diamètre attire toutefois son attention.
Il regarde de plus près et constate que quelque chose est à l’intérieur. Il saisit un morceau de fil électrique rigide, le dénude, plie à l’équerre l’extrémité, puis le plonge au fond du trou et le remonte lentement.
Il ne s’était pas trompé. Un petit morceau de papier enroulé sort de sa cachette.
Justin n’en revient pas. De nombreuses questions lui viennent à l’esprit, puis il comprend que le manque de colle était volontaire pour que ce message soit découvert.
Son cœur bat la chamade.
Il n’ose pas dérouler le petit papier.
Il va retrouver son épouse, et lui explique sa découverte.

- C’est sans doute une bonne blague du menuisier. J’espère que ce meuble ne vient pas de Chine ou du Japon ! Allez ! Vas-y, déroule-le, lui dit Gabrielle.
            Justin le fait lentement, le déplie, regarde le texte, puis son épouse.

- Alors ! C’est quoi cette blague ? Oh ! Donne-moi ça !

Elle saisit le papier et le lit à haute voix :


- Tu as de la chance, mon ami. Avec ce petit morceau de papier, tu vas devenir le propriétaire d’une superbe villa avec vue sur la mer. Pour cela, il te suffit d’appeler le 25 30 45 40 et  tu en sauras plus en donnant le code GL45632. Ce n’est pas une blague. Ton ami Guy.

Te rends-tu compte ? La mer, mon rêve depuis toujours.
Ne traîne pas, appelle tout de suite ce numéro.
- Ce n’est pas un numéro valable. Ce papier doit être ancien, car les numéros à huit chiffres n’existent plus. Maintenant ils sont à dix chiffres.
- Tu ajoutes avant ce numéro 01, ou 02, ou 03, ou 04, ou 05, ce n’est quand même pas compliqué. Cela ne te fait que cinq essais à faire, et encore, je suis presque persuadée que c’est le 01 qui est le bon. Réveille-toi un peu, cela vaut quand même le coup !
- Je suppose que c’est ton petit doigt qui te l’a dit ? Je vais tester ces numéros, sur internet, avec l’annuaire inversé, et je saurai à qui ils appartiennent.
- Fais ce que tu veux, mais trouve ce Guy qui veut nous faire ce superbe cadeau.
Justin va à son ordinateur. Il effectue les recherches, mais après plusieurs tentatives, avec divers sites, il n’obtient aucun résultat. En échange de l’utilisation d’un numéro surtaxé, il lui serait possible de savoir dans quelle région est attribué ce numéro, mais il préfère tenter sa chance en appelant directement, avec les cinq solutions possibles.
Au 01 25 30 45 40, il n’y a pas d’abonné.
Au 02 25 30 45 40, le numéro est occupé. C’est bon signe pense Justin, mais il continue.
Au 03 25 30 45 40, un homme répond. Après quelques secondes de conversation, celui-ci annonce qu’il n’a pas de temps à perdre, et il coupe la communication.
Au 04 25 30 45 40, c’est une femme âgée qui répond. Elle écoute, puis annonce qu’elle voudrait bien lui donner une villa, mais que cela n’est pas possible, car elle n’en possède pas.
Au 05 25 30 45 40, il n’y a pas d’abonné.
Sa dernière chance est donc le 02 25 30 45 40. Avant de le recomposer, il va retrouver son épouse.

- Ton tuyau était troué. Ce n’est pas dans la région parisienne, mais sans doute avec le préfixe 02, donc dans l’Ouest de la France.

- Tu l’as eu au téléphone ?
- Non, c’était occupé.
- Alors, qu’attends-tu pour appeler de nouveau ?

Il préfère ne pas répondre et remonte dans son bureau.

Quelques minutes plus tard :

- Cabinet de Maître Laplace, père et fils, bonjour.

- Allo ! Bonjour mademoiselle, est-ce bien le 02 25 30 45 40 ?
- Oui, monsieur, vous êtes au cabinet de Maître Laplace, père et fils. Que désirez-vous ?
- Je dois vous donner un numéro de code pour gagner une villa, avec vue sur la mer. Est-ce à vous que je dois le donne- Attendez, je suis une stagiaire et je ne suis pas au courant de cela. Vous me parlez d’un jeu, mais vous êtes ici chez des notaires. Êtes-vous sûr de ne pas vous être trompé de numéro de téléphone ?
           La sueur perle sur le front de Justin. Il lui vient à l’esprit que c’est leur dernière chance d’obtenir cette superbe villa en bord de mer, puis il répond :
            - Oui, mademoiselle, et je pense que c’est Maître Laplace, père, qui est au courant de cette affaire.
 - Bien, ne quittez-pas, je vais le contacter.
            Une musique légère se fait entendre dans le combiné. Elle s’arrête, puis recommence, puis s’arrête, puis recommence, et ainsi de suite. La peur commence à gagner Justin.
           
- C’est trop long, quelque chose n’est pas normal. Ce ne doit pas être lui, et elle doit chercher parmi tous les collaborateurs, se met-il à dire à haute voix, juste comme son épouse arrive.

- Alors ?
- Chut ! Tais-toi, elle se renseigne.

Les gouttes de sueur tombent du visage de Justin, à cadence de plus en plus rapprochée.

Gabrielle saisit un mouchoir en papier, puis elle éponge le front de son mari.
Le temps passe.
C’est long, très long.
Cela fait bien plus de cinq minutes qu’il attend, quand soudain la musique cesse, et il entend :
- Allô, monsieur ! Êtes-vous toujours là ?
- Oui, oui, je vous écoute.
- Vous aviez raison, c’était bien ici qu’il faut s’adresser et c’est Maître Laplace, père, qui s’occupe de cette affaire.
Avant de vous le passer, je vais vous mettre en relation avec son clerc pour commencer à remplir le dossier. Ne quittez-pas s’il vous plait.
De nouveau quelques minutes de musique, puis :

- Gérard Lelong, clerc de notaire, bonjour monsieur.
Pour permettre à Maître Laplace de vous rappeler, j’ai besoin de remplir un petit questionnaire. Je pense que cela ne vous pose pas de problème ?
- Non, bien sûr. Je vous écoute.
- Tout d’abord, votre nom ?
- Carré prénom Justin.
- Votre date de naissance ?
- 12 décembre 1940.
- Votre adresse ?
- Moulin de Marival, 08459 Marival
- C’est donc dans les Ardennes. Une charmante région. J’y ai passé une partie de ma jeunesse. Votre numéro de téléphone ?
- 03 24 31 44 48
- C’est parfait. Passons maintenant à votre gain. Lisez-moi exactement tout ce qui est écrit sur le papier.

Justin lit, mot à mot, la totalité du texte.


- Tout est valable. Je transmets votre dossier à Maître Laplace. Il vous contactera en début d’après-midi. Surtout, conservez précieusement ce papier, sans lui, vous ne pourriez pas obtenir cette villa. Je vous souhaite une excellente journée. Bonsoir, monsieur Carré.

- Je vous remercie, Maître. Bonsoir.
Gabrielle se précipite au cou de son mari et l’embrasse.

- Alors, ça y est, nous allons l’avoir cette villa ?

- Normalement, oui. Le notaire doit nous rappeler en début d’après-midi.
- C’est formidable ! Dès que c’est possible, nous y allons.
- Ne t’emballe pas trop vite. Ce n’était que le clerc. Tant que le notaire ne nous a pas appelés, elle n’est pas encore à nous. En attendant, je vais recoller le pied de la table.

*
 
    Il est 15 heures. La sonnerie du téléphone se fait entendre. Justin se précipite sur le combiné. - Allo ! Bonjour.
- Bonjour monsieur Carré. Je suis Maître Laplace et je vous rappelle au sujet de la villa que vous avez gagnée. J’ai votre dossier devant moi, mais j’ai encore quelques questions à vous poser.
Tout d’abord, où avez-vous trouvé le message ?
- Dans un trou percé à l’intérieur d’un pied de table.
- Donnez-moi le code, s’il vous plait ?
- GL45632
- 45632, je vérifie sur mon document. 45632… c’est exact, il était dans une table dont la mortaise et le tenon, de l’un des deux pieds, n’avaient pas été collés.
Comment êtes-vous devenu propriétaire de cette table ?
- Nous l’avons achetée, il y a bien une vingtaine d’année, dans une salle des ventes.
- Vous aviez fait le bon choix. Connaissez-vous les établissements Laquatre ?
 - De nom, simplement.
- Je vais donc commencer par vous apprendre que les établissements Laquatre sont des gros fabricants, en France, de meubles de première qualité.
Monsieur Laquatre Guy est le fondateur, mais il a aussi été un précurseur dans le système de vente, grâce à la publicité.
En 1985, il a lancé un nouveau style de vente en promettant de récompenser dix de ses clients qui trouveraient un message caché dans un de ses meubles. Les lots étaient de rêve : des villas ou des appartements.
En seulement un an, il a fait multiplier par cent le montant de ses ventes, et la courbe n’a cessé de progresser, depuis.
Vous êtes tombés sur une villa en bordure de mer, pas très loin de Saint-Malo.
Vous auriez pu tomber sur un appartement à Avoriaz, ou à Neuilly, ou à d’autres adresses.
Pour prendre possession de ce bien, il est indispensable que je vous réunisse, en mon étude, avec monsieur Laquatre.
Bien que retraité, il n’est pas toujours disponible, car il a comme passion la voile, et il est plus souvent en mer, que sur terre.
Je dois le rencontrer prochainement. …. Je consulte mon planning de rendez-vous …. Oui, c’est bien cela, nous avons rendez-vous mercredi prochain, à 16 heures. C’est dans sept jours. Vous est-il possible de venir, ce jour-là ?
- Oui, Maître, aucun problème, nous sommes également retraités et nous serons là pour ce rendez-vous.
Je connais votre numéro de téléphone, mais pas l’adresse de l’étude. Vous est-il possible de me la communiquer, s’il vous plait ?
- C’est au 123ter de la rue des disparus, à St Malo, au rez-de-chaussée d’un immeuble ancien. Avec un GPS, vous trouverez sans difficulté, sinon il est préférable d’acheter un plan de la ville, car vous risquez de tourner en rond.
- Nous avons un GPS. Nous trouverons donc facilement. Je vous remercie, Maître.
- C’est parfait. Je vous souhaite une excellente semaine. À mercredi, 16 heures.

Justin repose le combiné.

- Saint-Malo, c’est dans l’Ille et Vilaine et la villa n’est pas loin de Saint-Malo, tout cela est donc en bordure de la Manche, lui dit son épouse.
- C’est bien cela, vous aurez dix sur dix en géographie, ma petite dame.
- J’aurais préféré une villa en bordure de la Méditerranée, mais enfin, c’est tout de même mieux que rien.

Justin la regarde, sourit, mais ne répond pas.


2 Chez le notaire


Nous sommes jeudi. Il est 15h30 et la voiture s’arrête sur le parking privé de l’étude. Justin et Gabrielle en descendent, se dirigent vers le bâtiment, entrent et s’arrêtent à l’accueil.

- Bonjour monsieur, bonjour madame.
- Bonjour mademoiselle. Nous sommes monsieur et madame Carré, et nous avons rendez-vous avec Maître Laplace, père.
- J’avais reconnu votre voix. Vous êtes les heureux gagnants de la villa en bord de mer, offerte par monsieur Laquatre.
Vous êtes un peu en avance. Maître Laplace n’est pas encore arrivé. Suivez-moi, je vais vous faire patienter en salle d’attente. 
- Merci, mademoiselle, vous êtes fort aimable, répond Justin.

Ils s’assoient et commencent à regarder des revues empilées sur une petite table.

- Ces hebdomadaires datent de Mathusalem. En voici un de 1999. La tempête du siècle. Tu te souviens quand notre rangée de sapins a été couchée par la tornade ?
- Oui, je me souviens surtout de tout ce qu’il a fallu faire pour dégager la route. Heureusement que nous avions encore ce vieux tracteur pour nous aider à tirer les morceaux d’arbres découpés à la tronçonneuse.
- Cela fera dix ans, le 25 décembre.

La porte s’ouvre. C’est l’hôtesse.
           
- Vous avez bien fait de venir plus tôt, Maître Laplace vient d’arriver. Suivez-moi, je vous conduis à son bureau.


Ils traversent un long couloir, tournent à droite, puis leur guide s’arrête devant l’entrée d’un bureau.

- Vous y êtes, entrez, s’il vous plait.
- Bonjour monsieur Carré, bonjour madame. Asseyez-vous. Avez-vous fait un bon voyage ?
- Oui, merci. Pas trop de circulation et, grâce au G.P.S., nous n’avons eu aucune difficulté pour trouver votre étude.
- C’est beau le progrès. Je suis heureux de faire votre connaissance. Avez-vous le fameux petit message ?
- Voici, Maître.
- C’est parfait. Comme vous pouvez le constater, monsieur Laquatre n’est pas là. Ce matin, vers 11 heures, il m’a appelé pour s’excuser de ne pouvoir être présent. Il a tout simplement décidé de prolonger son séjour en mer d’une dizaine de jours.
Ce n’est pas la première fois que cela lui arrive, je dirais même qu’il est coutumier du fait, mais que voulez-vous, c’est mon plus gros client, et comme le disait mon père, le client est roi, il faut tout faire pour le conserver.
Lors d’une précédente conversation téléphonique, je l’avais informé qu’un gagnant s’était fait connaître.
Il avait été très heureux de cette annonce, et il a aussitôt informé son frère, qui est maintenant à la tête de l’entreprise.
Ils vont sans doute profiter de cela pour booster de nouveau les ventes de leurs meubles. 
Mais, rassurez-vous, vous ne serez pas venus pour rien car je vais tout de même vous confier les clés de votre future propriété. Vous allez pouvoir l’occuper, comme si vous étiez ses invités, en attendant son retour.
- Mais comment allons-nous faire pour les meubles ? demande Gabrielle.
- Vous n’avez pas à vous en faire pour cela. Cette villa est agréablement bien meublée.
Sans vouloir entrer dans sa vie privée, Monsieur Laquatre n’est pas marié, mais je sais que, de temps en temps, il va passer quelques jours dans cette villa, accompagné, naturellement.
- Mais, si c’est sa garçonnière, comment va-t-il faire lorsque nous l’occuperons ?
- Ne vous en faites pas pour lui, il a les moyens de vivre n’importe où, dans les plus belles suites royales, pendant le restant de sa vie, sans que sa fortune en souffre.
- Peut-on savoir combien y a-t-il eu de gagnants ? demande Justin.
 - À ce jour, vous êtes le seul, sur les dix messages dissimulés.
 - Lors du lancement de cette opération, monsieur Laquatre avait estimé qu’un, ou au maximum deux messages seraient découverts, et pris au sérieux. Vingt-quatre ans après, vous êtes les premiers à venir chercher votre lot. Voyez, il ne s’était pas trompé.
- Vous avez dit, tout à l’heure, qu’il allait profiter de cela pour booster de nouveau les ventes. Si je comprends bien, il va se servir de nous pour le faire ? demande Gabrielle.
- Oui, le service publicité va sans doute vous prendre en photo, devant la villa offerte. Je ne pense pas que cela vous pose problème ? De toute façon, c’est la contrepartie logique du cadeau. D’ailleurs, lorsque nous signerons les papiers officiels, vous constaterez que cette clause est inscrite dans l’acte.
- Y a-t-il beaucoup d’autres clauses de ce genre ?

- C’est la seule imposée, mais vous verrez tout cela avec monsieur Laquatre, c’est un homme fort sympathique, ouvert à tout.
- Pourrait-on l’échanger contre une autre, au bord de la Méditerranée ? demande Gabrielle.      
- Non, hélas, chaque lot a son numéro, et aucun échange n’est possible.
Maître Laplace saisit un dossier déposé sur l’angle droit de son vaste bureau. Il le désangle, en sort une chemise verte, et l’ouvre.
- Voici le dossier de cession. Tout d’abord trois photos prises de l’extérieur, deux de l’intérieur, l’adresse, avec le plan d’accès, puis le projet de régularisation.Je vous confie le tout. Vous avez jusqu’au retour de monsieur Laquatre pour l’examiner, et me faire part de vos observations, si vous en avez.
Je dois également vous donner les clés. Nous en avons un jeu, car il nous a confié la gestion de cette villa. Nous offrons ce service gratuitement à nos meilleurs clients qui partent souvent en mer, pour de longues durées.
            Il se lève, va jusqu’à une armoire murale, l’ouvre, et parmi la centaine de trousseaux accrochés, il en saisit un qu’il tend à Justin.
            - Voilà. Pour l’instant, vous avez tout, vous pouvez donc, dès maintenant prendre possession des lieux. Avez-vous d’autres questions, avant de prendre la direction de cette propriété ?
- Oui, comment allons-nous payer l’eau et l’électricité à ce monsieur ? demande Gabrielle.
            La question fait sourire le notaire qui lui répond aussitôt :
            - Souvenez-vous, je vous ai dit tout à l’heure que vous étiez ses invités. Vous pourrez donc profiter de tout, sans que cela ne vous coûte un seul cent.
- C’est super ! J’ai hâte de découvrir cette villa.
- Je suis heureux pour vous et je vais vous reconduire jusqu’à l’entrée. Mon clerc vous tiendra informé de la nouvelle date du rendez-vous.
- Attendez, Maître, je ne vous ai pas donné le numéro de mon portable, annonce Justin.
- Ni votre e-mail, je suppose ? En effet, nous aurions eu du mal à vous contacter. Alors, allons jusqu’au bureau de mon clerc, et vous lui confierez tout cela.
            Ils se lèvent, sortent du bureau, font quelques mètres dans le couloir, puis pénètrent dans le bureau du clerc.
           
- Monsieur et madame Carré ont encore quelques renseignements à vous donner. Je vous les confie. Au revoir, monsieur Carré, au revoir madame.
- Merci, Maître, et à bientôt.
 
Dix minutes plus tard, ils sont raccompagnés jusqu’à la porte par le clerc. 

Dès qu’ils sont installés dans leur véhicule, Justin programme le G.P.S.
 
3 Ils vont à la villa


- Il est drôlement généreux, ce monsieur Laquatre. Il nous abandonne sa villa, comme cela, il nous laisse entrer avec tout ce qui lui appartient dedans, tu ne trouves pas cela drôle ? annonce Gabrielle.
- Tu as entendu ce que le notaire nous a expliqué : il est  très, très riche. Pour lui, cette villa ne représente sans doute qu’une goutte d’eau.
- Quand même, il aurait pu nous faire attendre, faire retirer ses effets personnels, puis seulement nous laisser entrer.
- Ce n’est pas son habitation principale, ce n’est qu’une garçonnière. S’il va dans cette villa juste pour vivre quelques jours, avec une femme de passage, il ne doit sûrement pas y mettre d’effets personnels.
Bon, ça y est, j’ai programmé l’adresse. C’est parti, direction la villa de tes rêves.
- Tu as bien programmé la bonne adresse ?

Justin sourit, mais ne répond pas.

Après avoir roulé, et suivi les directives de la langoureuse voix du G.P.S., ils arrivent sur la D16, en direction de Plévenon, lorsqu’ils aperçoivent, de l’autre côté de la route, une autostoppeuse, très bien habillée, sans sac à main, et les pieds nus.
Trouvant cela bizarre, Justin s’arrête, en arrivant à sa hauteur, puis il ouvre la vitre, et lui demande :
           
- Vous semblez avoir des problèmes, où désirez-vous aller ?

            La femme s’approche, et lui répond :
           
- S’il vous plait, monsieur, emmenez-moi à la gendarmerie, je viens d’être attaquée sur la route, et on m’a tout volé.

- Volontiers, mais nous ne sommes pas d’ici, et je ne sais pas où il y en a une.
- Je vais vous guider, je connais la région.
- Alors, montez, derrière mon épouse.
Elle ouvre la porte, déplace une valise et s’assoit.
- Bonjour monsieur, bonjour madame. Je vous remercie de m’aider. Pour aller à la gendarmerie la plus proche, le plus simple est d’avancer jusqu’à Plévenon, puis vous prendrez la première à gauche, en direction de Fréhel. 
- Que vous est-il arrivé exactement ? lui demande Gabrielle.
- J’avais profité de l’absence de mon époux, parti en voyage d’affaires, pour aller passer quelques jours dans la résidence d’une amie, au cap Fréhel.
Il faut que je vous précise que j’adore peindre des tableaux, et que, depuis cette villa, le calme, la tranquillité, et la vue sur la mer, m’inspirent énormément.
Ayant rendez-vous chez la manucure, j’ai fermé la villa, et je suis partie avec ma voiture. C’est une Mercédès dernier cri, le cadeau de mon époux, pour mes cinquante ans.
Je roulais tranquillement, lorsqu’une voiture m’a doublée, puis elle a ralenti et s’est mise en travers de la route, m’obligeant à m’arrêter. Aussitôt, une autre s’est immobilisée derrière moi, et le passager cagoulé, une arme à la main, m’a intimé l’ordre de descendre. J’ai saisi mon sac, et je suis sortie de la voiture. Il m’a entrainée jusqu’au bord de la chaussée et m’a fait assoir. La conductrice du second véhicule lui a crié : « Pique-lui ses godasses ». Il a retiré mes chaussures, puis il a arraché le sac de ma main. Il est remonté dans mon véhicule, puis les trois voitures sont reparties.
- Aviez-vous beaucoup d’argent sur vous ?
- Non, très peu, mais, dans mon sac, il y a ma carte bancaire, mes papiers d’identité, mon permis de conduire, les papiers de la voiture, mon portable, mais aussi les clés de notre propriété, ainsi que celles de la villa de mon amie. Avec celles-ci, ils peuvent pénétrer, sans difficulté, et arrêter le système d’alarme. 
- En effet, il y a urgence à déclarer tout cela à la gendarmerie. Étaient-ils cagoulés tous les trois ? demande Justin.
- Oui, mais j’ai relevé le numéro d’immatriculation du premier véhicule, c’était 141 WB 13.
- C’est bien, mais si ce sont des professionnels, c’est sans doute un véhicule volé.
- J’avais aussi, dans mon sac, une petite bombe lacrymogène, mais vu que mon véhicule était bloqué entre les deux voitures, j’ai préféré ne pas la sortir.
Attention !!! Ralentissez, nous allons arriver à un radar non signalé. Regardez, il est à droite. Dans ce sens, il prend par l’arrière, et lorsqu’on vient de l’autre sens, il prend par l’avant.
- Je vois que vous connaissez parfaitement la région.
- Oui, j’y viens assez souvent. Et vous, d’après votre immatriculation, vous n’êtes pas d’ici, mais des Ardennes, il me semble ?
- C’est exact, nous venons de Marival, un tout petit village du sud des Ardennes, et nous sommes venus passer une dizaine de jours dans une villa, en bordure de la mer.
- Vous avez de la chance, vous allez pouvoir admirer cette mer, et faire des promenades dans cette très jolie région.
La gendarmerie est là-bas, à gauche. Vous pourrez me déposer devant. Je vous remercie de votre gentillesse, et je vous souhaite de bonnes vacances.
J’espère qu’ils vont me croire, car je n’ai plus de papiers.
- Ni d’argent, ni de chaussures. Comment allez-vous rentrer chez vous ? demande Gabrielle.
- C’est vrai, je n’ai plus de voiture, ni les clés de notre villa. Notre femme de ménage est en vacances dans une de nos propriétés, et je ne peux demander à mon époux de venir me chercher car il est actuellement en Amérique. Il ne rentre que dans trois jours.
- Où habitez-vous ? demande Justin.
- À Paris.
- Dommage, c’est un peu loin, sinon nous vous aurions ramenée. Bon, pour l’instant, nous allons vous accompagner dans les bureaux pour témoigner vos dires, et ensuite, nous verrons ce que nous pourrons faire pour vous aider.
- Vous chaussez du combien ? demande Gabrielle.
-  Du 40.

- Ça va aller. J’ai une paire de chaussures de randonnée, dans le coffre. C’est du 41, mais cela vous évitera de marcher pieds nus.
- Je vous remercie, vous êtes vraiment des personnes sympathiques. C’est très rare de nos jours.


4 À la gendarmerie

Ils pénètrent dans la gendarmerie. Après les salutations d’usage, le brigadier demande :

- Que puis-je faire pour vous ?

La femme explique le vol de sa Mercédès, de ses papiers, de son téléphone, de ses clés, et de ses chaussures, puis elle donne quelques détails complémentaires sur les véhicules, et l’habillement des voleurs. - C’est classique, mais dans la région, nous n’avions pas encore eu ce genre d’attaque. Il faut croire qu’ils s’éloignent des grandes villes, maintenant.
Vous m’avez dit qu’ils vous avaient volé vos chaussures, mais je constate que vous en portez.
- Oui, mais elles m’ont gentiment été prêtées par cette dame.
- Je ne pouvais pas la laisser marcher pieds nus, pour venir ici, confirme Gabrielle.
- Je me demande bien pourquoi ils vous les ont prises. Ce n’est pas une chose courante.
- C’est une femme qui a donné l’ordre de les prendre. Je la comprends. Elles ont un style peu courant, et surtout, elles ne sont pas à la portée de toutes les bourses. C’est un modèle unique, fait à la main. Je vous enverrai leur photo, dès que je rentrerai à la maison.
- Très intéressant, celle qui les portera se fera aussitôt repérer.
Vous, monsieur et madame, avez-vous vu quelque chose, ou simplement les trois voitures passer ?
- Nous regardions surtout le paysage, nous avons croisé des voitures, sans faire trop attention à elles, répond Gabrielle.
- Normal, lorsque l’on vient des Ardennes, on est ébloui. Vous avez tout de même vu cette dame, sur le bord de la route, les pieds nus ?
- Oui, et elle a eu la chance, si je peux dire, que je m’arrête car, depuis un certain temps, nous ne prenons plus aucun autostoppeur. C’est uniquement parce qu’elle n’avait pas de chaussures que je me suis arrêté, d’autant plus qu’elle faisait du stop, de l’autre côté de la route.
- Dans votre malheur, vous avez eu la chance de rencontrer sur votre route des bons samaritains Ardennais.
Je vais maintenant établir la déposition de madame, mais j’aurai besoin de renseignements personnels. Voulez-vous bien retourner l’attendre, à l’accueil, s’il vous plait.
 
           
*

Assis sur deux chaises en bois, datant de la dernière guerre, Gabrielle et Justin attendent, soudain elle dit:

- Ton bon cœur va encore nous jouer des tours. À cette heure-ci, nous serions déjà installés dans notre palace, et pas sur des chaises vermoulues.
- Ne me dis pas que tu aurais préféré que je la laisse sur la route à faire du stop ?
- Non, bien sûr, jusqu’ici, cela va, mais ensuite, que va-t-on faire avec elle ? - Ce n’est pas évident. C’est à cela que je réfléchissais.
On peut lui avancer de l’argent pour prendre le train. C’est une personne aisée, elle nous remboursera.
- Et à Paris, pas de clés pour ouvrir sa porte, elle insistera pour l’ouvrir, l’alarme se mettra en service, la police arrivera, elle n’aura pas de papiers, elle passera la nuit en cabane, et lorsque son mari rentrera, elle sera libérée, et tout rentrera enfin dans l’ordre. C’est la meilleure solution, à ton avis ?
- As-tu une meilleure proposition ?
- Tu as parfois de bonnes idées, mais pas toujours, car il y en a une très simple que tu n’as pas trouvée.
Réfléchis un peu. Cette femme connait la région, son époux n’est pas là, alors c’est simple, elle va venir vivre avec nous, et elle nous servira de guide, pour nos balades, en attendant qu’il vienne la chercher.
 - Oui, c’est une excellente solution, mais acceptera-t-elle ? 
- Écoute, si elle refuse, elle se débrouillera, et nous la laisserons ici. Après tout, nous ne la connaissons pas, et nous ne lui devons rien.
- Tu as raison. Tu lui feras part de ta solution, et la suite dépendra de sa réponse.
 - Pourquoi moi ?
 - Parce que c’est une femme, et que je me vois mal l’inviter à venir vivre avec nous. Cela pourrait prêter à confusion.
            Gabrielle sourit, hoche la tête, mais ne répond pas.
L’attente continue, puis, après plus d’une demi-heure, la femme et le brigadier sortent du bureau.
            - Voilà, je vous rends votre protégée. Pouvez-vous me donner vos noms et votre adresse, au cas où, on ne sait jamais ?
- Bien sûr. Gabrielle et Justin Carré. Nous habitons 10, rue du moulin, à Marival, dans le 08. Le numéro de notre portable est le 06 09 06 06 06.
- Merci, c’est noté, et c’est un numéro facile à retenir. Et vous, madame, tant que vous n’êtes pas rentrée chez vous, où pourrais-je vous contacter ?
- Je vais essayer de trouver une chambre dans un hôtel, pour deux jours, en attendant le retour de mon époux.

Le brigadier fait la grimace, puis lui répond :


- Une chambre, en cette période ? C’est impossible à trouver. Ici, et dans les environs, tout est réservé, un an à l’avance.
- Si vous le voulez, nous pouvons vous prendre avec nous, dans notre villa, en attendant le retour de votre époux, avance Gabrielle.
- Je vous remercie, madame, mais j’ai déjà trop abusé de votre gentillesse. Je ne voudrais pas vous importuner plus.
- Mais au contraire, cela nous ferait plaisir, vous pourriez nous servir de guide, pour visiter la région.
- Dans ce cas, si je peux vous rendre service, j’accepte volontiers de vous suivre.
- Alors c’est parfait. Quand j’aurai des nouvelles de votre véhicule, et de vos affaires volées, je vous contacterai sur le portable de monsieur Carré. Je vous laisse aller, profitez bien de la région.


*


 Ils sortent, se dirigent vers la voiture et montent.

- Vous êtes donc Justin, et vous Gabrielle Carré. Je ne vous ai même pas donné mon nom. Je m’appelle Monique Boileau, épouse Laquatre.

- Vous êtes l’épouse de monsieur Laquatre ?
- C’est exact, depuis presque trente ans. Cela parait vous étonner. Vous connaissez peut-être mon mari ?
- C’est bien lui qui fabrique et vend des meubles de standing ?
- Oui, et non. Il est le directeur de plusieurs usines de fabrication, mais ce sont ses 560 ouvriers qui œuvrent dans celles-ci. 
- Oui, c’est sûr que dans une entreprise d’une telle importance, le directeur a autre chose à faire que de mettre la main à la pâte. Mais alors, c’est dans votre villa que nous allons ?
- Nous n’avons pas de villa ici. Mon mari préfère la mer tranquille. Nous avons nos résidences secondaires dans le sud, c’est pour cela que je profite de la villa d’une de mes amies, pour venir faire mes tableaux.
Vous devez confondre avec mon beau-frère, Guy.
Lui en a une, ici, et d’autres un peu partout. C’est lui qui a lancé l’entreprise. Il a dix ans de plus que Pierre, mon époux.
Guy est un être exceptionnellement doué pour le commerce. Il s’est enrichi très rapidement, puis, vers la cinquantaine, il a laissé toutes les responsabilités à son frère, pour partir à l’aventure sur les océans.
Il n’est pas marié. Il adore être en mer, mais une chose est sûre, c’est que dès qu’il pose un pied à terre, il n’a que l’embarras du choix. Toutes les femmes lui tombent dans les bras. C’est un Don Juan, ultra riche.
 - Si je comprends bien, vous préférez aller dans la villa de votre amie plutôt que dans celle de votre beau-frère ?
 - Là, tu entres dans la vie privée de madame, lâche Gabrielle.
- Oui, je préfère. Bon, c’est sûr qu’il y a une bonne raison. Avant d’épouser Pierre, je suis sortie avec Guy. Notre liaison a duré six mois. Nous étions heureux, mais, lorsqu’il m’a annoncé que jamais il ne me serait fidèle, et qu’il ne se marierait pas, je l’ai quitté pour Pierre.
- Et chaque fois qu’il vous retrouve seule, je suppose qu’il vous fait de nouveau la cour ? demande Justin.
- Un mois après mon mariage avec Pierre, je suis venue ici, pour peindre, j’avais demandé à Guy les clés de sa villa. À la tombée de la nuit, je l’ai vu arriver. Comme par hasard, il avait à faire dans les environs, et nous avons, de nouveau, passé la nuit ensemble. Je ne peux le nier, je l’aime toujours.
Le lendemain, je suis rentrée pour ne pas, de nouveau, subir ses assauts. Depuis, je ne lui ai plus jamais redemandé les clés de cette villa, ni celles d’une autre d’ailleurs, pour éviter que cela ne se reproduise.
- Vous avez donc épousé son frère, par dépit ? lui dit Justin.
- Mais arrête ! Cela ne te regarde pas, elle fait ce qu’elle veut. Il faut que je vous dise, madame…
- Nous allons être ensemble quelques jours, et je préfère que vous m’appeliez Monique, si cela ne vous dérange pas.
- C’est entendu. Moi ce sera Gabrielle et ce monsieur, si curieux, qui n’a pas perdu les mauvaises habitudes de son ancien métier, ce sera Justin. Il était gendarme.
- Ah bon ! Je comprends mieux, maintenant.
- Assez bavardé, je remets en route le G.P.S.
C’est bon, il est programmé pour la villa. Allons-y.
Voyez, Monique, c’est beau le progrès. Nous n’avons aucun souci pour la route à suivre, mais la charmante dame qui est à l’intérieur ne nous dit jamais ce qu’il faut admirer, lorsque nous passons à côté de quelque chose d’intéressant. Vous qui connaissez la région, vous allez pouvoir combler cette lacune.
- Un peu de patience, un jour ou l’autre, il y aura d’autres appareils plus perfectionnés, et ils vous diront tout.
- Vous dépassez la vitesse autorisée, annonce le G.P.S.
- Vous voyez, c’est déjà fait pour la vitesse, et les radars. C’est simple d’y ajouter les monuments, les points de vue, etc., reprend Monique.
- Mais c’est attirer l’attention du conducteur sur autre chose que la conduite, et cela devient dangereux, poursuit Gabrielle.
- La voix de la sagesse vient de parler. Tu as raison, ma biche, ce serait trop dangereux.

Une demi-heure plus tard :


- À 300 mètres, à gauche, vous arrivez à destination, puis : Vous êtes arrivés à destination, annonce le G.P.S.

- Elle n’a pas changé depuis cette fameuse nuit. Cette propriété est toujours aussi superbe. Une question me tracasse depuis un bon moment. Comment avez-vous eu l’autorisation d’occuper cette villa, qui ne l’a jamais été par des étrangers à la famille, à l’exception des compagnes temporaires de Guy ?
- C’est fort simple, dans dix jours nous en serons les propriétaires, répond Justin.
            Monique, surprise, devient subitement muette. Elle regarde Gabrielle, puis Justin et, quelques secondes plus tard, dit :

- Guy vous a vendu cette villa ?
- Pas tout à fait, mais c’est tout comme. Entrons, et nous vous expliquerons tout cela en détail.

 
 
5 Ils arrivent à la villa
 
   
Justin sort le trousseau de clés de sa poche, en saisit une et l’essaie dans la serrure. Ce n’est pas la bonne.

 - Attendez ! Je vais vous aider car vous risquer de déclencher le système d’alarme, si vous touchez plus de trois fois la serrure, sans l’ouvrir, dit Monique.

Elle prend le trousseau des mains de Justin, puis poursuit:

- Le notaire aurait dû vous prévenir. J’espère que Guy n’a pas changé la serrure. Normalement, c’était une clé de ce modèle.

La clé pénètre dans la serrure, elle tourne, puis la porte s’ouvre. Monique retire la clé, entre, passe derrière la porte et tape un code sur un boitier numérique.

- C’est bon. Le code est 060959, vous allez en avoir besoin. Surtout, remettez l’alarme en service, dès que vous sortez de la maison, et la nuit. Il n’y a pas de détecteur volumétrique. Vous pouvez circuler, sans la déclencher, à condition, bien sûr, de ne pas ouvrir une porte extérieure, ni une fenêtre. C’est très important car l’alarme est reliée à un réseau de télésurveillance.
- Tu vois, ma biche, ton idée était bonne, Monique travaille déjà pour nous. Elle vient de nous guider pour pénétrer dans la villa.
Mais, dîtes-moi, Monique, si je ne me trompe pas, aujourd’hui vous avez bien 50 ans, un mois et deux jours ?
- Oui, c’est exact, mais comment le savez-vous ?
- Mais, comment sais-tu cela ? Elle nous a dit que son mari lui avait payé la voiture pour ses cinquante ans, mais elle ne nous a pas donné sa date de naissance, fait remarquer Gabrielle.
- C’est simple : le code 060959 ressemble un peu trop à la date du 6 septembre 1959, et comme Monique nous a parlé de ses cinquante ans, le rapprochement était facile.
- C’est vrai, mon minou était fou de moi, et tous ses codes secrets me concernaient. Cela m’a servi à plusieurs reprises de le savoir, pour éplucher son carnet de rendez-vous, sur l’ordinateur, et surveiller ses incartades.
Je vous guide jusqu’à la chambre d’amis, vous pourrez y déposer vos bagages.
Voici, c’est la plus jolie de toutes. Bon, personnellement, je ne l’aime pas beaucoup, car c’est dans celle-ci que mon minou me trompait. Je me réserve la sienne, elle est à l’opposé, cela me rappellera d’excellents souvenirs.
- Je peux vous prêter une chemise de nuit, annonce Gabrielle.
- Non, merci, la mienne est toujours ici, … enfin, … je suppose, si depuis, il ne l’a pas jetée.
Je vous laisse. Profitez-en pour faire le tour de la maison. Pendant ce temps je vais voir s’il y a des réserves à la cuisine, puis, je ferai la liste de ce dont nous allons avoir besoin pour les repas. Je me charge de cuisiner, j’adore cela. Êtes-vous d’accord, Gabrielle ?
- Alors là, vous me retirez une épine du pied, et vous me faites énormément plaisir. Cuisinez tout ce que vous voulez, nous n’avons pas de régime, et nous aimons tout. Pour une fois, que je n’aurai pas cette corvée à faire.
- Tu sembles oublier que Monique n’est là que pendant deux jours. Pour la suite, il faudra bien que tu t’y remettes.
- Vous avez raison. C’est une habitude prise depuis le début de notre mariage. Je ne m’absente de la maison, pour peindre mes toiles, que lorsque mon mari ne rentre pas pendant plusieurs jours. Je repartirai donc, avec lui, coûte que coûte.
- C’est normal.
Quand le notaire nous a dit que la villa était bien meublée, je ne m’attendais pas à voir cela. Je n’ai jamais vu un si joli agencement, même dans les magazines de décoration. Viens, ma biche, j’ai hâte de découvrir les autres pièces, annonce Justin.
 

*
Ils sont dans le salon, en pleine admiration devant une grande toile signée MB, lorsque Monique les rejoint.
- Il est superbe, ce tableau. Combien de temps avez-vous mis à le faire ? demande Gabrielle.
- C’est la seule de mes toiles sur laquelle vous pourrez reconnaître Guy, assis sur un rocher, contemplant la mer. Je l’ai intitulée : « Le marin et sa mer ». Elle a été commencée au début de notre rencontre, et terminée trois mois plus tard. 
- Vous êtes douée. C’est donc lui notre généreux donateur ?
- Je n’ai toujours pas compris ce qui s’est passé, et comment vous êtes arrivés ici ? répond Monique.
- Asseyons-nous, je vais tout vous expliquer, lui dit Justin.


*


Une heure plus tard, après cette explication, la voiture s’éloigne de la villa. Gabrielle  la conduit. Les deux femmes ont décidé d’aller faire les courses, en laissant Justin devant son ordinateur. A peine la voiture est-elle sortie de la cour qu’il retourne examiner le tableau « Le marin et sa mer ». Cette toile d’environ 2m de hauteur et de 1.5m de largeur est superbe, certes, mais quelque-chose l’inquiète. Sa fixation ne lui parait pas conventionnelle. Sa base n’est qu’à 10 centimètres du sol, alors qu’il reste plus d’un mètre entre le haut du tableau et le plafond. Pourquoi est-il si bas ? Il s’approche et regarde de plus près. C’est bien ce qu’il pensait, ce tableau cache quelque chose. Il est muni de charnières sur le côté gauche. Justin tire doucement sur le côté droit. Celui-ci, docilement, après un petit « clic », s’écarte du mur et laisse apparaître une porte en bois munie d’une serrure à clé plate. Toujours aussi curieux, il saisit le briquet qu’il a toujours dans sa poche, bien que n’ayant jamais été fumeur, il l’approche de la serrure, frotte la molette et observe la flamme.
Celle-ci s’éloigne en permanence du mur.
Il est maintenant certain que cette porte donne sur l’extérieur car un mince souffle d’air pousse la flamme.
Ce mur est pourtant accolé au rocher, jusqu’à la toiture, et le niveau du sol de ce salon est à plus de 40 m du niveau de la mer. Il s’approche de la large baie vitrée, et regarde vers l’extérieur. Le bord du rocher n’est qu’à deux mètres du mur de la maison et aucune sortie n’est visible. Où donc cette porte peut-elle donner accès, avec une arrivée d’air ? s’inquiète Justin.
Il revient dans la grande entrée, saisit le trousseau de clés que le notaire lui a confié, et cherche vainement la clé plate.
Il ne comprend pas. Quelque chose lui échappe.
Il sort, fait le tour de la villa, et s’arrête devant la baie vitrée. Il n’y a pas de doute, le rocher est à l’aplomb, la mer vient le frapper, et aucune ouverture n’apparaît dans celui-ci.
Un peu déçu de ne pas avoir trouvé, il revient dans le bureau, en se promettant d’éclaircir ce mystère avec monsieur Laquatre, lorsqu’ils auront signé, puis il se remet sur son ordinateur.

 
*

Les femmes rentrent, heureuses.
Le repas est aussitôt entrepris par Monique qui demande à Gabrielle de la laisser seule, pour cuisiner.
Une heure plus tard, ils sont à table.
Tous trois dégustent, lentement, les plats préparés avec soin, et
la conversation ne cesse pendant celui-ci. Elle porte exclusivement sur les possibilités de visites touristiques à réaliser dans la région, pour les deux jours à venir.
Le repas se termine.  Justin et Gabrielle félicitent Monique.
La vaisselle est aussitôt déposée dans le lave vaisselle, puis ils se rendent dans le grand salon.
- J’admire, et j’envie votre superbe tableau, ma petite Monique, lance Justin.
- Attention, Monique ! Quand mon mari utilise cet adjectif devant un prénom, en général, cela veut dire qu’il va, insidieusement, vous demander une petite faveur, prévient Gabrielle.
- Avec tout ce que vous avez fait pour moi, aujourd’hui, je ne peux que lui accorder celle-ci, à condition que cela soit possible, naturellement. De quoi s’agit-il exactement, mon petit Justin ?
            La réponse les fait rire, puis Justin lui dit :

- Mon épouse me connait parfaitement, mais, pour une fois, elle s’est trompée. Je n’ai aucune faveur à vous demander. Je voulais simplement savoir si la toile était déjà fixée au mur, lorsque vous l’avez peinte, et si oui, comment avez-vous fait pour  peindre le haut de celle-ci ?
-   Ah ! Je ne m’attendais pas à  cette question.
Gabrielle avait parlé de faveur, j’avais bien pensé à beaucoup de choses, mais je ne m’attendais pas à une question technique.
Alors, mon petit Justin, c’est simple. Oui, Guy l’avait déjà fixée. Regardez bien le tableau. Vous voyez que Guy est assis sur le rocher. Pour peindre jusqu’environ 1,60 m, j’étais debout sur le sol, et, à partir de cette limite, … il me portait sur ses épaules.
- Bravo, Monique, vous l’avez bien eu ! La curiosité est un vilain défaut, mon chou. Désormais, tu éviteras de poser des questions idiotes. Tout le monde devine que, pour peindre le haut, Monique a utilisé un tabouret, ou un escabeau. Il ne faut pas sortir de Saint-Cyr pour deviner cela.

Justin fait la moue, il accuse le coup, mais, en lui-même, il est satisfait. Il sait que la toile était fixée, et d’après la réponse obtenue, il est persuadé que Monique sait qu’il y a quelque chose derrière celle-ci. 
La soirée se poursuit avec une tasse de tisane, servie dans le salon, devant la télévision, puis ils vont se coucher.
 
 
*
- J’ai l’impression de rêver. Ce n’est pas possible que tout cela puisse nous appartenir, lâche Gabrielle.
- Ne vendons pas la peau de l’ours, avant de l’avoir tué.
- Pourquoi ? Tu n’y crois pas, toi ?
- Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond, dans toute cette histoire. Nous avons gagné la villa, j’y crois. Meublée ? Personne ne le dit, et ce n’est pas écrit.
- Oui, il va peut-être falloir payer le mobilier, et il ne laissera sans doute pas le tableau devant lequel tu restes en admiration, mais pour la villa, c’est sûr, le notaire l’a confirmé, et il nous a confié les clés. Ils ne peuvent plus faire marche arrière.
- Il a bien précisé que la présence de Guy Laquatre était indispensable. Il faut que le donateur signe, sinon ce n’est pas valable, et il reste encore dix jours, avant cela, si le rendez-vous n’est pas de nouveau repoussé, et s’il ne lui arrive rien, entre-temps.
- Allez, ne soit donc pas pessimiste. Je ne te comprends pas. D’habitude tu crois au Père Noël, mais là, tu m’inquiètes. Y a-t-il quelque chose qui te fait dire cela ?
- Des tas, mais tu as raison, mon esprit doit être trop oxygéné par cet air marin. Prenons patience, et profitons de ces dix jours, en attendant celui qui nous rendra définitivement propriétaires.



6 Le deuxième jour.



Depuis le lit, Justin télécommande l’ouverture des volets. Un léger ronronnement se fait entendre, puis la lumière du jour apparaît progressivement. Gabrielle se réveille, se tourne vers son mari, puis s’assied. Il la regarde, heureux.
- Que se passe-t-il ?
- Bonjour ma biche. Contrairement à tes habitudes, tu as extrêmement bien dormi, dans ce superbe lit. Est-ce parce que tu pensais être dans les bras de monsieur Laquatre ?
- Que dis-tu ? Pourquoi me réveilles-tu ? Quelle heure est-il ? Laisse-moi, j’ai encore sommeil.
- Neuf heures, et il est depuis longtemps l’heure de se lever.
- Neuf heures ? Ce n’est pas possible ! C’est bien la première fois de ma vie que je passe une nuit, sans me lever. J’ai un peu mal à la tête, comme si j’avais pris des somnifères. Et toi, as-tu bien dormi ?
- Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Mon cerveau n’a cessé de travailler, et quelques bruits, minimes, mais inquiétants, m’ont empêché de dormir.
- Sans doute le vent, ou la mer qui vient frapper le rocher. Il va bien falloir s’y habituer. As-tu déjà entendu Monique ?
- Non, la villa doit être fortement insonorisée, car on ne perçoit aucun bruit à l’intérieur. Ceux qui m’inquiètent viennent par transmission, dans la boiserie du lit.
- Gabrielle sourit, puis répond :
- Voilà pourquoi tu n’arrives pas à dormir. Si tu posais ton oreille sur ce que je mets à ta disposition, plus doux, et plus chaud que le bois du lit, tu dormirais.
 
 
*
 
            Après leur toilette, ils sortent, puis ils se dirigent vers la cuisine. Monique est là, et le petit déjeuner les attend.

- Bonjour les amis, avez-vous bien dormi ?

- Très, très bien, merci. La chambre est parfaitement insonorisée, le lit bien moelleux, et pour une fois, mon épouse n’a pas ronflé, répond aussitôt Justin, devant le regard amusé de son épouse. 
       
Ils sont attablés, depuis dix minutes, lorsque le portable de Justin se met à vibrer. Il le saisit et répond :

       
- Ah ! Bonjour … Non, non, vous ne me réveillez pas … C’est une excellente nouvelle … Je lui fait la commission de suite ... C’est entendu, à plus tard.

       
Il referme le portable, sous les yeux quémandeurs des deux femmes, puis annonce :

       
- La gendarmerie a retrouvé votre voiture presque intacte. Le capitaine Bernard Lefort, commandant de la brigade, vous demande de passer le voir, ce matin, sans faute. Voilà une bonne nouvelle pour vous, mais pas pour mon épouse, je suppose.

- Pourquoi dis-tu cela ? demande Gabrielle.
- Parce que notre sympathique cuisinière va pouvoir rentrer chez elle, pardi !
- Ne vous en faites pas, Gabrielle, je resterai quand même avec vous, ces deux jours, sauf si Justin préfère votre cuisine.
       
Le petit déjeuner se poursuit dans une excellente ambiance. Une heure plus tard, après une nouvelle démonstration, cette fois,  pour la mise en service de l’alarme, la voiture s’éloigne.

 

 
*
 
 Ils arrivent à l’accueil de la gendarmerie.

- Bonjour brigadier. Je suis madame Laquatre, et je dois passer voir le capitaine Bernard Lefort. Est-il là ?
- Bonjour. Je vais le prévenir.
       
Quelques minutes plus tard, il revient, suivi par son supérieur.

       
- Bonjour mesdames, bonjour monsieur. Je vois que vous faites encore les bons samaritains pour transporter Madame Laquatre. Je vous rassure, je ne vais pas la garder trop longtemps.

Suivez-moi, madame, s’il vous plait … et asseyez-vous.
Comme je l’ai dit au téléphone à monsieur Carré, ce matin, nous avons retrouvé votre Mercédès, à quelques kilomètres d’ici.
Le voleur n’est pas allé très loin avec, à peine dix kilomètres. Le véhicule a quitté la route, dans un virage. Il a dégringolé la pente, sur une centaine de mètres, et s’est arrêté seulement à quelques mètres de la mer. Si une arête du rocher ne l’avait pas stoppée, vous auriez dit adieu à votre superbe voiture, et à ce qu’elle contenait.
Nous pensions que le voleur s’était échappé, mais, en arrivant à proximité du véhicule, nous avons eu la surprise de constater qu’il était encore à l’intérieur. Il avait la tête sur le volant. Il était mort.
- Mon Dieu ! Il n’avait pas mis la ceinture !
- Non, mais il n’avait pas saigné non plus. Il a peut-être eu un malaise cardiaque. L’autopsie nous le dira. De toute façon, vous n’avez pas à vous en faire pour cela, vous n’êtes pas responsable. Votre véhicule ne pouvait être qu’en bon état, vu son immatriculation très récente.
- C’est certain, mon époux me l’avait acheté pour mon cinquantième anniversaire, il y a exactement un mois et trois jours.
- C’est précis. Vous comptez encore les jours, à cet âge ?
- Non, tout cela est terminé, c’était bon dans ma jeunesse, mais c’est Justin qui me l’a fait remarquer, hier soir.
- Justin Carré, j’ai vu son nom sur le rapport du brigadier. C’est un homme sympathique.
- Vous pouvez ajouter chanceux, car il a gagné la villa de Guy, et ils viennent en prendre possession.
- Cette superbe villa de Guy Laquatre? Mais comment a-t-il fait ?
- Grâce à une promotion que Guy avait lancée, il y a plus de 24 ans. Je vous prie de croire que je ne m’attendais pas à cette annonce. - Vous êtes sa femme ?
- Non, je suis la femme de son frère, Pierre.
- Je ne l’ai aperçu qu’une, ou deux fois, sur son voilier, de loin, mais je n’ai jamais vu son épouse.
- Il n’est pas marié, mais cela ne veut pas dire qu’il est toujours seul.
- Je m’en serais un peu douté. Un homme si riche, seul ? Enfin, c’est son affaire. Revenons à notre problème.
Votre véhicule a été sorti de sa mauvaise position par le garagiste Yann Bertin. Il est actuellement en attente dans son garage. Vous pouvez aller le récupérer, mais je vous conseille de lui faire faire un contrôle, avant de vous en servir de nouveau.Votre sac à main est ici. Le voici. Il était sur le plancher, côté passager.
A priori, il n’avait pas été ouvert. J’en ai personnellement fait l’inventaire.
Il contient : un portefeuille avec votre carte d’identité, votre permis de conduire, votre carte bancaire, la carte grise du véhicule, l’assurance de celui-ci, et la somme de dix-huit euros et cinquante cents. Il y a aussi dans le sac : un portable, une petite bombe de défense, et deux trousseaux de clés. Veuillez vérifier, puis me dire s’il manque quelque-chose ?
-
     Non, tout est là. Avait-il encore la cagoule ?        - Elle était sur le siège passager.
-     Avez-vous retrouvé mes chaussures ? 
- Je suppose que ce sont celles-ci. Elles étaient également à l’avant, à côté du sac. La complice du voleur n’aura pas eu l’occasion de les essayer.
- Oui, ce sont elles. Je vais pouvoir rendre à Monique celles qu’elle m’a gentiment prêtées. Vous ne m’avez pas parlé du conducteur. Est-ce quelqu’un de la région. - Pour l’instant, il n’a pas encore été identifié. Il ne portait aucun papier sur lui. C’est logique, et c’est souvent le cas. Ce sont des malins, ces voleurs. Lorsqu’ils sont pris avec le véhicule volé, ils se font passer pour des étrangers qui cherchent à aller clandestinement en Angleterre. Celui-ci ne pourra plus le faire, maintenant. Voilà, nous en avons terminé. Vous allez pouvoir retrouver vos amis, et faire à nouveau leur guide. Si j’ai bien compris, vous connaissez bien la région ? - J’adore peindre la mer, et lorsque mon époux s’absente pour ses affaires pendant plusieurs jours, je viens dans la région, peindre des toiles.
- C’est un excellent passe-temps. J’adore les admirer, par contre, je n’ai aucun don pour en faire. Dommage, nous nous serions peut-être rencontrés sur la plage, au pied d’un rocher.
- Oui, sans doute. Mais si vous passez par Paris, faites-moi signe, je vous ferai visiter ma galerie de peintures. Je pourrai aussi vous apprendre les rudiments essentiels de cet art. Vous serez peut-être, ainsi, tenté de commencer, qui sait ?
- Je ne vous dis pas non. La retraite approche. J’ai hélas perdu mon épouse, depuis plusieurs années, et j’appréhende ces longues journées, sans occupation. Mais j’y pense, vous pourriez peut-être commencer à me dispenser cet art, dès votre prochaine visite ? Je trouverai bien une solution pour me libérer.
- Avec joie. Lors de mon prochain séjour, je passerai vous chercher, c’est promis.
- Je suis enchanté d’avoir fait la connaissance d’une si charmante femme. J’aimerais continuer la conversation, mais je ne voudrais pas priver vos amis de votre présence. Allons-y, madame Laquatre, ils doivent attendre, avec impatience.
- Vous pouvez m’appeler Monique, je suis persuadée que nous nous reverrons très prochainement. Et vous, il me semble avoir lu que c’était Bernard ? Est-ce que je me trompe ?
- Monique, vous avez un sens de l’observation très poussé. C’est bien Bernard, mais, quand je suis en service, il est préférable d’éviter d’utiliser les prénoms, en présence d’autres personnes.
- Naturellement. Au revoir, Bernard, à bientôt.
- Au revoir, Monique, je vous attends avec impatience. Oh ! Vous ne m’avez pas donné votre numéro de portable. Sans lui, je ne peux pas vous contacter directement, cela serait quand même idiot.
- C’est pourtant vrai. C’est le 06 09 09 09 09
- C’est marrant, ces numéros, cinq zéros et cinq queues. Celui de monsieur Carré, en a quatre en l’air, et le vôtre, en a quatre en bas. En tout cas, ils sont tous les deux faciles à retenir.

- Simple coïncidence, mais maintenant, je vais pouvoir me souvenir des deux, très facilement.

Après une longue poignée de mains, en se regardant dans les yeux, il la reconduit auprès de Gabrielle et de Justin.

Il s’excuse de les avoir fait attendre, si longtemps, puis il les raccompagne jusqu’à leur véhicule.
           
- Alors, Monique, tout s’arrange, à ce que je constate ? lance Justin.

- J’ai mon sac avec tout ce qu’il contenait, ainsi que mes chaussures. Ma voiture n’a pratiquement rien. Elle est au garage, mais le capitaine me conseille de lui faire passer un contrôle technique assez poussé, avant de la reprendre. Je vais donner les instructions, en ce sens, au garagiste. Pouvez-vous me conduire jusque là, s’il vous plait ?
- Naturellement, si notre guide nous donne la direction, répond Justin.

*

    Quelques minutes plus tard, le véhicule s’immobilise devant le garage. Monique et Justin descendent. Gabrielle préfère attendre.
L’entretien avec le garagiste se tient dans un tout petit bureau assez mal éclairé.
L’homme, d’une soixantaine d’année, explique qu’il a pris contact avec le concessionnaire de la marque, et qu’il lui a demandé l’intervention d’un expert de l’usine, pour effectuer un contrôle très poussé de cette voiture légèrement accidentée, appartenant à monsieur Laquatre.
Après avoir mûrement réfléchi, le concessionnaire a préféré la remplacer par une neuve, du même modèle, et de la même couleur, mais elle ne lui sera livrée que sous deux jours.
Il s’excuse pour le délai, mais elle vient d’Allemagne, ce modèle n’étant pas disponible en France.
Le garagiste invite donc madame Laquatre à lui confier la carte grise du véhicule, ainsi que son numéro de portable, pour pouvoir la prévenir dès son arrivée.
Il ajoute que le concessionnaire prendra à sa charge tous les frais inhérents à cet échange, et à cette attente forcée.
Monique, fort surprise par cette réponse, le remercie d’avoir ainsi défendu au mieux ses intérêts. Elle lui confie la carte grise, puis lui communique son numéro de portable.
En sortant, sur le pas de la porte, elle se retourne, et demande :

- Vous connaissez sans doute bien monsieur Laquatre ?

- C’est un homme exceptionnel qui donnerait sa chemise. Il m’a rendu d’énormes services, c’est pourquoi j’ai fortement insisté auprès du concessionnaire. Je lui dois bien cela.
- Je vous en remercie encore. Je le mettrai au courant de votre intervention, pour défendre ses intérêts. Au revoir, monsieur.

*

 Ils remontent dans le véhicule de Justin.
       
- C’est quand même utile d’avoir un beau-frère exceptionnellement généreux, lorsqu’on porte le même nom que lui, lâche Justin.

- Ce n’est pas la première fois que je profite d’une confusion de ce genre. Après-tout, je devais l’être, sa femme. C’est de sa faute s’il a refusé de se marier, répond Monique.
- Et, à priori, vous ne l’avez toujours pas digéré, ce refus. Je suis même persuadée que vous le revoyez, de temps en temps, ajoute Gabrielle.
- Bon ! Suis-je au tribunal, ou avec des amis ? D’accord, j’avoue, je le revois parfois, mais je n’ai jamais recouché dans son lit, enfin, dans celui dans lequel vous dormez. Cela se passe dans un autre, mais vous n’en saurez pas plus. Allez, Justin, direction la villa, je dois préparer le repas.
- Alors là, chapeau ! Tu prétends toujours que je suis curieux, etc’est toi qui viens de faire avouer à Monique qu’elle couche encore avec Guy. 
- Oui, c’est sans doute à force de t’écouter, je prends tes mauvaises habitudes. Je m’excuse, Monique, c’est vrai, votre vie privée ne me regarde pas.
- Oh ! Je ne vous en veux pas. Cela n’est qu’une petite partie de mes secrets. Puisque je vous l’ai promis, même si les clés de la villa de mon amie viennent de m’être restituées, je resterai avec vous, ces deux jours, mais j’irai coucher chez elle, la nuit. Je préfère retrouver mes habitudes, et ne pas dormir dans la villa de Guy.
Rentrons. Nous allons déjeuner, puis nous partirons explorer les environs.
*
Il est 18 heures. Ils reviennent de leur randonnée pédestre. Justin se dirige vers la porte, sélectionne la clé, la glisse dans la serrure,  ouvre, passe derrière le battant, puis frappe le code.
- C’est parfait, Justin, vous savez maintenant entrer et sortir, sans déclencher l’alarme. Après cette marche de plus de trois heures, vous devez avoir faim. Pendant que je prépare le repas, allez donc admirer cette mer déchaînée, depuis le salon, leur dit Monique.
- J’ai remarqué que depuis l’intérieur, on n’entendait pratiquement rien la nuit, ni le bruit des vagues, ni le vent. L’isolation phonique de la villa a-t-elle été spécialement étudiée pour ? demande Justin.
            Monique le fixe dans les yeux, mais ne répond pas. Gabrielle les regarde, l’un après l’autre, se met à rire, puis elle dit :
           
- En vous regardant, et en vous écoutant, j’ai l’impression de voir un chat, et une souris. Tu ne vois pas qu’elle attend que tu lui dises : ma petite Monique ?
- Ma petite Monique, avez-vous entendu ma question ?
- Encore une question technique, bien sûr. Ah ! ces hommes. Je n’en sais rien. Je n’étais pas là lorsque la villa a été construite. Mais je vais quand même pouvoir répondre, en partie, car Guy m’avait confié l’énorme peine qu’il avait eue, le jour de la réception de cette villa.
Il avait fait tous les plans, avec l’aide d’un ami architecte.
La construction s’était passée, sans aucun problème, mais, le soir de la réception des travaux, en repartant, son ami s’est tué dans un accident. Il avait un peu abusé de la boisson. Son véhicule a quitté la route, il a percuté un arbre, et pris feu. On a retrouvé la voiture, son contenu, et l’arbre, complètement brûlés. Le dossier de construction était dans le véhicule. Il est aussi parti en fumée, je ne pourrai donc jamais vous donner l’épaisseur de l’isolant thermique.
- Phonique, Monique, tiens, ça rime ! Pour le bruit, c’est un isolant phonique, et pour la température, c’est un isolant thermique, lui fait remarquer Justin.
- Je connaissais une autre rime avec Monique, on me l’a souvent dite, mais celle-là, c’est la première fois. De toute façon, cela n’est pas toujours efficace. J’en ai eu la preuve lorsque je dormais ici. Il m’est arrivé, à plusieurs reprises, d’entendre des bruits étranges, comme des claquements de porte, des chocs contre le rocher, des gens qui parlent, qui rient, qui crient, qui chantent, qui hurlent, ou qui gémissent. Guy m’a expliqué que c’était les âmes des marins, morts en mer, qui venaient là, la nuit, raconter leurs joies et leurs malheurs, aux sirènes qui s’abritent sous le rocher, en attendant l’appel des navires en détresse. Paradoxalement, je n’ai jamais rien entendu de pareil, dans la villa de Marguerite.
- Vous croyez à ces balivernes ? demande Justin.
- Bien obligée, ici, tout le monde y croit. C’est logique, chaque famille a perdu un ou plusieurs parents, en mer. N’allez surtout pas les contredire, si vous ne voulez pas être mis à l’écart.
- Elle a raison, les sirènes, ça peut exister. Ce n’est pas pour rien s’il y en a une, sur le rocher de Copenhague, confirme Gabrielle.
- Vous avez bien fait de nous prévenir, Monique, nous aurions pu croire que des gens étaient enfermés dans le sous-sol.
- Oui, mais ici, il n’y a pas de sous-sol, il n’y a que le rocher. Vous voilà rassurés, j’espère ?  Je vais préparer le repas.
      
Dès qu’ils se retrouvent seuls, Gabrielle dit :

       
- Il n’y a pas à dire, si tu insistes tellement, c’est que quelque chose te tracasse. Tu te méfies d’elle, mais je ne vois pas pourquoi. Elle est pourtant charmante, sympathique, et elle fait tout ce qu’elle peut pour nous être agréable. Je ne te comprends pas.
- Je n’ai rien à lui reprocher, mais je sens que tout cela n’est pas naturel, et qu’elle ne nous dit pas tout. Un exemple : à ton avis, pourquoi as-tu si bien dormi cette nuit, en te réveillant avec un mal de tête?
- Parce que … je n’en sais rien. Toi, tu le sais ?
- Je n’ai pas de preuve, mais je suis persuadé qu’elle avait versé du somnifère dans la tisane, et c’est ce qui m’aurait rendu nerveux toute la nuit.
- Tu n’as peut-être pas tort. C’est ce qui t’était arrivé quand tu avais commencé à en prendre. Mais tu ne crois quand même pas qu’elle va nous empoisonner ?

- Non, bien sûr, mais, à mon avis, si elle veut être tranquille la nuit, ce n’est pas pour rien.
- J’ai trouvé ! Elle a un amant, et elle le fait venir, ou elle va le voir. Voilà pourquoi elle préfère aller passer la nuit dans la villa de son amie.
       
Justin hausse l’épaule et ajoute :

- Peut-être ?

*

Le dîner, excellent comme les précédents repas, se termine.
Monique débarrasse la table, puis elle revient de la cuisine et annonce :
            - Puisque le petit Justin est un grand curieux, ce soir, vous êtes privés de télévision. Je vous invite à visiter la villa de mon amie, et je vous autorise aussi à prendre des photos.
De l’extérieur, vous ne verrez aucune différence, puisqu’elles ont toutes les deux été construites avec les mêmes plans, et en même temps, mais l’intérieur est aménagé différemment. Elle appartenait à Léon Bontemps, l’ami architecte de Guy.
- Celui qui a brûlé dans sa voiture ?
- Bonne mémoire, Justin, malgré l’âge. C’est exact. Il avait projeté de venir y prendre sa retraite, avec son épouse, malheureusement, le sort en a voulu autrement.
Après son décès, son épouse est venue l’habiter, de temps en temps, pendant les vacances, puis, en permanence, lorsqu’elle a pris sa retraite. Je vous donnerai d’autres détails sur place. Debout les vieux ! La marche vous attend.
- Oh non ! Je préfère n’y aller que demain. Je ne manque jamais un feuilleton à la télé. Eh puis ! il va bientôt faire nuit, annonce Gabrielle.
- Mais le soir, une petite marche, sur les rochers, en bordure de mer, cela fait du bien. Jusque là, vous n’aviez jamais gagné de villa, vous voyez, les choses peuvent changer.  Il n’y a aucune raison pour que vos mauvaises habitudes continuent, insiste Monique.
- Monique a raison. Debout, ma biche ! Cela nous fera du bien.
- Tu vois où ta curiosité nous mène ! Pour la première fois, je vais rater un feuilleton. Je vous préviens, si c’est trop loin, je vous laisse, et je reviens seule.
       
Ils s’habillent pour l’extérieur, Monique et Gabrielle sortent pendant que Justin compose le code de l’alarme. À peine est-il sorti que Monique enfonce la clé dans la serrure et la tourne.
Justin, son trousseau de clés à la main, la regarde faire, surpris.
Instinctivement, sans s’en rendre compte, Monique vient de fermer la porte de cette villa, avec le trousseau de celle de son amie.  
- Vous semblez surpris ? Ai-je fait quelque chose d’anormal, mon petit Justin ?
- Vous venez de fermer cette porte, et j’ai le trousseau de clés de la villa dans les mains. Vous avez donc aussi la clé d’ici, dans votre trousseau ?
- Non, mais comme je vous l’ai dit tout à l’heure, les deux villas ont été construites en même temps, et, comme par hasard, les clés des portes d’entrée sont aussi identiques.
Cela a toujours été comme cela, et jusque là, personne n’a estimé utile de les changer. Par contre, il y a également une alarme, mais le code n’est pas le même.
Maintenant, vous savez qu’avec votre clé, vous pourrez venir me voir cette nuit, si vous n’arrivez pas à dormir, mais attention ! je vous préviens, l’alarme se déclenchera, et vous devrez vous enfuir à toutes jambes, pour ne pas être surpris par le personnel de la télésurveillance, lui répond Monique en riant.
- C’est une anomalie. Cela arrivait, dans le temps, mais plus maintenant. Mais j’y pense, si moi je ne peux entrer chez vous, vous, vous pouvez le faire ici, et venir me voir la nuit, puisque vous connaissez le code. C’est une autre anomalie, reprend Justin.

Elle le regarde, sourit, puis dit :
       
- C’est vrai qu’il est curieux votre mari. Il veut vraiment tout savoir. Les codes ne peuvent plus être changés, car les modes d’emploi ont été perdus, par la suite, mais je vous donne un renseignement important: le mien est à huit chiffres, dont les quatre premiers et les deux derniers sont identiques aux vôtres, mais je ne vous en dirai pas plus. Allons-y !


*
Dix minutes plus tard, Monique ouvre la porte, frappe le code, et revient vers ses invités.
       
- Nous y sommes. Vous voyez, le style est totalement différent.
Lorsque Marguerite s’est décidée à revenir ici, après le décès de son mari,  elle a voulu couper les ponts avec le passé. Cette maison le lui rappelait trop. Sachant que j’avais quelques dons pour la peinture, et la décoration, elle m’a demandé de tout refaire, à mon idée.
Comme je ne voulais plus demander la clé de sa villa à Guy, je vous ai déjà expliqué pourquoi, elle m’a accueillie chez elle, les bras ouverts, pendant la durée des travaux. 
J’ai travaillé comme une folle, pendant plus de 5 mois. Pour Pierre, il était tant que cela finisse, car nous ne nous rencontrions plus qu’une fois par semaine.
Marguerite, elle, aurait bien aimé que cela dure encore plus longtemps. Elle n’était plus seule, et elle m’avait prise sous son aile, comme si j’avais été sa fille qu’elle n’a jamais pu avoir.
Pour ne pas l’abandonner définitivement, chaque fois que mon mari s’absentait pour plusieurs jours, je revenais peindre chez elle. 
Elle était heureuse, mais aussi fort généreuse. Elle m’a nourrie, logée, payée, mais en plus, elle m’a emmenée chez son notaire pour me mettre sur son testament.
A son décès, je serai son unique héritière, et cette villa m’appartiendra définitivement. Remarquez que cela ne changera rien. Actuellement, je suis la seule à l’utiliser, depuis une dizaine d’années. La pauvre Marguerite perd la tête, et tombe. Les médecins l’ont envoyée dans une maison de retraite, d’où hélas, elle ne reviendra jamais.
- C’est malheureux pour elle, mais cela arrive, de plus en plus, dit Gabrielle.
- Je vais sans doute vous froisser, en vous disant cela, mais je ne fais que répéter ce que vous risquez d’entendre, s’il vous arrive de discuter avec les gens du village. Voici ce que les habitants disent sur moi : « La blonde qui occupe la villa de Marguerite n’est qu’une putain de la ville. Elle s’est servie de son cul pour la faire enfermer, et lui voler sa propriété ».
- Oui, ce n’est pas très élogieux, mais ils n’ont pas tout à fait tort, dit Justin. 
            Les deux femmes le regardent, offusquées.
            - Ben quoi ? C’est quand même vrai, vous êtes bien une blonde qui vient de la ville ?
- Oui, et une vraie, mais je ne vous le prouverai pas, répond Monique.
- Je l’espère bien. Il ne manquerait plus que cela ! Pour Marguerite, c’était si grave que cela ? N’y avait-il pas d’autre solution ? reprend Gabrielle.
- Hélas, non. La première fois que je lui ai sauvé la vie, c’était un soir, à la tombée de la nuit. Ne la voyant pas dans sa chambre, devant la télévision, je l’ai cherchée longtemps, avant de la trouver à une centaine de mètres d’ici, au bord du rocher, d’où elle allait se jeter, pour retrouver son époux qui, d’après elle, l’appelait.
Une autre fois, juste quand j’allais partir, elle s’est mise à brûler son lit. Elle l’avait légèrement sali, et voulait le rendre propre.
Je vous passe les menus oublis qui sont devenus des causes d’inondations, avec les robinets d’eau, et des risques d’explosions, avec le robinet du gaz.
Il y avait aussi les médicaments pris, sans respecter les quantités, mais c’est autre chose qui m’a obligée à la laisser partir dans une maison de retraite.
En arrivant, pour passer trois jours chez elle, je l’ai découverte sur le sol, inanimée. Elle était tombée, suite à un malaise, et ne pouvait se relever. Elle est restée trois jours, dans cette situation, sans appeler de l’aide. Le téléphone était pourtant juste à côté d’elle, mais elle ne savait plus à quoi servait cet appareil.
Les médecins n’ont pas voulu prendre la responsabilité de la laisser seule, chez elle, ses pertes de mémoire étant devenues trop importantes. Dès que les soins nécessaires lui ont été administrés, ils ont décidé de la placer.
Chaque fois que je reviens ici, je passe la voir. Elle ne me reconnait plus, la plupart du temps, mais je continue à lui raconter ce qui s’est passé dans ma galerie de peintures, et ce que je vais peindre, dans sa villa.
Voilà, vous savez tout sur la propriétaire de ces lieux. Nous allons maintenant visiter l’habitation.
Dans toutes les pièces, un mur est entièrement décoré par une peinture qui nous fait penser à une saison de l’année, et le mobilier a spécialement été fabriqué par un ébéniste du coin, suivant mes dessins. C’était un véritable artiste, malheureusement, il est décédé. Il avait tout de même 92 ans. Ici, pour l’entrée, le thème est le printemps.
       
- Je suppose que toutes les toiles accrochées sont de vous ?
- Non, pas toutes. Certaines proviennent de ma galerie. Elles ont été peintes par des artistes contemporains qui viennent exposer, et, comme les miennes, je les ai offertes à Marguerite, car elle adore les cadeaux.
- C’était des cadeaux, mais elles vont toutes vous revenir, de toute façon, lui fait remarquer Justin.
- Oui, bien sûr, mais vous oubliez qu’avant de devenir la propriétaire de celles-ci, je serai obligée de payer les droits de succession. Enfin, il faut bien que l’État se sucre pour payer ses fonctionnaires retraités, n’est-ce pas, mon petit Justin ?
- La visite devient intéressante, je ne regrette pas d’être venue. J’attends avec impatience de voir l’été. C’est la saison que je préfère, annonce Gabrielle.
- Mais, tu es pressée. Attends un peu, je n’ai pas encore eu le temps de prendre des photos de toutes ces toiles.

- Si tu embêtais moins Monique, tu l’aurais déjà fait.
- Nous voici dans la chambre de Marguerite. Naturellement, c’est l’été, et je ne pouvais faire autrement que de peindre quelques marguerites.
- Ce nu, au-dessus de son lit, je suppose que c’est elle, lorsqu’elle était jeune, naturellement ? lance Justin.
- Je suppose que c’est une jeune femme qui devait avoir vingt ans, environ, mais je ne pense pas que ce soit Marguerite. C’est un tableau qui lui appartient, mais je n’ai jamais eu la curiosité de le lui demander. Pas de chance. De toute façon, elle m’a toujours dit qu’elle aussi était blonde, et vous pourrez constater que cette femme a les cheveux foncés. C’est une superbe toile qui a de la valeur, car, aujourd’hui, ce peintre est renommé, et sa côte est au plus haut. N’oubliez pas de la prendre en photo, …  pour vos nuits blanches.
- C’est sensationnel, tout cela, et les meubles sont superbes ! J’adore la décoration et le mobilier de notre future villa, mais maintenant que je découvre tout ceci, j’aurai préféré gagner la villa de Marguerite, annonce Gabrielle.
- Ah ! ces femmes, jamais contentes ! Passons à l’automne, avant que toutes les feuilles ne tombent, déclare Justin.
- L’automne, c’est cette chambre. La mienne, la chambre d’amis que je me suis attribuée. Je vous préviens Justin, mon lit n’est pas encore refait, et je n’accepte aucun commentaire déplacé de votre part sur ce que vous allez y découvrir, sinon, la visite s’arrête là.
- Alors, là, je m’attends au pire. C’est promis, je ne dirai pas un mot, mais l’appareil va flasher dans tous les sens, j’espère en avoir le droit ?
- Je vous ai donné l’autorisation, dès le départ, je n’ai qu’une parole. Je pensais que vous vous en étiez rendu compte.
Voilà, admirez le tableau.
Cinq minutes plus tard, ils ressortent et Monique referme la porte derrière elle.
        - Nous arrivons à l’hiver. À l’origine c’était le salon, il s’est transformé en atelier. Ces deux tableaux seront exposés dans ma galerie, dès mon retour. Ceux-ci ne sont pas terminés, ou simplement abandonnés, par manque de courage ou d’inspiration.            
- Vous peignez presque toujours les paysages avec un personnage. Est-ce une personne connue, ou un inconnu qui devient célèbre, grâce à vous ? demande Justin. - Sur mes toiles, c’est toujours une personne que je connais, ou que j’ai eu l’occasion de rencontrer.
- Ce monsieur, par exemple, est-ce votre époux ?
           
Monique regarde Gabrielle, lui sourit, puis se tourne vers Justin et répond :

           - Mon époux était dans ma chambre, je ne vais quand même pas le mettre sur tous mes tableaux.
- Et ce grand, qui est exactement au même emplacement que celui de notre villa, vous l’avez également peint lorsque la toile était déjà fixée au mur ?
- Oui, bien sûr. C’est mon amie Marguerite. C’est cette toile que j’ai faite en premier, en arrivant dans cette villa.
- C’est tout ? Il n’y a plus d’autres pièces, et naturellement pas de cave ni de sous-sol pour conserver le champagne au frais ?
- Non, pas de champagne au frais, mais si vous aviez eu la bonne idée d’en apporter une bouteille, cela m’aurait fait énormément plaisir de l’ouvrir. J’adore cette boisson.
- Vous en aurez une, la prochaine fois, c’est promis. Mais au fait, Monique, vous n’avez pas la télévision ?
- Non. Je viens ici pour peindre, et me détendre, pas pour m’endormir devant un écran.
 - Je ne vous connais pas depuis longtemps, mais je constate que vous êtes une femme heureuse. Vous gérez votre temps, comme vous l’entendez, vous vous occupez parfaitement de votre mari, lorsqu’il est là, vous rendez visite à votre amie Marguerite, vous peignez de superbes toiles, vous faites la cuisine à la perfection, etc., etc., mais dites-moi, ma petite Monique, vous n’êtes tout de même pas parfaite. Quel est votre plus gros défaut ?  demande Justin.
- Tiens donc ! Encore une question personnelle. Ses défauts ne te regardent pas ! Ne lui répondez pas, Monique, lance Gabrielle.
- La petite Monique n’a pas plus de défauts que les autres femmes, ni que les hommes, mais elle en a quand même un de moins que vous. Elle n’est pas curieuse.
- Bravo Monique ! C’est bien répondu. Tout est superbe. Vous avez très bien travaillé. Nous vous remercions pour cette visite impromptue, et je vous rassure, nous oublierons que votre lit n’était pas refait. Nous vous laissons, et nous repartons dans notre future propriété pour, de nouveau, passer une bonne nuit dans cette superbe chambre, lui dit Gabrielle.
- Merci à vous deux, faites de beaux rêves, et à demain. Je viendrai préparer le petit déjeuner, et je le prendrai avec vous. Ne vous trompez pas, en sortant, il faut tourner à gauche.
- Merci Monique, bonne nuit et à demain.

*
Pendant les cinq minutes nécessaires pour revenir à la villa, Justin et Gabrielle échangent leur avis sur tout ce qu’ils ont appris, et découvert dans cette villa.
Justin prétend qu’il faudra se méfier de Monique car, à son avis, cette femme est trop ouverte et trop aimable avec eux, pour être honnête. Il justifie ses propos en rappelant qu’ils viennent prendre possession de la villa de son ex, avec lequel elle à encore  des relations. 
Gabrielle est de l’avis opposé. Pour elle, Monique est une de ces femmes modernes et libres, qui prend le temps comme il vient, et sur qui les petits ennuis n’accrochent pas.

7 Le troisième jour.             


Il est 9 heures. Gabrielle et Justin se lèvent, puis ils se dirigent vers la cuisine. Justin ouvre la porte, mais il ne voit pas Monique, et le petit déjeuner n’est pas préparé.
- Je n’ai pas rêvé, elle avait pourtant bien annoncé qu’elle serait là, ce matin ? demande Justin.
- Oui, j’espère qu’il ne lui est rien arrivé. Tu devrais aller voir. Prends les clés, j’ai un mauvais pressentiment, lui répond son épouse.
- Avant, je vais lui téléphoner.

Après être tombé sur sa boite vocale, il revêt un vêtement de pluie, enfile des bottes et se rend chez Marguerite.

Il frappe plusieurs fois à la porte, sans succès. Il sort le trousseau, sélectionne la clé de la porte d’entrée, ouvre la porte, passe derrière celle-ci, frappe les quatre premiers chiffres, puis deux, puis deux. C’est bon, le témoin vert s’illumine. Il avait bien deviné. Il se précipite vers la chambre, frappe à la porte, attend quelques secondes, puis ouvre rapidement.
Monique, entièrement nue, est allongée sur le lit. Ses deux bras sont écartés vers le haut. Drap et couverture sont sur le sol, au pied du lit.
Justin se précipite sur elle, pose l’oreille sur sa poitrine. C’est bon, le cœur bat encore, se dit-il. Soudain, le bras droit de Monique vient se poser sur sa tête, et il entend :
       
- Non, Phaphane, pas maintenant, laisse-moi un peu dormir, je suis trop fatiguée, j’ai peint toute la nuit.


Surpris par ce surnom, dans l’espoir d’en savoir plus, il reste immobile. La main descend sur sa figure, puis, subitement, Monique se redresse.

       
- Mais ! … C’est vous Justin ! Que faites-vous dans mon lit ? Vous n’avez pas honte, à votre âge ! Vous ne vous figurez quand même pas, qu’après avoir volé la villa de mon beau-frère, vous allez aussi me voler, à mon mari ? Sortez immédiatement, ou j’appelle la gendarmerie !

- Attendez ! Ne vous fâchez pas comme cela, je vais tout vous expliquer.
- Vieux cochon ! Sortez, que je m’habille, et attendez derrière la porte !
       
Justin n’insiste pas. Il sort, referme la porte, puis attend.

Une minute plus tard, la porte s’ouvre. Monique apparaît en nuisette ouverte. Elle se précipite sur Justin, l’embrasse, puis lui dit :
      
- Excusez-moi pour ce que je viens de vous dire, je ne le pensais pas. Je croyais être avec mon mari. J’aimerais bien vous faire quelques petits câlins, mais pas aujourd’hui.
Je suis trop vannée, je viens seulement de me coucher, je n’avais pas vu l’heure. Après votre départ, j’ai commencé une toile, et j’ai absolument voulu la terminer. Je viendrai préparer le repas de midi. Excusez-moi auprès de votre épouse. Je vous rassure, jamais je ne lui dirai que vous m’avez vue, entièrement nue, ni que vous avez cherché à profiter de l’occasion, pour abuser de mes charmes.
- Mais, je n’ai pas voulu coucher avec vous ! J’ai juste vérifié si votre cœur battait car, en ne vous voyant pas ce matin, nous avons eu peur qu’il vous soit arrivé quelque-chose. C’est tout.
- Vous pénétrez chez moi, soi-disant, pour voir si je ne suis pas morte, alors qu’il suffisait de me passer un petit coup de téléphone, vous ne croyez quand même pas que je vais gober cela ? Laissez-moi, je vais me recoucher. Fermez bien la porte à clé, et surtout n’oubliez pas de remettre l’alarme.
           
Elle retourne dans la chambre, puis ferme la porte. Encore éberlué par cette réception, Justin quitte la villa, après avoir remis l’alarme, et fermé la porte à clé.


*

- Alors ? Que se passe-t-il ? lui demande Gabrielle, inquiète.
- Tu parles d’une frousse, qu’elle m’a foutu, cette bonne femme ! J’ai frappé à la porte, pas de réponse. J’ai ouvert, arrêté l’alarme, appelé, toujours rien. J’ai frappé à la porte de la chambre, encore rien. Je l’ai ouverte, je suis entré, et je ne l’ai pas vue. Soudain, de derrière la porte, en furie, elle m’est tombée dessus. J’ai réussi à m’en débarrasser, en la projetant sur son lit. Elle était complètement nue. En voyant que c’était moi, elle s’est relevée et s’est excusée. Elle m’avait pris pour un cambrioleur.
- Elle ne t’a pas griffé, au moins ?
- Non, mais, par contre, j’ai eu droit à une petite bise, comme excuse, puis, je lui ai ensuite expliqué pourquoi j’étais venu chez elle.

- Dois-je comprendre que tu l’as fait, alors qu’elle était complètement à poil, bien contre toi ?
- À poil, à poil, tout de suite les grands mots ! Que vas-tu penser ? Elle m’a fait cette petite bise, puis elle s’est assise sur le lit, pour m’écouter.
- Ensuite ?
- Elle m’a expliqué qu’elle avait peint toute la nuit, et qu’elle venait juste de s’endormir, mais qu’elle viendrait pour préparer le déjeuner, puis je suis revenu.
- Et pendant ce temps, tu l’admirais, de haut en bas. Avant cette explication, tu aurais pu la laisser s’habiller. Tu ne dois pas regretter d’y être allé ? Je suis sûre que tu as apprécié le spectacle. 
- Je n’allais quand même pas fermer les yeux pour l’écouter. Ce n’est qu’une femme, pas une sainte. Mais, … tu deviens jalouse, maintenant ?
- Je crois surtout qu’hier soir, tu avais raison. Pourquoi n’a-t-elle pas répondu au téléphone ? Pourquoi t’a-t-elle laissé deviner le code de l’alarme ? Etc., etc. Tout n’est pas clair, chez elle. Restons sur nos gardes. Tiens, passons à table, le petit déjeuner est prêt. Lorsqu’elle arrivera, je lui dirai que, désormais, je préparerai les repas, moi-même.
 - Laisse-la encore les faire, et nous guider pour visiter la région. Il est préférable de rester bien avec elle, tout en se méfiant, bien sûr, tant que nous ne sommes pas les propriétaires. Je la soupçonne d’avoir une énorme influence sur son ex, et je ne tiens pas à le voir refuser de signer, sous n’importe quel motif.
- Tu as raison, on ne sait jamais où se limite la méchanceté d’une femme.
           
Justin la regarde, sourit, puis il entame son petit déjeuner.

*

            Il est 11 heures. Dans la villa de Marguerite, Monique sort  de sa douche, lorsque le portable se fait entendre.
- J’écoute.
- Ah ! c’est vous Bernard, bonjour. Je pensais justement à vous. C’est de la transmission de pensée. Quelle bonne nouvelle allez-vous m’annoncer ?
- J’aimerais vous rencontrer pour une chose très importante. Vous est-il possible de passer me voir ?
- Cela m’ennuie de déranger de nouveau Justin, et son épouse. Je m’apprête à aller les retrouver pour le repas, puis  pour faire la  guide, cet après-midi. Mais, de votre côté, il vous est sans doute possible de venir me voir, dès que je les aurai quittés, disons vers 19 heures. J’en profiterai pour vous montrer quelques-unes de mes toiles. Est-ce possible ?
- Ce n’est pas dans les habitudes du service, mais, pour vous, je ferai une exception. C’est entendu, je serai chez vous à 19 heures précises. À ce soir Monique.
- Vous êtes vraiment un homme sympathique. À ce soir Bernard.

*
Monique, revenue dans la villa de Guy, prépare le repas, après s’être excusée pour le petit déjeuner.
Une heure plus tard, les trois passent à table, discutent de choses et d’autres sur la région, puis ils partent, en voiture, visiter Brest et ses environs.
*
Vers 17 heures, ils sont de retour, heureux de cette nouvelle expédition. Monique met de nouveau le tablier de cuisinière, puis c’est l’heure du repas.
Durant celui-ci, Gabrielle explique à Monique qu’ils désirent encore visiter les environs, le lendemain, mais que pour le surlendemain, ils prévoient de partir de bonne heure, pour aller visiter le mont Saint-Michel. 
      
- C’est un excellent choix. Théoriquement, je devrais avoir ma nouvelle voiture et être repartie. Je ne pourrai donc pas vous accompagner, mais je vous promets d’y retourner un jour, avec vous, pour vous faire découvrir quelques joyaux de ce site, non exposés au public. J’y ai aussi un ami bien placé.

        
A peine venait-elle de terminer cette réponse, que son portable se met à vibrer. Elle regarde l’écran, puis dit :


- Excusez-moi, je dois répondre, c’est le garage.

Allo ! Je vous écoute, … C’est parfait, … Oui, je vous remercie, je passerai la prendre demain matin, … C’est entendu, … Oui, bien sûr, je ferai le nécessaire dès la première heure. Au revoir et merci.
            Elle referme le portable, le range dans la poche de sa robe, puis annonce :
          - Ma nouvelle voiture est prête, elle a la même immatriculation, mais il me reste à prévenir l’assureur du changement de numéro de châssis. Cette marque respecte ses engagements. Ils avaient dit deux jours, ils sont même un peu en avance. J’irai donc la chercher demain, mais ne vous en faites pas, cette fois, je ne vous oublierai pas pour le petit déjeuner. Après celui-ci, je vous demanderai simplement de m’emmener une dernière fois au garage, pour en prendre possession.
- Et vous allez retrouver votre époux, puis lui conter vos mésaventures de ces quelques jours, dit Gabrielle.
- Oh que non ! Il a horreur que je lui dise ce que j’ai fait, durant son absence. Lorsqu’il rentre à la maison, c’est pour se reposer, et se vider la tête de tous les soucis que lui crée son poste dans l’entreprise.
- Mais sans doute aussi pour apprécier votre bonne cuisine, et d’autres choses qui vous appartiennent, lui répond Justin.
- Je l’ai vue venir, celle-là. Je me doute que Pierre n’attend sûrement pas après ce qui m’appartient, mais il aime tout de même l’apprécier, de temps en temps, si c’est cela que vous voulez savoir, mon petit Justin.
- Je ne sais pas si c’est l’air de la Bretagne qui le rend comme cela, mais je vous assure que c’est bien la première fois qu’il est aussi …
- Emmerdeur ! Vous avez raison, Gabrielle, c’est le terme exact, lâche Monique. Eh bien ! mon petit Justin, pour éviter d’en entendre plus, ce soir, je vous laisse la corvée de vaisselle. Je retourne à ma villa, pour préparer mon retour. Je vous souhaite une bonne nuit, à tous les deux, et à demain. - Bonne nuit, à vous aussi Monique, et à demain, lui répondent Gabrielle et Justin.
            Dès qu’elle est sortie, Gabrielle dit à son mari :
            - Cette fois, je crois que tu l’as vexée. Nous nous étions pourtant mis d’accord pour attendre.
- Ne t’en fais pas, une femme comme cela ne se vexe pas pour si peu. Elle a simplement profité de l’occasion pour s’éclipser. Je suis persuadé qu’elle est attendue, mais qu’elle n’a pas voulu nous le dire.
- C’est parce que tu l’as vue nue, que tu dis cela ?
- Voyons, ma biche, tu ne vas pas recommencer avec ça ! Bon, j’ai compris, je vais faire la vaisselle.

*

Monique arrive devant sa villa. Elle regarde sa montre. Il est 18h35.
           
- C’est bon, je vais lui préparer une petite surprise, dit-elle à haute voix.
           
Elle entre, arrête l’alarme, puis se dirige vers la cuisine, où elle s’affaire.

Vingt minutes plus tard, tout est prêt.
La table est fort habilement décorée, les bougies scintillent de mille feux, une agréable musique d’ambiance se laisse entendre, le chauffage est légèrement poussé, et les indispensables lumières tamisées n’ont pas été oubliées pour mettre à l’aise cet invité de marque. 
Elle se dirige vers sa chambre, et en sort à l’instant même où le carillon de la porte d’entrée laisse entendre sa mélodieuse musique. Elle ouvre la porte et annonce :
            - Je suis enchantée d’accueillir, en ma modeste demeure, un homme respectueux de l’heure. Il est exactement 19 heures. C’est rare de nos jours. Entrez, mon cher Bernard.             
 - Bonjour Monique. C’est grâce à mes parents qui m’ont toujours dit qu’il ne fallait jamais faire attendre les jolies femmes, si on ne voulait pas les voir s’échapper.
- Et charmeur, en plus. Je sens que nous allons bien nous entendre. Suivez-moi, je vous invite à discuter en appréciant ma cuisine.
- Mais, Monique, il ne fallait pas, Je suis venu pour le travail. Vous nous avez préparé un repas d’amoureux.
- Pas du tout, ne vous méprenez pas, je dîne toujours de cette façon, et encore, par correction, je me suis habillée. D’habitude, je ne porte qu’un léger satin.
            Bernard ne répond pas, mais il la regarde avec admiration.
           
- Que vous arrive-t-il Bernard, vous semblez pensif ?
- Je devine ce superbe corps que j’aurais pu voir, si je m’étais présenté à l’improviste, à cette même heure.
- Et coquin, par-dessus le marché. Dites-voir Bernard, vous en avez d’autres des qualités comme celles-là ?
- J’ai d’autres qualités, mais elles ne concernent que le travail.
- Écoute Bernard, tu ne vas pas nous gâcher notre premier dîner, en parlant de ton travail. Il sera temps de le faire, lorsque nous passerons dans le salon. Pour l’instant apprécions ces bonnes choses. Oh ! Je t’ai tutoyé. Tu ne m’en veux pas, j’espère ?
- Il n’y a pas de mal, au contraire. Cela me fait totalement oublier le métier, et c’est quand même plus amical.
- Alors, c’est parfait, tu me tutoies aussi.
En apéritif, je ne bois que du ratafia, puis je dîne toujours au champagne, du début à la fin. J’espère que cela ne te contrarie pas ?
- Du ratafia ?
- De Champagne, bien sûr.
- Tu sais, je n’ai pas beaucoup l’habitude d’en boire. Je crois même ne jamais en avoir bu, mais pour une fois, je veux bien essayer.
 Les premiers « Blida » se vident très rapidement.
- C’est excellent, on ne dirait pas que c’est alcoolisé. Dommage que le verre soit si petit, annonce Bernard.
- C’est fait exprès, c’est pour en perdre le moins possible, si on le renverse.
- Dis-donc, si j’ai des qualités, tu en as aussi, tu es une marrante, toi.
           
Les minutes passent. Le verre de Bernard se rempote, et se vide, comme si c’était du petit lait.

           
- Tu n’as pas trop chaud, toi ? Moi je sue, annonce Bernard.

            Monique se met à rire, puis elle répond :

- Mais c’est normal, tu ne vois pas comme tu es habillé ! Enlève donc cette tenue qui te serre comme dans un carcan. Attends, je vais prendre tout cela, et le déposer sur des cintres.

La veste est enlevée, le pullover suit.

- Si j’osais, j’enlèverais aussi la chemise, mais cela ne se fait pas.

- Ne fais pas tant de manières, enlève-la aussi. C’est vrai qu’il fait chaud ici. Je te laisse quelques instants, je vais faire comme toi, je commence à suer aussi.

Monique quitte la table, se rend dans sa chambre, puis elle revient avec une simple nuisette, transparente à souhait.

Bernard n’en croit pas ses yeux. Il sue de plus en plus, et ne tient plus sur sa chaise.
           
- Ouf ! Cela fait du bien de se mettre à l’aise. Fini, le ratafia, passons au champagne, avant les choses sérieuses, annonce Monique.


Elle se lève, et, avec une démarche affriolante, va jusqu’au petit guéridon sur lequel est posé le seau de glace, dans lequel séjourne la bouteille. Elle tourne le dos à Bernard, dépose un petit comprimé dans une flûte, saisit la bouteille, l’entoure d’une serviette de table, fait bruyamment sauter le bouchon, verse lentement le liquide, puis revient, toujours aussi provocante, à côté de Bernard.

Elle lui tend la flute et annonce :

- À nos amours Bernard ! 

- À nos amours mon ange ! lui répond Bernard.

Dès qu’il a terminé de boire le contenu de sa flûte, elle lui prend la main, puis lui susurre à l’oreille :


- Viens vite, suis-moi, je te désire, je ne peux plus attendre.

Ils arrivent dans la chambre, Monique lui retire, très lentement, son pantalon, puis ses sous-vêtements, et Bernard s’écroule sur le lit, inconscient.



8 Le quatrième jour.             
Chez Marguerite, les volets s’ouvrent lentement, puis une forte lumière apparaît. Monique vient de télécommander le volet, ainsi que la lumière du plafond. Elle est assise dans le lit, et regarde Bernard. Il dort. Elle sourit quelques instants, puis elle le secoue vigoureusement.

- Réveille-toi, mais réveille-toi donc, tu vas être en retard !

            Avec beaucoup de mal, Bernard ouvre les yeux. Il se met sur le dos, puis, brusquement s’assied, regarde autour de lui, et se rend compte que Monique est à côté de lui.

- Monique, mais où suis-je ?


Elle le recouche, fait rouler sa poitrine sur lui, puis lui répond :


- Mais tu es avec ton ange, dans son lit. Ne me dis pas que tu as oublié tout ce que tu as fait cette nuit ?

- Ce que j’ai fait ?
- Ce que nous avons fait ensemble, si tu préfères. Dis-donc, tu ne m’avais pas dit que tu avais pris du viagra avant de venir, c’est tout juste si tu m’as laissé le temps de dormir quelques heures. Tu es encore un bon étalon.
- Tu me rassures, je pensais être sur le déclin, pour ce genre de choses. Tu m’excuseras si j’en ai trop profité, mais je ne me souviens de rien. Je ne comprends pas ce qui m’est arrivé.
- Ne cherche pas, c’est sans doute le ratafia. Il te fait tout oublier, si tu ne sais pas te limiter, et mon petit Bernard, je crois que tu en as fortement abusé, comme tu l’as fait avec moi, d’ailleurs.
- C’est incroyable ! Mais je t’assure, j’ai tout oublié.
- Et cette poitrine, et tout le reste que tu n’as cessé de caresser, avant de repasser à l’action, ne me dis pas que tu ne t’en souviens plus !
- Elle est superbe, comme tout le reste, mais je suis désolé, j’ai dû perdre la mémoire, cette nuit.
- Ca, c’est la meilleure ! Alors tout ce que tu m’as promis, tu l’as aussi oublié ?
- Je t’ai promis quelque chose ?
- Bon, cela ne fait rien, oublions tout cela, et restons bons amis.
- Ne m’en veux pas, mon ange, Dis-moi ce que je t’ai promis, et je le ferai.
- Pour l’instant, habille-toi, puis viens vite prendre ton petit déjeuner. Il est déjà 6 heures, et je pense que tu dois aller à la brigade, ce matin.
- Oui, j’y suis d’habitude vers 7h30. Mais j’y pense, hier j’étais venu pour le travail, t’ai-je expliqué pourquoi ?
- Non, comme le reste, tu as sans doute dû oublier. De quoi s’agit-il ?
- Je voulais t’informer que le voleur de ta voiture n’est pas mort dans l’accident. Il l’était avant. C’est le légiste qui a découvert cela à l’autopsie.

Monique se met à rire, l’embrasse, puis lui lâche :


- Tu es un amour, encore sous l’emprise du ratafia, je suppose. Un mort qui conduit une voiture. Arrête Bernard, tu vas me faire mourir de rire !

- Non, c’est la vérité, je suis sérieux. Je ne devrais pas te le dire, mais ils ont même délégué un expert, qui vient spécialement de Paris, pour examiner ta voiture. Ils sont persuadés que le corps de cet homme a été transporté, dans le coffre, puis mis à la place du chauffeur, avant de pousser la voiture dans la descente.
- Ils se seraient donc servis de ma voiture, pour tuer un homme, en faisant croire à un accident ?
- C’est ce qu’ils pensent, mais surtout tu n’en parles à personne. Cela doit rester secret. C’est l’un de mes collègues, et ami de Paris, qui m’a prévenu, parce que, mine de rien, lorsqu’ils débarquent, ces spécialistes, ils en profitent pour faire une inspection complète de la brigade.
- Et aujourd’hui, tout est en ordre à la brigade, et tout le monde sera à son travail, je suppose ?
- C’est prêt. L’expert et son acolyte doivent arriver vers 11 heures. Ils se rendront au garage pour examiner la voiture, puis ils reviendront nous enquiquiner, une ou deux heures, pour des âneries, puis ils repartiront.
- Si cela les amuse, qu’ils le fassent ! Alors ! Tu viens, le temps passe, tu vas être en retard.

Un rapide petit déjeuner, un langoureux baiser, puis Monique, toujours en nuisette transparente, accompagne Bernard, jusqu’à la porte d’entrée.


- Je reviendrai ce soir, mon ange, et je te promets que je ne boirai qu’un verre de ratafia.

- Si je suis encore là, je ne te promets rien. Mon mari a aussi besoin de moi, ne l’oublie pas.

Aussitôt la porte refermée, elle se précipite dans sa chambre, fait sa toilette, s’habille et se rend, en courant, à la villa de Guy.

Rapidement, elle prépare le petit déjeuner. Il était temps. Pour la première fois, depuis leur arrivée, Gabrielle  se lève plus tôt que d’habitude. Elle n’arrive plus à dormir.
           
- Vous n’avez pas l’air d’être en forme, Gabrielle, que se passe-t-il ?

- C’est à cause de mon mari et de ses réflexions, à votre encontre. Il aime blaguer, mais il ne comprend pas qu’il y a des limites, et que tout le monde n’aime pas cela. J’ai vu que vous n’aviez pas apprécié sa dernière insinuation, lorsque vous avez décidé de nous quitter, et cela m’a tracassée toute la nuit. Lui, il s’en moque, il dort encore comme un loir.
- Il ne fallait pas vous en faire pour si peu. De temps en temps, il faut bien que quelqu’un mette de l’ambiance. Oh ! mais j’y pense, s’il dort encore, acceptez-vous que je me venge en lui faisant une blague ?
- À oui ! C’est tout ce qu’il mérite.
- Ne bougez pas, et n’ayez pas peur si vous l’entendez crier. Après celle-là, il fera peut-être moins le malin.
            Elle saisit un verre, y met un peu d’eau douce, se dirige vers la chambre, ouvre doucement la porte, soulève le drap et la couverture, puis, lentement, verse l’eau entre les jambes de Justin. Elle repose le verre, puis crie :

- Votre femme vous attend pour le petit déjeuner !


Justin se réveille en sursaut, s’assied, et, surpris, regarde Monique. Il est nu comme un ver. Monique se baisse et jette aussitôt un regard sur son entrejambe, puis lui dit doucement :


- Vous n’avez pas honte ! Regardez !


Instinctivement, il recouvre son sexe, avec ses mains, puis regarde. En voyant le drap mouillé, il n’en croit pas ses yeux. Il touche et constate que l’emplacement est encore doux. Il est figé, il fixe Monique, ne sachant que dire.


- Bon, je vais cacher cela à votre épouse.
Levez-vous, et habillez-vous, je vais changer le drap, pour qu’elle ne se rende compte de rien. Quel malheur ! Faire pipi au lit à votre âge.
Vous avez bonne mine, et dire que vous prenez un malin plaisir à  me mettre en boite. Recommencez vos insinuations, et je lui dévoile le pot aux roses.
          Deux minutes plus tard, elle sort avec le drap mouillé, le dépose dans la corbeille à linge, puis rejoint Gabrielle.
            - Alors ? ça a marché ? Quelle blague lui avez-vous faite ?
- Je pense qu’il va me laisser tranquille, pour un bon moment. Si ce n’est pas le cas, je vous promets de vous dire ce qu’il lui est arrivé, mais ne lui en parlez pas, sinon il devinera que c’était une blague, et il se sentira encore plus fort.
           
Justin arrive, se met à table, en félicitant Monique.

Sans le faire voir, les deux femmes se regardent et se sourient.
À la fin du repas, Monique demande à Justin de faire la vaisselle, et à Gabrielle de l’emmener au garage, plus tôt que prévu, car elle a hâte de voir sa voiture. Sans rechigner, Justin accepte, et les deux femmes sortent et partent en voiture.

*
 
Le véhicule s’arrête devant le garage, Monique descend, en disant :

- Attendez-moi ici, je n’en ai pas pour longtemps, je veux juste la voir, mais je ne la reprendrai que pour partir, en début d’après-midi.
Elle se dirige vers le garage, entre, va jusqu’au bureau, frappe à la porte, et entre.

- Bonjour madame Laquatre. Vous êtes bien matinale ! Je prends les clés, les papiers, puis je vous guide jusqu’à votre nouveau petit bijou.

- Attendez ! Je ne viens pas la chercher, mais pour vous avertir que vous allez avoir un expert dans vos murs.
- Comment ça, un expert ? Pourquoi ?
- Ce n’est pas pour vous contrôler, vous, mais ils viennent pour inspecter ma voiture. Ils enquêtent car ils pensent que l’homme, qui était au volant, n’est pas mort dans l’accident.
- Oh là ! Je n’aime pas voir venir ces gens-là, dans mon garage. Votre ancienne voiture est repartie en Allemagne, vous n’avez pas à vous en faire, ils ne trouveront aucun indice, dans celle-ci, par contre, elle est trop neuve. Ils vont vite s’en rendre compte. Vous avez bien fait de venir me prévenir, je vais faire le nécessaire, avec le compteur, et la salir un peu. Je sais ce qu’il faut faire, et merci encore. Vous pouvez repartir, je vous appellerai dès qu’ils seront passés. À tout à l’heure madame.

Monique revient à la voiture.


- Le pauvre, il n’a pas dormi de la nuit, il a une rage de dents. Je suis contente, la voiture est encore mieux que l’autre. Elle a un peu plus de gadgets, car ils ont envoyé une « Spéciale femme ». Je ne savais même pas que cela existait.

- Moi non plus. On se demande où tout cela va s’arrêter, toute cette débauche de gadgets qui ne servent pas à grand-chose, sinon à en augmenter le prix. Allez ! En route, direction la villa.
- Je ne suis pas de votre avis, Gabrielle. Moi, j’adore toutes ces petites choses. Enfin, c’est vrai, ce n’est pas moi qui règle la facture. Si c’était le cas, j’y regarderais sans doute à deux fois, avant de choisir, car, mine de rien, je suis une radine, et ce n’est rien de le dire.
- Vous avez pourtant payé tous nos achats destinés aux repas, malgré mon insistance pour le faire.
- Mais c’est normal. Pour l’instant, vous êtes les invités de mon ex. Comme je l’aime toujours, et qu’il n’est pas là, je me suis mise à sa place pour vous recevoir. 
- C’est très gentil. C’est vrai que vous auriez pu nous oublier, maintenant que vous avez retrouvé vos clés. J’espère que monsieur a terminé de s’occuper de la vaisselle, lorsque nous arriverons. En tout cas, à priori, votre blague a bien marché. J’aimerais savoir ce qu’il lui est arrivé. Vous ne voulez toujours pas me le dire ?
- Non, je suis trop heureuse d’être félicitée par votre mari. J’espère que cela va continuer.
- C’est bizarre, ce revirement, ce n’est pas du tout dans son caractère. Vous devez bien connaitre les hommes pour avoir réussi votre coup ?
- Je ne vous dirai pas le contraire, je suis assez douée pour ça, aussi. Je suis même persuadée qu’il acceptera, de nouveau, si je lui demande, de s’occuper aussi de la vaisselle du repas de  midi.
- Mais oui ! Demandez-lui, et je vous emmènerai prendre possession de votre superbe bijou.

*

Ils sont à table lorsque le portable vibre dans la poche de Monique. Elle regarde l’écran, puis répond :

- Je vous écoute.

- C’est terminé, tout est parfait. Vous pouvez venir, dès que vous le voudrez. Je vous en dirai plus, tout à l’heure. Bon appétit madame.
- Merci monsieur, à vous également. À tout à l’heure.

Elle range le portable.


- C’est le garagiste qui me prévient qu’il a ajouté un autre petit gadget sur ma nouvelle voiture. Il est sympathique, mais il a l’air d’être fatigué. Tiens, en parlant de garage, j’ai l’impression que c’est encore mon petit Justin qui va se coltiner la vaisselle, pendant que son épouse va m’y conduire, une dernière fois. Qu’en pensez-vous mon petit Justin, cela ne vous dérange pas j’espère ?

- Non, pas du tout, bien au contraire, Quand c’est si gentiment demandé, je ne peux qu’accepter.
            Dès la fin du repas, Monique et Gabrielle s’éclipsent, direction le garage.
Lorsque la voiture s’immobilise devant celui-ci, Monique remercie Gabrielle, et lui promet de passer dire au revoir, dans une heure ou deux, juste avant de partir retrouver son mari. 
Le véhicule s’éloigne, puis Monique se dirige vers le bureau.

- Entrez madame, et asseyez-vous.

- Comment cela s’est-il passé ?
- Ils étaient trois, plus le gros con de Bernard.
- Bernard ? C’est qui ?

Il sourit, puis répond :

- Excusez-moi madame de vous dire cela, mais ce gros con est celui qui a passé cette nuit, dans votre lit.

Remarquez, je ne vous le reproche pas, bien au contraire. Je vous en remercie car, sans le savoir, vous m’avez rendu un très grand service.
- Je l’ai fait venir, je lui ai fait miroiter mes charmes, pour le faire parler, puis je l’ai drogué. C’est tout, il ne s’est rien passé. Mais comment avez-vous su cela ?
- La nuit, je travaille aussi, un travail assez lucratif, qui n’a rien a voir avec le garage. Je vais tenir compagnie à des femmes seules, et aisées.
- Ah ! Guy ne m’en a jamais parlé. Le sait-il ?
- Non, je ne pense pas, mais je ne le cache pas. Cela me crée des relations, et une très riche clientèle. Je suis donc passé devant la villa de Marguerite, vers 21h30, et de nouveau, au retour, ce matin, vers 5h30. La nouvelle voiture de la gendarmerie, que ce gros con se réserve, n’avait pas bougé d’un pouce. Il est tellement con qu’il n’a même pas pris son véhicule personnel, ou, au moins, caché la voiture.
- Oui, vous avez raison, et si d’autres l’ont vue aussi, cela va se savoir très vite.
- Cela fait cinq fois, depuis ce matin, que l’on m’en parle.
- Cela ne me dérange pas, laissez dire, c’est toujours bon d’avoir une relation dans la gendarmerie. Mais pourquoi vous ai-je rendu un très grand service ?
- Vous devez bien vous douter que je ne vais pas chez ces femmes riches, juste pour passer la nuit devant la télé. Je leur apporte ce qu’il faut pour mettre de l’ambiance. Grâce à vous, j’ai pu déplacer cette marchandise, et heureusement, car ils ont mis leur nez jusque dans les plus petits recoins du garage, comme s’ils cherchaient autre chose que des indices sur la voiture.

- Bon, alors je suis heureuse d’apprendre que je vous ai rendu service, sans le savoir. Revenons à ma voiture.

- Ils ont tout inspecté à la loupe, et naturellement, ils n’ont rien trouvé. Ils ne se sont pas non plus rendu compte de l’échange de véhicule. Vous n’avez pas à vous en faire, tout est clean. Voici les papiers, vous pouvez partir avec, j’ai fait le plein.
- Pourquoi dites-vous que je n’ai pas à m’en faire ? Je ne vois pas à quoi vous faites allusion.
- Je l’ignore, mais maintenant que nous sommes tranquilles avec ce contrôle, je peux vous dire que c’est sur la demande express de Guy, que votre véhicule a été échangé. Il avait sans doute une excellente raison que je ne veux pas connaître.
- Il ne m’a pas mise au courant, mais effectivement, s’il vous l’a demandé, c’est qu’il y avait une bonne raison pour le faire. Il a sans doute eu peur qu’un défaut apparaisse, par la suite ?
- Peut-être. De toute façon, cela n’arrivera pas puisque vous en avez maintenant une neuve. Tenez, voici les papiers. Allons-y, elle est derrière le garage.
Cinq minutes plus tard, la Mercédès roule en direction de la villa de Marguerite.
Une heure plus tard, Monique ferme toutes les fenêtres, puis la porte d’entrée, monte dans la voiture et va jusqu’à la villa de Guy.
Gabrielle et Justin sortent pour admirer la nouvelle voiture.
Quelques discussions et remerciements, puis la Mercédès s’éloigne.
Monique part retrouver son époux, à Paris.


*

- Bon, maintenant que Monique est partie, nous allons être un peu plus tranquilles pour examiner cette villa, de fond en comble, annonce Justin.
- Tu en auras tout le temps, ce soir, lorsque nous serons rentrés. Pour l’instant, nous allons faire une nouvelle virée dans les environs, il est déjà 14 heures. Il fait beau, profitons-en, cela ne va peut-être pas durer, lui répond Gabrielle.
- Bon, alors ne trainons pas, où allons-nous ?
- Aujourd’hui, nous allons à la plage du Guen.
- Plage du Guen. O.K. j’ai trouvé, c’est à environ 30 km. N’oublie surtout pas ton monokini ! - Tiens, je vois que tu reprends ton humour. Pourquoi donc avais-tu arrêté de mettre Monique en boite, et t’allongeais-tu, devant elle, comme un petit toutou ?
- Que me racontes-tu ? Je suis simplement resté aimable avec elle, comme nous nous étions mis d’accord.
Un petit sourire narquois termine cette conversation.
Un quart d’heure plus tard, la voiture prend la direction de la plage.
*

Il est 16 heures. Ils sont assis sur la plage, et contemplent la mer, lorsque le portable les fait sursauter.
            - C’était trop beau, pour une fois que nous étions seuls, au calme, nous voici encore dérangés par ton engin de torture ! Tu ne pouvais pas l’arrêter ?
            J
ustin ne lui répond pas, mais il porte l’appareil à son oreille, et entend :

            - Ici l’intrigante au pseudo « Petsi ». Comment va mon petit Justin ?
- Carole ! Comment vas-tu ? Où es-tu en ce moment ? Je t’entends comme si tu étais juste à côté de moi.
- Je suis avec mon amour, dans l’avion qui nous ramène à Paris. Nous venons de passer quinze jours superbes, en Amérique, mais vous, où êtes-vous, toujours prisonniers de votre moulin ?
           
Justin n’a pas le temps de répondre, son épouse lui arrache le portable.

           
- C’est toi ma petite ? Que je suis heureuse de t’entendre. J’ai plein de choses à vous raconter. Quand venez-vous nous voir ?
- Nous rentrons à Paris. Attends quelques secondes. … C’est bon, Olivier peut se rendre libre demain. Nous viendrons en hélico. Dis à Justin qu’il vienne nous chercher sur le terrain, vers 10 heures.
- Ce n’est pas possible, nous sommes en Bretagne, dans une superbe villa, au cap Fréhel. Venez ici, il y a de la place pour vous, et votre appareil peut se poser, juste à côté. Attends, Justin tient absolument à te reparler. Je te le passe, gros bisous Carole. - Carole, dis à Olivier de m’appeler, demain, avant de monter dans l’hélico, je lui donnerai notre position, avec le G.P.S.
- O.K. Je lui ferai la commission. Il vient de partir aux toilettes, et il va être surpris quand je lui annoncerai ce changement de destination. Alors à demain, gros bisous à vous deux.
            Justin range le portable. Aussitôt, Gabrielle annonce :
            - On rentre. Il faut que je prépare leur chambre, et que l’on passe faire des courses. J’ai hâte de voir la tête qu’ils vont faire en découvrant notre villa.
- Notre future villa, si Dieu le veut. De toute façon, ils vont la voir du ciel, avant de se poser, il n’y aura plus de surprise.
- Mais, je ne te comprends plus. Pourquoi es-tu pessimiste ? Ce n’est pas dans tes habitudes, on dirait que cette villa ne te plait plus. C’est à cause de Monique ? 
- Je ne suis pas pessimiste, mais réaliste. J’attends d’avoir les papiers signés pour dire qu’elle nous appartient, et je ne vois pas pourquoi Monique influencerait mon caractère.
- Moi non plus, mais enfin, elle est bien plus jeune que moi, elle est riche, et …
- Nous sommes mariés, elle aussi, et même si c’est une femme mariée qui se dit libre, moi je ne le suis pas. Tu vois, tu changes aussi. Tu commencerais presque à douter, alors que tu ne l’as jamais fait. Est-ce à cause de cette villa ?
- Elle se précipite sur lui, l’embrasse, puis répond :
- Mais non mon chou ! Je voulais simplement te taquiner, tu me parais tellement inquiet.

*

Ils sont revenus à la villa, après avoir effectué leurs achats. Justin tourne en rond, regarde son épouse faire, puis subitement, il annonce :
            - Pendant que tu prépares le repas, je vais inspecter toutes les pièces, en profondeur.
- Tu as raison, cela t’occupera et t’évitera de rester dans mes jambes.
           
Il commence par le salon, tire sur la toile qui l’intrigue tant, puis il examine la serrure de la porte. Elle lui semble assez simple, il tenterait bien de l’ouvrir, avec une lame fine, mais il abandonne et  repousse la toile contre le mur. Petit à petit, toutes les toiles accrochées sont examinées, déplacées, puis repositionnées à leur emplacement d’origine. Les meubles sont ouverts, l’inventaire des tiroirs effectué, les coussins des fauteuils et des banquettes, soulevés, mais rien n’attire son attention.
Il passe dans la chambre de Guy, celle où a dormi Monique.
De la même façon, tout est minutieusement examiné et remis en place.
Il est surpris de constater que l’armoire est encombrée par une importante quantité de vêtements féminins, tous de la même taille, sans doute celle de Monique.
Il aperçoit, sur le double lavabo, deux brosses à dents et deux tubes de dentifrice, de marque différente.
Il continue ses recherches et constate que l’ordinateur de Guy a disparu.
Heureusement, le sien est toujours là. Mais comment est-ce possible puisque, avant de partir pour la plage, il avait posé le sien, juste à côté de celui de Guy ?
Pour lui, il n’y a plus de doute, quelqu’un entre dans cette villa. Il rejoint son épouse et lui en fait part.
           
- C’est sans doute Monique qui l’avait pris, hier soir, en repartant. Il ne pouvait plus être là, lorsque nous sommes partis, tu dois encore rêver. Je ne me trompais pas, quand je te disais qu’il y avait quelque chose qui ne tourne pas rond, chez toi, en ce moment. Réfléchis donc un peu, ils sont deux à avoir la clé et à connaître le code. Son ex est en mer, et elle est partie retrouver son mari, avant notre départ. Si elle avait voulu emporter cet ordinateur, elle ne se serait pas cachée pour le faire.
- Je suis sûr qu’il était là. Je ne débloque pas. Ce soir, par sécurité, je laisserai la clé sur la serrure.
- Tu as raison et par précaution, mets aussi une chaise, pour caler la porte, on ne sait jamais. En attendant que j’aie terminé le repas, va donc écrire quelques lignes de ton roman, cela te changera les idées, Sherlock Holmes !

9 Le cinquième jour.

Justin et Gabrielle se lèvent. Ils ont bien dormi, pourtant la pluie n’a pas cessé de tomber, et le vent a fort soufflé.
          - Crois-tu qu’ils vont pouvoir venir, avec ce temps ? demande Gabrielle.
 - Avec la marée, tout cela va se calmer. De toute façon, Olivier est un pilote expérimenté, malgré la pluie et le vent, il sait voler et se poser. Il en a vu d’autres, lorsqu’il pilotait les appareils militaires.     

Il venait de terminer la phrase lorsque le portable, posé sur la table, se met à vibrer. Il le saisit et répond :


- Bonjour Olivier, prêt pour le vol ?
- Bonjour Justin. Ce n’est pas le temps idéal, mais Carole tient absolument à rendre visite à son Justin et à sa Gabrielle, alors nous allons décoller. Je prends note des coordonnées.
Justin lui communique sa position indiquée sur le G.P.S. puis ajoute :

- Il y a un peu de vent, mais sur le côté de la villa, il y a un rocher d’une cinquantaine de mètres, sur 10/15 mètres de hauteur. En te posant derrière, l’appareil sera protégé.
- Ne t’en fais pas, il en a vu d’autres, et moi aussi. C’est bon, je le mets en route, et nous décollons. À tout à l’heure, Justin.
- À tout à l’heure, Olivier.
- À quelle heure vont-ils arriver ?
- Écoute, j’entends déjà, au loin, le ronronnement sourd de l’hélicoptère. Si tu sors maintenant, tu vas pouvoir les voir se poser. 

Elle le regarde, sourit, puis répond :
           
- Quand la petite Carole est annoncée, monsieur Justin retrouve son humour. C’est une bonne chose. 

*

Un grondement sourd, légèrement sifflant, se fait entendre au loin, puis l’hélicoptère tourne au-dessus de la villa. Justin et Gabrielle se précipitent vers l’extérieur, le regardent se poser, puis, dès que le rotor est arrêté, ils vont, jusqu’au pied de l’appareil,  accueillir Carole et son mari.
Des embrassades, un petit tour à l’extérieur de la propriété, quelques instants passés sur le rocher, à admirer la mer qui vient se fracasser au pied de celui-ci, puis ils rentrent.

- Je fais le guide, suivez-moi, annonce Justin.

Il montre toutes les pièces, en terminant par le salon, puis il se tourne vers Carole et lui demande :
- Qu’en penses-tu, ma petite Carole ?

Carole s’assied sur le canapé, sans répondre. Elle le regarde, devient pâle, puis elle se tient la tête. 


- Carole, que se passe-t-il ? Tu ne te sens pas bien ? lui demande Justin.

Olivier s’assied à côté d’elle, la prend contre lui, lui caresse la joue, puis lui demande :

- Que se passe-t-il ? As-tu mal quelque part ?


Après quelques secondes de silence, elle regarde Justin et lui dit :


- Excuse-moi Justin, mais jamais je ne pourrai dormir dans cette maison. Quelque chose n’est pas normal. Vous ne pourrez pas y vivre non plus, très longtemps. Il y a une quantité d’ondes négatives, puis positives, en alternance, comme si elles se battaient entre-elles. C’est horrible ! J’ai ressenti des douleurs de torture, puis j’ai entendu des cris, des pleurs, d’hommes et de femmes, et aussitôt après, des femmes chanter, puis rire comme des folles. Je ne sais pas d’où cela vient, mais il me semble que ce grand tableau n’est pas étranger à ces phénomènes. Tu ne ressens rien, toi ?

- Non, pas pour l’instant, mais il m’a toujours inquiété, je ne sais pas pourquoi. La première nuit, je n’ai pas pu dormir car j’ai entendu des craquements, et un peu de ce que tu viens de décrire, mais en très léger. Monique, c’est l’ancienne amie du propriétaire, nous a expliqué que, de temps en temps, cela se produisait. Son ex lui avait dit que c’était les âmes des marins, morts en mer, qui venaient là, la nuit, raconter leurs joies et leurs malheurs aux sirènes qui s’abritent sous le rocher, en attendant l’appel des navires en détresse.
- Je ne sais si c’est cela mais, Olivier, il va falloir trouver une chambre, dans un hôtel. Je ne dormirai pas avec ces ondes.
- Attends ! Ne brusquons pas les choses. Je crois avoir la solution. Monique avait dit qu’elle n’avait jamais entendu de tels bruits, dans la villa de son amie. Je sais, Monique, son ex, son amie, pour vous tout est compliqué à comprendre. Nous ne vous avons même pas encore expliqué comment nous sommes venus ici, ni pourquoi. Je crois qu’il est donc important de tout vous expliquer, depuis le début. Après, je vous emmènerai visiter une autre villa, et tu verras, ma petite Carole, que dans celle-là, tu vas t’y plaire, annonce Justin.
- Tu as raison, explique tout. Pendant ce temps, je vais préparer le repas, car sa Monique n’est plus là pour le faire, déclare Gabrielle.
Surprise par cette réflexion, Carole attend qu’elle soit partie pour dire à Justin :
- Insinuerait-elle que toi et Monique … ?

Justin se met à rire, puis lui répond :


- Tu blagues, j’espère ? Il n’y a rien eu entre nous, sauf un certain esprit de provocation, pour blaguer, tu me connais ! Mais, depuis que nous sommes arrivés, je ne la comprends plus, j’ai l’impression qu’elle est devenue jalouse.

- Ce sont ces fameuses ondes qui l’irritent. Je te l’ai dit tout à l’heure, il ne faut pas rester ici trop longtemps. Et toi ? tu les supportes ?
- Je crois, mais elle n’arrête pas de me dire que je suis devenu pessimiste. En réfléchissant bien, je crois qu’elle n’a peut-être pas tort. J’ai surtout peur de ne jamais être le propriétaire de cette superbe villa, que j’ai gagnée.
- Quoi ? Tu as gagné cette villa ? demande Olivier.
- Oui, c’est pour cela que nous sommes venus ici. Bon, je vais tout vous expliquer.
Une demi-heure plus tard, ils sont à table. La conversation continue. Carole est en pleine forme, les ondes ne l’atteignent plus. Ils établissent des projets pour l’après-midi.
Alors qu’il y a peu de temps, Gabrielle s’était fait prier pour monter dans un hélicoptère, c’est elle qui demande à Olivier de les emmener survoler toute la côte, au raz du sol.
Justin n’a pas l’air enchanté par le « raz du sol ». Il est même plutôt réticent. Il préfère regarder tout cela du haut, ce qui fait de nouveau dire à Carole qu’elle ne l’a jamais connu aussi trouillard, ce qui conforte Gabrielle.
Olivier vient à son secours. En plaisantant, il annonce :
         
- Je vais voler au raz des vagues, mais ne t’en fais pas Justin, si j’aperçois, ou si j’entends les appels d’une jolie sirène, je ferai comme à l’armée, lorsque j’apercevais un ennemi, je la contournerai, pour ne pas tomber dans son piège.
      Profitant de cette réflexion, Justin continue la conversation avec Olivier, sur ses activités militaires, au grand dam des femmes réduites à les écouter. Se sentant volontairement exclues de la conversation, Gabrielle lance à Carole :
           
- J’ai deux ou trois petites choses, qui n’intéressent pas ces hommes, à te raconter. Suis-moi, nous pourrons en parler tranquillement.

Elles s’installent dans la cuisine et Gabrielle lui explique tout ce qui l’inquiète dans le comportement de son mari, depuis qu’ils ont rencontré cette Monique.
Carole veut la rassurer, mais elle n’a pas le temps de le faire, Olivier arrive pour leur annoncer qu’il est prêt à jouer au kamikaze.
Un quart d’heure plus tard, l’hélicoptère s’élève, tourne en rond à l’aplomb de la villa, puis s’éloigne en direction de la baie de Saint Brieuc.

*

Deux heures plus tard, l’appareil se repose au même endroit. Le rotor s’immobilise, puis tout le monde descend.
Gabrielle est aux anges, elle a apprécié les sensations fortes. Olivier avait retrouvé son âme de casse-cou, et il n’a cessé de leur faire peur. De leur côté, Justin et Carole semblent moins satisfaits. Ils restent muets. Ils les regardent avancer, devant eux, heureux comme deux jeunes qui se seraient bien amusés, sur un manège. Soudain, en tournant la tête, Justin aperçoit, sur le bord de la route, juste à l’entrée du parc, un vieil homme, avec une canne. Il leur fait des gestes avec le bras.
- Allons voir ce que veut ce monsieur, dit-il à Carole.
- Bonjour je suis votre voisin. J’habite dans la villa, là-bas, à trois cent mètres d’ici, et j’ai entendu, et vu votre hélicoptère. Je suis Anglais, de par mon père. Ma mère était bretonne, et je suis venu habiter ici, après la guerre. J’en sais des choses sur les avions, j’étais pilote. Vous venez voir le propriétaire ?
           
- Non, nous occupons cette villa, en attendant d’en devenir les propriétaires, cela ne devrait pas tarder, répond Justin.

- Ah, si elle pouvait parler, cette maison en dirait des choses ! Vous venez de quelle région ?
- Des Ardennes.
- Des Ardennes ! Vous savez, j’en ai descendu une dizaine dans cette région-là.
- Une dizaine de quoi ? demande Carole.
- D’avions, biens sûr ! Voyons, ma petite dame, à cette heure-ci, vous devriez être réveillée. Mais, si vous venez des Ardennes, ce n’est pas loin de Reims, vous devez avoir du bon champagne ?

Justin et Carole se lancent un regard. La transmission de pensée semble avoir fonctionné car, aussitôt, elle dit :

        
- Venez donc avec nous, vous nous raconterez toutes ces petites histoires, devant une coupe.
- Ce n’est pas de refus. Ah, oui  ! … Ah, oui  !  …Ah, oui  ! …Ah, oui  !………
       
Les « Ah, oui  ! » se prolongent durant près d’une minute. Justin et Carole restent immobiles, en le regardant dire, puis l’homme continue avec :

       
- C’est une excellente idée, je vous suis. 

       
Arrivé à la villa, il est conduit dans le salon. Justin demande à son épouse d’apporter des coupes, et une bonne bouteille de péteux, puis tout le monde vient s’asseoir pour l’écouter.

       
- Pendant la guerre, j’étais pilote, comme je vous l’ai dit. J’étais un vrai casse-cou, je faisais des missions spéciales, en  volant seul, la nuit. Je suis venu ici, détruire deux fois la petite maison qui existait à l’emplacement où nous sommes actuellement. La première fois c’était en 1941. La deuxième en 1942, mais en arrivant, j’ai constaté qu’il y en avait deux. Comme j’ignorais laquelle était la bonne, je les ai détruites toutes les deux.
Depuis, je sais que cette deuxième était implantée là où il y a maintenant la villa de Marguerite. Les Allemands en avaient construit une de plus, je n’ai jamais su pourquoi, mais, quelques jours plus tard, j’ai été appelé par mon colonel, et j’ai été félicité pour avoir pris une heureuse initiative.               
- C’est très rare d’être félicité, cela devait être important, fait remarquer Olivier.

-         Ah, oui  ! … Ah, oui  ! … Ah, oui  ! ………


Pendant une minute, puis il continue :


- Les deux fois, ils m’ont tiré dessus, mais ils ne m’ont pas eu. Je suis revenu, une troisième fois, en 1943, il y avait encore  deux bâtiments. Je les ai détruits, tous les deux, mais ces salopards avaient dû se perfectionner. Ils ont touché mon avion, il a pris feu, et j’ai été obligé de sauter en parachute. « Vas-y, mon gars, ne t’en fais pas, si tu tombes, les maquisards seront là pour te tirer d’affaire », m’avait-on dit, avant que je m’envole. Ah, oui  ! … Ah, oui  ! … Ah, oui  ! ……….


Pendant une minute, puis il saisit une coupe et continue :


- À la bonne vôtre, je commence à avoir soif.


La réflexion détend un peu l’atmosphère rendue sérieuse par le « Ah, oui  ! » prolongé.
Comme s’il s’agissait d’une simple piquette, il vide le verre d’un trait, puis annonce :
       
- Excellent ! Vous pouvez m’en verser un autre. Ah, oui  ! … Ah, oui  ! …


Un sourire général suit cette réflexion, puis il s’estompe lentement, en attendant la fin du « Ah, oui  ! ».

       
- Les maquisards étaient peut-être là, mais les Allemands aussi, et ces salauds m’ont attrapé avant. Ils m’ont bandé les yeux, attaché derrière un véhicule, et j’ai été trainé, longtemps, longtemps. Ah, oui  ! … Ah, oui  !, …..
De nouveau une minute de « Ah, oui  !», puis :
       
- Puis j’ai descendu un escalier, d’une centaine de marches, au moins, et je me suis retrouvé dans une cellule. Je n’y suis pas resté longtemps. Ils sont venus me chercher, et m’ont torturé pour avoir des renseignements. Je n’ai jamais rien dit, j’ai résisté à tout, mais j’ai dû perdre connaissance car je me suis réveillé dans un wagon à bestiaux, avec des centaines d’autres personnes. Ah, oui  !, … Ah, oui  ! … Ah, oui  ! …


Une minute de « Ah, oui  ! », puis :
       
- J’ai toujours pensé qu’ils m’avaient fait descendre, et torturé, à l’emplacement où il y avait une de ces maisons, que j’avais détruites. Rien ne me permet de le dire, mais chaque fois que je suis devant, ou que je m’approche de cette villa, j’ai une perte de mémoire. J’ai oublié de vous le dire, si cela m’arrive, n’ayez pas peur, elle revient vite.
- Nous ne l’avons pas constaté, ne vous en faites pas, mon brave homme. Buvons un coup, à vos exploits, répond Justin.

Le verre est de nouveau vidé d’un seul trait. Justin l’emplit de nouveau, puis dit :


- Ensuite, vous avez réussi à vous sauver, je suppose ?
- Après maintes et maintes péripéties, je me suis échappé du camp, et je suis rentré en Angleterre. À la fin de la guerre, lorsque j’ai été rendu à la vie active, je suis revenu chez ma mère, et lorsque j’ai appris qu’une villa, construite ici, était à vendre, nous l’avons achetée. Pourquoi, je n’en sais rien.
- Vous devez aussi connaître toutes les petites histoires du quartier, lui demande Gabrielle, en saisissant la bouteille, pour lui en remettre.
- Attendez ! Je n’ai pas terminé de boire. Il ne faut jamais faire cela. Le verre doit toujours être vide, sinon cela peut faire croire que vous cherchez à vous débarrasser de vos invités. - Ce n’était pas dans mes intentions, et je ne le savais pas. Excusez-moi monsieur.
- Je m’appelle Arthur, c’est mieux que monsieur. Ah, oui  !, … Ah, oui , … Ah, oui , …

Après toujours le même nombre de « Ah, oui  ! », il continue :


- Toutes les histoires du coin, toutes les petites magouilles, aussi.

- Mais alors, vous avez dû connaître Marguerite ? demande Gabrielle. Il retire ses lunettes, sort un mouchoir de sa poche, essuie les verres, puis ses yeux, remet ses lunettes, range son mouchoir, puis répond :
       
- Marguerite était ma copine. Nous nous sommes fréquentés un peu plus d’un an. Nous avions prévu de nous marier, lorsqu’elle est revenue vivre ici, quand elle a eu sa retraite, mais cette putain de Monique, qui s’était implantée chez elle, a tout fait pour que cela ne se fasse pas.
Elle lui a raconté des insanités sur moi. Elle me répondait qu’elle n’était pas là, et refusait d’ouvrir, lorsque je venais la voir. Elle l’enfermait dans sa chambre, pour qu’elle ne puisse pas venir me retrouver. Pauvre Marguerite. Ah, oui  ! … Ah, oui  ! … Ah, oui  ! …

Une minute plus tard :


- Tout cela, uniquement pour mettre la main sur sa villa. Elle a tout fait pour, jusqu’à coucher avec le médecin du village, pour qu’il lui fasse un certificat disant qu’il fallait mettre Marguerite dans une maison de retraite, parce qu’elle ne cessait de tomber. C’était faux, c’est elle qui lui tendait des pièges pour que cela arrive. Oh ! c’est vrai, au début, tout était beau. Elle lui a refait toute sa décoration. Si un jour vous arrivez à entrer dans cette villa, vous serez surpris, c’est superbe. On ne peut pas dire le contraire, cette putain a un véritable don pour la peinture et la décoration. Lorsqu’elle a tout terminé, Marguerite a voulu lui payer son travail. Elle a refusé, en disant que c’était un cadeau qu’elle lui faisait, parce qu’elle l’aimait bien. Ensuite, chaque fois qu’elle revenait, au lieu de s’installer dans la villa de son copain, elle allait chez Marguerite, en lui amenant une toile, toujours en cadeau. Puis un jour, je ne sais comment elle a fait pour l’embobiner, mais elles sont allées toutes les deux chez le notaire, et j’ai appris, un peu plus tard, qu’elle était devenue son héritière. Après cela, tout a changé. J’ai vu son manège, avec le médecin, qu’elle ne cessait de faire venir lorsqu’elle était là, et je me suis douté du coup, mais hélas, je n’ai rien pu faire pour Marguerite, je venais d’avoir un accident de voiture. La pauvre s’est retrouvée dans la maison de retraite de Saint Brieuc, où elle vit encore, et la putain lui a volé sa maison.   

- Vous avez eu un accident de voiture, dans cette région ? demande Justin - Hélas oui ! Ah, oui  ! … Ah, oui  ! … Ah, oui  ! …

Puis, après le même délai :

       
- Un drôle d’accident, au même endroit que celui de l’autre jour, c’est quand même une coïncidence. Enfin, il y en a eu d’autres aussi, à cet endroit.
Le pire, c’est que je me suis retrouvé dans ma voiture, en bas de cette côte, à un mètre de la mer, arrêté aussi par le rocher, sans que je ne sache comment j’étais arrivé là. Je n’avais pas bu d’alcool. J’étais allé faire des courses, et, en passant devant chez Marguerite, je l’avais aperçue à la fenêtre. Comme la voiture de la putain n’était pas là, je m’étais arrêté, puis j’étais allé la voir. Elle m’avait fait entrer, et nous commencions à nous raconter nos petites histoires, quand l’autre est rentrée. Toute gentille, elle m’avait même fait une bise, avait un peu discuté, en déballant la nouvelle toile qu’elle offrait à Marguerite, puis elle nous avait laissés. La suite, je ne la connais pas. Je me souviens simplement avoir reçu des gifles du Yann. C’est le garagiste. C’était pour me faire reprendre connaissance. Il venait de me sortir de la voiture.
- Vous aviez sans doute eu une perte de mémoire, suite à la torture, et au camp de concentration, comme vous nous l’avez expliqué, tout à l’heure.
- Ce n’est pas possible, c’est justement après cet accident qu’elles sont apparues, la jambe de bois aussi d’ailleurs. J’aurais préféré que tout cela m’arrive pendant la guerre, j’aurais touché une pension, ajoute-il en souriant.
- Encore un petit verre Arthur ? demande Justin.
- C’est tellement bon, que je ne dis pas non, allez-y mon brave.
- Et pendant la guerre, dans cette zone, il y a-t-il eu des travaux effectués par les Allemands ?
- Le vieux Rudolph, un ancien Allemand, resté ici après la guerre, un brave homme qui avait évité à pas mal de personnes de partir en déportation, m’avait dit un jour qu’il avait appris que d’importants travaux avaient été faits dans les environs, mais il n’a jamais su où. Je n’en sais pas plus. Bon, maintenant que la bouteille est vide, je vais vous laisser. Je suis heureux de savoir que vous allez venir ici. J’ai encore une petite faveur à demander, à vous monsieur, c’est bien vous le pilote ?
- Oui, c’est bien moi. Demandez toujours.
- Est-ce que vous m’autoriseriez à m’asseoir sur votre siège, dans l’hélicoptère ? J’ai toujours rêvé de le faire.
- Volontiers, mais arriverez-vous à monter, avec votre jambe ?
- Pas de problème, allons-y.
       
Cinq minutes plus tard, heureux comme un enfant à qui l’on vient de donner un jouet, Arthur est aux commandes, et Olivier lui explique tout.
Dès qu’il est redescendu, Justin le fait monter dans sa voiture, le ramène chez lui, puis revient à la villa.

- Penses-tu toujours à nous loger ? demande Carole.

- Oui, bien sûr. Allons-y tous, en voiture, cela sera plus rapide.
            Le véhicule s’arrête devant la villa de Marguerite. Ils descendent. Justin ouvre la porte, arrête l’alarme, et la visite de la villa commence. En entrant dans la chambre « Été », celle de Marguerite, Olivier annonce :
       
- C’est dans celle-ci que je désire dormir. J’adore l’été, et cette décoration.
- Tu adores surtout le tableau, ce superbe nu accroché au-dessus du lit. C’est vrai qu’il est joli, et que la jeune femme est superbe, mais avec Carole, tu as la même chose, en réalité, c’est tout de même mieux que de la peinture, lui lance Gabrielle.
- Bien sûr, et je n’ai jamais dit le contraire, pourquoi m’agresses-tu ainsi, Gabrielle ?
- Oh ! parce que je me doute que tu ne restes pas insensible à la vue de cette toile.
- Mais Gabrielle, mon mari a le droit de regarder le tableau d’une femme nue, cela ne me dérange pas, au contraire, cela va l’exciter, lui fait remarquer Carole.

Ils arrivent dans le salon qui sert d’atelier, et admirent les toiles. Soudain Justin fait cette réflexion:

       
- C’est drôle, ces deux toiles terminées sont encore là, et toutes les autres sont aussi à leur place. Monique nous avait pourtant dit qu’elle allait les exposer, dès son retour, et je me souviens pourtant avoir aperçu, sur le siège arrière de sa Mercédès, comme une toile emballée. D’où vient la toile transportée ?

- Elle les a simplement oubliées, elle devait sans doute trop penser à toi, répond sèchement Gabrielle.

La visite se termine. Justin demande à Carole :

- As-tu ressenti, ou entendu quelque chose ?

- Non, c’est parfait, nous pourrons dormir ici, dans la chambre de Marguerite, bien sûr, pour satisfaire mon petit mari.

Il lui explique comment mettre, et retirer l’alarme, puis ils sortent et reviennent à la villa de Guy.

*

Pendant le repas, les explications d’Arthur sont reprises et commentées. Justin est assez satisfait d’avoir obtenu quelques renseignements intéressants. Il pense que les deux bâtiments détruits pendant la guerre, à trois reprises, devaient abriter ou cacher quelque chose de très important pour qu’ils soient reconstruits chaque fois, et se demande pourquoi deux villas ont été construites, à ces emplacements, alors que d’après lui, il aurait été plus judicieux de laisser une certaine distance entre le bord du rocher et les villas.
Gabrielle s’intéresse plus à Marguerite. Elle estime qu’il serait peut-être utile de lui rendre visite, pour tenter de connaître la vérité sur cette mise en maison de retraite.
Olivier annonce qu’il peut obtenir des renseignements, et des documents, sur les travaux effectués dans la région, par les Allemands, car les archives de leur armée viennent d’être ouvertes au public. Dès son retour, il contactera un de ses amis, à la tête du journal le plus vendu dans ce pays, pour lui demander de faire des recherches.
Carole s’intéresse plus à Monique. Elle va chercher l’adresse de sa galerie, et elle lui rendra visite, en tant que riche acheteuse potentielle, pour se faire une idée de cette femme, et de ses activités.
Les discussions continuent, quand soudain, la sonnerie d’un portable se fait entendre. Olivier se lève, va jusqu’à sa veste suspendue dans l’entrée, puis il répond :
            - Oui, je t’écoute. …. Est-ce absolument indispensable ? … Non, cela ne m’arrange pas. … Ah ! c’est toi qui le remplace ? … C’est parfait. Tu ne pourrais pas reporter de quelques jours ? … Bon, tant pis, j’y serai. Merci de m’avoir prévenu.
           
Il revient à table, déçu, et annonce :

            - Je suis désolé, mais je dois absolument être demain à Paris. Nous sommes encore assignés au tribunal par une de ces vedettes qui nous supplient de parler d’elles, dans nos revues, et qui, par la suite, nous réclament des dommages et intérêts. Cette fois-ci, celle-là tombe mal, le juge titulaire est absent, et c’est un de mes amis qui le remplace, il va en profiter pour passer cette affaire, avec un minimum de casse. Nous partirons donc demain matin, mais je vous promets que nous reviendrons, dans deux ou trois jours, le temps de mettre un peu d’ordre au bureau, et d’ici là, j’aurai peut-être quelques renseignements sur ces constructions.
- Carole peut rester avec nous, annonce Gabrielle.
- Je ne quitte jamais mon mari, dans ces cas là. Je regrette Gabrielle, mais je pars aussi, je dois le suivre, mais nous reviendrons, c’est promis. - Alors nous en profiterons pour aller au Mont Saint-Michel, et dans les environs. Monique nous avait conseillé de le faire. Depuis toute jeune, j’espère visiter ce site, comme quoi il ne faut jamais désespérer.
           
La soirée se prolonge en discussions, puis Olivier et Carole vont passer la nuit dans la villa de Marguerite.

10 Le sixième jour.
Il est 9h30. L’hélicoptère s’élève et s’éloigne, sous les « Au revoir » et les yeux légèrement tristes de Gabrielle et de Justin.  Ils rentrent, se préparent, ferment la villa, puis montent dans leur voiture. Justin programme le GPS, puis ils s’en vont. 
*
La voiture s’immobilise dans la cour. Il est 17h45. Gabrielle et Justin sont de retour. Ils sont satisfaits de leur journée, au Mont Saint-Michel. Le temps était de la partie, et de nombreuses photos ont pu être prises. Ils viennent de pénétrer dans l’entrée, quand la sonnerie du portable se fait entendre. Justin le porte à son oreille.

- Allo ! Bonjour.

- Bonjour monsieur, étude de maître Laplace. Êtes-vous monsieur Carré Justin ?
- Oui mademoiselle.
- Ne quittez pas, je vous passe Maître Laplace.

Une minute d’attente avec la mélodie habituelle, puis :

- Maître Laplace, bonjour monsieur Carré.
J’ai une excellente nouvelle, pour vous. Guy Laquatre est passé ce matin, en coup de vent, c’est le cas de le dire, juste pour une signature…


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La machination

 
1 Carole téléphone.
 
           
            Justin et Gabrielle sont dans le salon, enfoncés dans leur fauteuil, lorsque la sonnerie du téléphone, posé sur la grande cheminée, se fait entendre. Justin se lève, saisit le combiné, puis répond.
  - Allô ! Allô ! … Je n’entends rien, baisse donc ta télé ! lance-t-il à son épouse.

Il attend que le son soit atténué pour poursuivre :
 
- Je vous écoute. Justin Carré à l’appareil, qui êtes-vous ?

- Tu n’as pas encore acheté ton sonotone, à ce que je constate, répond une voix féminine.
- Je n’ai pas besoin de ce truc, c’est encore une idée de mon épouse, mais qui est à l’appareil ?
- C’est ta petite Carole, m’aurais-tu déjà oubliée ?
- Ma petite Carole, enfin ! Que je suis heureux de t’entendre ! Tu sais, Gabrielle ne cesse de se faire du mouron pour toi, et Olivier, bien sûr. Tu pourrais quand même nous donner un peu plus souvent de vos nouvelles. Elle a l’impression que vous nous avez oubliés, depuis que nous avons gagné cette superbe villa. Bon, enfin, je sais que vous n’avez pas que cela à faire, que vous êtes sans cesse partis, ici et là, mais tu sais, plus la vieillesse arrive, plus la patience diminue. Au fait, que voulais-tu me dire ?
 
- Après ce sermon, je me demande si j’ai bien fait de vous appeler. De toute façon, ce n’est pas à toi que je désire parler. Passe-moi donc Gabrielle !
- Allo ! Bonjour Carole. J’espère que tu nous appelles pour nous annoncer une bonne nouvelle. Comment va Olivier ?
- Bonjour Gabrielle. Olivier va bien, merci, moi aussi, d’ailleurs. J’espère que tu es en pleine forme, et que tu ne trouves pas le temps long après nos nouvelles ?
- Je vais bien, merci. Non, ne t’en fais pas pour cela. Moi, je sais fort bien que vous êtes tous les deux très occupés, que vous pensez à nous, mais que le temps vous manque, mais tu sais, Justin ne prend pas cela de la même façon. Il guette le facteur tous les jours, espérant recevoir un petit mot de toi.
- Il sait pourtant que je n’écris jamais, sauf sur Internet. Bon, trêve de bavardages inutiles, je vais t’expliquer pourquoi je téléphone. Avec votre premier numéro, je suis tombée sur votre répondeur, et comme je vous ai sur ce deuxième, je suppose que vous êtes en ce moment à Nice, c’est bien cela ?  
- Oui, mais nous remontons à Marival, pour y passer les fêtes de fin d’année, demain matin. Mais vous, où êtes-vous en ce moment ?
- Très loin de vous, aux États-Unis, et nous y restons jusqu’au 5 janvier, pour affaires, mais aussi pour y passer les fêtes de fin d’année. Olivier* tient absolument, et il ne veut pas en démordre, à les passer en votre compagnie, mais il est retenu ici pour son travail. Comprends-tu maintenant pourquoi je vous appelle ?
- Oh ! Non. Tu ne vas pas encore nous obliger à prendre l’avion ?
En entendant la réponse de son épouse, Justin s’empare du combiné, puis dit :
 
- C’est Justin, ne t’occupe pas de ce qu’elle vient de te répondre, tu sais bien qu’elle dit toujours non, et qu’après, elle est la plus heureuse de tous. Pourquoi faut-il prendre l’avion ?  
- Je me doutais bien que tu étais resté là, petit curieux.
Cette année, Olivier a décidé de passer les fêtes avec vous, mais ici, dans l’Ouest américain. Noël à Los Angeles, et le nouvel an à Las Vegas. C’est ce qu’il a décidé, et tu le connais, il ne pourra donc pas en être autrement.
Grace à une agence locale, j’ai trouvé un tout nouveau circuit touristique qui va satisfaire ses désirs. Vous allez donc partir de Paris le 24 à 4 heures du matin. Vous arriverez à Los Angeles, via New-York. Arrivés à destination, vous serez transférés à votre hôtel. Nous viendrons ensuite vous y prendre pour aller passer le réveillon ensemble. Je ne vous dis pas où, c’est une surprise qu’Olivier* vous réserve.
( * Olivier est le propriétaire de plusieurs revues « people »)
Le lendemain, vous continuerez votre circuit, et nous, comme de pauvres malheureux, nous serons obligés de repartir pour continuer nos pourparlers. Nous sommes sur le point d’acheter un concurrent. Cela nous permettrait de nous implanter sur le territoire américain.
Les jours suivants, vous aurez la chance de visiter Los Angeles, La vallée de la mort, Las Vegas, St-Georges et sa culture mormone, Le lac Powell, Monument Valley, Flagstaff, Le Grand Canyon, La ville fantôme de Calico, Le parc des Séquoias, San Francisco, etc., etc., et cela durant 13 jours.
Le soir du réveillon, nous viendrons vous chercher à votre hôtel pour une nouvelle destination secrète. Vous continuerez votre circuit, dès le lendemain.
Le 5 janvier, nous reviendrons ensemble, dans le même avion.
Le bon de confirmation, avec les horaires et le détail de tout le circuit, arrivera sous deux jours, au maximum, dans la boîte à lettres du moulin. Les billets vous seront remis au guichet d’embarquement, vous ne les aurez pas avant.
Un hélicoptère ne pouvant pas venir vous chercher, José est actuellement en vacances, vous devrez donc aller jusqu’à l’aéroport, en voiture. Vous pourrez aussi, si vous le désirez, aller jusqu’à notre villa, la veille, et prendre le taxi, le lendemain. Cela évitera de laisser votre voiture dans le parking souterrain. Elle sera plus en sécurité dans notre cour. 
 
- Alors, comme d’habitude, tout est fait, et nous n’avons rien à dire ?
- Attends, Olivier veut m’expliquer quelque chose.
 
Quelques  secondes plus tard :
 
- Bon, j’espère que tu as tout compris. N’oublie pas de prendre le jeu de clés de notre villa. Si tu as un problème, appelle-moi sur mon portable. Je t’abandonne, Olivier s’impatiente. Gros bisous à vous deux, et à bientôt.
 
La communication est aussitôt interrompue. Justin regarde son épouse, pas très heureuse.
 
- Tu as encore accepté ! C’est toujours pareil, avec toi, tu ne sais jamais dire non. Pourquoi faut-il aller aux États-Unis pour s’amuser dans un restaurant ? Nous y sommes déjà allés pour leur mariage…
- Tu ne l’as pas regretté !
- Non, bien sûr, mais ils auraient pu faire un effort, et revenir à Paris. Les bons restaurants ne manquent pas. Nous allons encore passer deux jours dans un avion, quel supplice !
- Le bureau des pleurs est fermé. Tu peux commencer à préparer tes bagages.
 
Gabrielle s’éloigne en haussant les épaules. Quelques secondes plus tard, elle revient pour lui dire :
 
- Je te préviens, nous partirons la veille, et nous irons coucher chez eux. Je ne veux pas me lever à deux heures du matin pour faire la route. Tiens, avec cette histoire, j’allais oublier que nous repartons demain. Va donc vérifier la voiture, au lieu de rester planté là.


2 Ils remontent à Marival.

Il est 7 heures du matin. La voiture quitte la propriété, le portail se referme. Justin et Gabrielle retournent à Marival, dans leur moulin. 

Le voyage, interrompu sur quelques aires de repos, se passe sans encombre.
Dès l’arrivée, Justin décroche le combiné du téléphone et demande son ami Arsène Lenain, le capitaine de la brigade de gendarmerie. Il l’informe de son retour et en profite pour lui annoncer son prochain départ pour les États Unis.
Comme à l’accoutumée, pour plaisanter, Arsène se fait un énorme plaisir à lui rappeler que des sociétés de gardiennage existent, et qu’il ne faudrait pas toujours compter sur son équipe pour surveiller sa propriété.
Après quelques autres échanges amicaux, la conversation cesse, et Justin revient auprès de son épouse.


- Pendant que je prépare le repas, décharge la voiture, mais amène toutes les valises ici. Comme nous devons repartir, dans quatre jours, dès demain, je m’occuperai des nouveaux bagages. Tu en profiteras pour faire vérifier la voiture. Je ne tiens pas à rester en plan sur la route, et rater l’avion. Je suis trop heureuse d’aller retrouver Carole et Olivier.
- Je croyais que tu ne voulais pas y aller, lui répond Justin.
- Puisque tu as accepté, je ne peux faire autrement.

Justin lui adresse un léger sourire.


*

Deux jours plus tard, le facteur dépose un courrier dans la boîte à lettres.
Gabrielle se précipite pour aller le chercher. Justin la regarde faire, en souriant.
Quelques secondes plus tard, il la voit revenir, déçue.

- Ma biche aurait-elle oublié que, pour ouvrir la boîte, il fallait la clé ?
 
Un regard méchant lui est envoyé comme réponse, puis Gabrielle prend la clé, et sort de nouveau.

Elle revient, le sourire aux lèvres.

 
- C’est la confirmation de notre voyage. Les horaires de départ, d’arrivée, tout y est. Il était temps, c’est demain que nous partons pour Paris.


3 Ils vont à Paris.

Il est 14 heures, la voiture est chargée. Toutes les portes du moulin sont fermées, l’alarme est mise en service.
Gabrielle et Justin prennent place dans le véhicule, les portes claquent, puis celui-ci s’éloigne.
Après avoir roulé près de deux heures, il s’immobilise devant une porte cochère. 
Justin descend de la voiture, fait tourner une clé dans la serrure, ouvre les deux battants, remonte dans la voiture, puis celle-ci avance dans la cour, jusqu’au pied de l’escalier principal.
Gabrielle sort du véhicule et entre dans la villa.
Son époux va refermer le portail, puis sort les bagages, et le couple s’installe dans la superbe villa de Carole et Olivier.

 
 
*


4 Ils vont prendre l’avion.


Il fait nuit. Il est 1h30 du matin. La sonnerie, actionnée depuis le portail, se fait entendre. C’est le taxi qui vient les chercher. Deux grosses valises sont rapidement chargées, Gabrielle monte dans le véhicule, Justin verrouille le portail, rejoint son épouse, puis le taxi s éloigne pour les conduire à l’aéroport Charles de Gaulle.

*
 
 
Ils pénètrent dans l’immense hall et se dirigent vers le guichet d’embarquement.
Gabrielle est heureuse, ils n’auront pas à attendre trop longtemps, ils sont les premiers arrivés.
 
- Bonjour mademoiselle. Nous sommes monsieur et madame Carré, nous allons aux États-Unis, et vous devez avoir nos billets. Voici le bon de confirmation qui nous a été remis.
 
- Merci madame.
 
L’hôtesse cherche sur son ordinateur, puis après plusieurs tentatives, sur différents écrans, annonce :
 
- Je suis désolée madame, mais je n’ai pas vos billets, ils ne sont pas arrivés. J’espère pour vous qu’ils vont nous être amenés, sans tarder, car sans eux, malgré cette confirmation, vous ne pourrez pas embarquer.
 
L’impensable vient d’arriver. Gabrielle se met à pleurer. Elle est au bord de la crise de nerfs. Justin la console :
 
- Ne t’en fais pas, ils vont arriver, et même s’ils arrivent après le décollage de l’avion, nous prendrons le suivant.
 
En entendant cela, l’hôtesse tapote de nouveau sur son clavier, puis précise :
 
- Il y a encore deux places disponibles, sur un vol de la même compagnie, mais dans trois jours. D’ici là, vos billets auront, sans aucun doute, été retrouvés.
 
- Dans trois jours, mais le réveillon de Noël sera terminé ! Je vous en prie, mademoiselle, il faut absolument retrouver ces billets, ou nous en faire d’autres ! s’écrie Justin.  
 
Les heures tournent. Jusqu’à la dernière minute, Justin et Gabrielle espèrent l’impossible arrivée de leurs billets, sous les regards étonnés des autres voyageurs, heureux de pouvoir embarquer.
De son côté, l’hôtesse ne lésine pas. Elle ne cesse de téléphoner dans les différents services de la compagnie, ainsi qu’à l’agence de voyages, pour tenter de retrouver la trace de ces billets, mais hélas, ses recherches restent vaines.
Ils ont bien été établis, mais ils restent introuvables. D’autres pourraient être refaits pour le vol jusqu’à New-York, mais l’hôtesse ne leur donne aucune garantie pour la suite du circuit. Elle est même persuadée que Gabrielle et Justin sont pratiquement sûrs de rester bloqués sur cet aéroport.
Ils doivent donc se résigner. Ils ne peuvent pas emprunter le tunnel d’embarquement, et ne passeront pas Noël à Los Angeles.
 
 
*
        
 
5 Ils reviennent chez Olivier.

 
Il est cinq heures. Justin se résigne à téléphoner à Olivier pour l’avertir qu’ils ne seront pas, comme prévu, avec eux pour Noël. Réveillés dans leur premier sommeil, il est tout juste 23 heures aux États-Unis, Olivier et Carole sont fort déçus de cette annonce. Carole répond qu’il est trop tard, chez eux, pour relancer l’agence de voyage, mais elle promet que, dès l’ouverture des bureaux, elle s’occupera de tout, pour les faire venir à Las Vegas.
Totalement écœurés, Justin et Gabrielle se résignent à passer Noël, seuls, au moulin. Ils reprennent leurs valises, sortent du vaste hall, puis montent dans un taxi qui les ramène à la villa.

Lorsque celui-ci s’immobilise devant le portail, Justin règle la course, le couple descend, prend ses valises, puis le taxi s’éloigne.
Justin sort la clé de sa poche, puis il se dirige vers la porte. Sa surprise est grande, lorsqu’il découvre que celle-ci n’est pas fermée. Elle a simplement été tirée, et en examinant la serrure de près, il constate qu’elle n’a pas été forcée, mais ouverte, sans doute avec une clé ou un passe-partout. Il est pourtant certain de l’avoir fermée à clé, lors de leur départ. Il se retourne vers Gabrielle pour lui dire :

 
- Quelqu’un a ouvert la porte et ne l’a pas refermée. J’ai bien l’impression que nous ne sommes pas encore au bout de nos surprises.
 
- Oui, je veux bien te croire, mais je pense plutôt que tu avais encore oublié de la fermer. Tu pourrais quand même faire plus attention ! Ici, ce n’est pas la campagne !
 
Il saisit les valises, pousse la porte et s’exclame :
 
- Non ! Ce n’est pas possible ! Quelle ville de fous !
 
Gabrielle le pousse pour voir ce qui l’irrite tant.
À la vue du spectacle, sa gorge se noue, elle n’arrive plus à parler, et pleure.
Justin la prend dans ses bras, la console, puis lui dit:

- Ne t’en fais pas pour cela, nous avons une excellente assurance. Elle va se faire un plaisir de nous en payer une nouvelle.
- Oui, mais comment allons-nous rentrer au moulin ?
- Les braves gens du service assistance vont nous le dire, ils sont là pour nous aider. J’espère tout de même que les vandales ont simplement cassé la voiture, et qu’ils n’ont pas saccagé la villa.
- Quelle journée ! Quel réveillon ! Je ne suis pas prête de l’oublier ! J’avais eu raison de dire non. Tu vois où nous en sommes, maintenant, et cela pour ne pas avoir tenu compte de mon avis !
- Avance un peu que je puisse refermer la porte à clé, et avant d’entrer dans la villa, je vais en faire le tour pour voir s’il n’y a pas d’autres anomalies extérieures.
 
Quelques minutes plus tard, il revient.
 
- C’est étrange, mais il n’y a rien d’anormal, et apparemment, aucune ouverture n’a été forcée. Pourquoi seraient-ils entrés, juste pour fracasser notre voiture, après avoir sorti ma veste de conduite que j’avais laissée à l’intérieur ?

- Ne parle pas trop vite, ils avaient peut-être aussi les clés de la villa.
- J’espère que non, mais nous allons le savoir tout de suite.
 
Ils montent l’escalier, Justin enfonce la clé dans la serrure, la tourne, ouvre la porte, arrête l’alarme, puis observe.
 
- Ouf ! Je respire. À priori, ils ne sont pas entrés. Je vais faire le tour de toutes les pièces. Pendant ce temps, prépare-nous un bon petit déjeuner. Toutes ces surprises m’ont donné une faim de loup.
- Tu as bien de la chance. Moi j’ai l’estomac noué, et je sens que rien ne passera.
 
Cinq minutes plus tard, Justin réapparaît.
 
- Tout va bien, de la cave au grenier, tout est normal.
- Cet acharnement sur notre modeste voiture reste tout de même un mystère,  fait observer Gabrielle.  
- Sans oublier ma veste retrouvée intacte, déposée précautionneusement à proximité, plus l’ouverture de la porte extérieure, sans effraction. Je vais appeler la police, leur signaler les faits, en précisant que la villa appartient à Olivier Dujour, le patron de «  Aujourd’hui et Demain ».
 
- La revue people la plus vendue en France !
- Oui, et cela les fera peut-être se remuer un peu plus vite.
- Tu pourrais peut-être aussi appeler directement Hervé. Il est dans les bureaux de la direction, et a beaucoup de pouvoirs.
- Il ne faut pas tout mélanger, ma biche. Ici, comme dans presque toutes les grandes villes, c’est la police, et Hervé est à la direction de la gendarmerie. De toute façon, il a autre chose à faire que de s’occuper d’une voiture cabossée. Il faut réserver ses relations pour les cas graves.
- Parce que tu crois que c’est une bricole !
- Non, mais cela va se régler avec l’assurance.
 
 
*
 
 
Le petit-déjeuner est terminé depuis plus de deux heures, lorsque la sonnerie de l’interphone extérieur se fait entendre. Justin se lève et va répondre.
 
- Qui est-ce ?
- La police.
- J’arrive.
 
Il sort, traverse la cour et ouvre la porte.
 
- Bonjour, messieurs, entrez. Voici notre voiture, enfin, ce qu’il en reste.
 
- En effet, ils se sont bien acharnés dessus. Comment ont-ils fait pour entrer ?  
- Tout simplement par la porte que j’ai retrouvée ouverte, lorsque je suis revenu de Charles de Gaule.   - Vous êtes venus passer les fêtes à Paris ?  
- Hélas non, c’est l’inverse, nous devions partir pour les États-Unis,  mais nous n’avons pas pu prendre l’avion.  
- Votre journée commence bien mal. La serrure n’a pas été forcée. Êtes-vous certain d’avoir refermé la porte à clé, en partant ?
- Je l’avais fermée à clé, et j’avais même essayé de l’ouvrir pour m’assurer de sa fermeture, et lorsque je suis rentré, la serrure avait été ouverte.
- Et de plus, le mur est trop haut pour le franchir, il fallait donc obligatoirement avoir une clé pour ouvrir cette serrure et entrer. Dans votre entourage, voyez-vous quelqu’un qui vous en voudrait pour effectuer un tel acte ?
- Ici, personne ne nous connait. Nous étions juste venus la veille, pour éviter de rouler la nuit.
-  Y a-t-il d’autres dégâts, dans la propriété ?  
-   Non, j’ai fait tout le tour, et il n’y a rien d’autre.
 
Le policier se retourne vers son collègue qui était allé faire le tour du véhicule, et lui demande :
 
-    As-tu trouvé quelque chose ?
-  Rien, aucune trace ni empreinte, mais cette façon de détruire une voiture ne m’est pas inconnue, je l’ai déjà vue, à plusieurs reprises. C’est, sans aucun doute, l’affaire d’un professionnel.
 
- Bon ! Alors encore un acte de vandalisme qui va rester sans réponse. Il ne vous reste plus qu’à passer au commissariat. Nous enregistrerons votre plainte, et avec l’attestation, vous pourrez contacter votre assureur.
Nous vous laissons, le travail nous attend. Au revoir, monsieur, et bonne journée tout de même.

 
Ils sortent, Justin referme la porte derrière eux, puis il revient auprès de Gabrielle.
 
- Alors, que vont-ils faire ? lui demande-t-elle.
 
- Rien. À mon avis, ils s’en moquent comme de leur première chemise. « Passez au commissariat, puis voyez avec votre assurance ». Voilà le résumé. Remarque, je ne sais pas ce qu’ils pourraient faire de plus, il n’y a aucune empreinte ni indice. J’ai pourtant l’impression que son collègue a une petite idée sur le casseur. Il est persuadé que c’est le travail d’un professionnel, mais sans preuve, c’est sûr qu’ils ne vont pas chercher.
Je vais dans le bureau pour téléphoner à l’assistance. Il va falloir que ces braves gens me trouvent rapidement une voiture pour nous dépanner.
          - Oui, et le plus rapidement possible, avec tout ce qui vient de nous arriver, j’ai hâte de rentrer au moulin. 
 
Dix minutes plus tard, il revient.
- Alors ? Qu’ont-ils répondu ?
 
- Nous avons une voiture à notre disposition pour une semaine, tous les frais payés.  
- Enfin une bonne nouvelle.  
- Oui, mais il faut aller la chercher à l’autre bout de Paris.
- Et cela continue ! Comment vas-tu y aller ?
- En taxi.  
- Et comment feras-tu pour la rendre ? - Il suffira de la ramener à Reims, ils y ont une agence.
- Bon, si je comprends bien, il faudra encore que je conduise notre nouvelle voiture dans Reims ?
- Tu peux faire cet effort. Avoue qu’ils sont quand même sympathiques avec nous, ils nous remboursent même les frais de taxi.
 
- Oui, enfin, nous verrons. Nous pourrons peut-être nous arranger pour avoir la nouvelle voiture, le même jour, cela nous éviterait de faire deux fois l’aller et retour Marival-Reims.
  Justin sourit, puis il continue :
 
- Maintenant, je vais au commissariat faire ma déposition. Ne t’étonne pas si je ne rentre pas de bonne heure. Je ne suis sans doute pas le seul à avoir des problèmes de ce genre.
- Si Carole appelle, que dois-je lui répondre ?  
- La vérité, bien sûr ! Tu lui expliqueras tout, mais précise-lui bien que la villa n’a rien, et que nous repartirons au moulin, sans doute demain, lorsque j’en aurai terminé avec la police, la compagnie d’assurances, et que je serai allé chercher la voiture mise à notre disposition.
- Fais bien attention à toi, il y a tellement d’abrutis, dans cette ville.
- Ne t’en fais pas, je regarderai devant, derrière, sur les côtés, et au-dessus, on ne sait jamais, si un pot de fleurs venait à tomber d’une fenêtre.
- Tu prends cela à la rigolade, mais comme ce n’est pas notre journée de chance, je ne voudrais pas, en plus, te retrouver à l’hôpital.
 
Après un petit bisou, il quitte la villa.
 
 
*
 
 
Deux heures plus tard, il est de retour.
 
- Je suis sain et sauf, et voici l’indispensable papier. Je vais pouvoir appeler l’assureur. As-tu eu des nouvelles de Carole ? 
- Ici, il est 13h30, donc 7h30 chez eux. Crois-tu que les Américains soient plus courageux que nous ?  
- C’est vrai, ce fameux décalage horaire, je l’avais oublié. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai bien l’impression que nous ne verrons pas non plus Las Vegas.  
- Allons, mon chou, ce n’est que dans huit jours. Carole se débrouillera bien pour nous trouver deux places.
- Oui, je n’en doute pas, mais j’ai le pressentiment que quelque chose d’autre va encore nous tomber dessus.  
- C’est certain, tu as raison, nous allons avoir un accident, avec la voiture de remplacement, moi, une crise d’appendicite, toi, une crise cardiaque, et quoi encore ? Ah ! J’avais oublié : une grève des pilotes, un détournement d’avion, …  
- Arrête ! Ne te moque pas de moi, ce n’est pas une blague, je sens que quelque chose n’est pas normal.
- Ne t’en fais pas, c’est à cause de ce qui vient de nous arriver, mais tout cela sera vite oublié. Nous en rirons, plus tard, en racontant cela à nos amis. Viens vite à table, le repas va refroidir.
 
*
 
Il est 16 heures, la sonnerie du portable se fait entendre. Justin le porte à son oreille.

 
- Bonjour, ma petite Carole. As-tu passé une bonne nuit ?
- Toi, Justin, je te retiens. Comment veux-tu que nous puissions redormir, après cette annonce que tu nous as faite, dans notre premier sommeil ? Nous n’avons pas cessé de retourner le problème, de long en large, pour chercher une solution, mais hélas, nous ne l’avons pas trouvée.
Ce matin, nous avons encore tout tenté, chacun de notre côté, mais rien. C’est donc râpé pour Noël.
L’an prochain, nous prendrons nos précautions en vous faisant venir huit jours plus tôt. Mais ne vous en faites pas, pour le nouvel an. Je viens de faire les réservations, et avec ce qu’ils ont entendu pour cette perte de billets, ils ne sont pas prêts de recommencer.
Et vous, de votre côté, avez-vous réussi à digérer la pilule ?
- Heu ! …, oui, enfin…
- Oh ! Toi, tu me caches encore quelque-chose. Vous n’avez rien, j’espère ? Vous n’êtes pas tombés malades, suite à cela ? Gabrielle n’a pas fait une crise de nerfs ?  
- Oh non ! Je te rassure, de ce côté-là, tout va bien.
- Et de l’autre côté, qu’est-ce qui ne va pas ?
- Quel autre côté ?
- Arrête de faire l’andouille ! Je te connais trop. Je suis persuadée que tu me caches quelque chose.
- Oui, mais ce n’est pas grave. C’est juste que nous n’avons plus de voiture. Mais je te rassure, l’assistance va nous en prêter une.
- Vous avez eu un accident ?  
- Non, notre voiture a simplement été matraquée par un, ou plusieurs casseurs, alors que nous étions partis pour prendre l’avion.  
- Je t’avais pourtant bien dit de la rentrer dans la cour. Tu es toujours aussi têtu ! T’es bien un descendant de vosgien !
- Mais oui, mais oui, allez, vas-y, profites-en. Tiens, je préfère te passer Gabrielle, elle t’expliquera tout. Bisous, et donne le bonjour à Olivier.
 
Gabrielle s’empare du portable et explique, de nouveau, leur voyage, leur attente à l’aéroport, leur retour, la visite des policiers, etc. ... Comme d’habitude, la conversation s’éternise.
Une demi-heure plus tard, elle repasse le portable à Justin.
 
- Après toutes ces parlotes, il parait que tu as encore quelque chose à me dire ?
- Oui, qu’allez-vous faire, en attendant votre prochain départ pour l’Amérique ?
- Nous en avons soupé de Paris. Tous les papiers sont faits, l’assureur est prévenu, et j’attends le taxi pour aller chercher la voiture qui nous est prêtée. Demain matin, nous partirons pour retrouver le calme et la tranquillité dans notre moulin.
- Vous avez raison. J’enverrai donc le nouveau bon de réservation là-bas. Gros bisous Justin, et à bientôt.
- À bientôt Carole, … si les avions volent !

Il referme le portable. Gabrielle hausse les épaules et pince les lèvres.


- Ben quoi ? C’est vrai, et en plus, ça rime, lui répond Justin.


*

La sonnerie de la porte d’entrée se fait entendre.
Justin va répondre à l’interphone :

- C’est qui ?
- Le taxi que vous avez demandé.
- J’arrive.

Il met sa veste, prend ses papiers, fait une bise à Gabrielle et sort.
Deux minutes plus tard, le véhicule démarre et la conversation s’engage avec le chauffeur.

- J’espère que vous n’êtes pas trop pressé, parce que, à cette heure-ci, malgré le couloir qui nous est réservé, bonjour les bouchons !
- Je n’ai pas de train, ni d’avion à prendre, je vais simplement chercher une voiture de remplacement pour la mienne qui vient d’être vandalisée.
- Je m’en doutais, vous n’êtes pas le premier, et sans doute pas le dernier, à être conduit à cette adresse. Je connais bien le patron de ce garage. C’est un brave type sur lequel on peut compter. C’est rare, de nos jours. Il a eu la chance d’être retenu par les services d’assistance, cela lui fait une excellente clientèle, et aucun souci pour les paiements.
- Il y a donc beaucoup de vandalisme, dans le quartier ?
- Oh non ! Pas dans ce quartier. Et qui plus est, je crois bien que c’est la première fois que je prends un client dans cette zone, suite à un vandalisme. Je n’en dirais pas autant d’autres quartiers de Paris.
- C’est le manque de chance, et il a fallu que cela tombe sur nous, d’autant plus que ma voiture était stationnée dans une cour.
- Alors là monsieur, je suis presque sûr que vous étiez visé. Ce n’est pas l’œuvre de vulgaires casseurs de voitures. Ils opèrent dans la rue, mais ils ne prennent jamais le risque d’entrer dans les cours. Casseurs, mais pas fous, il faut qu’ils puissent s’échapper, d’un côté ou de l’autre.
- Oui, c’est ce que j’ai pensé, surtout que le portail était fermé à clé.
- C’est étrange. Ce ne peut-être qu’une vengeance. C’est sans doute quelqu’un de votre entourage qui doit vous en vouloir.
- J’avais bien pensé à cela, mais je n’habite pas ici, et je n’y viens pratiquement jamais.
- Espèce d’abruti, tu ne peux pas rester dans ta file ! Oh ! Cela ne m’étonne plus, un 88 qui sort de sa campagne, lance le chauffeur, puis aussitôt : j’espère que vous n’êtes pas de cette région ?
- Non, mais c’est tout comme. Je viens des Ardennes, une région aussi dépeuplée, par manque de travail. Il faut l’excuser, il ne connait pas une circulation aussi dense.
En changeant de sujet, je m’aperçois que vous avez omis d’enclencher votre compteur, comment vais-je pouvoir vous payer ?
- J’évite de le mettre. C’est un espion. Avec lui, on est suivi à la trace. Pour le règlement, ne vous en faites pas, je vous demanderai un petit forfait.
- Et je me doute que c’est toujours cela de moins à déclarer aux impôts. Ils nous en prennent assez.
- Oui, il n’y a pas d’autres solutions pour s’en sortir.
            La conversation se poursuit sur d’autres sujets, jusqu’à ce que le chauffeur annonce :

- Nous y voila, vous êtes arrivé. Je vais en profiter pour aller dire un petit bonjour à un de mes potes.

Il entre avec le taxi dans le garage. Justin règle la somme demandée, puis ils sortent. Ils sont à peine descendus du véhicule, qu’un homme se dirige vers eux.

- Bonjour monsieur. Salut toi, le roi de la débrouille. Je parie que tu m’amènes un client de la rue Saint-Honoré.
- Gagné ! De quel numéro ?
- Le 18. Je peux aussi te dire que ce monsieur est le patron de plusieurs journaux.
- Est-ce bien cela, monsieur ? demande le chauffeur, en se tournant vers son client.
- Tout cela est exact. Comment avez-vous deviné ? demande Justin.
- J’ai quelques dons cachés. C’est parfois utile. Lorsque l’assistance m’a demandé de préparer une petite voiture, pour un certain monsieur Carré, j’ai tout de suite deviné que c’était un nom d’emprunt, et j’ai fait préparer cette luxueuse Mercédès. Bon, ce n’est pas le dernier modèle, comme la vôtre, mais je n’ai pas mieux, et je m’en excuse.
- Ne vous en faites pas, cher ami, elle fera l’affaire. Je ne pensais pas être dépanné avec un tel luxe.
- Tous les papiers sont dans la boîte à gants, le plein est fait, vous pouvez y aller. Elle est à vous pour une semaine. J’espère que d’ici-là, celle qu’ils vous ont détruite sera remplacée. Ah ! J’allais oublier de vous donner les clés. Tenez, les voici. Bonne route, monsieur.
 - N’ai-je pas de prise en charge à vous signer ? et vous ne voulez pas voir mon permis de conduire ?
- Non, ne vous en faites pas, je vous ai tout de suite reconnu, et je vous fais entière confiance. Allez-y, mais toi, le roi de la débrouille, suis-moi, j’ai quelque chose à te montrer.

Fort surpris par ce qu’il vient d’entendre, et par la luxueuse voiture qui lui a été confiée, Justin quitte le garage et revient devant le 18 de la rue Saint-Honoré. Il descend du véhicule, ouvre le portail, rentre la voiture dans la cour, puis referme le portail.
Gabrielle arrive sur le perron et le regarde faire, puis elle lui lance :

- Une Mercédès comme voiture de remplacement de notre petite Corsa ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
- Attends, j’arrive, je vais tout t’expliquer.

Après avoir entendu ce qui s’était passé, Gabrielle dit :

- Ils t’ont pris pour Olivier, et tu as laissé faire, pourquoi ne leur as-tu pas dit la vérité ?
- Tout simplement parce que je suis persuadé que nous sommes tombés dans un traquenard qui visait Olivier.
- Tu recommences encore à avoir des soupçons sur tout le monde, pourquoi Olivier serait-il visé ?
- Alors, dis-moi comment le très sympathique Adrien, le garagiste, connaissait-il notre adresse ? À aucun moment, le chauffeur ne s’est servi de sa radio, et en plus, son compteur qui aurait pu l’espionner n’était pas en service.
- C’est pourtant simple, il doit être à l’écoute de la radio des taxis, ou alors, c’est le service assistance qui la lui a donnée. - C’est plausible, mais comment m’aurait-il reconnu en tant qu’Olivier, et patron de plusieurs journaux, pour me confier cette voiture, sans même me demander mes papiers ? La radio des taxis et le service assistance ne pouvaient le savoir.
- Mais tu te fais encore des idées. Ce n’est qu’une malheureuse coïncidence, ou alors les casseurs se sont trompés de cour. S’ils avaient été payés pour casser la voiture d’Olivier, ils auraient bien vu que notre pauvre petite Corsa n’était pas sa superbe Mercédès dernier cri.
- Bon, admettons. De toute façon, pendant quelques jours, nous allons pouvoir nous faire admirer avec cette luxueuse voiture. Quand les paysans du village vont nous voir avec, ils vont se précipiter chez le concessionnaire pour en acheter une encore plus grosse.
- Là, je suis de ton avis, c’est ce qu’ils font chaque fois.  À quelle heure partons-nous, demain ?
- Après 9 heures, pour éviter les bouchons.
- C’est bon, tout sera prêt. Nous partirons donc après le petit-déjeuner.


*


6 Le retour à Marival.

Il est 9h30, la superbe voiture sort de la cour et s’arrête au niveau de la route. Justin en descend, referme le portail, remonte, puis le véhicule s’éloigne.
Deux heures plus tard, il arrive à l’entrée de Marival, derrière un énorme tracteur qui emprunte plus de la moitié de la petite route.
Justin roule sagement derrière lui, mais soudain, l’engin s’arrête. Le conducteur descend et vient vers la voiture.

- Excusez-moi monsieur, je vais rentrer ici, mais avant, il faut que j’ouvre cette immense porte. Je n’en ai pas pour longtemps.

Puis, d’un seul coup, il réagit :

- Oh ! Mais c’est monsieur Carré. J’étais loin de penser que c’était vous, dans cette superbe voiture. Dites-voir, vous avez dû gagner le gros lot pour vous la payer ?
- Non, hélas, mais c’était une superbe occasion, à Paris, alors je me suis laissé tenter. Cela ne sert à rien de laisser dormir son argent sur des comptes, vous ne croyez pas ?
- Oui, j’avais repéré son numéro d’immatriculation. Je suis tout de même surpris, car je ne pensais pas qu’une petite retraite de gendarme pouvait vous permettre d’économiser autant.
 - Il ne faut pas exagérer, elle ne vaut tout de même pas une fortune. En gros, elle m’a coûté le prix du tracteur que vous achetez tous les ans. Mais au fait, cette année, vous ne l’avez pas encore changé !
- Non, justement, cette année, nous voulions remplacer notre voiture, et nous ne nous sommes pas encore décidés sur la marque.
C’est quand même un superbe bijou. Si ma femme la voit, je sais tout de suite ce qu’elle va choisir. Bon, je rentre le tracteur, et vous pourrez passer. C’est quand même une jolie voiture, même si ce n’est qu’une occasion.
           Il va ouvrir les deux battants de la porte, remonte dans la cabine et libère la route.
Deux petits coups de klaxon et un geste de la main, puis la voiture s’éloigne.

- Avec lui, dans moins d’une heure, tout le village sera au courant, annonce Gabrielle.
- Oui, c’est certain, et dans moins d’une semaine, nous pourrons en admirer deux ou trois de la même marque, mais des neuves.

Ils arrivent au moulin. Justin immobilise la voiture à proximité de l’escalier principal.

- Tu devrais la rentrer dans le garage, lui dit son épouse.
- Oh non, pas encore ! Je vais attendre qu’ils soient tous passés devant, pour l’admirer.

Ils descendent, sortent les bagages, et rentrent au moulin. 

 - Nous ne sommes pas partis aux États-Unis, mais nous allons avoir une nouvelle voiture. Nous n’y avons pas perdu au change, annonce Gabrielle.
- Oui, mais il va encore falloir la commander.
- Le plus vite possible, avant de s’habituer à cette voiture de riches.
- Aujourd’hui, c’est Noël, mais je téléphonerai dès demain. En attendant que le repas soit prêt, je vais faire un petit tour dans la propriété.


*


Un quart d’heure plus tard, Justin revient.
           
- As-tu vu quelque chose d’anormal ? lui demande son épouse.
- Anormal, non, mais je viens de voir un superbe chat noir, avec les yeux verts, on aurait cru une petite panthère. Je ne l’avais pas encore vu, celui-là.

- J’adore les chats noirs. Mais où était-il ?
- Couché devant la porte de la grange. Il me regardait et miaulait doucement, comme s’il voulait que je fasse quelque chose. Il a peut-être faim.
- Et la porte est fermée, je suppose ?
- Oui, mais pourquoi me demandes-tu cela ?
- C’est sans doute une chatte qui a fait ses petits à l’intérieur, et tu l’as empêchée de les retrouver, en fermant la porte, lorsque nous sommes partis. Tu devrais aller lui ouvrir.
- Tu as sans doute raison. J’y vais.

Quelques minutes plus tard, Justin revient, complètement affolé.
           
- Que t’arrive-t-il, tu as vu le père Noël ?
- La chatte est rentrée, je l’ai suivie du regard, et j’ai vu un cadavre, sur le sol de la grange. La poisse continue.
- Un homme ou une femme ?
- Une femme. J’appelle Arsène.

Il décroche le combiné, compose le numéro de la gendarmerie, puis dit :
         - C’est monsieur Carré. Passez-moi le capitaine, s’il vous plait.
- Monsieur Carré, celui du moulin ?
- Oui, et c’est très important.
- Ne quittez pas, je vais l’appeler chez lui.
- Salut Justin ! Tu sais que c’est Noël, aujourd’hui ? J’espère que tu ne m’appelles pas depuis les États-Unis, juste pour me dire qu’il y fait beau, et que tu aimerais y passer le restant de ta vie ?
- Non, hélas, j’aurais préféré, mais je suis au moulin, et il faut que tu viennes tout de suite.
- Tu as vu l’heure ? Si c’est pour me payer l’apéro, je fais un petit effort, sinon, je ne viendrai te voir qu’en début d’après-midi. C’est pourquoi ?
- Je viens de découvrir le cadavre d’une femme, sur le sol de ma grange.
- Tu blagues, ou pas ? Parce que si tu n’as trouvé que cela pour me faire venir tout de suite, je t’assure que je ne vais pas apprécier.
- Non, ce n’est pas une blague, c’est la vérité. C’est une femme qui a, sans aucun doute, été étouffée.
- As-tu prévenu les pompiers ?
- Non, j’ai tout de suite pensé à toi.
- Je les préviens, et nous arrivons.


*


Dix minutes plus tard, la fourgonnette de la gendarmerie, l’ambulance des pompiers, et la voiture du médecin arrivent sur place.
Justin se dirige vers Arsène.

- Alors, ton voyage aux États-Unis ?
- Nous n’y sommes pas allés. Je t’expliquerai cela plus tard. Nous rentrons de Paris, j’ai fait le tour de la propriété pour vérifier si tout était normal, et je suis tombé sur ce cadavre. Tu parles d’une surprise. C’est dans la grange. Suis-moi.

Arsène, le brigadier qui l’accompagne, les deux pompiers et le médecin suivent Justin, jusqu’au cadavre.


- Il n’y a pas à se demander comment elle est morte, ni de vieillesse, ni de froid. Elle a été étouffée avec le sac plastique qui est encore sur sa tête, il n’y a pas besoin d’avoir fait des études pour le découvrir, déclare le médecin.

Il sort un petit appareil de sa serviette, l’applique contre le corps, puis annonce :

- Sa mort remonte à plus de 48 heures. Seule, l’autopsie permettra de fixer l’heure, avec plus de précisions.

Il soulève sa robe, se retourne vers Justin et lui demande :

- Avez-vous touché à quelque chose, lorsque vous l’avez trouvée ?
- J’ai juste tiré sa robe sur ses jambes, pour cacher sa nudité.
- Bon, attendons le rapport du légiste.
- Merci,  docteur. Je vais faire venir la scientifique. Toi, Justin, ne touche à rien, et reste en dehors, pour ne pas leur compliquer la tâche, ajoute Arsène.            
- Ne t’en fais pas, je connais la musique. En attendant les spécialistes, venez jusqu’à la maison,  répond Justin.

Arsène va à la fourgonnette, puis trois minutes plus tard, il revient vers Justin et les autres.

- Les spécialistes vont venir, mais c’est l’heure du repas, et ils sont à Chalons. Ils ne seront donc pas là avant plus d’une heure. Nous ne pouvons en faire davantage avant leur arrivée, nous allons donc te laisser, et nous reviendrons juste avant eux. Bon appétit, tout de même.
- Merci, à vous aussi messieurs.

Les hommes remontent dans les véhicules qui s’éloignent. Justin va retrouver son épouse.

- Alors ? Ils l’ont emmenée ? demande Gabrielle.
- Non, elle est toujours là. Il faut attendre l’arrivée des spécialistes qui n’arriveront pas avant au moins une heure. Arsène et les autres sont repartis pour manger. Ils reviendront tout à l’heure.
- Et la femme ?
- Elle ne veut pas s’en aller. Elle est froide.
- Tu la connais ?
- Ses vêtements ne me disent rien, mais sans voir sa figure, je ne peux le savoir.
- Elle est sur le ventre ?
- Non, couchée sur le dos, mais sa tête est cachée dans un sac plastique.
- La pauvre, elle a dû souffrir.
- Ce qui m’inquiète le plus, est que sur ce sac est imprimé : « Moulin de Marival».
- Nous en avons encore une quantité dans la grande salle. Es-tu sûr que personne n’est entré ici, durant notre absence ?
- Je n’en sais rien, je ne suis allé regarder qu’à l’extérieur. Je vais faire le tour des salles, pour en être sûr.
- Ne traîne pas trop, le repas est prêt.

*

Les gendarmes et pompiers sont revenus. Justin les a rejoint. Quelques minutes plus tard, la voiture des spécialistes arrive.
Après les salutations d’usage, ils enfilent des gants.
Un des trois hommes observe la grange et les environs, à la recherche d’empreintes. Le deuxième regarde minutieusement le cadavre et les alentours, et le troisième ne cesse de prendre des photos.
Lorsqu’il a terminé, il retire le sac plastique, prend de nouvelles photos, puis demande :

- Connaissez-vous cette femme ?

Justin s’approche, puis répond :

- Je n’en suis pas certain, mais il me semble que c’est la femme qui habitait dans les caravanes, là-haut, à l’entrée du village. Je crois que c’est elle qui passait devant, avec ses 3 enfants, pour les emmener au bus scolaire.

Arsène confirme :

- Oui, c’est elle. Ils ont déménagé pour aller occuper une jolie petite maison, à l’entrée de Mouron. C’est une drôle de famille. Son compagnon, puisqu’ils ne sont pas mariés, a déjà eu quelques démêlés avec la justice.
- Alors, capitaine, vous allez avoir un peu de travail, vous ne devez pas être trop bousculés, par ici ?
- On ne se plaint pas, des babioles, de temps en temps, mais les crimes sont rares, heureusement.
- Nous allons vous laisser continuer. Nous avons fini nos constatations. Nous avons relevé quelques empreintes intéressantes. Dès que je serai en possession de tous les résultats, je vous ferai parvenir un rapport détaillé. À vous de jouer maintenant, capitaine.
Au revoir, messieurs.
- Merci, et bon retour.

De nouvelles photos sont prises par le brigadier, l’emplacement du corps est matérialisé par un trait de peinture, les pompiers sont autorisés à enlever le cadavre, puis leur véhicule et celui du médecin s’éloignent.

- Bon, nous allons démarrer l’enquête avec ta déposition, annonce Arsène.
- Naturellement, mais venez tous les deux à la maison, et tu auras moins de difficulté pour écrire.
- C’est fini tout cela, maintenant nous avons l’ordinateur, mais tu as raison, c’est plus facile d’appuyer sur les touches, lorsqu’il est posé sur une table. Allons-y.

Ils entrent dans le salon. Gabrielle les rejoint aussitôt.

- Bonjour, messieurs. Alors Arsène, tu la connais cette femme ?
- Oui, c’est une fille Boileau. Tu dois aussi la connaître, elle habitait dans une des caravanes installées à l’entrée du village.
- Ah ! Alors c’est celle qui passait tous les jours, devant, avec ses trois enfants. La pauvre. Mais pourquoi était-elle venue dans notre grange ?
- C’est ce qu’il va falloir découvrir, et aussi qui lui a enfilé le sac plastique sur la tête.
- Je vous laisse, bon courage.
- Allons-y, Justin, nom, prénom, etc.

Petit à petit, la déposition est frappée sur l’ordinateur, à la vitesse d’une tortue, ce qui commence à irriter Justin.
- Passe-moi cet engin. Avec deux doigts, et à cette vitesse-là, ma déposition ne sera pas terminée avant demain matin. Tu ferais bien de faire un stage de dactylo.
- Le retraité fait le malin parce qu’il a acquis un peu de rapidité, depuis qu’il passe son temps sur son ordinateur, mais quand il était en activité, il n’allait pas plus vite, avec une machine à écrire.

Justin sourit, s’empare de l’ordinateur, continue de remplir la déposition, puis il le lui rend en disant :

- Je parie que tu as oublié l’imprimante ?
- Non, là tu te trompes. L’imprimante ne sort jamais du bureau. Tu devras y venir pour signer ta déposition. Cela tombe bien, c’est demain samedi.
Tu pourras passer avant d’aller faire tes courses.
Sur ce, nous te quittons, nous avons une enquête à mener, mais nous devons aussi informer le compagnon de la victime.
- Oui, alors bon courage, et à demain.

Ils sortent et Justin les suit jusque sur le perron. Alors qu’il s’apprête à monter dans la fourgonnette, Arsène lance à Justin :

- À qui appartient cette superbe voiture ?
- C’est à nous, l’autre a été vandalisée, alors que nous étions à Paris, chez Carole.
- Avec ça on dira encore que les retraités sont malheureux ! N’oublie pas de changer son immatriculation, si tu ne veux pas avoir des ennuis avec la gendarmerie.
- Merci pour le conseil, je ne l’oublierai pas.


*


7 Le capitaine va chez Galant.  


La fourgonnette s’immobilise dans la cour de la petite maisonnette. Deux molosses accourent et tournent autour du véhicule. Ne voyant personne venir, Arsène fait retentir deux importants coups de klaxon.
L’un après l’autre, trois enfants sortent.
Le plus âgé, de 6 ou 7 ans, lance :

- Ici ! Fermez vos gueules !

Lentement, les deux chiens reviennent à ses pieds, puis  se couchent.

- Vous pouvez venir, vous ne risquez rien, lance le gamin.
- Attache-les, avant, répond le brigadier.
- Suivez-moi et entrez là-dedans, ordonne le jeune, puis il ferme la porte d’un enclos grillagé.

Arsène et le brigadier descendent de la fourgonnette, puis ils vont vers les enfants. Arsène  insidieusement, demande au plus grand :
- Vous êtes seuls, où sont vos parents ?
- Mon père nous a dit qu’il allait travailler, mais si tu veux le voir, va chez la mère Bachelier, c’est elle qui s’occupe de ses poules. En ce moment, il doit y être pour qu’elle lui donne des œufs.
Si tu veux voir ma mère, tu n’as pas de chance, elle n’est pas encore rentrée. Elle est partie pour chercher des graines pour les poules, mais je ne sais plus dans quel pays.
Au fait, toi le flic, si tu vois mon père, dis-lui qu’il revienne vite, parce qu’un mec avec une sale gueule est venu pour le voir, et il doit repasser à 4 heures.
- Je lui ferai la commission. Comment faites-vous pour aller à l’école quand votre mère n’est pas là ?
- Oh ! Ne nous fais pas chier avec l’école. Quand elle n’est pas là, on est content, on n’y va pas.
- Oui, c’est logique, mais ton père pourrait aussi vous y emmener ?
- Il n’a pas le temps, il est toujours occupé avec ses poules.
- Il en a beaucoup ?
- Je ne sais pas, elles ne sont pas ici, et je ne les ai jamais vues. Il ne veut pas nous emmener dans son poulailler.
- Je te remercie, mon grand, je vais essayer de trouver ton père, mais je vais tout de même te donner une petite feuille


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***


***
 

     


Meurtres au manoir
 

1


Dans le salon du moulin de Marival, Gabrielle est devant  un puzzle en construction. Justin la regarde faire.

Au lieu de tourner en rond à me regarder, mon chou, tu devrais réfléchir à ce que nous allons pouvoir faire maintenant, lui annonce Gabrielle.
Je ne te suis pas, ma biche. Que veux-tu dire ?
C’est pourtant simple. Revenons en arrière. Il y a un  an,  nous sommes  allés  chercher  le  gros  lot  du Loto. Qu’avons-nous fait de tout cet argent ? Nous en avons distribué un peu à nos amis…
Un peu ! tu es modeste, c’était tout de même le dixième du lot.
C’est tellement peu par rapport au total. Ensuite, nous avons embauché un jardinier puis une femme de ménage, pour  cette propriété.  Nous  avons  fait  la même chose pour notre villa de Nice. Durant près de huit mois, nous avons effectué un tour de France, en logeant dans les chambres des hôtels les plus réputés et  en        mangeant  dans les restaurants les plus renommés.
Tu oublies aussi la Mercédès que tu as choisie.
C’est vrai, je l’avais dé oubliée. Nous achetons maintenant sans   regarder   les   prix,   très   souvent n’importe   quoi,   des   tas   de   choses   inutiles   qui encombrent la grande salle du moulin.
Abrège, par pitié ! Tu ne vas tout de même pas me faire la liste de toutes nos dépenses depuis ce jour mémorable. Où veux-tu en venir ?
Je constate que malgré cette vie dans le luxe, les visites chez les plus grands spécialistes de la santé et toutes ces dépenses, il nous reste de l’argent à ne plus savoir qu’en faire, mais, par contre, j’ai toujours mes douleurs et à part la fatigue en moins pour l’entretien des  propriétés,  nous  ne  sommes  pas  plus  heureux qu’avant.
N’exagère pas, l’argent coule à flot, alors qu’avant,…
L’argent ! L’argent, tu ne penses donc plus qu’à cela ?  Moi,  je  crois  qu’il  est  temps  de  faire  autre chose, plus utile  et plus intéressant que de se faire servir  comme  des  pachas.   Avec  ton  imagination débordante, mon chou, je sais que tu  es  capable de nous  trouver quelque  chose  pour  redresser cette situation et j’aimerais  que tu y réfléchisses activement.
Si j’ai bien compris, tu ne veux plus fréquenter les grands  hôtels, ni les grands restaurants, ni vivre dans le luxe, mais avec l’argent que nous avons eu la chance de gagner, tu voudrais tout de même être plus heureuse qu’avant ?
Oui, tu as tout compris, mais tout cela, en restant en France, car plus jamais je n’accepterai de tenter de repartir à l’étranger. Trois faux départs pour les États- Unis, cela suffit amplement.
Tu en as de bonnes, toi ! Pas à l’étranger et pas dans le luxe, c’est simple, restons ici, ou à Nice, nous y avons tout ce qu’il nous faut pour être heureux.
Bon,    je    vois,    tu    fais     exprès    de    ne    pas comprendre. Je voudrais découvrir la France, comme de  simples touristes, sans aller dans les hôtels, pour faire la  connaissance de ces braves gens qui peinent pour faire vivre leur petite famille.
Et tu leur distribuerais aussi notre argent, pour les aider ?
Tu pourrais tout de même emporterton ordinateur, de lui, je ne voudrais pas te priver.
Encore heureux ! Bon, quand j’aurai une idée, je te  la   soumettrai,  mais  pour  l’instant,  j’ai  l’esprit ailleurs. Je te laisse boucher les trous de ton puzzle.



2
La marchande ambulante



Dans  le  salon  du  moulin,  Gabrielle  est  à  la recherche  de  l’emplacement  d’un  élément  de  son puzzle, lorsque machinalement elle tourne la tête vers la petite route qui mène à leur propriété, puis lance en direction de son époux, assis devant son ordinateur :

Regarde qui descend !  On dirait une « Manouche ». Je n’aime pas ces diseuses de bonne aventure. Débrouille-toi avec elle. Je vais sortir par la porte de derrière et en profiter pour faire un petit tour dans le village, ou rendre visite à la voisine.
Mais  c’est  n’importe  quoi !  Depuis  quand  te sauves-tu lorsque quelqu’un descend la rue ? Ce n’est même  pas  sûr  qu’elle  va  venir  ici.  En  voyant  la propriété,  en  général,  toutes  ces  personnes  passent sans s’arrêter.
J’ai envie de prendre l’air, c’est tout.
Alors  ça,  c’est  nouveau !  Tu  ne  veux  jamais quitter   le   moulin  sans  être  en  ma  compagnie  et aujourd’hui tu veux partir seule ?

Gabrielle feint  de  ne  pas  entendre  et  s’éloigne rapidement, devant l’air inquiet de son époux.

Sans doute encore une nouvelle lubie de femme riche, lâche-t-il   suffisamment fort, pour qu’elle l’entende.

Il  s’approche  de  la  fenêtre  et  constate  que  la femme se dirige tout droit vers l’habitation. Il quitte le salon et va vers l’entrée.
Lorsque le tintement de la cloche se fait entendre, il ouvre la porte et regarde la femme.

Bonjour, monsieur.
Bonjour, madame.
Votre femme est-elle là ?
Non, vous n’avez pas de chance, elle est sortie, mais je peux peut-être la remplacer. Que vouliez-vous lui demander ?
Regardez,  je  vends  des  aiguilles,  du  fil,  des boutons et je peux aussi lui prédire son avenir.
Écoutez, je veux bien vous acheter tout ce que vous vendez, si cela peut vous rendre heureuse, mais avant  cela,  entrez,  vous  prendrez  un  café  ou  une infusion  pour  vous  réchauffer,  vous  semblez  avoir tellement froid.
Ce   n’est   pas   de   refus.   Je   vous   remercie, monsieur. C’est vrai que la température n’est pas très élevée, mais c’est un temps de saison.
Tenez, asseyez-vous là. Que désirez-vous ? Nous avons du café, du thé, ou des infusions.
Un thé à la menthe fera l’affaire, si vous en avez, sinon un thé normal.
Je vous prépare cela tout de suite et par la même occasion, je vais prendre une infusion de tilleul, mais pas à la menthe,  car  je me soigne avec des produits homéopathiques.

Justin passe à la cuisine, emplit d’eau la bouilloire électrique,   appuie   sur   l’interrupteur,   prépare   les tasses, les sachets à infuser, puis revient et demande :

Sucre ou miel ?
Ni l’un ni l’autre, merci.

Justin sourit puis retourne vers ses préparations. Trois  minutes plus tard, il revient avec les deux tasses à la main, les pose sur la table et s’assied face à la femme :

Cinq minutes d’attente et vous pourrez déguster ce thé venu tout droit de Ceylan.
Oui,  si  l’on  veut,  mais  en  réalité  Ceylan  est devenu le Sri Lanka depuis 1972.

Surpris par cette observation, Justin reste bouche bée. Il  observe attentivement cette dame qui semble âgée et cherche à deviner son âge.

Alors, comme cela, cher monsieur, si cela me faisait plaisir, vous accepteriez de tout macheter ?
Oui, cela vous éviterait de continuer de faire du porte  à  porte  par  ce  temps.  Combien  voulez-vous pour toute votre marchandise ?
Donnez-moi votre main droite et regardez-moi dans les yeux.

Sans discuter, Justin lui tend sa main, puis il fixe les yeux de cette dame.
Trente secondes plus tard, elle détourne son regard sur sa main,  examine  l’intérieur  avec  attention,  la repose, puis lui dit :

Mon cher monsieur, il faut que vous sachiez que même si vous machetiez tout ce que j’ai actuellement à vendre, je continuerais à faire du porte à porte, avec de nouvelles fournitures, bien sûr.

Je ne vous comprends plus. Et si je vous achète tout votre stock, que ferez-vous ?
Toujours la même chose. Votre regard et votre main mont appris beaucoup de choses. Grâce  à    un    récent    gain,     vous    être    devenu extrêmement riche. Malgré cela, je constate que vous conservez une apparence assez trompeuse. Vous vous habillez comme un        simple  ouvrier, avec des vêtements qui souffrent de leur vieillesse. J’ai  découvert  que  vous  semblez  être  heureux, pourtant quelque chose vous tracasse.

Elle approche la main droite de sa tasse, saisit la petite étiquette  reliée  au  sachet  qui  contient  les particules de thé, la soulève, en fait autant avec celle de la tasse de Justin, pose  les deux sachets dans le creux de sa main gauche, se lève, va les déposer sur l’évier de la cuisine, revient s’asseoir, puis dit :
 
Il était temps de retirer ces petits sachets pour nous permettre de déguster ces boissons.

Justin ne bouge pas. Il la regarde faire, comme si c’était Gabrielle. En   même temps, tous deux saisissent l’anse puis portent la tasse à leur bouche.

Il  est  excellent !  C’est  bien  la  première  fois qu’une personne aisée moffre une telle hospitalité.
Mon cher monsieur, voici la suite de ce que j’ai vu : Vous semblez heureux, mais quelque chose vous tracasse. Votre épouse vous pose un problème et vous ne savez pas comment le résoudre. D’ailleurs, si elle a préféré fuir à l’approche de mon arrivée, c’est parce que  son  intuition  a  bien  fonctionné.  Elle  a  senti qu’elle serait de trop, lors de cette rencontre.
Vous l’aviez vu s’éloigner ?
Non, mais je l’ai deviné, mais ne me demandez pas comment.
Qu’avez-vous vu d’autre ?
Des  tas  de  choses,  mais  le  plus  important  est votre avenir.
Tous  les  deux,  vous  allez  prochainement  vous engager dans une nouvelle aventure. Elle ne sera pas toujours facile,  des  difficultés se présenteront, mais vous y retrouverez la joie  de vivre ensemble, pour rien au monde vous ne voudrez changer et comme par enchantement,    les  douleurs de votre épouse disparaitront. Mais avant  cela,  vous  devrez  prendre  la  bonne décision  et malheureusement pour vous, elle ne sera pas bien acceptée. Votre  épouse  refusera  votre  choix,  mais  vous devrez faire preuve de persévérance pour arriver à ce bonheur.
Une nouvelle aventure, à notre âge ?
Oui, vous voyagerez bientôt, mais pas comme vous venez de le faire récemment. Pendant quelques mois, vous resterez dans la région, puis, petit à petit, vous irez de plus en plus loin, mais vous ne quitterez pas la France. Vers la fin de l’année, vous serez tout de même dans le sud, sans doute dans la région de Nice.
Avez-vous vu autre chose ?
Au début de l’année prochaine, vous retrouverez des amis, pour un banquet. Je ne peux pas vous dire comment  cela  va  se  faire,  mais  j’ai  vu  qu’il  se passerait dans une superbe villa, avec vue sur la mer. Votre  nouveau moyen de locomotion et votre nouvelle façon de vivre vont les surprendre.
Tout   cela   mintéresse.   Avez-vous   vu   autre chose ?
Oui,  mais  vous  ne  connaitrez  pas  la  suite maintenant. Mon  devoir  m’appelle et je dois poursuivre  ma  tournée.  Votre  épouse  est  sur  le chemin du  retour et il est préférable qu’elle ne me voie pas encore là, à son retour.

La femme se lève et se dirige vers lentrée. Justin la suit aussitôt.

Je  vous  achète  tout !  Vous  n’avez  pas  besoin d’aller  chez  les  autres.  Attendez  son  retour,  vous pourrez me dire  la  suite, mais aussi lui prédire son avenir.
Pas aujourd’hui. Je reviendrai peut-être un jour, avec dautres produits plus intéressants pour vous. Au revoir, monsieur et merci encore pour cet excellent thé.
Attendez,  madame,  ne  partez  pas  maintenant ! Dites-moi   au  moins  quand  vous  reviendrez  nous voir ?

Elle le regarde, lui sourit, puis descend les marches et s’éloigne.
Justin est déçu. Il aurait aimé en savoir plus. Il retourne à son bureau, se prend la tête entre les mains et se remémore tout ce qui vient de se passer.
Un quart dheure plus tard, son épouse entre. En apercevant les deux tasses laissées sur la table, elle va directement vers le bureau et voit Justin se tenir la tête.

Que t’arrive-t-il ? As-tu mal à la tête ?

Il  se  retourne,  surpris,  ne  l’ayant  pas  entendu s’approcher, puis lui répond :

Non, je réfléchissais.
Drôle de façon de réfléchir, tu m’as fait peur. Dis donc, pour les deux tasses sur la table, c’était quoi ? ou qui ? plus exactement. J’espère que ce n’était pas la « Manouche » ?
Non,  ce  n’était  qu’une  simple  femme  bien gentille qui voulait te voir. Comme je ne pensais pas que tu allais t’absenter si longtemps, je l’ai invitée à entrer  et  boire  une  infusion,  en  t’attendant.  Elle  a attendu, attendu puis, ne te voyant pas venir, elle s’est décidée à partir.
Que voulait-elle ?
Te voir, je viens de te le dire.
Oui, mais pourquoi ?
Je n’en sais rien, moi. Elle ne m’a rien dit. Elle voulait te voir, c’est tout ce que je sais.
Je suis persuadée que c’était une « Manouche ».
Si cela avait été une « Manouche », comme tu le dis, elle m’aurait proposé des aiguilles ou du fil et tu me connais, avec mon bon cœur, je ne lui aurais pas refusé. Tu vois bien que je ne lui ai rien acheté.
Tu  aurais  quand  même  pu  lui  demander  ce qu’elle  me  voulait ! C’est bizarre, tout ça. De quoi avez-vous parlé ?
Du temps, de la mentalité actuelle et de choses et d’autres  sans grande importance. Ah, si ! J’oubliais, elle m’a invité à venir prendre une infusion, chez elle, seul et de préférence quand son mari ne sera pas là. Es-tu contente ? Tu vois, je ne t’ai rien caché.
Mais alors, elle t’a dit où elle habitait ?
Tu ne vois pas que je me moque de toi ! Je ne sais pas qui elle est, je ne sais pas où elle habite et elle ne m’a pas invité. Elle voulait juste te voir et c’est tout.
Oui,  je  veux  bien  te  croire,  mais  je  reste persuadée que tu ne mas pas tout dit.



3
L’invitation


Une semaine vient de passer.
Gabrielle  et  Justin  se  promènent  dans  le  parc, lorsqu’une  superbe  voiture  simmobilise  devant  le portail d’entrée.
Le  chauffeur,  en  tenue,  en  descend,  s’avance jusqu’à la boîte aux lettres, glisse un pli dans celle-ci, puis remonte dans la voiture et s’éloigne.
Surpris et avides de découvrir ce qu’il a apporté, Gabrielle et         Justin    reviennent        rapidement       vers l’habitation. Justin entre chercher la clé et rejoint son épouse qui l’attend, avec impatience, devant la boîte. Gabrielle   extrait   la   lettre   puis   examine   aussitôt l’expéditeur.

Monsieur et Madame de la Marinière, Manoir des Rosiers, 08412, à Vouzal. Tu connais ?
Je  connaissais  une  madame  de  la  Marinière, lorsque jétais jeune, en Lorraine, mais pas dans cette région.
Une madame « de » qui nous écrit ? C’est bien la première fois. C’est bien notre nom et notre adresse. Voyons ce qu’elle peut nous annoncer, en tout cas, elle a une jolie écriture.

Gabrielle décachette l’enveloppe, avec soin, puis lit :
« Chère Madame, Cher Monsieur,
Je serais très honorée de vous recevoir le jeudi 18 février, à seize heures, en mon manoir, pour prendre ensemble une collation.
Je compte sur votre psence. À bientôt.
Diana de la Marinière »

Chère Madame et Cher Monsieur, cela sent la farce  à  plein  nez.  Une  Diana  de  la  Marinière  qui habiterait  un  manoir  des  Rosiers  nous  invite,  sans nous   connaître.   Sais-tu   s’il   existe,   ce   manoir ? demande Gabrielle.
Oui, je suis passé plusieurs fois devant, lors de nos  tournées, mais je n’ai jamais eu l’occasion d’y entrer,  même  pas  dans  la  cour.  C’est  immense  et toujours très bien entretenu.
Pourquoi nous inviterait-elle ? Es-tu sûr de ne pas la connaître ?
Pas plus que toi, Diana de la Marinière ne me dit rien.
Est-ce  que,  par  hasard,  cela  n’aurait  pas  un rapport avec la « Manouche » de l’autre jour ?
Penses-tu qu’une « Manouche » qui se fatigue à faire du porte à porte, toute sa vie, pour gagner un peu d’argent, puisse être une madame « de » ?
Non, c’est vrai, cela ne tient pas debout. Je ne vois pas non      plus pourquoi l’expéditeur porte l’indication :  « Monsieur et Madame »,  alors que l’invitation n’émane que de la seule dame. Je sens que je ne vais pas cesser de me poser des tas de questions, tant que je n’aurai pas vu cette femme.
Cela  promet.  Heureusement  que  nous  sommes mardi, il ne te reste plus que deux jours à attendre.
Si  tu  allais  demander à Arsène ce qu’il en pense ?
Tu ris, j’espère ? Tu me vois lui dire : « Nous sommes  invités par Madame Diana de la Marinière, qu’en  penses-tu ? »  Il  n’en  est  pas  question.  Nous nous y rendrons et nous saurons pourquoi elle nous a invités, c’est tout.
Je vais téléphoner à Carole pour lui en parler et lui  demander  quelles  sont  les bonnes manières à respecter avec des gens de la haute société.
Tu as raison, demande-lui qu’elle te détaille bien tout pour éviter d’avoir l’air empoté, en nous rendant à cette invitation.
Empoté ! Empoté ! Tu en es un beau d’empoté. Tu  n’as  même  pas  été  capable  de  demander  à  la femme qui était  venue me rendre visite, ce qu’elle voulait me dire.
Appelle  donc  Carole,  moi  je  retourne  dans  le parc. Donne-lui tout de même le bonjour de ma part, ainsi qu’à son mari.


4
Ils se rendent au manoir


Après avoir sagement suivi les conseils avisés de Carole  pour le choix de ses vêtements, être passée plusieurs fois devant l’important miroir de lentrée et fermé la serrure de la porte à double tours, Gabrielle monte enfin dans la Mercédès, à côté de son époux.

Tu   es   superbe,   ma   biche.   Madame   de   la Marinière va sans doute être très surprise de te voir aussi bien habillée qu’elle.
Dis donc ! C’est bien la première fois, depuis notre mariage, que tu me fais des compliments sur ma tenue. Je t’en remercie, mon chou.
Tu vois, tout vient à point pour qui sait attendre.
Oui,  enfin  il  m’a  fallu  une  bonne  dose  de patience,  cela fait quand même quarante-quatre ans que tu mas passé la bague au doigt.
Je ne le regrette pas. Bon, il est temps d’y aller, si l’on ne veut pas faire attendre cette brave dame.
*      

À quelques kilomètres de Vouzal, ils sont arrêtés par deux gendarmes en faction sur le bord de la route. L’un   d’eux   est   le   capitaine   Arsène   Lenain.   Il s’approche de la voiture et dit :

Bonjour Justin, bonjour, Gabrielle, j’ai reconnu la voiture  de loin et je n’ai pas pu m’empêcher de vous arrêter. J’espère que vous n’êtes pas pressés.
Non,  mais  si  c’est  pour  me  demander  mon permis de  conduire, je ne sais pas si je l’ai, répond Justin.
Toujours aussi mordant, le papy. Dis donc, que fais-tu  sur  cette route, ce n’est pas celle qui va au supermarché ?
Et toi, cela t’amuse d’ennuyer les braves gens qui vont à leur travail ?
Bon,  je  vois,  monsieur  ne  veut  pas  discuter aujourd’hui. Alors je vais simplement te poser une question, avant de te laisser repartir : N’aurais-tu pas vu, par hasard, les enfants Galant ?
Non, mais tu m’avais dit qu’ils étaient confiés à une famille d’accueil, pourquoi seraient-ils aussi près de chez leur père ?
C’est pour cela que tu risques encore de te faire arrêter  sur  la  route.  Les  trois  enfants  ne  sont  pas rentrés après l’école et le père est introuvable. C’est à se  demander  s’il  ne  les  a  pas  enlevés.  Si  tu  les rencontres, eux ou lui, fais-moi signe.

Gabrielle se penche devant son mari pour dire à Arsène :

Nous allons au manoir des Rosiers, tu connais la propriétaire ?
Si  vous  arrivez  à  y  entrer,  vous  avez  de  la chance. Lors de nos tournées, nous n’avons jamais vu le portail ouvert et nous n’y sommes jamais entrés. Tout ce que je sais, c’est que le mari est mort dans un banal  accident  d’hélicoptère.  Il  s’est  écrasé  à  une centaine de kilomètres dici, en repartant à Toulouse. Une enquête a été ouverte, je  sais que les services spécialisés  se  sont  rendus  sur  place,  mais je  n’ai jamais  été  mis  au  courant  des  conclusions. À  part cela, elle, je l’ai vue à l’enterrement et je connais sa sœur,  une bohémienne, une femme un peu sauvage, mais gentille. Je l’ai dépannée une fois sur la route, il y a de cela sept ou huit ans.
Elle a une voiture ?
Non, elle a une vieille roulotte, mais une roue arrière  était sortie de l’axe et elle n’arrivait pas à la remonter. J’en ai profité pour la questionner et j’ai appris qu’elle  avait aussi un frère, mais celui-là, je ne l’ai jamais vu, même pas à l’enterrement du mari. Si vous arrivez à entrer, ouvrez bien les yeux, vous pourrez ensuite me rapporter tout ce que vous avez vu.
Je suppose qu’elle t’a remercié en te prédisant ton avenir ?
Exact, en regardant ma main, elle ma dit : « Je vois que  vous serez félicité par vos supérieurs pour avoir découvert une  série dassassinats, un ou deux ans avant de prendre votre retraite. »
C’est quand cette retraite ?
Si tout va bien, dans dix-huit mois.
Alors, j’espère pour toi qu’il y aura bientôt deux ou trois crimes dans la région.
Tu es devenu fou ! Ne lécoute pas Arsène, il dit des  blagues. Souhaiter des crimes simplement pour qu’il soit félicité, ça ne va pas !
Ne t’en fais pas, Gabrielle, je n’ai jamais cru aux prédictions  de  cette  femme.  Es-tu  sûre  que  cette madame de la Marinière n’en veut pas à l’argent que tu as gagné au loto ?
Je ne vois pas comment elle aurait pu le savoir. Je te laisse faire ton travail et j’espère que les gamins vont vite être retrouvés. Donne le bonjour à Nicolle.
Je n’y manquerai pas. Bonne route et ouvrez bien les yeux.
*      

La Mercédès s’immobilise devant le portail. Justin s’apprête à ouvrir la portière de la voiture pour aller s’annoncer, lorsque l’importante      porte  s’ouvre. Surpris, il dit à son épouse :

Cette porte a plus de trois cents ans, pèse sans doute  pas  loin  d’une  tonne  et  elle  est  électrifiée. Chapeau ! Cela n’a pas dû être facile à réaliser !

La  voiture  pénètre  dans  l’immense  cour  et  va s’immobiliser devant un monumental escalier central. À peine s’est-elle arrêtée qu’un majordome, en habit de fonction, la soixantaine bien sonnée, dévale celui- ci pour venir ouvrir la portière, côté passager.

Bonjour, madame. Madame vous attend au grand salon. Je vais vous y conduire.

Il passe derrière la voiture et en fait de même avec Justin. Il  les  invite  ensuite  à  monter  lentement  les douze marches de l’escalier, à pénétrer dans l’entrée, puis dans le grand salon et annonce :

Les invités de madame sont arrivés.

La femme, d’une cinquantaine d’année, en tenue sobre mais coquette, de longs cheveux noirs légèrement  frisés,  un  soupçon  de  maquillage,  les regarde entrer. Quelques secondes plus tard, elle vient vers eux, tend la main et dit :

Diana de la Marinière. Bonjour madame, bonjour monsieur. Je suis très heureuse de vous accueillir et je vous  souhaite  la  bienvenue.  Avant  tout,  je  tiens  à vous remercier d’avoir favorablement répondu à mon invitation.

E
n désignant trois fauteuils Louis XVI, elle ajoute :

Asseyons-nous   là,   si   vous   le   voulez   bien, puis quelques secondes plus tard : Préférez-vous un café, un thé ou une infusion ?
Une infusion à la verveine, pour moi, s’il vous plait, répond aussitôt Gabrielle.

Le choix de Justin se fait attendre. Il ne semble pas avoir  entendu la question, son esprit étant sans doute trop occupé  par l’attention qu’il porte sur le visage de la femme, puis sur toutes les richesses de ce superbe salon. S’en rendant compte, son épouse pose sa main sur la sienne, puis dit :

Veuillez excuser mon mari, madame, il n’a pas dû  entendre.  Il  est  subjugué  par  la  richesse  de  la décoration  de  votre  salon.  Que  désires-tu  comme boisson ? a demandé notre hôtesse.

Justin, confus, répond :

Ah ! Excusez-moi, madame, je n’avais pas bien compris   votre  question.  Effectivement,  j’aimerais savoir si vous avez une sœur ?

La réponse fait sourire madame de la Marinière, mais il  n’en est pas de même pour Gabrielle qui lui remue le bras en lui disant :

Voyons, mon chou, que tarrive-t-il ? Madame de la Marinière désire savoir ce que tu désires boire et non ce que tu désires lui demander.
Effectivement, je crois avoir terriblement troublé votre époux.  Laissons-lui  quelques  instants  pour retrouver  ses   esprits.  Je  devine  qu’il  désire  une infusion  de  tilleul,  mais  sans  menthe,  pour  ne  pas contrarier ses prescriptions homéopathiques.
Puis se tournant vers le majordome :

Augustin, préparez-nous une verveine, un tilleul et un thé à la menthe, avec des accompagnements, s’il vous plait.
Bien, madame.

Subitement sorti de son nuage, Justin précise :

Madame désire du thé du Sri Lanka.
Pourquoi dis-tu du Sri Lanka ? Le meilleur est le thé de Ceylan, lui fait observer Gabrielle.
Tu  as  raison,  mais  Ceylan  est  devenu  le  Sri Lanka depuis 1972.
C’est     exact,     cher     monsieur,      vous     avez entièrement raison, confirme la femme.
Comment as-tu appris cela ?
Oh !   Tout   à   fait   par   hasard,   dernièrement, lorsque  la  femme qui cherchait à te voir était venue chez nous et  qu’elle m’avait demandé un t à la menthe.
J’ai oublié de préciser avec du miel, pour votre époux,  mais Augustin l’apportera sans doute, ajoute la femme.
Comment avez-vous deviné ce que mon époux désirait comme boisson ? lui demande Gabrielle.
En le fixant dans les yeux. Je dois vous avouer que  je  suis  issue  d’une  famille  de  gitans,  ou  de bohémiens, si  vous  préférez et que dans la famille, dès la naissance, nous avons certains dons.

Justin fixe de nouveau madame de la Marinière, puis lui dit :

Plus je vous regarde, plus je me dis que j’ai déjà vu  quelqu’un qui vous ressemblait, ou alors c’était vous.
Il est possible que vous ayez déjà vu mon sosie, beaucoup   de  gitanes  se  ressemblent,  mais  votre mémoire peut-elle me dire où vous l’avez rencontré ?
Attendez ! Ça y est, je reconnais vos yeux ! Non, ce n’est pas possible ! Ne me dites pas que c’est vous qui  êtes  venu   voir  mon  épouse, habillée  comme une…
Une « Manouche », n’ayez pas peur de dire le mot. Je  suis désolée, ce n’était pas moi, mais vous n’avez pas tout à fait tort, c’était ma sœur.
Il n’est pourtant pas physionomiste pour deux sous. Je  suis très surprise qu’il se souvienne d’elle, ajoute Gabrielle.
Elle lui a sans doute tapé dans l’œil, ou elle lui a peut-être annoncé un fort joli avenir. Maintenant, elle est bien plus douée que moi pour ce genre de chose. Enfin, reconnaissez que votre époux est tout de même assez physionomiste, car ma sœur ne  s’habille pas comme nous. Elle ne sort jamais de la propriété sans ses  habits  traditionnels  et  jamais  par  le  portail principal. Elle entre et sort par un portail dérobé, au fond de  la  propriété, dont elle seule possède la clé. Elle prétend que c’est pour conjurer le mauvais sort.
Et elle n’était pas non plus coiffée, ni maquillée, comme  vous l’êtes superbement, aujourd’hui, ajoute Justin.
Je vous remercie, mais votre épouse lest autant que moi.
Merci,     madame,    lui    répond    Gabrielle,     qui poursuit : Elle était venue pour me voir et je suppose que vous l’aviez envoyée pour cela ?
Oui et non. En réalité, elle devait vous rencontrer tous  les  deux,  mais  vous  aviez  préféré  fuir  en  la voyant.

Augustin pénètre  dans  le  salon  avec  un  plateau supportant les boissons et les gâteaux. Il s’approche de la petite table installée au milieu des fauteuils, puis le dépose sur celle-ci.

Désirez-vous que je fasse le service, madame ?
Merci, Augustin, nous nous débrouillerons. Je vous disais donc qu’elle était venue pour vous rendre  visite, mais du fait de votre fuite de dernière minute, elle  n’avait pu rencontrer que votre époux. Elle ne m’a pas tout rapporté de leur long tête à tête, mais je ne l’ai jamais vu revenir aussi heureuse d’une de ses longues journées de porte à porte.
Comment   a-t-elle  pu  savoir  que  je  m’étais éclipsée  pour ne pas la rencontrer ? Je suppose que c’est toi qui t’es  empressé de le lui dire ? demande Gabrielle à son époux.
Voyons,  madame,  n’accusez  pas  inutilement votre époux, je viens de vous dire que ma sœur était fort douée. Elle n’a eu aucun mal à le deviner.
Je vois dans vos yeux que vous nous avez invités pour être sûre de nous rencontrer tous les deux.
Dites-voir, chère madame, je constate que votre mari  a  aussi  des  dons pour  lire  dans  mes  pensées. Cela lui arrive-t-il souvent, avec vous ?

Gabrielle se tourne vers Justin et lui lance :

Ne me dis pas que cela a encore recommencé ! Carole n’est plus à tes côtés. Ce don, je l’ai supporté assez longtemps  avec elle, mais si cela recommence avec une autre femme, je  ne l’accepterai pas, je te préviens tout de suite.
Il n’y est pour rien, madame. Un jour ou l’autre, un  don  vous  tombe  dessus  et  vous  n’avez  pas  la possibilité de le refuser. Il faut vivre avec.
Depuis quand l’as-tu retrouvé ce don ?
Je l’ignore. Jusque là, je ne men étais pas rendu compte.
C’est  peut-être  la  visite  de  ma  sœur  qui  a déclenché son retour, volontairement, ou non. Nous en aurons le cœur net,  tout à l’heure, lorsque nous lui rendrons visite, car je lui ai demandé de ne pas sortir, cet après-midi. En attendant, pour éviter de vous mettre mal à l’aise, je vais mettre un filtre devant mes yeux.
Elle sort de sa poche un boitier, l’ouvre, en sort une paire de lunettes et l’ajuste sur son nez.
Voilà, madame, vous n’avez plus rien à craindre, ce don ne peut traverser les matériaux.
Ah ! Cela est fort intéressant. Est-ce que si mon mari portait des lunettes, ce don deviendrait inactif ?
Oui, de la même façon. Il ne doit y avoir aucun écran,  même  transparent,  entre  les  yeux  des  deux personnes, pour que ce don fonctionne.
Ouf ! Je suis rassurée. Désormais tu vas porter les  lunettes que tu laisses dormir dans leur boitier, depuis  que  l’ophtalmo  te  les  a  prescrites.  Merci, madame, je ne regrette pas d’être venue. Vous venez de me rendre un énorme service. Je  m’excuse  d’être  si  pressée,  mais  j’ai  hâte d’apprendre pourquoi vous aviez envoyé votre sœur nous rendre visite. Je suppose que cela était dans un but bien précis ?
Madame  allait  nous  l’expliquer,  tu  es  bien pressée, que t’arrive-t-il ? lui dit Justin.
Elle a raison, venons-en au fait. Je désirais vérifier ce qu’une de mes connaissances m’avait dit sur vous. Vous comprendrez que je tienne à taire son nom. Avant de vous en dire plus, dégustons ces boissons qu’il est préférable de consommer chaudes. Voici la verveine, pour madame. Désirez-vous du miel ou du sucre ?
Un sucre, s’il vous plait, merci.
Et le tilleul avec une petite cuillère de miel, pour monsieur.
Merci, madame.
Si cela ne vous dérange pas, je préfèrerais Diana. Je suis issue d’une famille modeste et en me mariant, j’ai rité du « de la Marinière », mais dans lintimité, je préfère largement qu’on m’appelle Diana.
C’est entendu. Naturellement, pour nous, ce sera également Gabrielle et Justin, répond Gabrielle.
Pour  les  gâteaux,  ils  sont  à  votre  disposition, servez-vous.  N’attendez  pas  que  je  vous  montre l’exemple, je n’en mange pas.
Vous  le  pourriez,  tout  de  même,  vous  avez encore une taille de guêpe, lui dit Justin.

Un léger sourire se dessine sur son visage, puis elle regarde Gabrielle et lui dit :

Vous avez de la chance, votre mari est galant. Le mien ne l’était pas autant, mais il avait quand même énormément  d’autres  qualités.  Malheureusement,  il est  décédé  dans  un  accident  d’hélicoptère,  il  y  a presque un an déjà. C’est la vie, hélas. Jusque là, nous avions toujours été heureux. Il était à la tête d’une très grosse entreprise travaillant pour l’aéronautique et en venant ici, vous avez pu constater que nous n’avions aucun souci financier. Nous n’avons pas eu d’enfant. Le sort en a décidé ainsi, mais nous l’avions facilement accepté.
J’en arrive maintenant à vous expliquer pourquoi je vous ai demandé de venir. Depuis  notre  mariage,  nous  n’avions  cessé  de passer  nos  vacances  à  l’étranger,  dans  le  luxe  des palaces et de leurs plages privées. Cela nous plaisait énormément, mais une certaine lassitude commençait à naître chez moi et il y a exactement cinq ans, jour pour  jour  aujourd’hui,  j’avais  dit   à   mon  époux :
« J’aimerais  changer  le  style  de  nos  vacances  et retrouver mes amours de jeunesse, être plus près de la nature, dans la campagne, être sur les petits chemins. Toi qui es un surdoué de l’aéronautique et qui a toutes les techniques de l’usine à ta disposition, tu pourrais sans   aucun   doute   nous   construire   une   roulotte ultramoderne,  avec  tout  le  confort  possible,  mais malgré tout assez légère pour qu’elle puisse être tirée par  des chevaux. » Il m’a regardée en souriant, puis m’a  répondu :   « C’est  une  drôle  d’idée.  Elle  est réalisable, mais  penses-tu pouvoir aller avec des chevaux ?  Ces  animaux  ne  font  pas  beaucoup  de kilomètres  dans  une  journée. »  Il  n’avait  pas  tort, mais  comme  toute  femme,  j’avais  une  petite  idée derrière  la  tête. Voyant sa retraite arriver, j’envisageais de passer nos journées en visitant toutes les contrées de notre beau pays, ce que nous n’avions jamais eu  l’occasion de faire en partant toujours à l’étranger. Petit à petit, cette suggestion avait fait son chemin et six mois plus tard, à son retour pour le week-end, il descendait de  l’hélicoptère avec un dossier sous le bras, heureux comme un jeune qui vient d’obtenir son diplôme à la fin de ses études. Dès son arrivée dans ce salon,  il  l’avait  ouvert  et  j’avais  pu  admirer  notre futur véhicule hippomobile. C’est un véritable  bijou de technologie,   équipé d’une cuisinette, d’une chambre salon, d’un cabinet de toilette, de panneaux solaires pour l’eau chaude, de panneaux photovoltaïques pour l’éclairage, le tout complété par un  petit  groupe  électrogène  ultra  silencieux,  mais aussi, pour son petit confort personnel, d’une liaison Internet par satellite. Malgré tout cet équipement, grâce à l’utilisation des composants et matériaux utilisés dans l’aéronautique   pour l’équipement des satellites habités, ce véhicule devrait pouvoir être placé, avec comme seule force motrice, celle d’un cheval.
Cela  doit  effectivement  être  un  petit  bijou  de technologie et j’espère pouvoir le voir descendre la petite route qui mène à notre moulin.
Cela ne dépend que de vous deux.

Justin et Gabrielle se regardent, puis la fixent d’un air inquisiteur.  Quelques  secondes  de  silence,  puis Justin se décide à dire :

Excusez-moi, Diana, mais nous ne voyons pas pourquoi ?

C’est simple. Avant son terrible accident, mon mari   avait   construit  et  équipé  l’habitacle.  Il  est maintenant sur  ses roues, tout le mobilier est à sa place,  mais  il  reste   encore  à  effectuer  tous  les branchements électriques et électroniques, plus l’installation et le raccordement des panneaux photovoltaïques,  ainsi  que  la  mise  en  place  de  la parabole sur son support orientable  pour  la liaison Internet. En  dehors  de  cette  partie  technique,  tous  les rideaux, oreillers, housses de couettes et autres petits travaux de  couture sont également à confectionner. Tout le matériel nécessaire à ces finitions est ici, mais hélas, je ne sais pas coudre, malgré les aiguilles et le fil que je n’ai cessé de vendre durant ma jeunesse. Ma sœur ne sait pas plus le faire que moi  et en ce qui concerne la partie technique, je pense qu’il est inutile de vous dire, à vous Gabrielle, que cela est une affaire d’homme.
Oui, effectivement. Votre intention est donc de nous demander de venir terminer ce travail, pour vous permettre de reprendre la route comme vous le faisiez durant votre jeunesse ? demande Gabrielle.
Mon ami m’a certifié que personne n’était plus compétent que vous deux pour le faire. Ce que ma sœur m’a rapporté de sa visite chez vous   ainsi  que  votre  venue  me  confirment  cette excellente appréciation dont il vous a gratifiés. J’espère donc  que  vous  accepterez  de  terminer l’œuvre entreprise par mon époux, afin qu’elle puisse se déplacer, comme prévu initialement, sur les petites routes de notre pays.  Naturellement, je vous paierai largement votre travail et vous  serez les premiers à pouvoir partir la tester, le temps que vous voudrez, comme  si  elle  vous  appartenait,  car  jamais  je  ne l’utiliserai.  Mon  seul  but  est  de  réaliser  le  dernier désir  de  mon  époux.   Quelques  jours  avant  son accident, il m’avait dit : « Si je viens à disparaître, ne reste pas seule, mais avant, termine notre projet. » Voilà, vous savez maintenant pourquoi je vous ai choisis.  C’est à vous de décider si vous acceptez de maider, ou si la  tâche vous paraît trop importante. Personnellement, je vous  crois capable de me faire réaliser la deuxième partie de cette demande. Quant à la  première,  je  vous  rassure,  je  n’ai  encore  choisi aucun homme pour méviter de rester seule, mais ce ne sont pas les prétendants qui vont manquer, lorsque je leur ouvrirai ma porte. Je ne vous demande pas une réponse immédiate. Vous avez tout le temps devant vous pour décider. Maintenant, nous allons aller rendre visite à ma sœur,  puis je vous montrerai ce petit bijou, ensuite, nous  reviendrons  ici  et  je  répondrai  à  toutes  vos questions,  sauf  à  celle  du  nom  de  l’ami  qui  m’a conseillé de vous choisir.
En venant ici, nous ne nous attendions pas à une telle demande, ni à une telle confiance. Depuis un an, notre vie a un  peu basculé dans le luxe et je venais justement  de  dire  à  mon  époux,  il  n’y  a  pas  si longtemps, qu’il serait bon de réfléchir pour revenir à quelque chose de plus simple pour nos  voyages. Je constate que nous, les femmes, avons eu des  idées voisines. Cette proposition menchanterait si…
Vous n’aviez pas autant de douleurs dans le dos et des mains moins déformées pour vous permettre de tenir les aiguilles.
Vous lisez aussi dans mes pensées ?
Oui, dans toutes, mais excusez-moi, Gabrielle, c’est  bien  involontairement  que  javais  retiré  mes lunettes. En ce qui concerne votre mal de dos et vos doigts, ce n’est  pas un problème. Anastasiya est capable de faire quelque chose pour vous. Je lui en parlerai tout à l’heure.
Si  cela  est  vrai,  j’accepte  tout  de  suite  votre proposition,   mais   qui   est   Anastasiya ?   demande Gabrielle.
Naturellement, vous ne pouviez pas le deviner, Anastasiya est ma sœur. Elle a conservé tous les dons que notre mère nous avait confiés à notre naissance, car elle n’a jamais approché un seul homme. Javais autant de dons qu’elle, mais lorsque j’ai cédé à celui qui allait devenir plus tard mon époux, j’ai perdu une grande partie de ceux-ci. Enfin, on ne peut pas  tout avoir. J’avais fait un choix, elle en a fait un autre, mais toutes les deux nous sommes heureuses, chacune de notre côté,  enfin, moi je l’ai été jusquau décès d’Alexandre, mon cher époux.
Vous n’avez pas voulu qu’elle vienne vivre ici, avec vous ?
Oh  que  si !  À  plusieurs  reprises,  je  me  suis fâchée pour qu’elle quitte la roulotte de mes parents, mais jamais elle n’a accepté. Elle tient à continuer à vivre, comme dans le passé, refusant tout modernisme et  en  entière  conformité  avec  tous   les  principes enseignés  par  notre  mère.  Elle  n’est  jamais  entrée dans cette demeure et ne s’est jamais assise à cô de mon époux, de peur de perdre ses dons.
Remarquez, je ne lui donne pas tort, si elle est capable  de  faire  du  bien  à  mes  articulations,  fait remarquer Gabrielle.
Oui, mais enfin, accepterais-tu de vivre dans une vieille   roulotte,  si  tu  pouvais  le  faire  dans  cette superbe demeure ? lui demande Justin.
Tout dépend du confort de la roulotte.
Ah bon ! Alors, pour en savoir plus, je pense que le plus simple est de rendre visite à votre sœur.
Je vous y conduis. Venez, nous allons passer par la galerie  et vous pourrez en profiter pour admirer notre superbe collection de tableaux.
 
 
*

 
Après avoir admiré, une à une, toutes les toiles de la  galerie, être sortis du manoir, avoir parcouru près de mille  mètres sur un chemin traversant une forêt dense, ils arrivent  enfin près d’une vieille roulotte, stationnée dans une importante clairière.

En    effet,    elle    date    d’Hérode,    cette    vieille guimbarde. Votre sœur s’en sert-elle encore pour aller sur les routes ? demande Justin.
Oui, bien sûr, tous les jours. Vous voyez là-bas, c’est Boris, son fidèle cheval. Anastasiya a tenu à lui donner le nom  de notre père. Un peu plus loin, à gauche, c’est Irina, une jument qu’elle utilise occasionnellement, lorsque  Boris est fatigué. C’était le nom de notre mère.
Et  ce  troisième,  tout  au  fond  du  pré,  sur  la droite ? demande Justin.
C’est  un  cheval  hongre  que  mon  époux  avait acheté pour tirer notre future maison roulante.
Comment l’appelez-vous ? demande Gabrielle.
Vous allez rire et c’est pour cela que je ne vous avais pas donné son nom. Sans doute poussée par une soudaine prémonition, la première fois qu’Anastasiya l’a vu, elle l’a  appelé Justin et depuis, c’est le nom qui lui est attribué.

Gabrielle sourit, Justin réfléchit puis dit :

Je  suppose  qu’il  y  avait  aussi  un  Justin  dans votre famille ?
Non, je n’ai qu’une sœur, Anastasiya et un frère, Ruslann.  Aucun Justin n’existait dans notre famille, même chez nos grands-parents.
Alors,  c’est  une  coïncidence,  mais  je  vous rassure, bien que n’ayant pas non plus d’enfant, je ne suis pas un hongre.
Pourquoi te vexes-tu ainsi ? Diana, n’a jamais eu cette idée saugrenue, n’est-ce pas, Diana ?
Oh ! jamais de la vie je n’aurais eu une pensée aussi blessante. Oublions cela. Je vais demander à ma sœur de venir.

Elle monte les deux marches en bois, frappe à la porte, ouvre puis appelle :

Anastasiya ?

Sans réponse et ne voyant personne dans la seule pièce de cette roulotte, elle revient vers eux et dit :

Ma sœur est spéciale, un peu sauvage, avec peu de  patience. Elle n’a jamais accepté de montrer où elle  vit.  Je  pensais  l’avoir  persuadée  de  faire  une exception pour vous, mais je constate que je m’étais trompée.
Cela n’a pas d’importance, nous la verrons une autre fois. Elle est peut-être à proximité de la nouvelle roulotte, reprend Justin.
Certainement pas, elle a toujours vu ce projet d’un mauvais œil. Je vous l’ai dit tout à l’heure, elle refuse le confort. Tant pis, comme vous le dites, vous la verrez une autre fois.
Il est astucieux, ce grand tableau d’affichage que j’aperçois  là-bas, à l’abri de la pluie, à quoi peut-il servir en pleine nature ? demande Justin.
À l’origine, à mon mari. De temps en temps, il venait   réfléchir  ici.  Il  y  écrivait  ses  formules  et résolvait  ses  équations.  Le  calme  et  le  chant  des oiseaux lui facilitaient la tâche, d’après lui.
Maintenant, il sert de support pour les messages destinés à Anastasiya, lorsqu’elle n’est pas là.
Pour mes douleurs, vous n’oublierez pas de lui en parler, Diana ?
bien voilà ! Vous la verrez demain. Je vais lui inscrire votre demande.

Elle saisit la craie, puis écrit : Anastasiya, tu me ferais  plaisir d’aller voir madame Carré, demain, au moulin de Marival, pour soulager ses douleurs. Merci ma Tasia.

Oui, mais nous n’avons pas encore accep votre proposition, reprend Gabrielle.
Le bonheur qu’elle réalise autour d’elle n’est lié à aucune contrainte, ni paiement. Ne vous y méprenez pas, Gabrielle, ce n’est pas pour vous forcer la main que je vous l’envoie, mais  simplement pour alléger vos souffrances. Allons maintenant vers le hangar qui sert d’atelier pour notre projet.

*
 
Diana  ouvre   la   grande   porte   du   hangar.   En apercevant  la  nouvelle  roulotte,  Gabrielle  et  Justin restent bouche bée, en admiration devant celle-ci.

Je vous vois devenus subitement muets, qu’en pensez-vous, mes amis ?
C’est incroyable ! Je n’ai jamais vu une aussi jolie roulotte, répond Gabrielle.
Regardez,  elle  a  bien  deux  timons  pour  être tractée par Justin, reprend Diana.
Je ne vois pas de serrure sur la porte, comment l’ouvrez-vous ? demande aussitôt Justin.
Pour l’instant, en la tirant simplement, tant que les branchements ne sont pas faits, mais par la suite, avec une simple carte magnétique codée qui donnera accès  à  tous  les   éléments  électroniques  de  son équipement. Je vous vois impatients de découvrir l’intérieur. Je ne vais pas vous faire plus attendre. Regardez.

Elle ouvre la porte. Les yeux de Gabrielle et Justin ne  savent  plus se poser. Tout est admirablement bien  agencé.   En  apercevant  un  ordinateur,  Justin demande :

Est-ce celui de votre époux ?
Non,  c’est  l’ordinateur  qui  est  connecté  au cerveau  de cette construction. C’est lui qui régulera tout automatiquement,  le  chauffage,  l’éclairage,  la production  électrique, la sécurité, l’orientation de la parabole et tout le reste dont j’ignore l’existence.
Le  temps  de  cuisson  également,  je  suppose ? demande Justin.
Oui, théoriquement tout est programmé, même la commande      automatique des  aliments, chez les fournisseurs, via Internet, en fonction de ce qui sort du congélateur, du frigo et des placards.
Il se sert sans doute du code-barres des produits ?
Pour en savoir plus sur la technique, vous devrez consulter  soit cet imposant dossier, soit l’ordinateur qui  possède  les  mêmes  renseignements.  En  cas  de difficultés pour les raccordements, ou autres, il suffit d’appuyer sur cette touche.  Elle vous met en liaison directe  avec  le  collaborateur  de   mon   époux  qui connait sur le bout des doigts le moindre détail de ce projet.  Vous  voyez,  le  travail  restant  n’est   pas insurmontable. Quant à vous, Gabrielle, pour tout ce qui est de la partie couture, vous trouverez les patrons dans ces deux  pochettes. Tout le matériel cessaire est dans le hangar. Tissus, fils, machine à coudre et le reste  sont  admirablement  bien rangés.  Alexandre  a toujours été un perfectionniste.
Je  veux  bien  le  croire.  Je  reste  en  admiration devant  tout  ce  travail  effectué.  C’est  quand  même dommage qu’il ne puisse     voir le tout en fonctionnement, répond Justin.
Il a vu ce projet entièrement réalisé en virtuel. Le fichier de   monstration   est   également   sur   cet ordinateur, mais c’est vrai qu’il est parti trop tôt pour pouvoir apprécier la réalité. Je vous invite maintenant à revenir au manoir, si vous le  voulez bien et vous pourrez me questionner sur ce projet, ou sur autre chose. Suivez-moi.
 
*
      

Ils sont de nouveau assis dans le grand salon. Le plateau et les tasses ont été enlevés.

Il  est  encore  un  peu  tôt  pour  l’apéritif,  mais désirez-vous boire autre chose ?
Non,   Diana,   nous   vous   remercions,   répond Gabrielle.
Alors  je  suis  à  votre  écoute,  avez-vous  des questions à me poser ?
Êtes-vous certaine que votre sœur, Anastasiya, je crois me souvenir, est capable de faire quelque chose pour remédier à mes ennuis ?
Je suis certaine qu’elle fera tout ce qu’elle pourra pour cela. Je l’ai déjà vu faire pour bien plus grave. Il n’y a aucune raison pour qu’il n’en soit pas ainsi avec vous, sauf si Justin avait la  très mauvaise idée de l’approcher un peu trop. Vous voyez ce que je veux dire, Justin ?
Oui, mais vous avez sans doute oublié que Justin est un hongre, est aussitôt répondu par l’intéressé.
Ce n’est pas un problème, il n’est pas comme cela,  mais  je le surveillerai tout de même, reprend Gabrielle.
Tout  à  l’heure,  vous  nous  avez  dit,  je  cite :
« Vous serez les premiers à pouvoir partir la tester, le temps que   vous   voudrez, comme si elle vous appartenait, car jamais je ne l’utiliserai. »
C’est exact, j’avais même dit avant, ce que vous semblez avoir   oublié :   « Naturellement,  je   vous paierai largement  votre travail et vous serez… » Je vous confirme que si vous  acceptez de terminer ce projet, vous en deviendrez les propriétaires virtuels et vous pourrez l’utiliser personnellement  comme bon vous  semble.  Cela  sous-entend,  naturellement,  que vous serez  les  seuls  à  le  faire,  mais  comme  vous n’avez pas de descendance, je ne pense pas que cela soit un obstacle pour vous.
Non, aucun, mais j’aimerais être arrivé à ce jour. J’avais omis volontairement ce qui précédait car être payés ne nous intéresse pas du tout. Je suis persuadé que mon épouse pense la même chose. Comme vous, nous  avons  suffisamment  d’argent  pour  vivre  sans problème, jusqu’à nos derniers jours. Toutefois, un obstacle important se  présente  à nous, c’est la distance.

Diana sourit, mais ne dit rien.
Surprise, Gabrielle la fixe, puis lance :

Ah non ! Vous n’allez pas recommencer ! Vous avez  encore  retiré  vos  lunettes  pour  lire  dans  ses pensées et vous saviez déjà ce qu’il allait vous dire.

Je voulais être sûre qu’il me dirait tout. Pardonnez-moi, Gabrielle, mais lorsque l’on a ce don, c’est très  difficile de ne pas s’en servir. Bien sûr, je l’attendais cette observation, je l’avais lue, dès votre arrivée,  avant  que  je  ne  chausse  mes  lunettes.  Je comprends  fort  bien  votre  réticence  à  effectuer  le trajet aller et retour pour ce travail, mais si vous avez et je le sais depuis la visite de ma sœur, suffisamment de place pour effectuer tous les travaux au moulin et une prairie  assez grande pour y lâcher le cheval, je n’y vois aucun  inconvénient. Il est possible de tout charger dans la roulotte et d’atteler Justin pour vous amener le tout, mais savez-vous diriger et commander un cheval ?
Non, je n’ai jamais eu l’occasion de le faire, mais cela ne doit pas être très difficile, répond Justin.
Détrompez-vous, un cheval a son petit caractère, moins qu’un âne, mais il ne veut pas toujours obéir. Bon, ce n’est  pas un problème. J’ai la solution. Je demanderai à Augustin de tout charger et à Anastasiya de vous amener le tout chez vous. Mais il va falloir la ramener et il n’est pas question que Justin le fasse. Il a déjà ussi à récupérer le don de lecture dans  les  pensées,  j’aimerais  d’ailleurs  bien  savoir comment il s’y est pris pour le faire et je ne tiens pas à  ce  qu’il  en  prenne  d’autres  à  Anastasiya.  C’est obligatoirement vous Gabrielle qui devrez le faire.
Mais je ne lui ai rien fait ! Si jai récupéré ce don parce que je lui ai offert une tasse de thé à la menthe, je n’y suis pour rien. Vous moffusquez, Diana !
Je m’excuse si je vous ai blessé en disant cela. Ce n’était  pas dans mes intentions. Je me suis sans doute mal exprimée.  Je voulais simplement dire que j’étais surprise que ce don vous soit revenu, alors que vous l’aviez précédemment perdu.
Je l’avais bien compris comme cela aussi. Ne vous en  faites pas, Diana. Je me suis rendu compte que depuis quelques jours, il avait vite fait de monter sur ses grands chevaux, poursuit Gabrielle.
Tu dis n’importe quoi. Bon, changeons de sujet. Une  fois  la  roulotte  en  fonctionnement,  comment êtes-vous  sûre  que   votre  sœur  et  votre  frère  ne chercheront  pas  à  la   récupérer   pour  leur  usage personnel ?
Anastasiya est contre le modernisme, je vous en ai  parlé,  tout  à  l’heure.  Mon  frère  est  un  truand continuellement absent. Il passe sa vie sur les routes, le plus souvent étrangères, dans un luxueux cabriolet. Il dort dans des hôtels de luxe et n’a aucune envie de vivre dans  une  roulotte,  même  aussi  perfectionnée que celle  que vous venez de voir. De toute façon, pour vous couvrir, en cas de revirement de l’un d’eux, ou des deux, si vous acceptez de terminer ce projet, je vous  confirme,  par  écrit,  que  vous  serez  toujours autorisés à utiliser, comme bon vous semble  et  en priorité, cette roulotte.
Vous ne devez pas le voir souvent, alors ?
Non, mais c’est toujours de trop. Il ne me dit jamais   il va, il ne me prévient jamais avant de venir, mais une chose est sûre, c’est qu’il vient pour me demander de l’argent et dès que je le lui ai donné, il repart, pour une durée indéterminée.
Vous vous retrouvez donc seule, si votre sœur ne veut pas venir ici ?
Hélas, oui. J’avais espéré, après le décès d’Alexandre, qu’elle accepterait de venir vivre avec moi, mais  elle s’y est refusée. Je reste donc seule à habiter les  appartements, mais Augustin a son petit studio, au fond du manoir. J’emploie aussi Paulin, un jardinier  et  Rosa,  une  femme  de  ménage,  mais  ils habitent  dans  le  village,  à  environ  cinq  kilomètres d’ici. Avez-vous d’autres questions ?
Oui, nous n’avons pas votre numéro de téléphone pour vous donner notre réponse.
Je vais vous donner une carte de visite. Tenez, la voici. Ne cherchez pas un numéro de portable, je n’en ai pas. Je suis, comme ma sœur, opposée à ce progrès qui détruit les ondes du cerveau. Je n’ai pas non plus de répondeur. Augustin est  pour répondre et me transmettre le message, dès mon retour.

Nous vous remercions pour cet excellent accueil et tous ces renseignements. Je pense que nous avons suffisamment d’éléments pour prendre notre décision. Nous  allons  réfléchir   et  nous  vous  tiendrons  au courant, dès demain, je pense, annonce Justin.
Je vous en prie. J’ai également été très enchantée de votre  visite et d’avoir fait votre connaissance. Je vous souhaite un bon retour et une excellente soirée. Je vous raccompagne jusque sur le perron.

Ils  se  lèvent,  vont  jusqu’à  la  porte.  Augustin l’ouvre.  Après une poignée de main, ils descendent l’escalier et arrivent à leur voiture. Augustin, qui les avait   précédés,   leur   ouvre   les   portières   et   leur souhaite un bon retour.

 

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***

***


Secrets d'outre-tombe

 



1



            Nous sommes en février. Justin et Gabrielle regardent la télévision, installés dans leur confortable fauteuil. Lorsque le film se termine, elle annonce:            
― Je pense qu'il est temps de reprendre nos bonnes habitudes. À l'extérieur de la maison, le jardin nous attend.
           
― Il est encore trop tôt, le sol est froid, lui répond son mari.
            ― Tu oublies que nous avons décidé de rectifier sa géométrie. C'est un travail important, à faire avant tout autre.            
― Je dirais même que ce sont de très grosses modifications. Nous sommes ici depuis trente ans, et nous ne l'avons jamais déplacé. Crois-tu que c'est véritablement indispensable à notre âge ?
           
― Écoute Justin, ne reprenons pas cette discussion. Nous avons décidé de le faire, et nous le ferons.
           
― C'est toi qui as lourdement insisté !
            ― Puisqu'ils annoncent du soleil, nous commencerons demain. Tu devrais aller préparer les piquets, dès maintenant.            
― Je préfère d'abord tenter de retrouver le plan.
            ― N'essaierais-tu pas de me faire croire que tu as perdu ce dessin, mis au point avec tellement de difficultés, pour ne pas réaliser ce que nous avions décidé ?            
― Tu me connais.
           
― Oui, justement, et trop bien, cela ne marchera pas avec moi. Tu fais comme tu veux, mais demain nous entamerons ce travail.
           
― Tu fais comme tu veux ! Tu fais comme tu veux ! Tu en as de bonnes ! Je vais fouiller dans le bureau, il ne peut être que là.
           
― C'est ça, et cherche bien.
 

*
             

Le lendemain après-midi, ils sortent de l'habitation. Le plan du jardin est dans la main de Gabrielle, le décamètre dans celle de Justin.
              

― Comment vas-tu enfoncer les piquets ?            
― Je vais d'abord faire un avant-trou avec un pieu métallique. Tout est déjà sur place. J'espère simplement que le sol ne sera pas trop dur. L’ancienne propriétaire nous avait indiqué que toute cette zone avait été remblayée avec les décombres du moulin détruit pendant la guerre.
― Oui, c'est vrai.  

Ils reportent sur le terrain les cotes marquées sur le plan.
              
― C'est ici qu'il faut planter le premier, annonce Justin.
              
Il enfonce les piquets, à l'aide de la massette. Cinq sont placés sans difficulté, mais le sixième ne se laisse pas faire. Justin frappe, mais le sol résiste. Il décale le pieu, recommence, mais rien n'y fait.
           

― J'essaierais à côté, même si cela modifie légèrement notre projet, lui dit Gabrielle.
  

Il l'éloigne d'une trentaine de centimètres, frappe de nouveau, puis dit:            
― Ce n'est pas normal, il rebondit comme sur une plaque métallique. Je teste à un autre endroit, et si cela ne change rien, j'irai chercher le détecteur.
            ― C'est sans doute le morceau d'une poutrelle de l'ancien moulin.             ― Du métal dans une vieille construction, alors que toute la charpente de l'actuelle est encore en bois massif, je n'y crois pas.             Deux nouvelles tentatives restent vaines. Justin pose le pieu et la massette. Quelques minutes plus tard, il revient avec l'appareil, effectue le réglage, puis le déplace à quelques centimètres du sol. Un important ronronnement se fait entendre, sur une surface d'environ un mètre sur deux. Il regarde sa femme puis dit:            

― C'est bien une plaque métallique.
           
― Tu ne vas pas t'ennuyer avec ça ! Enfonce le piquet à côté de la zone, et nous continuerons.
            ― Et s'il y avait un trésor, là-dessous ? Il n'est pas question que j'abandonne, je dégage cette ferraille pour en avoir le cœur net.             ― Tu crois encore au père Noël ? Je suis persuadée que tu te fatigueras inutilement. Enfin, si tu y tiens ! ― Rapporte la brouette, je vais chercher les outils de terrassement.    ― À cette allure-là, ce n'est pas demain que nous terminerons notre nouvelle implantation.  

*

 
Deux heures plus tard, après maintes difficultés, deux portes de 1 m sur 1 m apparaissent. Justin soulève lentement la première. Gabrielle le regarde faire, puis s'exclame:            
Ça donne sur un escalier !  

Justin bascule et laisse tomber le lourd couvercle, puis il dit:            
Il est en pierre, et descend à plus de dix mètres de profondeur.            
Il ouvre le deuxième volet.