Nous racontons tous, à nos enfants, cette fantastique aventure de mamie Lola qui a permis à nos parents de sortir vivants de l'Apocalypse, en l'an 2025.

     Afin qu'elle ne soit pas déformée par la suite, je me décide enfin à la fixer sur ce papier.

Jérita

 

 

1

   

 

        Sur Terre, à Marival, petit village ardennais, le mardi 3 février de l'an 2009.

       

          Papy, tu dors, papy Julien, réveille-toi ! Réveille-toi papy ! Papy, il faut arrêter de dormir ! Il faut que tu me racontes une histoire ! lance Lola, une superbe jeune demoiselle, en secouant vivement son grand-père assis sur une énorme pierre qui lui sert de banc.

 

        Réveillé dans son sommeil, papy se demande bien ce qui lui arrive. Fort surpris, il observe Lola qui s’active autour de lui.

      

          Mais, … mais, … ce n’est pas mercredi aujourd’hui, tu devrais être à l’école, à cette heure-ci. Comment es-tu venue jusqu’ici ? Qui t’a amenée ?

balbutie le brave homme, fort étonné de cette présence inattendue.

 

          Une grand-mère est venue me chercher à l’école, pendant la récré, puis elle m’a fait monter dans une vieille roulotte. À l’intérieur, une dame en blanc m’a dit :            

« Bonjour Lola, je suis Angèle, je viens te chercher car ton papy Julien veut te conter la belle histoire d'un petit garçon. « On a fait tout le trajet plus vite que dans la voiture de maman ! En haut de la rue, les dames m’ont dit de descendre et de venir te trouver ici. Le cocher avait un chapeau noir. Il m'a regardée, mais il ne m'a rien dit. Les dames ne se sont pas trompées, tu vois, tu es bien là, assis sur le banc !

 

          Ta maman est-elle au courant ? Sait-elle que tu es ici ? 

  

          Papy, tu dors encore, ou tu rêves ? Maman ne peut pas savoir que je suis ici, puisque je viens de te dire que la grand-mère est venue me chercher à l’école.

     

          Christine va se faire de la bile. Elle va te chercher partout. Tu sais fort bien qu’il ne faut pas monter avec n’importe qui dans un véhicule !     

      

   D’abord, ce n’était pas un véhicule ! C’était une roulotte tirée par deux chevaux noirs, et puis, la grand-mère m’a dit que je n’avais pas à m’en faire, car elle me ramènerait avant que maman ne vienne me chercher à la sortie de l’école.

    

          Tu veux encore me faire une blague, petite coquine, viens, on va rentrer et je vais demander à ta maman pourquoi tu n’es pas en classe.

     

          Papy, je suis venue toute seule ! Maman n’est pas là, papa non plus, c’est pourtant clair ! Tu ne comprends rien, ou tu fais exprès pour m’embêter ?

       

        — Au fait, cette jolie roulotte, de quelle couleur était-elle ?

 

          Ce n’est pas possible ! Papy, que t’arrive-t-il ? Je t’ai dit que c’était une vieille roulotte. Tu comprends, une vieille, elle n’était pas jolie, sa couleur était verte. Elle n’avait plus de porte à l’arrière, et ses carreaux étaient cassés. Bon, ça y est, tu me crois maintenant ?

    

     Je veux bien te croire, mais viens avec moi, je vais boire un peu d’eau, j’ai légèrement soif.

    

          D’accord, d’accord…, tu veux vérifier si maman est là. O.K., allons-y !     

       

        Main dans la main, Julien, le vieil homme au pantalon légèrement râpé, et Lola, la petite fille dynamique et pleine de vie, se dirigent vers l’entrée. D’un regard panoramique Julien scrute les environs. Aucun véhicule, rien d’anormal ne retient son attention. Cette histoire de roulotte avec deux chevaux noirs, une vieille dame et un homme avec chapeau, il la connaît bien. Il n'en a jamais parlé à personne, même pas à Isabelle, son épouse. C’est impossible que Lola ait inventé cela. Est-elle celle qui lui a été annoncée, et qu’il attend depuis longtemps ?

 

        Tous deux pénètrent dans l’habitation et se dirigent vers la cuisine. Mamie Zabou saute de joie en apercevant sa petite-fille.

     

          Bonjour mamie. Dis, tu sais mamie, Papy rêve quand il dort, parce que, quand je suis arrivée, il était sur le banc, il n’y avait personne autour de lui, et pourtant il parlait.

 

     Tu es sûre ? Avec qui parlait-il ?  

  

          Je ne sais pas, mais, à la fin, il a dit : «  Oui, j’ai bien compris », et puis il a fallu que je le remue très fort pour qu’il se réveille.

 

     Oh ! ce n’est rien, ça lui arrive souvent de parler quand il dort, mais comme toi, je n’ai jamais pu savoir avec qui il discutait. 

 

          C’est sûrement parce que c’est un secret que tu ne dois pas connaître.

 

     Tu as raison petite, ça doit être pour cela.

  

           Mamie, je ne suis plus petite, j’ai huit ans, et bientôt je serai aussi grande que maman. Je ne veux pas te rattraper, parce que toi, tu es un peu trop vieille, et moi je préfère rester belle, comme maman.

    

     Oui…, bon…, d’accord, mais tu sais, on ne peut pas toujours rester jeune.

 

          C’est aussi ce que mamie Margaret m’a dit l’autre jour. C’est peut-être la réalité, mais moi, je suis sûre que je resterai jeune, comme ma maman !

 

          Tu es une gentille fillette et je souhaite que ton rêve se réalise. Au fait, tu es venue avec maman ou avec papa ?

       

          Bon, je vais encore raconter ma petite histoire, mais j’espère que toi mamie, tu me croiras.   

       

        Mamie écoute avec attention, puis déclare :          

       

          Tu as de la chance, moi je ne suis jamais montée dans une roulotte qui va plus vite qu’une voiture. J’aimerais aussi faire un voyage comme cela, es-tu d’accord pour que je reparte avec toi, quand les dames viendront te rechercher ?  

  

          Je demanderai à la grand-mère si elle veut bien t’emmener aussi. Tu sais, ça va quand même vite, tu pourrais être malade. Ce n’est peut-être pas trop prudent, à ton âge.

 

          Tu m’as bien dit qu’il y avait une grand-mère dans la roulotte, c’est donc possible.

    

          Pour elle, ce n’est pas pareil. Elle est habituée à la vitesse parce qu’elle y habite depuis toujours, dans cette roulotte, Enfin, si tu y tiens, j’essaierai de lui faire accepter ta demande. Elle est vieille, mais elle est gentille.        

 

Julien et Isabelle fixent Lola. Comment a-t-elle pu effectuer vingt kilomètres, sans moyen de locomotion ?

Papy pense connaître la réponse. Mamie réfléchit.

      

          Alors papy, tu me la racontes cette histoire ! Je ne sais pas quand les dames vont repasser, mais elles m’ont dit que ça allait durer un bon moment, et qu’elles ne reviendraient que lorsque j’aurai tout entendu.

     

          Quelle histoire veux-tu entendre ? lui demande Isabelle.

 

          D’accord, lance papy, viens avec moi dans le salon, je vais te la conter.

     

          Moi aussi je voudrais bien l’entendre. Je vous suis, je viens juste de terminer mon ouvrage, déclare mamie, en talonnant nos deux complices.

       

        Papy est un peu contrarié. Il feint de ne pas entendre, mais accepte sa présence.

Dans le salon, ils prennent place et s'assoient. Mamie s’enfonce dans son fauteuil, papy et Lola vont sur le canapé.

       

          Voilà, nous sommes tous assis, je commence.

 

 

 

2

 

 

 

L’histoire débute à La Roselière, un petit village lorrain construit à proximité d’une soudière. C'est une importante usine qui transforme de la pierre calcaire, à l’aide d’eau salée, en carbonate de soude.

    

          C’est quoi le caramel de soude, c’est un bonbon ? lance aussitôt l’enfant qui adore les friandises.

 

          Non, pas du tout, ce produit est une poudre blanche utilisée pour faire le verre, mais aussi pour la fabrication des poudres de lessive.

  

          C’est ce que maman verse dans la machine à laver ?

 

          C’est exact.

Dans ce village, les habitants sont logés dans des cités. Ce sont des maisons avec un jardin devant, un poulailler à l'arrière, et à l’intérieur, une cuisine avec robinet d’eau froide au-dessus de l’évier, plus trois chambres. La salle d’eau n’existe pas encore, le chauffage central non plus. Seule la cuisine est chauffée par la cuisinière à bois, ou à charbon.

          

          Papy, s’il n’y a pas de salle de bains, ni d’eau chaude, ils ne peuvent pas se laver !

    

          Bien sûr que si, la maman fait chauffer l’eau sur la cuisinière, et les gens se lavent dans une grande bassine.

        

          Bof ! ça ne doit pas être pratique, et puis, s’il n’y a pas de chauffage central, il doit faire froid dans ces maisons. Les W.C., ils sont aussi dans la cuisine ?

      

          Non, pour la journée, les W.C. sont dehors, dans une petite cabane, juste à côté du poulailler. Dans celle-ci, il y a un petit banc troué au milieu, pour s’asseoir et faire ses besoins. Pour la nuit, dans chaque chambre, il y a un seau avec couvercle. Aussitôt levée, la maman va les vider sur le tas de fumier.

     

          Tu vois papy, je préfère vivre dans la maison de mon papa. Nous, nous avons tout : le chauffage central, la salle de bains, les W.C., la machine à laver, la cuisinière électrique, et beaucoup d’autres choses modernes. Au fait, j’espère qu’il y a quand même la télévision dans ces maisons ?

       

          La télévision n’existe pas encore, mais il y a la radio.

 

          Qu’est-ce qu’ils doivent s’ennuyer !

       

          Les gens s’occupent, ils jouent aux cartes, les mamans tricotent ou brodent, et tout le monde va se coucher de bonne heure.

Dans une de ces cités, au numéro vingt et un de l’avenue Marthe, vit un jeune couple : Hélène et Maurice. Ils se sont mariés le 21 juillet 1939.       

       

        Comme à l’accoutumée, deux minutes après s’être assise dans son fauteuil, mamie s'est endormie. Lola s'en aperçoit.

      

         — Papy, mamie s’est endormie, je vais la réveiller sinon elle n’entendra pas la suite de ton histoire.

    

          Surtout pas ! il y a des éléments que mamie ne doit pas connaître maintenant. Aujourd’hui, tu dois être la seule à l'écouter.

          

          Est-ce que je pourrai la raconter à ma sœur Marion ?

        

          Tu ne dois en parler à personne. Retiens bien les dates que je vais te donner, tu en auras besoin un jour. Si tu ne respectes pas cela, ce sera la fin de la vie sur Terre. C'est très, très important, ma petite Lola.

       

          N’aie pas peur, si c’est aussi important, je n’en parlerai jamais à personne, même pas à mon mari, plus tard, quand j'aurai l'âge de me marier. 

     

           Maurice est né le dimanche 16 mai 1915, à Fraize, dans les Vosges. C’est un excellent joueur de football. Alors qu’il jouait pour une équipe locale, contre celle de l’usine de La Roselière, le dirigeant de cette dernière lui proposa de l'engager. Une place pour travailler à l’usine et un logement lui étant assurés, Maurice accepta cette proposition. Il vint habiter La Roselière.

Maurice est manœuvre. Il surveille le fonctionnement des fours à chaux. Il fait les «

Trois huit. » Une semaine il commence à vingt heures et sort à quatre heures, la semaine suivante, il commence à quatre heures et sort à midi, la troisième semaine, il commence à midi et sort à vingt heures.

      

          Ce monsieur là doit être fatigué, mais il doit gagner aussi beaucoup d'argent !

          

          Oui, c'est fatigant, mais en ce temps-là, les hommes travaillaient beaucoup, et ne touchaient pas un gros salaire. Le plus dur est le changement de rythme du sommeil, car pendant huit jours, il ne dort que de cinq heures à midi, les huit jours suivants, il fait une nuit normale, mais les huit derniers jours, il ne dort que de vingt heures à trois heures. Tu vois, ce n'est pas simple.

   

          Moi, je ne voudrai pas travailler comme ça. Je ne ferai que quelques heures dans la journée, je dormirai la nuit, et voilà, c’est quand même plus simple !

       

          Certainement, mais on ne fait pas toujours ce que l’on veut, il faut savoir s’adapter.

      

          C’est ce que les grands disent, mais moi, je préfère choisir ce qui me plait.       

      

          Le reste de la journée, il jardine. Il a le plus beau jardin de toutes les cités. Ce qu’il récolte en trop, et qui ne peut être conservé, est distribué aux voisins. 

Il va aussi pêcher dans la rivière. C’est un as de la pêche à la mousse.

       

          Là tu te trompes, ce n’est pas la pêche à la mousse, c’est à la mou…che !

         

          Non, non, c’est bien à la mou…sse. C’est une herbe qu’il trouve dans la rivière. Il la choisit et il a une technique bien à lui pour l'accrocher sur l’hameçon.

Les amateurs du dimanche pensent attraper autant de poissons que lui en péchant à ses côtés, mais le manque de technique les rend souvent bredouilles.

  

          Bredouille, je sais, c’est quand on n’attrape pas de poisson. Mon papa, quand il va à la pêche dans l’étang, il est aussi souvent bredouille.          

       

          Avec son bon cœur, Maurice laisse sa place et s’en va un peu plus bas. Cela ne le gêne pas, il connaît tous les bons coins, et partout il retire des «  Rousses » ou des  «  Boucs ».

 

          Attends papy, des «  Rousses » ou des «  Boucs », c’est quoi ça ? C’est les trucs carrés que maman met dans la poêle pour les faire cuire ?

        

          Non, c’est le surnom donné aux gardons et aux chevesnes, par les pécheurs locaux. Ils ne sont pas non plus carrés, ils sont allongés comme les poissons des rivières. Ce que ta maman fait cuire, c’est une tranche d'un gros poisson de mer.

 

     Ils sont aussi bons à manger ?

  

          Oui, bien sûr, on les fait frire dans une poêle avec un peu de beurre. On enlève la peau grillée avec les dents de la fourchette et on sépare la chair des arêtes. Il faut simplement faire attention à ne pas en oublier une, car elle pourrait rester piquée dans la gorge.

 

          Heureusement que ceux que j’aime bien n’ont plus d’arêtes ! Bon, je récapitule, Maurice est sportif, il travaille dans une usine, il jardine, il va à la pêche, il est généreux, c’est tout ?

 

        — Non, il aime dessiner, faire des photos qu’il développe lui-même, et il est gentil, doué, intelligent, patient et bon bricoleur. Par contre, il est un peu têtu, mais c’est normal, c’est un Vosgien.

       

     Ils sont tous têtus, les Vosgiens ?

       

          C’est ce que l'on dit souvent, mais on le dit aussi des Bretons, des Lorrains et des Ardennais.

        

          Ah, non, là je ne suis pas d’accord ! Pour les Bretons et les Lorrains, c’est peut-être vrai, mais pour les Ardennais, c’est faux ! Regarde, moi je suis une Ardennaise, et je ne suis pas têtue. Je ne fais que ce que je veux, ce n’est pas pareil !

Il vit avec une dame, mais tu ne m’as rien dit d’elle. Elle est comment cette dame ?    

    

          Hélène est née le samedi 11 mai 1918 à Jarville, en Meurthe et Moselle. C’est une belle fille aux yeux bleus et aux cheveux châtains. Patiente et douce, elle s’occupe du foyer, prépare les repas, lave le linge à la main, car il n’y a pas encore de machine à laver, fait les courses, et quand il lui reste du temps libre, elle tricote des pull-overs et des chaussettes.

De plus, deux fois par semaine, elle va faire le ménage dans l’habitation d’un ingénieur. L’épouse de celui-ci, qui ne veut pas se fatiguer, est dépensière et généreuse. Tout ce qu’elle a mis une ou deux fois, ou ce qui ne lui plait plus, se transforme en cadeau. Hélène adore aller faire ce travail, car elle revient toujours avec un peu d’argent, et souvent avec une de ces petites choses que la dame ne veut plus.

        

          Moi aussi, j’aime bien quand on me fait des petits cadeaux, même si tu ne me donnes que des «  Smarties », parce que tu sais, je suis un petit peu gourmande.

         

          Tu n’as pas besoin de me le dire, je m’en suis bien rendu compte. Exceptionnellement aujourd'hui, le cadeau que je dois te faire, c'est cette histoire, et des «  Smarties », tu en auras à ta prochaine visite.

Trois ans après leur mariage, le mercredi 2 décembre 1942, Maurice fonce chercher la sage-femme.

A onze heures cinquante minutes, Hélène, cette maman adorable, met au monde un petit garçon blond avec des yeux bleus.

    

— Pourquoi, il ne l’a pas emmenée à la maternité, comme papa a fait avec maman, quand j’ai voulu sortir de son ventre ?

    

        — À cette époque, comme personne n'avait le téléphone à la maison, quand la maman sentait venir l’heure de la naissance, le papa courait chercher la sage-femme. Elle revenait avec lui, pour aider la maman à mettre au monde son enfant. Si la sortie du bébé se compliquait, le papa devait à nouveau courir pour aller chercher le docteur. Dans le temps, c’était toujours comme cela.

 

          Eh bien mon vieux papy, c’est quand même mieux maintenant avec le téléphone, les ambulances et les cliniques !     

       

           Grâce au lait de sa maman, qui l’alimente au sein, ce garçon grandit rapidement.

        

           Papy, il faut que je te précise que maintenant, on ne dit plus le sein, on dit la maman donne à boire au bébé avec ses «  Gougouttes », et si la maman n’a pas de grosses

« Gougouttes », elle donne au bébé du lait en poudre qu’elle dilue et qu’elle fait chauffer dans un biberon. Tu vois, moi aussi, je vais t’en apprendre !

 

          D’accord, j’ai compris, je vais essayer de m’en souvenir. Tu me suis toujours, je peux continuer ?

         

          Oui, papy, j’enregistre tout dans ma petite tête, mais n’aie pas peur, je ne dirai rien ni à Marion, ni à Vivien.

        

          Vivien, dis-tu, qui est-ce ?

       

          Papy, tu l’as déjà vu, c’est mon petit copain, tu sais le garçon qui habite à côté de ma maison.

        

        —  Ah oui ! je me souviens de lui.

Les années passent, le garçon grandit.

        

          Ça, tu me l’as déjà dit qu’il grandissait avec le lait de sa maman, mais ce garçon, il doit bien avoir un prénom, comment s'appelle-t-il ?

          

        —  Il a un prénom, mais pour l'histoire, on va se contenter de l’appeler «  Jetta », c’est le surnom qui lui a été donné. Personne n’a jamais su pourquoi.

 

          Ah bon ! c’est bizarre.         

       

          Le mercredi 11 octobre 1944, un enfant frappe à nouveau à la porte de ce foyer. Maurice va chercher la sage-femme, mais cette fois-ci, il fait le parcours sur une bicyclette. Alice, une fille arrive à seize heures. Hélène la nourrit au sein. Ah ! c’est vrai, elle la nourrit avec ses  «  Gougouttes ». 

Dans la même période, à quelques jours d’intervalle, une autre maman qui se nomme Isabelle,

      

          Comme mamie Zabou ?

         

     Exactement.

Cette dame vient également de mettre au monde une fille. Celle-ci ne supporte ni le lait de sa maman, ni le lait de vache conseillé en remplacement. Sylvie, c’est le nom de cette fille, n’a aucune chance de survivre, si on ne lui trouve pas immédiatement le lait d'une autre maman.

        

          Il fallait lui acheter du lait en poudre à la pharmacie !

         

          On le fait aujourd’hui, mais pendant la guerre, ce lait n’existait pas. Il n’y avait que le lait de femme, ou le lait de vache pour nourrir les bébés.

En apprenant cela, Hélène se porte volontaire pour allaiter cet enfant.

Isabelle réside à cinq cents mètres de la maison où habite Hélène. Elle est paralysée des jambes, et ne peut se déplacer.

Après avoir rassasié Alice, Hélène va donc offrir, trois fois par jour ses « Gougouttes » à Sylvie, pendant plus de trois mois. Celle-ci accepte le lait d'Hélène et reprend du poids. Elle est sauvée.

  

          Elle gagnait beaucoup de sous, Hélène, pour faire ça ?          

       

  Non, on ne la payait pas, elle le faisait bénévolement, uniquement pour sauver cette petite fille.

 

          Dis donc, tu as oublié de me dire tout à l’heure, qu’elle était généreuse et courageuse. Il n’y a pas beaucoup de mamans qui feraient ça gratuitement, aujourd’hui.

         

          C’est vrai, tu as raison, je ne te l’ai pas précisé, mais si je dois te donner tous les détails, cette histoire risque d’être longue.

         

          Ce n’est pas grave papy, moi je veux tout savoir, et tu peux tout me raconter en détail. Mamie Zabou dort, elle n’entendra rien.

        

          D’accord, je continue.

Le jeudi 8 août 1946, la guerre est terminée. Un nouvel enfant frappe à la porte de ce foyer.

Maurice va chercher la sage-femme, mais cette fois-ci, il refait le parcours à pied car, à la débâcle, un soldat allemand a réquisitionné sa bicyclette.

À peine viennent-ils d’arriver, que Ninon, une fille, voit le jour à neuf heures. C'est encore Hélène qui la nourrit.

 

          Attends, papy, je n’ai pas bien compris ton histoire de bicyclette réquisitionnée à la débâcle. C’est quoi ce

truc ?

        

          La débâcle, c'est la déroute d’une armée. C’est quand  les combattants d’un pays sont sur le point d’être battus, et qu’ils se sauvent devant l’ennemi.

En cette période, les soldats allemands fuyaient devant les troupes américaines et françaises. Plusieurs sont arrivés dans le village et, sous la menace des armes, ils ont emporté toutes les bicyclettes, dont celle de Maurice.

 

          Ils n'ont pas le droit de faire ça ! ce sont des voleurs !

 

 

 

3

 

 

 

          En septembre de la même année, Jetta a presque quatre ans. Il entre à l’école maternelle. Le groupe scolaire est construit en bas du village. Hélène fait l’aller-retour quatre fois par jour, avec lui dans la poussette.

 

          Ces gens-là, ils n’avaient pas une automobile ?

                

          L’usine avait deux voitures pour transporter le directeur, et les cadres. Le docteur en avait une aussi, c’est tout. Les autres habitants marchaient. Certains avaient quand même une bicyclette.

   

     Papy, tu m'as bien dit que Jetta était entré à l’école à quatre ans ?

      

          Oui, c’est bien ce que j’ai dit. Ça t’inquiète ?

     

          Je constate que dans le temps, les enfants étaient un peu fainéants, parce que tu vois papy, moi je suis entrée à l’école maternelle à trois ans. Ça, c’est du courage !

         

          D’accord, je te comprends, mais c’était la coutume.

La maman gardait son enfant à la maison, à quatre ans, elle l'emmenait en classe maternelle et à cinq ans, il entrait en classe primaire.

À quatre ans et demi, le mardi 15 juillet 1947, Jetta quitte pour la première fois ses parents. Il part dans une colonie de vacances organisée par l’usine. L’air que respire la population aux environs de celle-ci étant souvent pollué, le changement de région est fortement conseillé aux enfants. Ils peuvent ainsi s’aérer pendant trente jours dans un air pur.  

Le jour du départ, dès six heures du matin, le bus est sur la place, devant l’usine. Parents et enfants arrivent, petit à petit. Les monitrices accueillent les garçons, les font grimper dans le bus, puis s'asseoir.

Pendant ce temps, le chauffeur range les valises dans les deux coffres du véhicule.

       

          Les monitrices, c’est comme les institutrices, elles sont gentilles ou méchantes ?

          

           C’est souvent des institutrices, mais il y a aussi d’autres dames qui ne le sont pas. De toute façon, elles sont toutes gentilles avec les enfants qui écoutent, avec ceux qui ne veulent en faire qu’à leur tête, elles sont plus sévères.

        

          C’est comme dans mon école. Moi, je suis toujours gentille, je ne vais jamais au coin, mais Vivien, il y va souvent. C’est la maîtresse qui l’envoie parce qu'il embête tout le monde.          

       

          Il est maintenant sept heures, l’heure de partir. La porte pneumatique se referme derrière le chauffeur. Un petit coup de klaxon, et le bus démarre. Les enfants sont heureux, ils chantent sous la direction des monitrices.

Les parents sont oubliés.

Ils recevront bien une ou deux petites cartes dictées par les monitrices, mais c’est peu pour trente jours d’absence.

 

          Ils peuvent quand même téléphoner ou aller les voir ?  

      

          Le téléphone est installé à l’usine et à la colonie, mais il n’est pas conseillé de téléphoner aux enfants, pour éviter de leur donner le cafard. Les visites à la colonie ne sont possibles qu’à ceux qui ont une voiture et…

 

          Ah oui ! c'est vrai, il n’y avait que l'usine et le docteur qui en avaient une. Les parents ne peuvent donc pas aller les voir.

        

          Je vois que tu as une excellente mémoire.

Le bus roule toute la journée. Vers dix-neuf heures, devant de jolis bâtiments blancs, il s’arrête : «  Fin du voyage, tout le monde descend, sans se bousculer » lance le chauffeur, heureux d’être arrivé.  

Les enfants récupèrent leur valise puis sont dirigés vers un dortoir installé au premier étage. Chacun choisit son lit et son armoire. Tout ce qui est rangé dans la valise est aussitôt entassé dans celle-ci.

Les jours suivants sont fort occupés. Jeux, chants, attractions, histoires et autres, retiennent l’attention continue des bambins, heureux de vivre en collectivité, et en plein air.

Le temps passe vite quand on ignore la monotonie et l’inaction.

Demain, c’est déjà le retour. Il faut dépenser, en souvenirs, les quelques francs donnés par les parents.

Pour effectuer ces achats, les enfants sont guidés vers les magasins du village. Le choix est varié, la tentation est grande, mais les finances sont limitées.

Jetta lance son dévolu sur un magnifique petit tambour. Il a juste l’argent de poche nécessaire pour cet achat. Il l’achète et sort heureux du magasin.

C’est un drôle de souvenir, mais c’est ce qu’il veut.

À leur retour à la colonie, une surprise attend les garçons. Le car est arrivé, il est stationné dans la cour.

Le lendemain à sept heures, c'est le départ. Le car emprunte le même trajet qu’à l’aller, mais il roule sans doute un peu plus vite, car il arrive à La Roselière avec une heure d’avance sur l’horaire prévu.

Les parents ne sont pas là. Les petits descendent du car, un peu déçus. Le chauffeur décharge les valises, les enfants se servent puis s’éloignent.

Jetta est descendu avec son tambour qui ne rentrait pas dans la valise. Ses parents ne sont pas là, qu’importe, il connaît le chemin. Un petit bisou à sa monitrice, puis il remonte la rue, traverse le jardin et, devant la porte d’entrée, se met à tambouriner en chantant : «  Ouvrez, ouvrez, petits parents adorés, ouvrez, ouvrez, votre garçon est rentré. »

Hélène ouvre la porte, elle se précipite sur son gamin et l’embrasse. Elle admire le tambour que Jetta est fier de lui montrer. Quand Maurice arrive quelques instants plus tard, il l’embrasse, jette un œil sur ce bruyant instrument, puis demande à son fils : « La valise, où est-elle ? »

« Elle est restée à côté du bus. Je ne pouvais pas ramener les deux, alors j’ai choisi le tambour ! »        

La réponse les fait sourire. Ils sont heureux de voir leur fils en pleine santé, émerveillé par cet objet, mais ils sont inquiets pour la valise. Maurice part à sa recherche et la trouve sur la place.

Pendant de longues minutes, le résumé des vacances est fait dans le détail. À la fin, Hélène pose cette question :

 « Voudras-tu y retourner l’an prochain ? »         

 « Oui, parce que là-bas, on fait des jeux de piste, des concours, etc.…, etc.…. »               

Le voici de nouveau reparti dans une description détaillée de tout ce qui s’est passé durant ces trente jours.

La colonie lui a plu car, tous les ans, jusqu’à l'âge de quatorze ans, il y repart, chaque fois dans une autre région.

Il n’achète plus d’instrument de musique, mais il est toujours aussi heureux de découvrir de nouveaux horizons, et de nouvelles activités.

        

          Avec son tambour, il a fait de la musique à la maison ? 

      

          Pas une seule fois, il a simplement demandé à son papa de l’accrocher au mur de sa chambre, et le soir, il le contemplait avant de s’endormir.

       

          Moi je crois que la colonie ne sert à rien si c’est juste pour acheter un instrument. De toute façon, dans la région où j’habite, il y a de la forêt, des pâtures et des champs, tout ça ne pollue pas. Je pars en vacances au bord de la mer avec papa, maman et ma grande sœur. On se baigne et on est tous contents. Comme ça, ma maman ne me manque pas, et je n’ai pas besoin de lui écrire, tu vois, c’est bien plus simple !

       

          C’est ce qui se fait aujourd’hui, mais, dans les années qui ont suivi la guerre, la vie n’était pas la même, et pour ces enfants, c’était une chance de pouvoir aller en colonie.

À cinq ans, en 1947, c’est la rentrée à l’école primaire. Jetta sait lire, écrire et compter. Il est fier d'entrer dans la grande école. Tous les ans, il monte d’une classe. Ses notes sont excellentes.      

En 1951, le jeudi matin, Jetta se rend derrière l’église, dans la petite salle du catéchisme où monsieur le curé donne des cours sur la religion.

 

          Tu es sûr que c’était le jeudi ? moi je crois que tu fais une erreur et que c’était le mercredi.

     

          C’était bien le jeudi, car en ce temps-là, on allait à l’école le lundi, le mardi, le mercredi, le vendredi, le samedi matin, et le catéchisme était le jeudi matin. C’est plus tard que le jour de repos du milieu de semaine est passé au mercredi.

À dix ans, en 1952, le dimanche 18 mai, Jetta fait sa première communion.

Le dimanche suivant, il entre dans le groupe des enfants de chœur.

Un peu avant la messe, il pénètre dans la sacristie, se revêt d’une aube blanche, serre un cordon rouge autour de sa taille, et suspend une croix en bois à son cou. Lorsque le prêtre a, lui aussi, revêtu ses habits de cérémonie, ils pénètrent dans le chœur de l’église pour participer à la célébration de la messe.

Après, il y a souvent un baptême et le parrain ou la marraine donne un cornet de dragées avec parfois une pièce à l’intérieur. Dès son retour à la maison, Jetta partage les dragées et dépose l'argent dans sa tirelire.

Le samedi, c'est souvent le jour des mariages, avec le même petit cadeau, mais n'importe quel jour de la semaine, il peut y avoir un enterrement, à trois heures.

Là, ce n’est plus agréable pour personne. Les gens sont tristes, certains pleurent. Une heure et demie dans la peine, enfin, c’est la vie, il y a des bons et des mauvais moments, et Jetta sait s’adapter.

Il restera enfant de chœur jusqu’à l’âge de quatorze ans.

             

          Moi, j'aimerais faire les baptêmes et les mariages pour avoir les bonbons et l'argent. Les enterrements, je les laisserais aux autres, car je n'aime pas voir les gens pleurer.

 

          Retiens bien cela ma petite : Si tu t'engages dans quelque chose, tu dois tout accepter. Tu ne peux dire oui, pour les bonnes choses, et laisser les mauvaises aux autres. C'est simple, c'est un choix à faire au départ.       

Le mercredi 28 mai 1952, un nouvel enfant frappe à la porte de ce foyer. Micheline, une fille, voit le jour à dix-sept heures et trente minutes. Elle est aussi nourrie par Hélène.

 

          Alors, maintenant, Jetta a trois sœurs ! Il est content ou il aurait voulu un petit frère ?

        

          Je n’ai aucune idée de ce qu’il préférait, à cet âge là. Une chose est sûre, c’est que, par la suite, il a toujours été content d’avoir trois sœurs.

      

          Moi je n’ai qu’une sœur, et ça me suffit. Je ne voudrais pas avoir un frère, parce que les garçons n’écoutent jamais, mais en plus, ils tirent les cheveux des filles !

          

          C’est vrai pour certains, mais Jetta n’a jamais tiré les cheveux des filles. C’est un garçon gentil, sage, docile, studieux. Par contre, il est assez timide.

         

          Tu vois papy, moi je suis comme lui, même un peu mieux, parce que moi, je ne suis pas timide.

          

          Ah bon ! alors, continue comme cela.

Je peux poursuivre ? 

      

          Tu peux continuer, tu donnes assez de détails, et j’enregistre tout.        

  

           En 1953, les écoles étant trop exiguës, la construction d’un nouveau groupe scolaire est décidée.

À la fin des travaux, le maire demande à la directrice de l’école de filles, et au directeur de l’école de garçons, d’apprendre aux élèves quelques danses.

Il aimerait les voir évoluer, lors de l’inauguration.

Trois fois par semaine, pendant un mois, garçons et filles répètent sous les ordres de la directrice.

Quand le grand jour arrive, sur une importante estrade dressée au centre de la cour, devant un public venu en masse applaudir ces chérubins costumés, les danses de différentes régions sont effectuées. Dès l'arrêt de la musique, les applaudissements crépitent et se prolongent.

La dernière danse arrive. Maurice et Hélène croisent les doigts. Leur garçon va danser.

La musique commence.

Un premier couple monte sur le podium, puis un deuxième, un troisième, un quatrième, un cinquième, un sixième, un septième, un huitième, un neuvième, un dixième, un onzième, mais toujours pas de Jetta.

«  Que se passe-t-il ? Où est-il ? » Hélène s’inquiète.

Le douzième arrive «  C’est lui, le voilà, il est avec Nicole ! »

Ils dansent une bourrée, comme des professionnels.

C’est incroyable ! Le public exulte. Devant ce succès, la directrice relance la musique, les enfants sont déchaînés, ils recommencent. La fin n’est pas encore arrivée, mais la musique est déjà étouffée par le crépitement des applaudissements. Ils continuent, ils ont le rythme dans les jambes, et dansent jusqu’au bout.

Jetta s’est donné à fond dans cet exploit pour faire plaisir à ses parents qui rêvaient de le voir participer à cette inauguration.

       

          Par la suite, il a continué à danser ?

          

          Une ou deux fois dans des soirées, juste pour faire plaisir à sa fiancée, mais cela, c’est un peu plus tard, je te parlerai d’elle tout à l’heure. 

 

 

4

 

 

 

Le dimanche 16 mai 1954, Jetta fait sa communion solennelle. Il est dans son premier costume acheté pour la circonstance, un gris foncé, avec une pochette blanche. Une cravate grise, des gants blancs, le missel de sa maman, et un énorme brassard, lui aussi blanc, complètent le traditionnel habit de communiant.

Le 28 mai 1956, Jetta passe les tests de niveau scolaire. Les résultats sont excellents. Sur le certificat, il est écrit : «  Jetta a un niveau intellectuel élevé. Il se classe nettement au-dessus de la moyenne des enfants de son âge. »           

Le directeur de l’école convoque ses parents, puis les persuade de lui faire passer le concours d’entrée dans un collège.

Bien que cela puisse être difficile financièrement, Maurice et Hélène acceptent d'y inscrire Jetta.

L'examen se déroule dans des conditions exécrables. La dictée est faite à près de six cents personnes, dans un réfectoire, sans sonorisation.

Persuadé qu’il ne sera pas retenu, au retour, il s'inscrit pour la rentrée comme apprenti chez un artisan électricien du village voisin.

Le 28 juin, il se présente à l'examen du certificat d'études. Il revient à la maison, satisfait.

Deux jours plus tard, les résultats sont annoncés aux élèves, par le directeur de l'école qui rentre de la correction des copies : «  C'est bien, vous êtes tous reçus ! »

Le 13 juillet, c'est la remise des prix. Jetta reçoit le prix d'excellence, un prix pour le certificat d’études, et un prix pour la place de deuxième du canton. Il est heureux, et ses parents sont fiers de lui.

 

          S'il y avait encore des remises de prix, j'aurais tous les livres, parce que tu sais papy, moi je suis forte en tout !

      

           Les livres, c'est bien, mais s'il obtenait le certificat d'études, Maurice lui avait promis la bicyclette de son choix.

Le lundi 16 juillet, Maurice part avec la sienne, et Jetta prend le bus. Ils se retrouvent à Varangéville, devant le seul magasin qui vend des vélos. Ils pénètrent à l'intérieur.

« Tu choisis celle que tu veux, annonce Maurice. »

Une verte, avec un rétroviseur, attire l'attention du garçon.

 « J'aimerais bien celle-ci, papa. » 

 « Viens par ici jeune homme, je vais régler la selle à ta taille » lance aussitôt le vendeur.

La bicyclette est payée. Les deux cyclistes dévalent la rue, le père en premier, suivi, à une vingtaine de mètres, par le fils.

En bas, juste avant le virage, un panneau de signalisation balise une ouverture sur la chaussée. Maurice s'écarte pour l'éviter. Jetta, trop intéressé par son rétroviseur, oublie de regarder devant lui, et c'est l'accident ! Il accroche la signalisation et vole au milieu de la chaussée. Il se relève en un éclair, redresse le guidon, rassure son père, puis ils reprennent la route. Jetta en est quitte pour quelques égratignures vite soignées par Hélène.

          

          Il n'avait jamais eu de bicyclette avant ?

 

          Non, là encore, c'était la tradition. Ceux qui obtenaient le C.E.P. étaient récompensés par une bicyclette payée par les parents, les autres continuaient à marcher.

         

          Comment avait-il pu apprendre, s'il n'avait jamais eu de bicyclette ?

 

          Avec la complicité de sa maman, Jetta empruntait en cachette celle de son papa, lorsque celui-ci était à l'usine.

 

          Moi je ne peux pas prendre celle de mon papa parce qu'elle est en ficelle de carbone, et il faut mettre des chaussures spéciales pour pédaler. De toute façon, je n'ai pas besoin de sa bicyclette, j'en ai une pour moi toute seule, même si je n'ai pas encore quatorze ans.

       

          On ne dit pas en ficelle de carbone, on dit en fibre de carbone. Et puis, c'est préférable d'avoir une bicyclette à sa taille, c'est plus facile et moins dangereux.

Le jeudi 19 juillet, un courrier de l'académie arrive à la maison. Jetta est reçu au concours d'entrée. C'est la surprise.

En septembre, il entre au collège, directement en quatrième. 

Il s’accroche, il ne veut pas décevoir ses parents qui se privent pour payer ses études.

L’année suivante il passe en troisième, en deuxième un an plus tard, puis en première en 1959. Fin juin 1960, il passe les épreuves de l'examen. Il attend jusqu’au 13 juillet pour obtenir le résultat. Le courrier arrive enfin. Il a réussi, il reçoit son diplôme.

Heureux de ce résultat, il décide de prendre quelques jours de vacances chez sa tante, avant de se mettre à la recherche d’un travail.

 

 

 

5

 

 

 

Cinq jours plus tard, un appel téléphonique de sa maman l’informe qu’une lettre d’invitation à se présenter dans une entreprise d’électricité est arrivée.

Le lundi matin, il s'y rend. Après un court entretien, Marc, le patron, lui dit : «  Je t’attends ici, demain matin. »   

Le mardi 26 juillet, il a son bureau et il commence à travailler.

 

          Attends, papy, je ne comprends pas comment le Marc, il a pu avoir l’adresse de Jetta pour lui écrire de venir se présenter, puisque Jetta n’avait pas encore cherché de travail. Explique-moi un peu ça.

      

          C’est vrai, j’ai pris un raccourci, mais voici l’explication. Marc participe tous les ans à la surveillance et à la correction des examens. Il repère les meilleurs élèves et tente de les embaucher.

    

          C’est drôlement bien quand on n’est pas obligé de chercher un emploi. On n'a pas à écrire et on n’est pas obligé d'aller dans un bureau où on te demande un tas de renseignements. Maman a dû faire ça plusieurs fois avant d'en obtenir un.

        

          C’est l’idéal, mais cette chance n’est donnée qu’aux meilleurs. C’est pour cela que tu dois étudier à l’école.

         

          Moi je suis comme Jetta, je travaille toujours bien. Je fais des beaux dessins, je sais lire et écrire, et plus tard, quand je serai grande, je serai institutrice.

          

          Pourquoi institutrice ? 

       

          Parce que c’est à l’école qu’on étudie ! Quand on est institutrice, on est toujours à l’école, et on apprend toujours, tu comprends ?

        

          Oui, oui, j’ai compris ta théorie. Je continue.

Le 18 avril 1963, Jetta passe le permis de conduire. Il connaît parfaitement le code. Pour la pratique, il ne peut y avoir de difficulté puisque la voiture est une «  2 CV », à embrayage automatique.

Sur le trottoir, ils sont quatre candidats à attendre l'arrivée de l'inspecteur. Le voici, il stationne son véhicule et monte dans la voiture toilée. Deux minutes plus tard, le moniteur traverse la route et vient chercher Jetta.

L'examinateur pose quatre questions sur le code, les bonnes réponses tombent instantanément. Il est satisfait :

« C'est bon, vous pouvez démarrer. »

Il sort son carnet à souches et commence à inscrire le nom et le prénom.

Un coup d'œil dans le rétroviseur, contact, le moteur tourne, Jetta accélère, mais… la voiture n'avance pas.

Un petit tapotement sur le bras droit lui signale qu'il a oublié quelque chose.

« C'est le frein à main ! Je croyais que les roues étaient bloquées contre le trottoir, déclare Jetta. »

Un petit pincement de bouche de l'inspecteur fait suite à cette réflexion. La voiture roule. Après dix minutes de circulation, elle arrive à un stop. Jetta tente de freiner. Il ne trouve plus la pédale ! Il regarde à ses pieds, puis lance à l'inspecteur :

«  Pourquoi l'avez enfoncée !»      

« Continuez, et en arrivant à côté de ma voiture, vous ferez un créneau » répond l'inspecteur.  

La voiture roule, puis s'arrête, et c'est le créneau. Jetta s'y prend comme un pied, il est trop loin du trottoir. Il recommence et se gare correctement la deuxième fois.

« Merci monsieur, descendez et attendez » lâche l'inspecteur.

« Au revoir, monsieur l'inspecteur, j'essaierai de faire mieux la prochaine fois » lui répond Jetta, déçu d'avoir raté la conduite.

Il rejoint les autres candidats et attend.

Deux minutes plus tard, le moniteur traverse la route, s'approche de Jetta, sort de sa poche le petit papier rose, et annonce : « Aujourd'hui, vous ne l'avez pas mérité, mais il vous fait confiance. Je n'ai jamais vu cela !»

 

          Ce n'est pas juste ! Si Jetta a fait des fautes, l'inspecteur ne devait pas lui donner le permis !

 

        — Je suis de ton avis.

Jetta est heureux. Il regagne les bureaux et annonce la bonne nouvelle à Marc. « Ce n'est pas trop tôt, tu vas aller jusqu'au garage et Victor te donnera une voiture », lui rétorque son patron.

Jetta s'y rend à pied. Victor est dans la cour, au volant d'une «  2 Cv » camionnette. Il descend du véhicule, vient vers Jetta et lui dit : « Voilà ton véhicule, les papiers sont à l'intérieur. Tâche d'en prendre soin, je ne veux pas le voir revenir cassé ! » Il confie les clés à Jetta, et disparaît dans le bâtiment.

Jetta monte dans la camionnette, il démarre et cale le moteur. Il recommence, le moteur s'emballe, puis s'arrête. L'embrayage n'est pas automatique, tant pis, il faut qu'il se débrouille. La voiture avance … en hoquetant.

Arrivée au niveau du portail, elle s'arrête, le moteur aussi.

Sur les cinq cents mètres de route effectués, le devant de la voiture n'a cessé de monter et de descendre, et à chaque carrefour le moteur a calé.

Jetta stationne le véhicule et revient à son bureau. Il poursuit son travail, mais son esprit est ailleurs « Tant pis, cette étude attendra, mais il faut que j'y arrive », pense-t-il.

Il retourne à la voiture et refait des tentatives de démarrage. Après plusieurs minutes, il a compris. Il quitte le stationnement, et fait un tour en ville.

C'est bon, il a maîtrisé cet engin.

Le lendemain, comme à l'accoutumée, Marc rend visite à Jetta. Quelques questions sur le travail, puis insidieusement, il lance à Jetta :

« Comment va la voiture ? »

« Victor m'a donné un bon véhicule et je m'y suis habitué. »

« C'est bien, mais je vais tout de même te donner un conseil. Ne retourne pas au garage, avant un certain temps. Laisse passer l'orage, car Victor est furieux de voir comment tu as maltraité ce véhicule en quittant la cour. Il m'a téléphoné et tel que je le connais, il serait capable de te reprendre les clés. »      

« Merci pour le conseil, mais ne vous en faites pas. J'ai passé le permis dans une voiture à embrayage automatique, et la camionnette n'est pas équipée avec ce dispositif. Au début, cela surprend, mais maintenant c'est bon. »                   

« C'est le principal. N'oublie pas que le devis des établissements Chaudron doit absolument être posté ce soir. » puis il abandonne Jetta.  

 

 

 

6

 

 

 

 

En mai 1963, Jetta achète une Panhard d'occasion.

Au début, les week-ends, quand son papa est en repos, Jetta promène la famille dans les Vosges. Par la suite, le voyage devient hebdomadaire, mais il n’emmène plus que sa sœur Ninon. Ils vont aider tante Henriette qui tient un café. Ils aiment l'ambiance, et encaissent de bons pourboires.

En juin, Jetta décroche un énorme chantier : Le Parc des Expositions de la ville. Il ne voit plus le temps passer. Marc lui propose de l'aider, mais Jetta refuse. C'est son œuvre, il la suivra et la dirigera seul, jusqu'au bout. Il revient de plus en plus tard à la maison. Quelques week-ends dans les Vosges passent à la trappe, au grand désespoir de sa sœur, mais il le faut, il n'y a pas d'autre solution. Ce chantier est prioritaire, il doit être terminé pour le jour J.

Ce jour arrive. Tout est terminé. Marc reçoit les félicitations des responsables. Jetta attribue une prime exceptionnelle à tous les monteurs qui ont travaillé sur ce chantier.

Un peu plus tard, un repas est organisé avec les dirigeants des entreprises ayant participé à cette construction. Marc s'y rend en emmenant Jetta.

 

     Il a aussi touché une prime ?

 

          Jetta est un Cadre. C'est une personne de l'entreprise qui, en théorie, est bien payée, mais qui, en contrepartie, n'a pas d'horaire de travail. Marc était bon, sympathique, mais pour les primes, il n'en donnait jamais. La seule prime donnée à Jetta a donc été le repas de fin de chantier.

 

          Oui, mais enfin, un patron ne peut pas donner un gros salaire et en plus des primes !

       

  Peut-être, mais je dois te préciser que si Jetta avait bien le statut de cadre, à la fin du mois, il ne gagnait pas plus que son chef de chantier.

 

          Dans ce cas, le Marc, il a exagéré. Voilà pourquoi les travailleurs ne veulent pas faire plus de trente-cinq heures, maintenant !

 

     Oh là là ! je crois qu'il est préférable que je reprenne mon histoire.

 

 

 

7

 

 

 

Un groupe de jeunes, composé de trois garçons et de deux filles, vient souvent prendre l’apéritif le dimanche matin, lorsque Jetta est de service dans le café de sa tante. Les deux charmantes demoiselles s'asseyent sur la banquette et les garçons prennent place sur les chaises.   

Le 9 mai 1965, Jetta se rend compte qu’il est observé avec insistance, et de connivence par les deux filles.

Ce n’est pas la première fois que cela arrive. Il faut bien que les clients regardent quelque chose lorsqu’ils sont attablés, mais cette fois, Jetta sent qu’il se passe quelque chose d’inhabituel.

Quand l’équipe redemande une tournée, en emplissant le verre d'une de ces deux demoiselles, sa main tremble, et une légère partie du précieux liquide tombe sur la table.

Jetta est confus. Il s’excuse, essuie la table, et reverse dans ce verre le double de la dose normale.

En remerciement, un regard qui en dit long le fixe. Il est troublé, il ne voit plus que ces deux superbes yeux. Il revient au bar et lave les verres pour ne pas lever la tête, car il est sûr que son regard va se diriger automatiquement vers cette fille.     

      

     Tu vois papy, Jetta vient d’avoir le coup de foudre.

 

          Tu sais ce qu'est le coup de foudre ! tu en a déjà eu un ?        

       

  Bien sûr que non, je ne suis pas encore assez grande, mais je sais ce que c’est parce que maman me l’a expliqué quand je lui ai demandé comment elle avait connu mon papa.

        

     Ah bon ! raconte-moi donc tout cela.

        

          C'était presque comme celui de Jetta. Maman servait dans un café. Elle avait repéré un jeune homme qui venait de temps en temps, elle le trouvait beau, et elle aurait bien voulu sortir avec lui.  Alors un jour, en lui servant une tasse de café, elle a fait exprès de la renverser sur son pantalon, et c’est là que papa a senti le coup de foudre.

        

          Ah d’accord ! je comprends, mais il a dû aussi sentir le café qui le brûlait, et qu’a-t-il fait avec son pantalon mouillé ?

         

          Il est parti, puis il est revenu un peu plus tard avec un autre pantalon, et il est resté jusqu’à la fermeture. Quand maman lui a annoncé qu’il était l’heure de fermer, il a répondu qu’il acceptait de partir, à condition qu’elle vienne avec lui. Maman n’a pas dit non, puisque c’est ce qu’elle voulait ! Elle a terminé la vaisselle, éteint les lumières, fermé le café et ils sont partis tous les deux.

         

     Tu sais où ils sont allés ?   

     

          Elle ne me l’a pas dit, mais je devine ce qu’ils ont pu faire : Ils ont dû aller au cinéma pour se faire des petits bisous, dans le noir.

          

          C’est possible. Je continue.

Jetta lave les verres sans regarder dans la salle.

Sa tante est à la caisse. Elle a suivi toute la scène. Elle s’approche de lui et lui dit :

« Tu viens d’avoir une touche. »     

« Oui, j’ai vu, mais je viens ici pour t’aider, pas pour sortir avec une fille. »        

« Bien sûr, mais c’est une fille de bonne famille. Son père est gendarme, elle est libre, gentille, et elle travaille dans un cabinet comptable installé rue de la Gare. N’attends surtout pas qu'un autre la prenne avant toi !»             

Cette incitation accentue le trouble de Jetta. Il ne répond pas. Lorsque tous les verres sont lavés, il annonce à sa tante:

« Je vais faire un petit tour dans le jardin. »        

Dix minutes plus tard, lorsqu'il revient, la belle et ses copains sont partis. La tante fait comme si rien ne s’était passé et Jetta reprend son travail normalement.

Le soir, dans la «  Pan-pan », Ninon et Jetta reprennent la route du retour. Ninon parle, Jetta cogite. Lorsque Ninon déclare que la date de son mariage est fixée, il réagit.

Il vient de penser qu’on allait encore lui coller n’importe quelle fille comme cavalière. «  Non et non, cette fois-ci, ce sera la fille aux jolis yeux » décide-t-il en lui-même.

Ninon répète : « Nous avons retenu le 5 juillet pour notre mariage, as-tu entendu ? »          

« Oui, bien sûr, j’en suis très content, et je te félicite. »         

La discussion continue et le voyage se termine sans encombre.

Les jours suivants, Jetta est au travail, mais son esprit est ailleurs. Comment faire pour approcher la demoiselle et l'amener à devenir sa cavalière ?

Il réfléchit, et soudain, une idée géniale jaillit de son cerveau. Il a trouvé, il ne reste plus qu’à exécuter ce plan. 

Un de ses chantiers se trouve à Saint-Dié. C'est un bon motif pour quitter le bureau, et prendre la direction des Vosges. C’est ce qu’il fait le mercredi 12. Après une visite de routine sur celui-ci, il quitte Saint-Dié et prend la direction de La Sapinière. À dix-sept heures, la camionnette est stationnée à cinquante mètres du cabinet comptable. Jetta est au volant. Dans le rétroviseur, il surveille la sortie du personnel.

Cinq minutes viennent de passer lorsqu'une fille sort des bureaux puis remonte la rue. C’est elle !

Le cœur de Jetta s'emballe. Osera-t-il sortir ?

Elle traverse la route puis emprunte le trottoir d'en face.

Il ne reste plus que quelques mètres, avant qu'elle ne disparaisse dans une ruelle.

« Mademoiselle ! Mademoiselle ! » lance Jetta figé derrière la porte de sa voiture.

La fille s’arrête, regarde dans sa direction, le reconnaît et lui fait un sourire.

Ouf ! c'est bon, il sort du véhicule et se dirige vers elle.

« Bonjour mademoiselle, j’ai des entrées gratuites pour la foire exposition de Nancy. Accepteriez-vous de m'y accompagner dimanche ? »           

À peine venait-il de prononcer le dernier mot qu'elle lui répond :

« Avec plaisir, je veux bien vous y accompagner. »         

Quel soulagement, elle a accepté.

« Je viendrai vous chercher à la gendarmerie, vers neuf heures, et nous serons de retour vers les dix-huit heures, cela vous ira-t-il ? »          

« Cela me convient, à dimanche, au revoir et bonne route. »        

Une poignée de main et la fille s’engouffre dans la ruelle.

Jetta est satisfait. Il revient à la voiture, démarre, traverse La Sapinière et s’en éloigne pour rentrer à La Roselière. Il est tellement heureux qu’il passe devant le café de sa tante, sans s’en rendre compte, et sans s'arrêter. C’est seulement quelques kilomètres plus loin qu’il constate cet oubli. «  Tant pis, je le lui dirai samedi », pense-t-il.

Arrivé à la maison, il chantonne.

Sa maman le regarde et lui dit :

« Tout va bien, aujourd'hui ? »         

«  Oui, je rentre de Saint-Dié, et le chantier avance bien. »      

«  Es-tu allé voir tante Henriette ? »       

« Non, il était tard, et je tenais à rentrer avant la nuit. »                

Hélène le regarde étrangement.

Jamais son garçon n’avait cherché à rentrer avant la nuit, et jamais il n’était passé à La Sapinière, sans aller chez sa tante.

De ses chantiers, il revient toujours tard, et c’est pour cette raison qu’il est autorisé à rentrer avec le véhicule de l’entreprise.

« Tiens, tiens, il me cache quelque chose. » pense-t-elle.         

Le jeudi, le vendredi, puis le samedi, avant l'habituel départ pour La Sapinière, avec quelques petites allusions, Hélène cherche à en savoir plus, mais Jetta est un cachottier, il ne donne aucune explication.

       

          Pourquoi il n’a pas dit à sa maman qu’il avait invité une fille à visiter la foire exposition ?

          

          Un enfant ne dit pas toujours tout à sa maman, ni à son papa. Toi, par exemple, est-ce que tu dis tout à ta maman ?

        

          Euh…, oui, sauf quand je sais que je vais me faire crier si j’ai fait une bêtise, et parfois je ne dis pas que c’est moi, je dis que c’est Marion, mais tu ne le diras pas à maman, hein papy !

      

          Tu vois, toi non plus tu ne dis pas tout, mais rassure-toi, papy ne trahit jamais un secret.

        

          C’était la première fois qu’il sortait avec une fille ?

         

          C’était bien la première fois que Jetta invitait une fille à sortir avec lui, mais…

         

          Mais quoi, qu’est-ce que tu me caches ?

         

          Ne soit donc pas si pressée, attends au moins que je t’explique la suite. C’était bien la première fois, mais deux mois plus tôt, une cavalière d’un précédent mariage était venue pour l'inviter à sortir avec elle.

        

     C’est la fille qui lui courait après ?

          

          Oui, elle voulait que Jetta l’accompagne sur la fête foraine durant l’après-midi.

        

          Alors ?

          

          Il lui avait répondu que ce n’était pas possible, car il était de service au café.

        

          Elle ne devait pas être très contente.

        

          Elle ne s’est pas démontée, elle a repris : « Ce n’est pas un problème, si tu ne peux pas te libérer cet après-midi, on ira au bal ce soir, je passerai te chercher. »

         

          Dis donc, c’était une accrocheuse celle-là, et

après ?

         

          Il lui a précisé qu’il n’était pas encore dans ses intentions de sortir avec une fille. Sans dire un mot, elle est partie.

        

          J’espère que ce truc ne m’arrivera pas.       

        

          Le samedi après-midi, Jetta et Ninon prennent la route de La Sapinière. Au cours de leur discussion, Jetta glisse à Ninon : « Demain, je ne serai pas là de la journée. Je partirai à neuf heures pour la foire expo, et je ne rentrerai que vers dix-huit heures, pour te reprendre. »     

« C’est nouveau, tu ne m’avais pas dit que tu étais de permanence demain ! »         

Jetta retarde au maximum l’explication de cette absence, puis devant l’insistance curieuse de sa sœur, il avoue qu’il sortira, pour la première fois, avec une fille.

Ninon n’en saura pas plus. Elle aurait pourtant bien voulu connaître son nom, mais Jetta ne lui dévoilera pas.

Ils arrivent chez la tante puis, après quelques bisous, Ninon se précipite vers la porte du café pour aller retrouver son chéri. Sur le point d'ouvrir celle-ci, subitement elle s’arrête, et revient vers la tante pour lui déclarer :

« Comme Jetta sort avec une petite chérie demain, si tu as besoin d’un coup de main, n’hésite pas à m’appeler, je viendrai pour t’aider. »          

S’ils avaient pu, les yeux de Jetta auraient foudroyé sa sœur. Il ne voulait pas cacher la réalité à sa tante, mais il tenait à lui dire personnellement qu’il avait suivi ses conseils.

La tante comprend son désarroi. Pour le sortir de cette affaire, elle répond à Ninon :

« Je pense que je m’en sortirai seule, et je suis bien contente que Jetta sorte avec cette jolie fille, il la mérite. »          

« Tu la connais, ma tante ? »         

« Oui, je la connais depuis longtemps. Ne t’en fais pas pour lui, il a la chance d’avoir tiré le bon numéro. »       

« Si elle est aussi bien que tante le dit, je suis bien heureuse pour toi, mon grand frère. Je vais annoncer la bonne nouvelle à Gilbert. »

Toute guillerette, elle quitte le café.

Même si elle sait qu'elle va perdre son aide hebdomadaire, Henriette est heureuse d’être intervenue dans le destin de Jetta. Elle le serre dans ses bras, en lui répétant : « Je suis contente. Tu as bien fait de te décider mon gamin. »     

Le hasard, ou peut-être la curiosité, fait que ce soir-là, la porte du café s'ouvre cinq minutes après minuit.

Deux gendarmes apparaissent dans l'embrasure.

L'un d'eux entre et déclare :

« Gendarmerie Nationale, l’heure de fermeture est dépassée, vous êtes priés de sortir, et vous, en montrant Jetta avec l'index droit, vous devez vous souvenir qu’il faut fermer à minuit ! Bonne nuit, messieurs !»

Aussitôt, tous les clients paient leurs consommations, puis quittent le café. Derrière eux, Jetta verrouille la porte.

 

          Attends papy, pourquoi as-tu dit le hasard ou la curiosité ?

         

          Parce que ce gendarme était le père de la fille. D’habitude, quand l'heure de fermeture était dépassée, il se contentait de frapper à la porte, sans entrer. Sans nul doute au courant de l'invitation de Jetta, je pense qu'il a voulu voir qui allait sortir avec sa fille.

        Le lendemain, à neuf heures précises, Jetta arrive devant la gendarmerie. Le temps est gris. Il stationne sa «  Pan-pan », descend, et attend.

Une minute plus tard, la jeune fille arrive.

« Bonjour »

« Bonjour mademoiselle. »

Ils se serrent la main, montent dans la voiture, et le véhicule prend la direction de Nancy.

À la sortie de La Sapinière, le temps devient de plus en plus sombre, et la pluie commence à tomber.

Jetta roule doucement. L'eau redouble de vigueur. Les essuie-glaces grognent, ils ne sont pas suffisants pour éliminer tout ce qui descend du ciel.

Dix kilomètres plus loin, le balai de droite s'envole, il est projeté dans la nature.

Jetta arrête le véhicule, et descend pour le ramasser.

Après quelques secondes, il revient. Il ne l'a pas trouvé, mais il n'a pas beaucoup cherché car, avec cette pluie, il serait complètement trempé.

« Tant pis, ce n'est pas grave, il reste celui du conducteur. J'espère que le deuxième sera plus fidèle » déclare Jetta, légèrement embarrassé.

Trois kilomètres plus loin, la pluie cesse de tomber et le soleil montre ses premiers rayons. Vers onze heures, les deux jeunes pénètrent sur la foire, côte à côte.

La visite de celle-ci, entrecoupée de quelques haltes sur les bancs, les occupe jusqu'à seize heures puis, main dans la main, ils reviennent à la voiture pour le retour.

Un fort soleil les accompagne, et c'est à dix-huit heures précises que le véhicule s'arrête dans la cour de la gendarmerie.

Papa, maman et les enfants sont là. Ils cessent leur partie de boules, et invitent Jetta à venir se rafraîchir à l'intérieur.

Une demi-heure plus tard, la fille le raccompagne à la voiture, et ils se donnent rendez-vous pour le samedi suivant.

Le soir, au retour, curieuse comme toutes les femmes, Ninon ne cesse de questionner Jetta.

Il lui répond simplement : « Oui, j'ai de nouveau rendez-vous avec elle, samedi, mais je ne t'en dirai pas plus. »

 

          Les hommes aussi sont curieux ! C'est toujours pareil avec vous ! Quand une femme demande quelque chose qui le concerne, à un homme, il se défile en lui répondant qu'elle est trop curieuse. Papy, ce n'est pas sympa !

        

          Attends, on te verra à l'œuvre plus tard, quand tu auras trouvé l'homme de ta vie, on verra si tu raconteras tout à ton frère.

 

— Tu sais bien que je n’ai pas de frère !

 

          Ah, c'est vrai ! Tu vois, tu me fais dire des bêtises en prétendant que les hommes sont curieux.

 

          Reste calme, papy, ils ne sont peut-être pas tous curieux, mais toi, je suis sûre que tu es curieux, parce que chaque fois qu'une voiture descend la rue, tu regardes !

Et puis, après tout, ça n'a pas d'importance, allez, continue cette histoire, elle m'intéresse de plus en plus.

        

Le lundi 5 juillet 1965, c'est le mariage de Ninon et Gilbert, à onze heures, en l'église de La Roselière.

Les mariés sont heureux, les parents sont heureux, tout le monde est heureux, mais pas autant que Jetta, car cette fois, il n’a pas à son bras une inconnue, mais sa petite copine qui a accepté de sortir avec lui. 

       

          Dis donc papy, tu fais exprès ou tu ne veux pas me dire le prénom de cette petite copine. Depuis que tu me parles d’elle, tu ne me l’as jamais dit ! Elle a bien un prénom quand même !

         

          Oui, bien sûr, mais…

       

     Mais quoi, il n’est pas beau ?

          

          Oh que si ! il est fort joli. Jetta l’adore et moi aussi, mais, comme pour Jetta, je n’ai pas le droit de te le révéler.

       

          Ah bon ! mais dis donc, tu m’as caché la vérité tout à l’heure ! Tu m’as dit qu'on se contenterait de l’appeler Jetta. Tu ne m’as pas dit que tu n’avais pas le droit de me donner son prénom. Ce n’est pas beau de cacher la vérité aux enfants ! Bon, d’accord, si tu n’as pas le droit d'utiliser le vrai prénom de la fille, je comprends, mais il est quand même plus simple de lui en donner un autre. Tiens, moi je voudrais bien que tu prennes le même prénom que mamie Zabou, celui-là, tu as quand même le droit de l’utiliser ?

          

          Oui, si c'est celui-là que tu choisis, je vais donc l’appeler Isabelle. Isabelle et Jetta sont devenus amoureux et se retrouvent tous les week-ends.

Le lundi 27 septembre, à onze heures, en l'église de La Roselière, c'est le mariage d'Alice et de Gérard.

Jetta y assiste, avec à son bras…

 

     Je devine que c'est encore Isabelle.

          

          Ce n'était pas dur à trouver, mais puisque mademoiselle Lola sait tout, peux-tu me dire qui est Alice ?

     

          Voyons papy, c'est la sœur de Jetta. Elle est née à La Roselière, le 11 octobre 1944 à seize heures. Tu veux aussi le nom de son père et de sa mère ?

 

          Non, je vois que tu retiens ce que je dis.   

Au bras de Jetta se trouve une cavalière qui se nomme Isabelle.

 

          Je constate que les mariages servent à quelque chose, parce que si Ninon ne lui avait pas annoncé qu'elle allait se marier, peut-être que Jetta et Isabelle ne seraient jamais sortis ensemble.

 

          Ce que tu dis est logique. C'est vrai que cette annonce a poussé Jetta à accélérer cette rencontre, mais qui sait, peut-être se seraient-ils quand même sentis attirés l'un vers l'autre, un peu plus tard.

 

           Je ne suis pas de ton avis. C'est ce que l'on voit à la télévision, mais moi je préfère dire quand on rate un train, on ne peut prendre que le suivant, tu piges papy ?

 

     Dis donc ! tu me surprends de plus en plus, c'est à l'école que tu apprends tout cela ?

 

          J'ai mes petits secrets et je ne tiens pas à les dévoiler, même à toi, mon papy chéri.

 

          C'est bien. Tu as raison, un secret ne doit pas être divulgué, même à son meilleur ami.

Après ce mariage, le dimanche 5 décembre, à La Roselière, nouveau petit repas de famille, cette fois, ce sont les fiançailles d'Isabelle et de Jetta.

 

          Il lui a donné une jolie bague avec un diamant dessus ?

 

          Oui, mais si tu m'interromps sans cesse, je vais perdre le fil de mon histoire.

Allez, j'accélère et j'arrive en 1966, trois semaines avant la date prévue pour leur mariage.

Le lundi matin, Jetta annonce à son patron qu’il va se marier. Marc le félicite. Après quelques minutes de discussion sur les chantiers en cours, il lui dit :        

« Lorsqu’un cadre se marie, je lui offre la possibilité d’aller travailler dans une de mes agences. J’en possède trois, une à Ajaccio, une à Metz et une à Troyes. À Ajaccio, c’est complet, il n’y a plus de place. Il te reste le choix entre Metz et Troyes. Où préfères-tu aller ? »

« Je choisis Troyes. »       

« D’accord, je vais prévenir Pierre, c’est le chef d’agence. Je lui dirai que tu arriveras après-demain matin vers dix heures, c'est bon ? »       

« C’est possible, mais pour le logement ? »          

« En attendant que tu en trouves un, tu pourras t’installer dans une petite chambre que je possède au-dessus d’un atelier. »      

« J’y serai mercredi à dix heures. » 

 

 

 

8

 

 

     

Avec comme seules indications l’adresse de l’agence, et celle de la chambre, le jour convenu, Jetta prend la direction de Troyes.

Le chef d’agence l’attend. Ils font connaissance, puis Pierre lui présente sa femme qui tient le poste de secrétaire.

 

  Comment s'appelle-t-elle ?

 

          Nicole.

Une visite rapide des locaux, et Jetta se voit attribuer un bureau.

Une heure d’entretien dans celui du chef qui ne tarde pas à lui confier plusieurs études, et l'heure du déjeuner arrive. Monsieur et madame rentrent chez eux. Ils abandonnent Jetta après lui avoir confié les clés.

Il se retrouve seul dans Troyes qu’il ne connaît pas.

Il se rend dans un petit restaurant, et commande le repas du jour.

Aussitôt terminé, il se dirige vers l'atelier pour obtenir la clé de la chambre promise. C’est bon, il pourra dormir le soir. Une très petite chambre, avec simplement un lit de camp et un lavabo, se trouve effectivement au-dessus.

Jetta regagne le bureau et, par téléphone, il se renseigne auprès des organismes logeurs, pour louer un appartement. Les réponses ne sont pas encourageantes. 

Il faut d'abord remplir et déposer des dossiers, c'est ce qui est fait dans l’après-midi. Il faut aussi, et surtout, attendre qu’un appartement se libère.

Les jours défilent. Jetta travaille dur. Une partie de ses soirées se passe au bureau, sur ses devis, car rien ne l’incite à rentrer dans la chambre où il se retrouve seul, entre quatre murs.

Le samedi, il travaille jusqu’à midi, puis, sans prendre le temps de déjeuner, il fonce sur la route du retour, dans sa 4L. 

       

          C’est dangereux de foncer, il faut respecter la vitesse quand on conduit. Il ne s’est pas fait arrêter par les gendarmes ?

         

          Non, heureusement, car lorsqu’il est seul dans sa voiture, il roule très, très vite, mais je te rassure, quand une autre personne est à ses côtés, il roule normalement.

         

          Il est bizarre ! Je ne le comprends pas. À la télévision, ils ont dit qu’il fallait toujours respecter les limitations de vitesse !

        

          Tu as raison, c’est une mauvaise habitude qu’il a prise en se rendant sur ses chantiers. Il part à la dernière minute, et fonce pour ne pas être en retard. Tu vois, il n’est pas parfait, il a aussi des défauts.

Un bref arrêt chez ses parents pour donner de ses nouvelles, puis il repart vers la destination finale, où Isabelle l'attend. Reçu à bras ouverts dans sa famille, dès son arrivée, il doit indiquer ce qu’il désirera manger le soir, car maman Gabrielle est aux petits soins pour son futur gendre.

Les deux tourtereaux font ensuite une promenade dans la nature, suivie d'une visite à tante Henriette.

Retour à la gendarmerie pour le repas, une partie de jeu de tarot avec Hubert, le papa d'Isabelle, puis vers vingt-trois heures, tout le monde va se coucher.

 

          Attends papy. Tu dis que tout le monde va se coucher. Bon alors, Hubert va se coucher avec Gabrielle, mais Jetta, il va se coucher où, avec Isabelle ?

         

          Isabelle avait sa chambre, et Jetta avait aussi une chambre qui lui était réservée. Dans le temps, ce n’était pas comme maintenant, avant de dormir dans le même lit, il fallait être mariés.

Le dimanche à quinze heures, pour Jetta, c’est le départ vers Troyes. Encore beaucoup de kilomètres à effectuer.

         

     Si Isabelle reste toute seule, elle ne pleure pas ?

          

          Comme Jetta, elle a sans doute le cœur gros, mais, devant lui, elle ne pleure pas. Elle le regarde partir en lui faisant «  Au revoir » et «  Bisous », puis, lorsque la voiture disparaît à l’horizon, elle rentre dans sa chambre et là, peut-être que quelques larmes coulent.

Durant la semaine, Jetta relance les organismes logeurs, mais hélas, toujours rien.

Lorsqu’il rentre le samedi, il est heureux car il va retrouver Isabelle, mais même s’il ne le fait pas voir, il est inquiet, car le mariage approche et les chances d’entrer dans un logement sont infimes. 

Le week-end passe trop vite. Jetta repart de nouveau seul, mais il a promis de revenir le jeudi soir. 

Le lundi, le mardi, le mercredi passent, et toujours pas d'appartement disponible. Le jeudi, Jetta est au bureau, il est neuf heures et dix minutes quand le téléphone sonne. Il décroche.

« Allô ! bonjour, êtes-vous bien monsieur Martin ? »    

« Oui madame, bonjour madame. »       

« Je vous informe que vous avez un I.L.N. à votre disposition, dans la rue Abbé Miroy. Vous pouvez venir chercher les clés, quand vous voulez. »

« Merci madame, j'arrive de suite. »

Il est heureux, ils vont avoir un logement. Il saute dans la voiture, et part chercher les clés.

Quelques papiers à signer, il donne un chèque de caution, puis la responsable lui précise l’adresse, et lui remet les clés.

Il ne peut plus attendre, il se rend aussitôt à l’endroit indiqué. Surprise ! ce n’est pas un logement dans une tour de cette rue, mais un pavillon indépendant, avec jardin et garage accolés. Jetta ne pouvait espérer mieux.

L’heure a continué de tourner. Il est onze heures et il n’a pas encore travaillé. Il faut absolument qu’il termine un devis, avant de partir. Si la soumission n’est pas postée le soir, il aura passé une semaine sur ce projet pour des prunes.

 

     On lui donnera des prunes ?

          

          C’est vrai, excuse-moi, tu ne peux pas encore savoir cela. « Travailler pour des prunes » est un terme populaire qui veut dire travailler inutilement. Je vais essayer de ne plus employer ces expressions.

        

          Je préfère, parce que tu sais bien qu'à mon âge, je ne connais pas tout. Alors, il a visité, et qu’est-ce qu’il fait après ?          

       

          Il revient au bureau, annonce la bonne nouvelle à la secrétaire, et se replonge dans son dossier.

Les heures passent. Il n’a pas le temps d’aller manger. Il mesure, il calcule, il écrit, et vers seize heures, il a enfin terminé.

Il pose les documents devant la secrétaire, et lui précise que tout doit être tapé, signé par son mari, puis posté avant la dernière levée du soir.

Nicole n’a pas l’air d’être heureuse, il faut la comprendre. Elle va devoir tout frapper en moins de deux heures. C’est réalisable, mais c’est la femme du patron, et il ne faut pas la bousculer. 

Jetta s’en excuse, il n’a pas pu faire autrement. Il range ses affaires, salue la secrétaire, grimpe dans sa voiture, et prend la direction des Vosges.

Il a pris deux heures de retard en allant chercher les clés et en visitant le logement. Seize heures plus trois, cela fait dix-neuf heures. C'est bon, il avait annoncé son retour entre dix-huit et dix-neuf heures. Heureusement qu’il avait pris une marge de sécurité. 

Tout le long du chemin, il est heureux, il ne pense qu’à cette bonne nouvelle à annoncer à Isabelle. Ils vont pouvoir installer leur petit nid, à une centaine de mètres de son bureau. 

Cela fait deux heures qu’il roule, quand soudain, «  Bloum, bloum, bloum, ploff ! » Le moteur cale et la voiture s’arrête.

« C’est incroyable ! C’est une voiture neuve qui n'a que deux mille kilomètres !»

La peur d’arriver en retard commence à prendre le dessus. Il tente de redémarrer : «  Teuf, teuf, teuf, teuf, brou-out, brou-out, teuf, teuf, ploff ! Teuf, teuf, teuf, brou-out, brou-out, teuf, teuf, teuf, ploff ! » Rien à faire, le moteur ne veut plus fonctionner. 

« Oh l’andouille ! J’ai oublié de refaire le plein, il n’y a plus d’essence ! »

Il y a bien un bidon dans le coffre, mais il est vide.

Jetta sort de la voiture et, bidon à la main, il marche à la recherche d'une station d'essence.

Cinq minutes plus tard, un camion arrive derrière lui. Jetta se retourne et fait signe au chauffeur, avec le bidon.

Le poids lourd ralentit, puis s'arrête.

Le brave homme l'invite à grimper dans la cabine.

Quelle chance ! il part faire le plein de gasoil, et il revient aussitôt. Jetta n’aura donc pas de problème pour rejoindre sa voiture.

Dix minutes plus tard, à la station, pendant que le gros réservoir se remplit automatiquement, Jetta et le brave homme en profitent pour se rafraîchir.

        

          Ils se sont mis de l’eau sur la figure, ou ils ont bu quelque chose ?

          

          Jetta a invité le camionneur à prendre une boisson pour le remercier de ne pas l’avoir laissé marcher le long de la route. 

Quand le réservoir du camion est plein, les deux hommes règlent ce qu’ils doivent, et repartent.

Au niveau de la voiture, le camion s’arrête. Jetta descend.

Il transvase le contenu du bidon dans le réservoir, quelques secondes de maintien sur la clé en positon de démarrage, le moteur ronronne et la voiture reprend la route.

Il faut maintenant compléter le réservoir, car les cinq litres du bidon ne suffisent pas pour effectuer le reste du trajet. Il s'arrête dans la station qu'il venait de quitter, y fait le plein, règle la note, et reprend la route.

Cette négligence lui a fait perdre une heure.

Cette fois-ci, il va arriver en retard et celui-ci va encore s’accentuer, car le temps est pluvieux, et la nuit commence à tomber.

Isabelle et ses parents vont s’inquiéter, mais il ne peut rien faire. Aller plus vite serait dangereux. Tant pis, même s’il a horreur de ne pas respecter l'horaire donné, il roule avec prudence.

 

     Pourquoi n’a-t-il pas téléphoné pour prévenir ?

        

          Le  portable n’existait pas encore. Le téléphone fixe était bien installé dans les bureaux de la gendarmerie, mais pas dans le logement de ses parents. Le planton aurait accepté de porter le message à son collègue Hubert, mais Jetta ne tenait pas à déranger la gendarmerie pour un simple retard.

          

          C’est quand même bien le portable, parce que, quand maman ne peut pas venir me chercher à la sortie de l’école, elle appelle la voisine, et c'est elle qui vient à sa place. Ça m'évite d’attendre longtemps.

          

          C’est vrai, c’est pratique, mais il faut l’utiliser, comme on dit maintenant, «  Avec modération. »

         

          Non, papy, tu te trompes. « Avec modération » c’est pour les hommes ou les femmes qui boivent des boissons alcoolisées. Tu devrais regarder un peu plus souvent la télévision !

          

          O.K., O.K.

La nuit est tombée quand la voiture s’arrête devant la gendarmerie. Jetta est à peine sorti du véhicule que sa bien-aimée se précipite sur lui. Ses yeux sont rouges. Que s’est-il donc passé ?

         

          Tu es bête papy, elle a pensé que Jetta avait eu un accident, et elle a eu peur de le perdre, il roule tellement

vite ! Et puis, tu sais, nous les femmes, nous sommes un petit peu sensibles, mais je suis sûre qu’après quelques minutes, elle lui a sonné les cloches parce qu’il était arrivé en retard. Maman fait toujours comme ça quand papa ne rentre pas de bonne heure !

          

          Pour une fois, tu te trompes. Elle s’était bien sûr inquiétée, mais ce n’était pas pour cela qu’elle avait les yeux rouges, c'était parce qu’elle venait d’éplucher des oignons, pour faire une bonne soupe à son Jetta. C’est ce qu’elle lui a dit, après lui avoir fait de gros bisous.

          

     Il l’a cru ?

        

          Il a bien constaté qu’elle épluchait des oignons, mais il savait aussi qu'elle avait dû avoir peur. 

Vendredi, samedi, dimanche, lundi, c’est le repos, la dilettante, les petites ballades et les derniers préparatifs pour le mariage.

 

 

 

9

 

 

 

Le mardi douze avril, c’est le grand jour.

Coiffeuse, coiffeur, robe, costume, puis les futurs mariés se retrouvent avec les familles devant Madame le Maire, à dix heures et demie, en la mairie de La Sapinière.

 

     Elle était comment sa robe ?

          

          Elle était très jolie, blanche, avec des dessins dans le tissu, une traîne à l’arrière, et des manches 3/4. Sur la tête de la mariée, un diadème blanc avec, à l’arrière, un voile court également blanc. Dans ses mains gantées, elle portait un bouquet de fleurs, simple, mais magnifique.

        

     Et Jetta ?

        

        — Il était en costume noir avec petite pochette blanche, chemise blanche et cravate grise. Il tenait une paire de gants à la main.  

Dans la mairie, lecture de quelques articles de loi, consentements, félicitations, signatures, et le cortège sort en direction de l'église.

Onze heures, entrée dans celle-ci avec, en tête, la nouvelle madame au bras d’Hubert, son papa, et en fin de cortège, le nouveau marié au bras d'Hélène, sa maman.

Une jolie messe chantée, des signatures, et les mariés se dirigent vers la sortie, accompagnés par une superbe musique jouée sur les grandes orgues de l’église.

Dès le porche, les mariés sont ovationnés par l'importante foule qui les attend à l'extérieur.            

Le mercredi, ils préparent les valises et chargent au maximum la voiture. Le lendemain, vers sept heures, petit déjeuner et départ pour Troyes, après un «  Au revoir » légèrement humide de ses parents.

 

     Ils pleuraient ?

          

          Non, mais leurs yeux brillaient. Tu sais, quand on voit partir sa fille pour la première fois, on a toujours le cœur gros. Tu comprendras cela quand tu seras maman.

         

          Ce n’est pas sûr, parce que maintenant, je ne veux plus avoir de fille, je veux avoir un garçon gentil comme Jetta, c’est tout ! Je ne veux plus de fille, parce qu'elles font toujours des histoires ! 

      

          Bon, d’accord, c’est enregistré. Je continue.

Le voyage s’est bien passé. Ils arrivent à Troyes devant l’entrée de leur pavillon. Jetta met la clé dans la serrure, ouvre la porte, il prend Isabelle sur son dos et pénètre dans la maison.

         

          Pourquoi sur son dos, à la télévision, le mari prend la mariée dans ses bras, Jetta ne savait pas ça ?

         

          Si, mais comme elle n’était plus habillée en mariée, il a pensé que cela aurait le même effet en la portant de cette façon.

À l’intérieur, ils entassent ce qu'ils viennent de ramener. Ils relèvent ensuite les dimensions de toutes les pièces, referment la maison et partent vers le centre de Troyes pour se restaurer et faire des achats.

Le temps presse, Jetta a promis à Gabrielle qu’ils rentreraient le soir. Sans chercher ailleurs, les jeunes mariés s’arrêtent devant un grand magasin. Dans celui-ci, ils commandent une chambre, une cuisine et une salle à manger, le tout est à livrer impérativement le vendredi après-midi.

En moins de deux heures, l'indispensable est commandé ou acheté, puis ils reviennent chez eux déposer les petits achats.

 

     Comment ont-ils payé, ils avaient assez de sous ?

         

          Depuis 1960 qu’il travaille, sans trop dépenser, Jetta a réussi à mettre suffisamment d’argent de côté pour payer les achats qu’ils viennent d'effectuer.

          

          Il a tout dépensé ou il lui en restait encore ?

  

          Il ne lui en restait plus, mais Isabelle avait des économies suffisantes pour régler les dépenses courantes. De toute façon, ils allaient toucher leur salaire, en fin de mois.

        

          C’est quand même bien quand on a des sous de côté.

         

          Oui, c’est indispensable, on est à l’abri d'une quantité d’ennuis.

Isabelle avait obtenu son transfert dans un cabinet comptable du même groupe que celui où elle travaillait auparavant. Elle devait s'y rendre pour faire connaissance et obtenir ses nouveaux horaires de travail.

Sitôt la voiture vidée, ils se dirigent donc vers ce cabinet. Isabelle se présente, on lui explique son futur travail, et on lui indique les horaires.

Le programme de la journée étant terminé, la voiture reprend la direction des Vosges, vers les dix-huit heures, après avoir effectué le plein du réservoir.

Ils arrivent à destination vers vingt et une heures.

 

          Les parents d'Isabelle étaient couchés ?

        

          Gabrielle était derrière la fenêtre de la cuisine, elle surveillait l’extérieur. Hubert faisait des mots croisés, mais,  par l’intermédiaire d’un petit miroir suspendu au mur, il pouvait aussi observer ce qui se passait dehors. 

Tu penses bien qu’ils étaient impatients de savoir comment leur petite fifille allait supporter la vie trépidante de la grande ville.

Le vendredi matin, de bonne heure, chargement de la voiture avec ce qui n'avait pu être emmené la veille, et c'est le départ. Il ne faut pas traîner car la livraison des meubles peut être faite à partir de quatorze heures.

Ils arrivent à Troyes vers treize heures. À quatorze heures dix, un camion s’arrête devant le pavillon. C'est la livraison attendue.

La chambre est assemblée en premier. C’est le plus important car ils sont un peu fatigués par ces deux voyages successifs.

        

          C’est ce que tu dis. Moi je crois plutôt que c’est parce qu’ils étaient pressés de faire l’amour.

          

          Pourquoi dis-tu cela ?

         

          Je te l’ai déjà dit que tu ne regardais pas assez la télévision, papy ! Les jeunes mariés, chaque fois qu’ils rentrent dans une chambre, ils se déshabillent, ils se font des bisous et puis…, ben…, ils font l’amour.

       

          C’est ce que tu vois à la télévision, mais ce n’est pas sûr que ça se passe toujours comme cela.

Ils sont maintenant installés dans leur pavillon et ils reprennent le travail. 

 

           Papy, tu m'as parlé du mariage d'Alice, de celui de Ninon et de celui de Jetta, mais Micheline, elle ne s'est pas mariée ?

 

          Si, Micheline et Daniel se sont mariés, mais plus tard, le samedi 21 juin 1975, à La Roselière.

Si tu me fais sauter les années comme cela, je risque d'oublier certaines choses.

Bon, voilà, je ne sais plus où j'en suis dans mon récit !

 

     Tu venais de me dire qu'ils avaient repris le travail.

      

          Ah oui !

Durant deux années, ils occupent leur charmant petit pavillon.

Le loyer, les charges et les impôts locaux ne cessant d'augmenter, ils estiment que l'achat d'une maison à rénover, dans un petit village des alentours, ne ponctionnerait pas plus sur leurs revenus.

 

 

10

 

 

 

En février 1968, ils se mettent donc à la recherche d’une petite propriété pas trop chère.

Un agent immobilier en propose plusieurs. Une de celles-ci les enchante. Elle est à Talival.

La construction est ancienne, l'intérieur est à refaire entièrement, y compris les planchers du rez-de-chaussée qui servent de nourriture aux souris. Le parc se compose d'une cour, d'un jardin et d'une forêt, mais tout est à l'abandon. Une vieille dame loge encore dans cette demeure.

Avec beaucoup de patience et de travail, Isabelle et Jetta sont persuadés qu'ils pourront la transformer en une jolie propriété. Ils ne cherchent pas plus loin.

Le lendemain, à neuf heures, ils signent le compromis.

Les jours suivants, ils consultent les banques pour effectuer un emprunt car leurs économies peuvent tout juste couvrir la participation personnelle obligatoire pour cet achat.

Une première banque accepte, mais pas pour la totalité. Une seconde est d'accord pour tout, mais avec un taux d'intérêts trop élevé.

Partout la réponse est la même : « Vous n'avez pas suffisamment de revenu pour obtenir un prêt du montant demandé ». Ils sont dans l'impasse.

Ne voyant plus d'autre solution, Jetta décroche le téléphone. Il appelle Marc, et lui expose son problème.

Une demi-heure d'intenses discussions s'écoule avant que son patron n'accepte de lui donner une rallonge. C'est la bouée de sauvetage. C'est suffisant pour obtenir le prêt d'une banque parisienne.

 

          Tu vois, il y a quand même de bons patrons, parce que sans lui, c'était cuit.

 

          C'est vrai, mais il a quand même fallu que Jetta insiste lourdement pour obtenir cette augmentation. 

La demande de prêt et les documents justificatifs sont envoyés au siège de la banque. Quinze jours plus tard, le prêt est accepté, il suffira de reprendre contact avec la banque, dix jours avant la date de la signature chez le notaire.

Début mars, tous les documents sont déposés à l'étude.

Les semaines s'écoulent, mars s'éloigne, avril passe.

Intrigué par le mutisme du notaire, Jetta le contacte.

Sa réponse est inquiétante : «  Il me manque un pouvoir demandé aux vendeurs. »

Déçus par cette réponse, Isabelle et Jetta rendent immédiatement visite à la vieille dame. Ils comprennent vite que celle-ci ne veut plus quitter sa maison.

Tous les prétextes sont bons : «  Mon frère ne m'a pas encore donné de pouvoir, j'ai mal à un bras, je ne peux pas déménager, etc.…, etc. »

Bien que conscients de son cinéma, Isabelle et Jetta patientent. Fin mai, voyant que rien ne changeait, Jetta l'informe que le délai du compromis allait expirer, et qu’elle allait être obligée de lui verser le double de la caution déposée à la signature de celui-ci.

En entendant cela, la vieille se fâche et s'énerve. « Ce n’est pas possible ! Je ne veux plus vendre ! Je ne veux rien payer ! Je veux rester ici ! Je suis trop vieille pour déménager mes meubles, etc., etc. »

La discussion dure une heure. La vieille finit par avouer que le pouvoir de son frère est en sa possession, depuis février, et que rien ne s'oppose à la vente.

En échange de ce papier, Jetta lui propose d'effectuer son déménagement, gratuitement. La peur de débourser une somme importante pour le dédit lui fait enfin accepter cette proposition.

À la réception du pouvoir, le notaire fixe la date de la signature au 7 juin. La banque est aussitôt informée.

En fin de mois, le déménagement des meubles et d'un tas de vieilleries est effectué. Tous les obstacles sont levés. Plus que quelques jours à patienter et ils seront enfin propriétaires.

C'est ce qu'ils pensaient, mais, il faut que je te précise qu'en mai et juin 1968, la France est paralysée par une grève généralisée.

La Poste, entre autres, ne fonctionne plus et le courrier n'est plus distribué. 

Le six juin, veille du jour prévu pour la signature, le notaire n’a toujours pas reçu le chèque et, sans celui-ci, la signature des actes est impossible.

Jetta contacte la banque.

« Nous ne vous avons pas appelés parce que le courrier n'est plus transmis. Il n'y a pas d'autre solution que de reporter la signature et d'attendre la fin de la grève, lui répond la personne chargée de son dossier. »

Jetta est furieux.

« Puisque la Poste ne veut pas travailler, préparez le chèque, et les traites à signer, je viens avec mon épouse. Nous les signerons et rapporterons le chèque au notaire, lui répond aussitôt Jetta. »

« Attendez, je ne sais pas si cela est possible. Je me renseigne et je vous tiens au courant avant midi », répond la secrétaire.

À onze heures et quinze minutes, le téléphone sonne :

« Allô ! monsieur Martin, les papiers sont prêts, vous pouvez venir ici entre quatorze et quinze heures. La présence de votre épouse est indispensable. Je vous préviens, cela va être dur pour arriver jusqu'à nos bureaux, car des manifestants bloquent la rue. »

« On y arrivera, ne vous en faites pas. Merci madame, à cet après-midi. »

Jetta raccroche puis, immédiatement, appelle Isabelle à son bureau.

« Allô ma biche ! je viens te prendre dans dix minutes. Prépare-toi, nous partons à Paris chercher le chèque pour demain. Je n'ai pas le temps d'en dire plus, à tout de suite, bisous. »

Un quart d'heure plus tard, ils sont sur la route, en direction de Paris.

Après plus d'une heure à rouler, sans difficulté, ils pénètrent dans la ville. Aucune manifestation ni barrage à l'horizon. Isabelle fait le copilote, elle indique à Jetta la route à prendre dans les carrefours. Ils arrivent au dernier carrefour, ils tournent à droite et se retrouvent dans un immense boulevard.

« C'est bien celui-là, confirme Isabelle en vérifiant le nom inscrit sur la plaque de rue », puis elle complète avec :

« D'après le numéro des maisons, il faut remonter au début de la rue. »

« Je veux bien, ma biche, mais je crois que l'on a un gros problème. Regarde là-bas, on ne pourra jamais passer, la route est noire de monde. Tant pis, je continue et on verra bien. »         

Ils avancent lentement, de plus en plus lentement, puis ils s'arrêtent. La voiture est entourée par une marée humaine. Ils attendent. Soudain, quelqu'un frappe à la vitre. C'est un C.R.S.. Jetta ouvre.

« Bonjour les Marnais, je suis d'Épernay, que faites-vous ici avec votre voiture, en plein milieu de la foule ? » demande celui-ci.

« Nous avons rendez-vous dans une banque, tout au bout de ce boulevard, et j'ai bien peur de ne pas pouvoir passer », répond Jetta.

« C'est certain, vous ne pourrez plus avancer. La solution pour vous y rendre est d'abandonner le véhicule. Vous fermez les portes à clé, et vous faites le reste du chemin à pied, en vous faufilant dans la manif. »      

« Oui, mais je suis au milieu de la chaussée. Je vais retrouver ma voiture avec un P.V. et elle risque aussi la fourrière. »          

« Ne vous en faites pas, vous n'avez rien à craindre, on a d'autres chats à fouetter », lui répond le militaire.

N'ayant pas d'autre solution, ils s'exécutent. Ils abandonnent la voiture fermée, et se dirigent tant bien que mal vers la banque, dans une foule qui scande : «  Pom-pi-dou, des

sous ! Pom-pi-dou, des sous ! »       

À quatorze heures et trente minutes, ils franchissent enfin le portail d'entrée. À l'accueil, l'hôtesse les guide jusque dans une superbe salle d'attente. Dix minutes plus tard, la responsable de leur dossier arrive et annonce :

« L'ordinateur ne fonctionne pas, nous ne pouvons pas imprimer les traites à signer avant de vous délivrer le chèque. Pouvez-vous revenir demain ? »

Jetta garde son calme. Il fixe la femme et lui répond :           

« Madame, ce matin, vous m'avez annoncé que tout était prêt. Nous venons de Troyes spécialement pour cela. Nous avons abandonné notre véhicule dans une manif, et nous ne savons pas comment nous allons le retrouver. Nous venons de marcher pendant plus d'une heure pour arriver ici et vous osez nous dire qu'il faut revenir un autre jour, vous plaisantez ! Nous sommes ici, et nous y resterons tant que le chèque ne nous sera pas remis. Remplissez les traites à la main, s'il le faut, mais nous ne partirons pas d'ici les mains vides. »          

Pas du tout heureuse, la femme s'éloigne, sans dire un mot. Les minutes passent, une heure passe, une heure et demie passe.

Ils ne bougent pas, ils sont seuls, personne ne vient les voir. Vers dix-sept heures, enfin, la porte s'ouvre. La responsable entre avec un carton rempli d'imprimés.

« Nous avons réussi à remettre en route l'ordinateur. Votre attente va être récompensée. Il ne vous reste plus qu'à signer. » 

À dix-huit heures, ils quittent les locaux de la banque, avec un seul papier, mais il a son importance, c'est le chèque qui les rendra propriétaires le lendemain.

Le boulevard est maintenant vide. Vont-ils retrouver leur voiture ? et dans quel état ?

Ils pressent le pas. Un kilomètre à pied, c'est long.

« Elle est là-bas ! » s'exclame Isabelle.

Effectivement, c'est bien leur 4L rouge. Elle n'a pas bougé, elle est seule, toujours au même endroit, en plein milieu de la chaussée. Elle n'a même pas une éraflure. Soulagés, ils prennent le chemin du retour.

« Ouf ! encore un peu de patience, dans une heure et demie nous serons rentrés », annonce Jetta à Isabelle qui semble fatiguée.

Ils ont parcouru trois kilomètres, lorsqu'ils arrivent sur la queue d'une manifestation. Impossible de passer, la rue est totalement obstruée par une marée humaine qui avance très lentement. Le véhicule ne peut que suivre.

Après une heure et demie, ils peuvent enfin reprendre une route dégagée qui les mène hors de Paris.

Ils ont passé trois heures sur la route pour revenir, le double de ce que Jetta avait prévu. 

Le sept juin, jour de la signature, Jetta et Isabelle vont chercher la propriétaire, puis ils se rendent chez le notaire. Remise du chèque, lectures des actes, signatures, passation des clés, il est midi, ils ont enfin cette propriété tant attendue !

       

  Eh bien mon vieux papy, après tous ces ennuis, ils devaient être follement heureux d'avoir enfin les clés de cette propriété !

          

          C'est certain, ils étaient enfin satisfaits.

À treize heures, la voiture file vers les Vosges. Ils font un aller-retour pour ramener les parents d'Isabelle qui vont se charger de défricher la cour et le jardin.

Une semaine plus tard, Isabelle et Jetta ont terminé une chambre. Il faut encore refaire la cuisine et les W.C. pour déménager à la fin du mois. C'est impératif, car leurs revenus ne permettent pas de payer simultanément un loyer et une traite pour le remboursement de l'emprunt.

Le trente juin, le pari est gagné. Le déménagement s'effectue en toute hâte. Tout est stocké, mais un lit est tout de même remis sur pied pour passer la première nuit dans cette habitation.

 

          Tu vois papy, je suis sûre que cette nuit-là, ils ne se sont pas réveillés, ils ont dû dormir comme des loirs.

 

          Tu devines tout, ma petite Lola. En effet, le lendemain, ils ne se sont pas levés avant dix heures. Tu vois, ils étaient drôlement fatigués.

         

          Oh non ! la fatigue disparaît vite. S'ils ne se sont pas levés de bonne heure, c'est parce qu'ils ont pris un peu de bon temps dans leur nouvelle chambre.

 

          Tu as encore dû voir cela à la télévision !

Petit à petit, en travaillant le soir et le dimanche, nos deux tourtereaux améliorent leur nid pour y accueillir leur descendance.  

 

 

11

 

 

 

 

Le jeudi 6 février 1969, après deux jours de souffrance pour Isabelle, et deux nuits d'insomnie pour Jetta, voici le premier enfant. C'est une fille. Ils l'appellent Natacha.

 

           Comme ma tatie ! 

        

  Le samedi 14 novembre 1970, un nouvel enfant arrive. C'est une fille. Ils l'appellent Christine.

 

          Comme ma maman !

       

          Le lundi 8 janvier 1973, cette fois-ci, c'est un garçon. Ils l'appellent Patrick.

        

          Le papa de Damien et d'Adrien s'appelle comme ça, tu sais, le mari à tata Carine.

 

     Oui, c'est vrai, il porte aussi ce prénom.

Le 24 novembre 1974, c'est un dimanche, Jetta a une crise d'asthme. Isabelle téléphone au médecin de garde à onze heures. La secrétaire lui répond qu'il est sur la route et qu'il viendra dès que possible.

Après un nouvel appel téléphonique d'Isabelle, il arrive enfin à dix-huit heures.

En apercevant Jetta couché sur le canapé, il se retourne vers elle et lui lance méchamment :

« Vous auriez quand même pu m'appeler plus tôt ! Vous ne voyez pas dans quel état il est ! »

Il ouvre sa trousse et fait plusieurs piqûres à Jetta.

« S'il n'y a pas d'amélioration dans une heure, rappelez-moi, je le ferai transporter à l'hôpital. »       

Après cette nouvelle, le moral d'Isabelle est au plus bas.

Comme il s'en doutait, cela ne s'est pas amélioré. Vers dix-neuf heures, deux ambulanciers emmènent Jetta. Il devient inconscient.

Le surlendemain à midi, il revient enfin à lui. Il reste en observation jusqu'au lendemain et Isabelle est ravie de le retrouver en bonne santé, il a eu chaud !

     

          Dis donc, il est un peu gonflé ce médecin. On l'appelle à onze heures et il ne vient qu'à dix-huit heures pour une urgence ! Ce n'est pas sérieux ! Le pauvre Jetta aurait pu y rester !

 

Effectivement, il n'était pas loin de la fin. Ses doigts étaient déjà bleus, lorsque le médecin est arrivé.

 

 

12

 

 

 

Le mardi 6 juillet 1976, vers les 18 heures, Jetta arrive sur un de ses chantiers. Il y retrouve Brillo, un artisan à qui il confie régulièrement des travaux. Le brave homme est bien ennuyé, malgré son ouvrier et son apprenti, il n'arrive pas à mettre en place d'énormes câbles. Jetta sort ses bottes et les aide à tirer. À vingt-deux heures, ils ont terminé, et Jetta rentre à la maison.

Le lendemain, vers neuf heures, il arrive au bureau.

« Vous avez eu un problème, ce matin ? » lance la secrétaire, d'un air inquisiteur.

« Non, mais comme hier je suis resté avec Brillo sur le chantier, jusque vingt-deux heures, ce matin j'ai fait la grasse matinée », lui répond Jetta.

Sans plus d'explication, il se plonge dans son travail.

Le soir, à vingt heures, le téléphone sonne à la maison.

C'est Brillo. Il indique à Jetta qu'il a reçu un appel téléphonique de la secrétaire.

« Elle m'a demandé si vous étiez bien avec moi hier soir, et elle a voulu savoir à quelle heure vous avez quitté le chantier. Je préfère vous avertir », lâche ce consciencieux artisan.

« Je te remercie de ton appel. Puisqu'on ne me fait pas confiance, après seize ans de travail dans cette entreprise, je vais envisager l'avenir d'une autre façon. Merci encore », lui répond Jetta fort vexé par cette enquête.   

Il faut que je te dise que, quelques jours plus tôt, la direction des P.T.T. avait demandé à Jetta de mettre à sa disposition deux équipes de monteurs en plus. Jetta avait donné un accord de principe qu'il devait confirmer dans les huit jours.

Lorsque le soir, il en avait parlé à Pierre, celui-ci s'était opposé à ce projet. Fort surpris et très ennuyé par ce refus, Jetta avait décidé d'attendre quelques jours avant d'en informer les P.T.T. Il espérait un revirement du chef d'agence.

Compte-tenu de ce refus et de l'enquête sur sa personne, Jetta se dit que l'heure de quitter cette entreprise est peut-être arrivée.

Il prend rendez-vous avec le Directeur Départemental des P.T.T.

Arrivé dans son bureau, Jetta lui dit :

« Monsieur le Directeur, j'ai tenu à vous rencontrer car je suis bien contrarié. Je me suis engagé dernièrement à vous fournir deux équipes supplémentaires, mais mon patron refuse d'augmenter le personnel mis à votre disposition. Je ne comprends pas cette décision, mais si vous êtes d'accord pour me confier ces travaux, je suis disposé à le quitter, à me mettre à mon compte, et à créer mes équipes. Qu'en pensez-vous ? Est-ce possible ? »

Le Directeur qui a écouté avec attention répond :

« Si vous faites cela, je vous assure cinq ans de travail, à partir du mois de septembre. »

Rassuré par cet entretien, Jetta n’hésite plus.

Il quitte l’entreprise le 31 juillet 1976, après seize ans de bons et loyaux services.

 

*

 

Un mois pour les inscriptions, les déclarations, l'achat de l'outillage, la préparation des véhicules, et Jetta devient artisan électricien.

Il démarre son affaire le 6 septembre, avec trois monteurs.

La journée, il est au travail, le soir et les dimanches, il planche sur la comptabilité.

Un an à cette cadence vient de passer.

Fin août 1977, c'est la fête au village.

Jetta donne le lundi, en repos supplémentaire, à ses monteurs.

La famille se retrouve l'après-midi, devant la mairie, pour admirer les danses d'un groupe folklorique local.

Alors que tous admirent le french cancan, Jetta est bousculé.

« Oh ! excusez-moi, je ne l’ai pas fait exprès, mais ça tombe bien, je désirais justement vous rencontrer. Je voulais savoir s'il vous est possible de prendre en charge l’entretien des feux de signalisation de ma commune, lui déclare le maire de Cormoval. »

« C'est effectivement possible, monsieur le Maire, je vous ferai parvenir un projet dans le courant de la semaine », lui répond Jetta. 

Quinze jours plus tard, la commande des travaux arrive dans la boite aux lettres.

 

          Papy, pourquoi a-t-il accepté du travail en plus, alors qu'il devait déjà travailler tous les jours et même le dimanche !

        

L'entretien des feux ne l'occupe qu'une journée par mois. En acceptant, Jetta a pensé à l'avenir, car dans cinq ans, les travaux n'étant plus assurés aux P.T.T., il lui faudra se battre pour décrocher des chantiers.

 

 

 

13

 

 

La place pour les voitures et le matériel devenant insuffisante, Jetta cherche un emplacement pour installer de nouveaux locaux plus grands.

Un terrain situé à cent mètres de sa propriété étant en vente, il l'achète et y fait installer dessus un hangar métallique.

L’atelier à un endroit, l’habitation à un autre, ce n’est pas très pratique. Pour remédier à cela, Jetta décide de construire une maison à proximité immédiate de l’atelier. Il la conçoit pour utiliser les énergies renouvelables.

 

          Tu peux m'expliquer ce que c'est, ce truc là ?

 

          Oui, bien sûr.

Dans une maison, l'énergie est utilisée pour le chauffage, l'eau chaude, la cuisson, l'éclairage, les appareils ménagers, les systèmes d'alarme, etc., etc., sans oublier la télévision que tu aimes tant regarder.

Elle peut être issue de gisements qui diminuent au fur et à mesure qu'ils sont extraits, comme le charbon, le fuel et le gaz, ou de sources inépuisables, comme le soleil, le vent et l'eau.

Pour être parfaitement au courant de tout cela, Jetta participe à plusieurs stages de formation, fin 1977.

La construction de cette maison débute en mars 1978. Elle est équipée de capteurs solaires, d'une pompe à chaleur, d'un chauffage par le sol et d'une ventilation mécanique, mais en plus, elle est super isolée.

  

          Je ne vois pas l'utilité de tout ce bazar.

          

          Tout cela est technique. Il suffit de retenir que les énergies renouvelables sont gratuites, et que les autres sont payantes. Avec cette maison, Jetta va économiser, tous les ans, plus de la moitié de ce que la même maison, non équipée «  Renouvelable » coûterait.

 

          S'il fait des économies, il a drôlement bien fait de faire ça ! C'est un petit malin, ce Jetta.

 

          En mars 1980, la famille prend possession de cette nouvelle habitation, plus moderne, plus spacieuse, et plus confortable que la précédente.

Il faut maintenant songer à vendre l'ancienne propriété.

Une petite annonce est envoyée à un journal local.

Le jour de la sortie de celui-ci, Isabelle reçoit deux coups de téléphone. Elle fixe deux rendez-vous le même soir, un à dix-huit heures, et l'autre à dix-neuf heures.

Les premiers clients sont pilotés par Jetta.

Monsieur et madame examinent tout. Ils font les intéressés en réservant leur réponse pour le lendemain, vers neuf heures.

En regagnant leur voiture, ils croisent les deux autres personnes guidées par Isabelle.

Un quart d'heure plus tard, Jetta voit revenir Isabelle, et ses deux visiteurs. « La propriété ne doit pas les intéresser, ils ne sont pas restés assez longtemps » pense-t-il.

Pourtant, en les suivant du regard, il constate qu'ils se dirigent vers la maison. Ils entrent et Isabelle annonce :

« Monsieur et Madame Muter sont d’accord pour acheter, mais ils ont besoin d'un petit délai pour rassembler la somme nécessaire. »

Jetta est surpris, il ne s'attendait pas à cette annonce.        

« Vous n’avez pas pris le temps de tout visiter dans le détail, êtes-vous sûrs de votre décision ? »

« Mon épouse veut cette maison, je suis d’accord avec elle. Nous sommes tous les deux médecins, nous avons suffisamment d'argent pour l'acheter, mais comme celui-ci est placé, nous devons réfléchir pour le financement, répond le mari. »

Jetta, un peu revenu de sa surprise, répond :

« Je vais être honnête avec vous. Les personnes que vous avez croisées tout à l'heure sont aussi intéressées. Elles me donneront leur réponse définitive demain, vers neuf heures. Vous voilà avertis. Si vous me donnez votre accord avant, la propriété sera pour vous, après, il sera peut-être trop tard. »

« J'ai bien compris, je vous téléphonerai, dès que nous aurons résolu ce problème du financement, c’est promis », répond monsieur Muter.

Monsieur et madame saluent Isabelle et Jetta, puis ils remontent dans leur voiture et s'éloignent. 

Les vendeurs n’en reviennent pas. Leur propriété serait vendue le jour de la parution de l’annonce, c’est incroyable ! « Ne rêvons pas, la nuit est longue, et ces personnes peuvent changer d’avis » lâche Jetta.

Vingt-trois heures, « Dring…, dring… » la sonnerie du téléphone résonne dans la maison.

Jetta est encore au bureau, il décroche.

« Allô, bonjour ! je suis monsieur Muter, excusez-moi de vous déranger à cette heure tardive, mais j’ai réuni la somme nécessaire. Nous achetons. Voici notre numéro de téléphone : 26 03 30 30 30. »  

Tellement heureux d’apprendre cette bonne nouvelle, Jetta reste muet, sa gorge se serre.

« Ne me dites pas qu’elle est déjà vendue ? » poursuit aussitôt l’acheteur.

« Non, non, n’ayez pas peur, elle sera bien à vous, mais je ne m’attendais pas à une réponse aussi rapide. »

« La somme a été réunie dans la famille, plus vite que nous ne le pensions. »

« J’en suis fort content pour vous. J’ai bien noté votre numéro de téléphone, et je le communiquerai demain au notaire, pour qu’il fasse le nécessaire. Merci encore de votre appel. Je vous souhaite une bonne nuit. »

Le lundi 5 mai 1980, vendeurs et acheteurs se retrouvent devant le notaire pour concrétiser.

 

          Tu vois papy, c'est Isabelle qui a décidé les acheteurs, et c'est la dame docteur qui a décidé son mari. Heureusement que les femmes existent !

        

          Tu as raison, elles sont indispensables.

 

 

*

 

 

Pour satisfaire les désirs de leurs enfants, Jetta et Isabelle achètent un âne, en juin. Il est appelé Panach.

 

          Pourquoi Panach ? C'est parce qu'il aimait bien la bière ? 

 

          Je ne sais pas s'il aimait cela, mais Isabelle et Jetta ont créé ce nom en retenant les deux premières lettres des prénoms de leurs enfants. « Pa » pour Patrick, « na » pour Natacha,

 

          Et « ch » pour Christine. Tu pousses un peu le bouchon, papy, j'avais deviné !

         

          Je suis heureux de constater que, malgré ton âge, tu utilises déjà certaines expressions employées par les grandes personnes.

 

 

14

 

 

 

En février 1981, la direction des P.T.T. fait savoir à Jetta que son contrat n’est plus renouvelé.

Il réduit son personnel et continue le métier d'électricien.

Il décroche des chantiers et se lance, en plus, dans l’énergie solaire, les pompes à chaleur, le chauffage par le sol et l’alarme.

Les stages précédemment effectués lui permettent de répondre aux demandes des clients, sans aucune difficulté.

Tous les ans, il tient un stand sur la foire, cela lui permet de se faire connaître, et d'enregistrer quelques commandes supplémentaires.

                   

 

*

 

 

            En 1983, Jetta se présente aux élections du conseil municipal. Avec les 18 autres candidats de la liste, il est élu le dimanche 13 mars.

Le vendredi suivant, il est élu adjoint responsable des commissions «  Voirie » et « Information ».

À ce titre, tous les mercredis, il rédige «  Le Talivalien » un bulletin gratuit d'informations locales, de deux ou quatre pages.

Son épouse frappe les textes à la machine et, dans la soirée, ils composent la maquette.

Le tirage est effectué à la mairie le jeudi, puis déposé chez les commerçants, pour être mis à la disposition des habitants, le vendredi matin.

     

          Tout ça prend beaucoup de temps, mais est-ce qu'ils étaient bien payés ?

         

          Tu es bien de la période actuelle, où les citoyens ne pensent qu'à l'argent. Jetta passait quatre à cinq heures, et Isabelle deux à trois heures, sur ce bulletin, et ni l'un ni l'autre n'était rémunéré. Ils faisaient cela bénévolement.

 

Les gens étaient contents de lire ce journal ?

 

          Il faut reconnaître qu'effectivement, ce bulletin faisait la quasi-unanimité du village. Il y avait même des habitants de l'extérieur qui venaient faire leurs courses dans les magasins de Talival,  juste pour avoir l'occasion de prendre ces feuillets.

 

          Oui, je veux bien te croire, mais tout le monde dit toujours ça. Tu as la preuve de ce que tu viens de dire ?

 

          Je vois que la jeunesse d'aujourd'hui est blasée des allégations mensongères rencontrées partout. Je vais te donner un exemple qui confirmera ce que je viens de dire.

Pour satisfaire à la tradition du poisson d'avril, le premier avril de l'année suivante, Jetta titre en première page :

«  Ils veulent tuer votre journal »

Dans le texte, il explique que des conseillers municipaux désirent mettre fin à ce bulletin, puis il invite les habitants à venir signer une pétition en faveur du maintien de celui-ci.

Naturellement, c'était une blague de Jetta, mais les lecteurs ne l'ont pas prise comme telle. Ils ont signé la pétition. Sur celle-ci, on y a même relevé plus de signatures que d'habitants. Tu vois, c'est bien la preuve qu'ils y tenaient à ce bulletin.

 

          S'il y a plus de signatures que d'habitants, c'est la preuve que la pétition a été truquée !

 

          Dis donc ! tu ferais un bon saint Thomas !

Non, il n'y a pas eu de truquage, c'est simplement parce que des gens de l'extérieur sont aussi venus signer. Tu comprends, maintenant ?

 

          Oui, je veux bien, mais de toute façon, tout ça n'a aucune valeur, puisque c'était une blague !

            

          D'accord, d'accord, il n'y a pas de doute, tu es bien une fille !

 

 

*

 

Au mois de juin de la même année, les travaux de réfection de l'église Notre Dame de Talival débutent.

Le samedi après-midi, Jetta et Isabelle y retrouvent d'autres bénévoles pour travailler.

À l'intérieur, ils vont déposer le plâtre qui cache les pierres, marteler celles-ci avec des hachettes pour redonner un grain avec relief, les rejointoyer, remplacer les canalisations électriques, changer la porte d'entrée, peindre les boiseries, installer une sonorisation, et remplacer les bancs.

À l'extérieur, ils vont refaire les enduits de l'église, puis abattre le mur de clôture, et le remplacer par un muret surmonté d'une grille.

 

          C'est beaucoup de travail, tout ça ! Ils vont réussir à tout faire ?

 

          C'est vrai, ils se sont lancés dans une grande aventure. Elle va durer plus de six ans. Tous n'iront pas jusqu'au bout, mais grâce à la participation de ces bénévoles, cette église sera refaite entièrement, et tu sais, maintenant, elle est fort jolie !

 

         Eh bien j'espère qu'un jour le Bon Dieu récompensera toutes ces personnes pour avoir bénévolement restauré son église !      

  

*

 

          En 1985, Christine désire faire de l'équitation.

Elle  apprend les bases de cette occupation aux écuries de Cracovie. Après quelques mois de pratique, elle s'est tellement amourachée de Kim, un cheval de six ans, qu'elle persuade ses parents de le lui acheter.

Ne sachant rien lui refuser, ceux-ci effectuent cet achat le lundi 26 mars, mais ils laissent Kim en demi-pension aux écuries.

 

          Dis, papy, c'est quoi la demi-pension ?

         

          On dit que le cheval est en demi-pension, lorsqu'un propriétaire donne la garde de celui-ci, à une écurie, avec l'autorisation d'utiliser l'animal pour donner des cours d'équitation. En échange de cet accord, le propriétaire ne paie que la moitié du coût de la pension complète.

 

          Eh bien ça, c'est drôlement intéressant !

 

Fin de l'extrait. Si cela vous plait, vous pouvez vous procurer ce roman 

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